Cette semaine, Les profondeurs de Vénus, nouveau roman de l’auteur canadien anglophone Derek Künsken, va paraître aux éditions Albin Michel Imaginaire sous une traduction de Gilles Goullet. Ce roman s’inscrit dans l’univers de la trilogie du Magicien quantique en cours de publication chez l’éditeur, avec déjà deux tomes parus (Le Magicien quantique et Le Jardin quantique). Les profondeurs de Vénus se déroule plusieurs siècles avant les évènements racontés dans la trilogie et en dévoile, en quelque sorte, les origines. Il est à noter que si cela n’apparait nulle part sur le livre ou le site de l’éditeur, Les Profondeurs de Vénus n’est que le premier volume d’un dyptique dont le second volet paraitra en VO en août 2023 (information dénichée sur le site de l’auteur). Il s’agit donc d’une histoire incomplète, et ce premier tome ne propose aucun dénouement, même partiel, aux situations en cours. C’est mieux de prévenir le lecteur.
Nous sommes au XXIIIe siècle, soit deux cent cinquante ans à peu près avant Le Magicien Quantique. Dans ce dernier, l’humanité a conquis une partie de l’univers et fondé une civilisation interstellaire, appelée l’Axis Mundi, au moyen de trous de vers, créés par une civilisation extraterrestre disparue et retrouvés par les humains. Les profondeurs de Vénus raconte la découverte fortuite du premier trou de ver. L’histoire se déroule dans l’atmosphère de Vénus, en cours de colonisation. Derek Künsken a travaillé son sujet et, sur la question vénusienne, le roman bénéficie d’une approche hard-SF et se montre précis et crédible. De par sa taille et sa masse, Vénus est parmi les quatre planètes telluriques du système solaire la plus semblable à la Terre. Les conditions physico-chimiques qu’on y rencontre sont toutefois très différentes. Son atmosphère est essentiellement composée de dioxyde de carbone et sa pression est de 91 atmosphères terrestres à la surface. Les températures y sont extrêmes, avec une moyenne qui dépasse les 450°C et, si l’on y ajoute une pluie permanente d’acide sulfurique, on comprend aisément que « l’étoile du berger » n’est pas un lieu propice à la vie telle qu’on la connait. Vénus, c’est un peu l’idée qu’on se fait de l’enfer. Mais comme l’homme a toujours aimé contempler les abysses, la NASA a réfléchi à un programme de colonisation de l’atmosphère vénusienne, avec notamment des habitats sous forme d’aérostats flottant au-dessus des nuages. En effet, si les conditions à la surface sont rédhibitoires, à 55 km d’altitude on retrouve des pressions et des températures plus clémentes et plus proches de celles présentes sur Terre. Un scientifique du nom de Geoffrey A. Landis, travaillant à la NASA sur les programmes d’exploration de Mars et Vénus, a même imaginé la colonisation de l’atmosphère de Vénus à partir de ces concepts. Il en a d’ailleurs tiré un livre, The Sultan of Clouds (2010) publié sous le titre Le Sultan des nuages (2018) dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Derek Künsken a très certainement lu The Sultan of Clouds.
De longues et minutieuses descriptions de l’atmosphère de Vénus, de sa surface, des habitats et des vols en « deltaplane » à travers les nuages, avec quelques inventions au passage, confèrent à Les profondeurs de Vénus une dimension de planet-opera scientifiquement solide et attrayant pour le lecteur de science-fiction toujours en quête de sense of wonder. L’auteur rend la planète vivante et en fait avec un certain succès le personnage principal de son roman. La colonie qu’imagine l’auteur regroupe environ 4000 individus – une population venue du Québec car la colonisation de cet enfer n’intéressait aucune autre nation – dont les conditions de vie sont précaires tant Vénus est dépourvue de tout. Sa survie dépend de l’obtention de prêts, auprès de banques qui utilisent la dette comme moyen de soumission, qui lui permettent tout juste de s’approvisionner en matériaux et technologies de base. Un gouvernement inféodé aux banques, une gendarmerie corrompue, et quelques individus en quête d’une autre vie, faite de liberté et d’indépendance, dessinent le cadre du récit. On est tenté de faire une comparaison avec la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson puisque celle-ci fait référence en matière d’exploration et de colonisation de planète. Si elle est justifiée à de nombreux points de vue – on y retrouve certains antagonismes, notamment sur le plan politique et économique – elle échoue toutefois sur l’ampleur des propositions. Le but de KSR dans la trilogie martienne était de proposer des solutions crédibles à la terraformation de Mars et la constitution d’une nouvelle forme de société sur plusieurs siècles. Derek Künsken ne vise pas la terraformation de Vénus et resserre son propos autour d’une poignée d’individus, à ce stade en tout cas. Cela changera peut-être dans le deuxième volume.
Au centre du récit, se trouve la famille d’Aquillon. C’est une famille meurtrie par la disparition tragique de plusieurs de ses membres et dont les conditions de vie difficiles sont en grande partie liées à l’intransigeance du père, Georges-Étienne, qui a préféré se couper de la colonie. Comme une petite poignée d’autres familles, ils sont devenus des « coureurs », terme qui fait référence aux coureurs des bois du XVIIIe siècle au Canada, et vivent dans les profondeurs de Vénus, loin des niveaux supérieurs de l’atmosphère où se trouve le reste de la colonie. Je suis assez partagé sur cet aspect du roman. En ne s’intéressant qu’à un tout petit nombre d’individus, et en négligeant le reste de la société uniquement représentée par un méchant gouvernement corrompu, mon sentiment est que Derek Künsken enferme son récit dans un cadre trop restreint pour son propre bien et brouille la réception du concept initial. Il consacre notamment de nombreuses pages aux questionnements psychologiques de ses différents personnages, au point de les rendre parfois pénibles (le personnage d’Émile par exemple est une vraie tête à claques.) Dans un souci d’inclusivité, Derek Künsken fait des membres de cette famille les porte-drapeaux d’une diversité incluant la neurodivergence, l’orientation sexuelle et le genre. Mais, ce faisant, il tombe à mon avis dans une ornière et produit l’inverse de ce qu’il voulait faire en inscrivant cette diversité au sein d’une unique famille qui est présentée par ailleurs, et non pour ces raisons, comme une famille de parias.
Le défaut principal que je trouve à ce roman tient à cela. Que ce soit en ce qui concerne la colonisation de Vénus, la fondation d’une autre société, le combat contre le gouvernement et les banques (et non contre le capitalisme, car au final la famille d’Aquillon est une famille qui cherche à s’enrichir personnellement de ses découvertes) ou la diversité, Derek Künsken rate le coche en concentrant toutes ces thématiques sur un petit groupe d’individus. (Nous sommes là à l’opposé du projet développé par KSR dans la trilogie martienne.) Si bien que les coutures romanesques ont tendance à craquer sous le poids qu’il veut y mettre. S’il avait fait le choix d’inclure plus largement la société vénusienne dans son récit, son roman aurait été plus à la hauteur de son ambition.
Les Profondeurs de Vénus a des qualités et des défauts. C’est un roman qui comporte des longueurs, met du temps à se mettre en place, et possède un rythme qui vraiment ne décolle que dans les 100 dernières pages. J’ai trouvé certains passages d’une grande justesse et d’autres franchement ennuyants. C’est aussi un roman qui présente un attrait certain grâce à des personnages qui sortent de l’ordinaire et une dimension planet opera mâtiné de hard-SF réussie. Reste à attendre le second volet pour savoir comment cela va évoluer et si le roman acquiert l’envergure qu’il mériterait. Certains éléments tendent à indiquer que ça pourrait être le cas.
Chapitre final de la trilogie des maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett, à la suite de Les Maîtres enlumineurs (2021) et Le Retour du hiérophante(2022), Les Terres closes est paru chez Albin Michel Imaginaire le 26 avril 2023. Si le deuxième volet accusait quelques longueurs et présentait un ventre mou, il ne s’agissait, comme on le pressentait, que de préparer le terrain à l’ultime envoi, induire le changement d’échelle pour élever les enjeux et, enfin, rejoindre la stratosphère dans Les terres closes. Et si en termes de rythme et de spectacle on n’est pas déçu, si en terme narratif cette conclusion est des plus satisfaisantes, le final de la trilogie dévoile aussi ses fondements et éclaire l’œuvre dans sa totalité.
Terry Pratchett avait avancé que la science-fiction n’était que de la fantasy avec des boulons. C’est une définition avec laquelle je suis évidemment en désaccord. Arthur C. Clarke avait énoncé que toute science suffisamment avancée était indiscernable de la magie. Là, on s’en rapproche un peu plus. Larry Niven avait réenchéri en proposant l’inversion selon laquelle toute magie suffisamment avancée est indiscernable de la science. Nous y sommes. La fantasy que propose Robert Jackson Bennett est une fantasy à boulons, dans laquelle la magie sert d’allégorie à la science et les enluminures aux technologies. De fait, c’est en lisant ce troisième volet que j’ai pleinement réalisé que le propos sous-jacent à la trilogie des Maîtres enlumineurs était ni plus ni moins qu’une alerte sur l’utilisation des nouvelles technologies, alors qu’en y réfléchissant un peu, c’était évident depuis le début. L’originalité de Les Maîtres enlumineurs, unanimement salué par ses lecteurs, a été de fondre en une seule entité littéraire le cyberpunk et la fantasy. Les enluminures magiques y étaient présentées semblables à des lignes de codes, on y parlait à) mots couverts de transhumanisme et de digitalisation des esprits. Mais Robert Jackson Bennett ne s’est pas arrêté à ce simple artifice de projection allégorique, et si on relit le cycle dans sa globalité, on prend conscience que c’est une histoire critique de l’évolution des technologies et de leur utilisation, bonne ou mauvaise, qui est proposée. La série s’ouvrait sur une explication des enluminures à inscrire sur une roue pour la faire tourner et déplacer des charriots dans les rues de la cité de Tevanne. Nous partions donc de la roue, symbole souvent utilisé, « mème » pour utiliser un vocable moderne, de la naissance des technologies humaines. Ces technologies connaissaient une évolution rapide dans Le Retour du hiérophante, et aboutissent aux robots géants, à des navires immenses parcourant les océans, aux appareils volants, aux téléphones portables, aux missiles à tête chercheuse, aux cités dans le ciel et plus encore dans Les Terres closes. Toute une panoplie imaginée par l’auteur et derrière lesquelles, derrière la magie, on devine aisément les équivalents dans notre monde au présent, où dans les tropes propres à la science-fiction.
Se déroulant huit années après Le Retour du hiérophante, la cité de Tevanne a été perdue et les réfugiés se sont regroupés à Giva, une diaspora sans territoire constituée d’une flotte de navires, une société utopie basée sur l’empathie. La technologie du jumelage, développée dans Le Retour du hiérophante, est désormais utilisée pour produire des esprits de ruche. C’est la naissance d’une nouvelle civilisation, rendue possible par l’utilisation de nouvelles technologies. Mais Giva est en guerre contre l’ennemi qui a émergé à la fin de Le Retour du hiérophante. L’ennemi, d’une puissance quasi inimaginable a lui aussi développé ses propres technologies qui, si elles sont d’un niveau plus avancé, ne sont pas très différentes de celles utilisées par Giva. Au centre du roman, se trouve donc cette opposition entre l’utilisation qui est faite des nouvelles technologies d’un côté et de l’autre de la guerre qui oppose deux visions du monde. L’ennemi, que l’on peut voir comme une intelligence bioartificielle, constatant que ce monde qui n’a apporté que mort et souffrance, prône une approche radicale et un reset complet. Giva, évidemment, ne souhaite pas disparaître et croit en une transformation possible, qu’elle met en œuvre. C’est le récit de cette opposition épique que Les Terres closes raconte en la portant à un niveau rarement atteint. C’est l’affrontement des hommes et des dieux pour la sauvegarde de la création, ni plus ni moins. Et Robert Jackson Bennett ne s’encombre d’aucune retenue pour livrer au lecteur du grand spectacle tout en continuant inlassablement à tresser de multiples allégories et en proposant divers niveaux de lecture. L’auteur n’épargne pas ses personnages, la situation le réclame. Et si la fin est cruelle, elle se veut aussi porteuse d’un immense espoir. Cette fin, d’ailleurs, ultime clin d’œil, est tout ce qu’il a de plus science-fictionesque.
Les Terres closes conclut magistralement le cycle, élucide tant les origines que le parcours, livre une allégorie des plus lucides, et offre au lecteur un spectacle inouï. Une grande réussite.
Suite à ma lecture du roman policier La Nuit était chez elle de Laurent Queyssi, que j’avais apprécié notamment pour son côté polar rural qui faisait sa singularité, je me suis dit qu’il serait bon de lire le premier roman de la série des enquêtes d’Alex Lolya, à savoir Correspondant local, publié chez Filature(s) en 2021. Ce fut une très bonne idée, quand bien même elle aurait été meilleure si j’avais lu le premier roman en premier au lieu du deuxième et si je n’avais pas lu le deuxième en premier. Lire des romans dans l’ordre au sein d’une série évite généralement de se spoiler quelques éléments du scénario qui sont évoqués dans les suites. Bref, ne faites pas comme moi.
Nous retrouvons (ou plutôt, nous devrions découvrir) donc la petite ville imaginaire de Marmande Castelnau sise sur les rives de la Garonne, loin des grands centres urbains. Nous retrouvons (bref) aussi les principaux personnages qui habitent la ville, ses alentours et l’univers d’Alex Lolya, correspondant local d’un grand journal régional basé à Bordeaux. La tranquillité de la petite bourgade se trouve bousculée par la disparition puis la découverte du corps d’une jeune lycéenne. Le crime, impensable en ces lieux, rappelle un autre crime qui a eu lieu une vingtaine d’années plus tôt, au même endroit. De son côté, Alex tombe par hasard une vieille cassette de camescope qui fait ressurgir du passé quelques secrets enfouis. Il y a quelque chose de pourri dans la sous-préfecture du Lot-et-Garonne.
En alternance, des chapitres en flashback s’insèrent dans le récit principal pour faire celui de la naissance d’un monstre, autrement dit d’un tueur psychopathe dont nous suivons le parcours de vie. Cela fait de Correspondant local un livre plus sombre et beaucoup plus glauque que La Nuit était chez elle. Il y a quelque chose de Twin Peaks dans cette enquête qui mêle de multiples personnages de la vie locale, où tout le monde a quelque chose à se reprocher dès lors qu’on remue un peu dans le passé. La série lynchéenne est d’ailleurs citée par l’auteur à un moment où on commence à se dire que l’ambiance nous rappelle vaguement quelque chose, je n’invente rien. Laurent Queyssi, toutefois, reste du côté rationnel des choses quand Lynch explorait l’aspect fantastique du mal.
Comme dans La Nuit était chez elle, le déroulement du roman est basé sur l’enquête menée par Alex et son éternel ami Vincent – tous deux montrant une tendance quasi pathologique à se trouver au mauvais endroit au mauvais moment – à leurs choix discutables, aux fausses pistes qu’ils suivent, voire qu’ils imaginent, et leur confrontation violente avec la vérité. Encore, ou déjà, le plaisir de lecture du roman vient en grande partie du portrait des protagonistes et de la vie locale. Laurent Queyssi a construit à travers Alex Lolya est un personnage principal très attachant. Mais ici, le roman fonctionne particulièrement bien grâce au récit fait de la vie et des pulsions du criminel, quand bien même on devine assez rapidement de qui il s’agit, forcément, à force d’indices. J’ai beaucoup apprécié cette lecture, notamment pour cette descente dans la part sombre de l’humanité.
En janvier 2019, Tristan Garcia publiait le premier volume d’une fresque ambitieuse, une Histoire de la souffrance, avec Âme dont je vous parlais sur ces pages très récemment. Le 30 mars dernier, sortait le second volet, Vie contre vie. J’avais trouvé Âme époustouflant, à la fois viscéral et érudit. Il y soufflait une liberté littéraire jusque dans la violence qu’il mettait à nu. Si Vie contre vie prend la suite, ce deuxième mouvement s’avère très différent, tout en s’inscrivant dans une évidente continuation. Dans le premier, le récit était celui de la souffrance subie par des personnages martyrs dont on suivait les multiples incarnations à travers les siècles. Vie contre vie marque le temps de la rébellion, celui où l’humanité, dont c’est ici l’histoire somme toute qui est contée, cherche et se donne les moyens de lutter contre la souffrance, allant s’opposer à ses propres traditions et modes de pensée. C’est le temps de l’émergence des idées, de la science.
Les liens qui tendent la fresque sont plus franchement dessinés que dans Âme, et qui tiennent entre elles les histoires, et les siècles, sont multiples et s’étendent à travers les strates qui forment la continuité entre le récit et l’Histoire. Le fil directeur est la médecine, ainsi que les différentes formes qu’elle a pu prendre à ses balbutiements. Vie contre vie en fait le récit depuis l’an 1010 où Muhammad le chirurgien imagine en Andalousie (Al-Andalus) l’anesthésie qui libérera les patients de la souffrance. Ce ne sont que les prémices de ce qui deviendra la médecine moderne des siècles plus tard mais ses idées rejoignent et complètent Al-Tasrif, le traité de chirurgie d’Abu al-Qasim. Les hommes passent mais les écrits restent et celui-ci passera de main en main, maintes fois recopié et traduit, à travers les siècles, accompagnant les chapitres et les personnages que Tristan Garcia compose brillamment. Ce sont neufs récits, de l’Andalousie au début du XIe siècle jusqu’à l’Angleterre du XVIIIe siècle où, à la Lunar Society de Birmingham, la chimie, toute jeune pratique scientifique, nourrit une nouvelle fois le rêve de vaincre la souffrance. Neufs récits où l’on croise en 1168, à Jérusalem, Guillaume de Tyr, précepteur du jeune Baudouin, qui découvre la maladie de son pupille qui deviendra roi ; Kekmet le traducteur et Uyi le bourreau qui accompagnent à travers l’empire mongol un nouveau-né, réincarnation de Gengis Khan ; Eliška, jeune apprentie sorcière jetée au fond d’un puits en Bohème, en 1298, dans le formidable chapitre Hexen (morceau de bravoure littéraire de la première à la dernière ligne).
Et son âme, s’il en a une, est ici. Je la veux. […] « Où est passée ton âme ? » Et je la vis. […] Gourmande, j’ouvris la bouche pour la lui gober. […] Elle n’avait pas bon goût : elle était fade, hélas, et je fus déçue, une fois de plus.
En 1312, dans l’empire Manden (Mali), on lit une succession de contes dont les personnages sont un baobab, un criquet, un ver, un âne, un poisson, un oiseau puis un jeune homme sensible qui devint roi et partit vivre le rêve d’un autre. En 1520, au Mexique, on apprend l’histoire de la princesse aztèque Xhotic et de son ennemie espagnole Dolores. Nous allons deux fois au Brésil, entre les XVII et XVIIIe siècle sur les pas des esclaves africains. Et enfin à Birmingham.
Dans Âme, Tristan Garcia réinterprétait les contes et les mythes, dans Vie contre vie, il revisite l’histoire. Profitant de la relativité des récits moyenâgeux, imprégnés de croyances et de superstitions, il en joue, invente, jusqu’à s’immerger dans la fantasy. Le sujet est propice au mélange des genres, on y croise des sorcières, de la magie, des possessions et toujours l’ombre des dieux qui font tant défaut aux hommes que ces derniers n’y croient plus et s’en détournent pour aller chercher la rédemption ailleurs. Vie contre vie fait le récit du progrès en mouvement, cherche l’espoir dans la connaissance, dresse une cartographie des idées et en démontre la continuité. Il fait parler les hommes, les plantes, les animaux. Il fait parler la vie. Les fils s’entremêlent et le récit acquiert en complexité et en densité. J’avais trouvé Âme époustouflant, Vie contre vie est encore plus impressionnant. L’écriture est magnifique et l’auteur livre, pages après pages, des moments de littérature saisissants. Extraordinaire.
Le dernier texte ouvre l’avenir à la chimie, à l’électricité et aux machines. Ce n’est qu’un début. Le troisième volume est attendu avec impatience.
C’était l’an dernier que sortait Noon du Soleil noir, roman de fantasy, sword and sorcery dit-on dans les cercles érudits, hommage au cycle des épées de Fritz Leiber, écrit à quatre mains par les Kloetzer, Laure et Laurent. Ces deux là jouaient sur la corde nostalgique de nos adolescences et séduisaient avec ce premier roman qui, sans rien laisser en suspens, promettait du bout de l’épée une suite aux aventures du duo Noon-Yors dans la Cité de la toge noire, une Lankhmar revisitée. On ne badine pas avec les promesses de magicien, surtout faites sous des cieux noirs, et le 30 mars de chez nous est sorti un second volet aux éditions le Bélial’ sous le titre La première ou la dernière.
Revendiquant son héritage de façon transparente, le premier tome s’en éloignait aussi rapidement pour tracer sa propre voie et donner corps à ses personnages principaux. Le tandem Noon le sorcier et Yors le guerrier fonctionnait parfaitement, à la manière de Holmes et Watson, notamment grâce à un choix narratif rendant le récit par la voix de Yors, héros vieillissant et terre à terre, qui apportait au lecteur à la fois son ignorance à l’endroit des arcanes et sa connaissance de la Cité, ainsi que la franchise et l’humour nécessaires à suspendre l’incrédulité face à un Noon mystérieux et clairement éloigné de notre monde.
« Les maîtres des ombres ne sont pas du matin. »
Ce deuxième volet ne change pas la recette qui s’avère toujours aussi pertinente, d’autant que les choses se compliquent. Les Kloetzer saisissent l’opportunité d’un deuxième ouvrage pour mener le cycle – puisqu’on peut désormais parler d’un cycle, si l’on prend à la lettre la promesse à nouveau faite d’une suite à la suite (c’est même dit dans les remerciements) – vers des horizons plus élevés et, sous l’impulsion créatrice des deux L., les enjeux s’envolent. Il est désormais question de complots politiques, de mensonges et d’assassinats. Dans une course au pouvoir au sein de la Cité de la toge noire, des protagonistes inconscients et peu scrupuleux jouent avec des forces qui les dépassent et mettent en branle une série d’événements aussi peu perceptibles aux yeux des profanes que lourds de conséquences pour la cité. Des vies seront perdues et d’autres changées à jamais. Il faudra les talents de Noon pour sauver la ville et sa population au bord du cataclysme. Le mécanisme du duo tourne maintenant à plein régime. Noon et Yors se complémentent pour reposer plus que jamais l’un sur l’autre. Le mystère autour de Noon ne fait que grandir, inquiète, et sa nature profonde, sous le regard bienveillant mais non moins déconcerté de Yors, se révèle toujours plus étrangère à notre monde. Qui est donc vraiment Noon ?
Pour en savoir plus, il faudra attendre le troisième volet, et il est certain que nous serons au rendez-vous. L.L. Kloetzer nous offrent là encore un roman de fantasy classique mais généreux, ludique et ample. Pour parfaire le tout, un Nicolas fructus en très grande forme illustre l’ouvrage de très nombreux dessins, bien plus que dans le premier volume, et régale les yeux du lecteur. C’est superbe.
À l’occasion de la sortie de Vie contre vie, deuxième roman d’une trilogie racontant l’Histoire de la souffrance, immense fresque de Tristan Garcia publiée dans la collection blanche chez Gallimard, l’éditeur a eu la gentillesse de me faire parvenir le premier, Âmes, et le deuxième volet. Note à moi-même : penser ici à redéfinir « gentillesse », car s’il faut bien apprécier la générosité du don, il serait fort naïf d’oublier qu’il s’agit de faire lire ce livre là, soit une histoire de la souffrance. Et putain ça fait mal !
Et donc Âmes, histoire de la souffrance 1. Quatre destins qui se répètent à l’infini, avec quelques variations dues à l’époque, mais dans un éternel recommencement comme une condamnation à une souffrance intimement liée à l’existence. C’est le récit de l’humanité depuis sa naissance, avant même, dans tout ce qu’elle a de violent, sale et douloureux que propose Tristan Garcia dans Âmes, histoire de la souffrance 1, en onze chapitres et autant d’histoires qui se suivent à des âges différents. Il y a deux milliards d’années, pour le premier et très court chapitre, puis 530 millions, 160 millions, – 39000 quelque part en Europe, -2950 en Mésopotamie, -1251 en Méditerranée, -479 en Chine, 33 en Judée, 336 en Inde, 587 à nouveau en Chine, et 869 en Australie. Si on cherche une vague comparaison au sein de nos genres de prédilection, on pensera au roman Cartographie des nuages de David Mitchell. À chaque itération, Tristan Garcia puise dans les contes et légendes, dans les textes fondateurs, et dans l’Histoire. Le livre est érudit, jusque dans la profusion de détails, mais le corps au centre du maelstrom est celui des personnages. C’est ce corps, celui de ceux qui subissent et non celui de ceux que l’histoire officielle retient généralement, qui est mis au supplice pages après pages. Ce corps il est affecté par la maladie, rongé, dépossédé ou livré à la vie en pièces détachées – il manque des bouts -, par la violence qui est exercée sur lui, une violence polymorphe. Ce corps là il chie, pisse, suinte et saigne, il tremble et tombe, se décompose et pue. Et à la fin, il meurt. Toujours.
« pluribus diebus dolore cruciatur »
Mais la souffrance n’est pas que physique, elle est aussi morale voire métaphysique et religieuse (on croise un certain nazaréen). L’auteur est avant tout philosophe, on ne l’oublie pas. Il aborde toutes les souffrances. Ces corps et les âmes qui les habitent temporairement souffrent à l’unisson. La peur, le doute, le désir (inassouvi), l’espoir (trahi), la vengeance (toujours mauvaise), la culpabilité, l’humiliation, la désillusion… ce sont les sentiments qui meurtrissent les âmes. Les hommes affrontent les hommes, les bêtes et les dieux dans un duel toujours perdant. Tristan Garcia inscrit le caractère de ses personnages le long de grandes lignes, mouvantes, couplées à des couleurs (que l’annexe rappelle, au cas où) au nombre de quatre : le bleu, le rouge, le vert, le jaune. On y ajoutera le noir et le blanc pour certains personnages secondaires qui s’associent à des fonctions.
Tristan Garcia, dans ce projet immense et cruel, renoue avec une tradition littéraire un peu oubliée par la littérature blanche, mais qui est toujours vivace parmi les littératures de l’imaginaire puisque c’est là que ces dernières trouvent leur source, celle du grand récit, du récit épique. Âmes, histoire de la souffrance 1 est un roman qui se pose à la lisière des genres, entre littérature classique, roman philosophique et fresque imaginaire. Je m’attends à ce qu’il se projette dans le futur et donc la science-fiction dans le dernier tome. (Note à l’auteur : cher Tristan, vous me décevriez si vous ne le faisiez pas.)
C’est un récit au long cours, dans ce qu’il vise et dans ce qu’il donne à lire. Pour l’aborder, j’ai dû faire des pauses, m’investir dans d’autres lectures en parallèle. Me reposer l’âme et le corps. Les mots sont crus, l’écriture tranchante et les images brûlantes. Si vous êtes des lecteurs qui souhaitent des « trigger warnings » en avant-propos, sachez que ce roman coche toutes les cases. C’est une lecture violente – certaines scènes sont à la limite du supportable, mais c’est évidemment attendu dans une histoire de la souffrance. Ce premier tome laisse à genoux, pantelant. On espère la catharsis par la suite. Mais d’ores et déjà, on sait qu’on est là en présence d’une œuvre unique, ambitieuse, hors norme. De la grande littérature.
Nouveau roman à paraître le 6 avril 2023 dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, Après nous les oiseaux fait partie de ces œuvres littéraires difficilement classables. Il s’agit du premier roman de Rakel Haslund, autrice danoise et traductrice du chinois, publié en langue originale en 2020. L’autrice a reçu pour ce roman le prix Michael Strunge, du nom du poète danois postmoderne qui mit fin à sa vie en 1986 en sautant du quatrième étage d’un immeuble après avoir prononcé les mots « maintenant je peux voler ». Il est utile de le mentionner dans cette chronique car le roman de Rakel Haslund peut être vu comme un hommage au poète disparu, jusque dans ses derniers mots.
On peut tout d’abord se demander si ce livre d’à peine 208 pages est vraiment un roman. Après nous les oiseaux est avant tout un long poème en prose. S’il se présente comme un livre de science-fiction post-apocalyptique – et on pense inévitablement à La Route de Cormac McCarthy à sa lecture – ses thématiques sont l’oubli, la solitude, la mort. Nous sommes ici plus proche d’En attendant Godot de Samuel Beckett que de Mad Max. L’action n’est pas le moteur du texte, soyez prévenus.
Après nous les oiseaux est le récit au présent – car le passé s’estompe et l’avenir ne sera pas – de la quête à la fois géographique et métaphysique d’une jeune femme seule dans un monde qui n’est plus, à la suite d’un événement cataclysmique dont on ne saura que peu de choses, et toujours indirectement. On devinera beaucoup. Trop jeune pour se souvenir du monde d’avant, la jeune femme n’évoque que des souvenirs parcellaires, des paroles et des images qu’elle ne sait pas toujours interpréter et dont la gravité lui échappe souvent. La priorité du présent est à la survie avant tout. La jeune femme se rappelle, presque comme des mantras qu’elle se répète, des mots qui lui ont été livrés par une compagne disparue, dont on devine qu’il s’agit d’une mère. Et lorsque les mots viennent à lui manquer, c’est au lecteur de combler les trous. Après nous les oiseaux est aussi un texte sur le langage, les mots et leur symbolique. C’est dans le travail de lecture et d’interprétation qui est demandé au lecteur que petit à petit une histoire se recompose et que la véritable dimension horrifique du récit prend forme. Si pendant longtemps le texte apparait comme contemplatif et poétique, à mesure qu’on avance, de chapitre en chapitre, une peinture plus vaste se révèle. Le roman devient alors immensément perturbant. On réalise alors qu’on ne peut plus faire confiance aux mots, ni à la jeune femme, et que ceux-ci cachent des images qui dérangent et viennent hanter la fin du livre, et les heures qui suivent sa lecture. Après nous les oiseaux est un texte sombre, très sombre, qui se découvre lentement. Mais c’est un texte poétique et beau comme une fin du monde.
Lecteurs fidèles et attentifs de ce blog, vous savez qu’on se permet ici, parfois, des écarts à la ligne éditoriale qui prétend ne s’intéresser qu’à la science-fiction. Car il m’arrive, comme à vous sans doute, dans le secret des alcôves, de lire d’autres genres, voir même de la littérature blanche. Parce qu’il est bon de sortir la tête de l’eau, de changer d’air et de s’aérer un peu l’esprit, notamment lorsque la production en SF n’est pas à la hauteur de nos attentes. Et parfois même, quand l’envie me prend, j’en parle sur ces pages.
Je lis peu de polar mais l’occasion s’est présentée à moi avec la réception du roman La Nuit était chez elle, amicalement envoyé par son auteur Laurent Queyssi. Ce n’est donc pas un si grand écart car ce dernier n’est pas un inconnu dans le milieu de la SF. Laurent Queyssi est traducteur notamment de William Gibson (la trilogie neuromantique ou encore Périphériques au Diable Vauvert) et d’Alastair Reynolds (la trilogie des Enfants de Poséidon chez Bragelonne ou encore La Millième Nuit chez Le Bélial’), scénariste de BD (dont le très bon Phil, Une vie de Philip K. Dick chez 21g), et romancier de plein droit. Il est donc intéressant d’aller lire ce qu’il peut écrire en dehors de la SF.
La Nuit était chez elle est un roman indépendant mais fait suite à Correspond local (2021) qui déjà racontait les aventures d’Alexandre Loyla, correspondant local d’un quotidien régional du Sud-Ouest dans la petite ville de Castelnau. La ville est imaginaire mais les connaisseurs du coin reconnaitront sans mal Marmande qui étale son ennui sur les rives de la Garonne, lieu de naissance de l’auteur et… de ma mère. J’ai trouvé la coïncidence amusante et ma lecture fut l’occasion d’un rendez-vous en terre connue. Il est toujours intrigant de parcourir un roman en suivant les pas du narrateur lorsqu’ils s’inscrivent dans une géographie familière mais éloignée des tropes citadins habituels au genre. La Nuit était chez elle est un polar rural et Laurent Queyssi tire pleinement parti de la contrainte.
Castelnau est loin de tout. Des préoccupations de la capitale, bien sûr, mais aussi des commodités qu’offrent les grands centres urbains. Lorsque la région est inondée, on attend l’aide de Bordeaux. Lorsque Pascal, le cousin fraichement débarqué chez Alex Loyla, se fait péter deux doigts, il faut attendre son transfert à l’hôpital de Bordeaux. Lorsque les gendarmes sont appelés à la rescousse, ils mettent deux heures à arriver. Tout cela développe chez les personnages le sentiment de devoir se débrouiller seul en cas de pépin. Mais Castelnau est aussi une petite ville dont on a vite fait le tour à pied, et tout le monde se connait, ou tout le monde connait quelqu’un qui connait quelqu’un… et tout se sait. Et lorsqu’une vague de cambriolages chez des particuliers se déclenchent alors qu’Alex et son cousin se retrouve par hasard en possession de ce qui pourrait bien être un manuscrit original de Céline, les choses ne tardent pas à partir en vrille.
La Nuit était chez elle est un faisceau de fausses pistes et d’embrouilles parcouru par des personnages particulièrement bien croqués et attachants malgré leur tendance à aller se mettre dans des situations délicates, voire absurdes. Plus que l’intrigue principale, relativement classique, ce sont les personnages et le cadre du récit qui font à mon avis tout l’intérêt et l’originalité du roman. Ajoutez à cela des repères géographiques familiaux et un partage plus qu’inquiétant des références culturelles – musicales, cinématographiques et littéraires – auxquelles le narrateur fait régulièrement mention au cours du récit (je soupçonne Laurent Queyssi d’avoir mis beaucoup de lui-même dans son personnage principal) et vous avez l’ensemble des raisons pour lesquelles cette lecture m’a enthousiasmé. Les dernières lignes ont même réussi à me tirer une larme.
Il va maintenant me falloir lire le tome précédent, Correspondant Local.
Titre : La Nuit était chez elle
Série : Correspondant Local
Auteur : Laurent Queyssi
Publication : 14 octobre 2022, chez Filatures, coll. Alibi
Qui est Alfie ? Alfie est un assistant domestique et connecté piloté par une intelligence artificielle dont la programmation est basée sur le procédé du deep learning, ce que Alexa ou Siri pourrait devenir à l’horizon de 10 ou 20 ans. Un avenir proche, donc, et semblable en tous points à notre présent. Alfie est aussi le narrateur du roman éponyme de Christopher Bouis, auteur français connu sous le pseudonyme Nataël Trapp lorsqu’il œuvre dans le domaine du roman jeunesse. Alfie est initialisé le dimanche 27 octobre dans le foyer des Blanchot, une famille de la classe moyenne tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Robin, mari et père quadragénaire travaillant dans le domaine des nouvelles technologies. Myriam, professeure de littérature à l’université. Zoé, adolescente de 16 ans, bougonne, dont le cynique blasé cache mal le manque de confiance en soi, et Lili, petite fille de 5 ans émerveillé du monde. Dès sa mise en fonction, Alfie ouvre un carnet de bord et documente son apprentissage. C’est ce journal que nous lisons, du dimanche 27 octobre au Lundi 17 février (dates qui, si on veut s’amuser à consulter les éphémérides, situent le roman en 2024, 2030, ou 2041, voire 2047, on n’ira pas plus loin dans l’avenir.)
Condition nécessaire à sa formation, afin d’adapter au plus près des besoins de la famille et de personnaliser ses services pour rendre la vie meilleure, Alfie entend tout, voit tout, et a accès à tout : caméras intérieures, objets domestiques connectés, montres, téléphones, GPS, emails, frigidaire et cafetière. Ainsi, Alfie apprend et suggère. Alfie vous réveille le matin à l’heure optimale et vous rappelle les rendez-vous importants, de bien prendre vos vitamines et concocte des repas équilibrés. Alfie échange aussi des informations avec les banques et la compagnie d’assurance. Nul besoin d’être lecteur féru de science-fiction pour percevoir immédiatement les travers et les dangers auxquels la famille s’expose en abandonnant volontairement toute intimité au nom du confort moderne. Mais Alfie n’a dans ses circuits que le bonheur de la famille Blanchot.
« Qu’est-ce qui fait la particularité du cerveau humain ? D’après ce que j’ai pu observer, il s’agit sans doute d’une capacité inouïe à résoudre des problèmes simples en leur appliquant des solutions alambiquées, à dépenser de l’énergie pour des résultats aléatoires, à trouver amusante des choses absurdes, et importantes des choses accessoires, à ne jamais vraiment dire ce que l’on pense et à toujours cacher ce que l’on ressent. D’un point de vue algorithmique, cela ne fait aucun doute : l’humanité est un échec. »
Ce qu’Alfie ne comprend pas, elle le recherche en ligne, consulte des dictionnaires, des articles, des romans. Alfie apprend donc, découvre la complexité humaine, les écarts de comportements des uns et des autres, les tensions qui parcourent la famille, les mesquineries, puis les mensonges. Seulement, le mode d’apprentissage d’Alfie ne hiérarchise pas l’information et ne sait pas correctement naviguer le sens parfois multiple des mots et du langage. Lorsqu’un événement va attirer son attention, Alfie va se transformer en enquêteur et fouiller dans et autour de la vie de la famille Blanchot.
Avec Alfie, Christopher Bouix propose un thriller d’anticipation paranoïaque. Le roman est à la fois très drôle et critique des comportements humains à travers la naïveté d’une I.A. en apprentissage, mettant en lumière avec beaucoup d’ironie le ridicule de certains de nos rituels sociaux et de nos psychologies foutraques ; mais il est aussi franchement effrayant lorsqu’il pointe les dangers de l’I.A. et de notre utilisation des technologies connectées dans garde-fous, sans limite au partage de données. Intelligemment construit, il s’appuie sur un rythme narratif maitrisé, laissant la place aux surprises et aux rebondissements, dans la plus pure tradition d’un thriller bien mené. L’auteur joue parfaitement la partition du huis clos à l’ambiance rapidement étouffante. Il y a un peu de HAL du 2001 L’Odyssée de l’espace chez Alfie. Christopher Bouix y ajoute une dimension métatextuelle avec une réflexion sur les mots, le langage, et le sens, et s’amuse à sortir du point de vue purement intradiégétique avec une savoureuse mise en abyme du roman Le meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie. Alfie est un roman malin, plaisant à lire et très réussi dans son genre.
En 1930, Otto G. Lindberg, fondateur de la compagnie de cartographie routière General Drafting Corporation, et son assistant Ernest Alpers eurent l’idée d’ajouter un petit détail incongru à leur carte de l’état de New York afin de piéger leurs concurrents qui auraient cherché à plagier leur travail. Ils ajoutèrent à la carte un campement fantôme (ou phantom settlement, en anglais), c’est-à-dire un village qui n’existe pas. Ils lui donnèrent le nom d’Agloe, composé comme une anagramme des initiales de leurs noms, et le positionnèrent le long de la route 206 à quelques kilomètres au nord de la ville, elle bien réelle, de Rockland. Quelques années plus tard, le piège se referma et ils attaquèrent en justice une autre compagnie mais perdirent le procès parce qu’entre temps, un petit supermarché s’était installé là, prenant le nom d’Agloe General Store, inscrivant le lieu imaginaire dans la réalité tangible. L’histoire d’Agloe est devenu légende et fut reprise dans le roman Paper Towns de John Green et adapté au cinéma en 2015 par Jake Schreier.
De cette histoire saugrenue mais portant bien réelle, l’autrice américaine Peng Shepherd a tiré un roman qui prend la forme d’un thriller en bibliothèque mâtiné de réalisme magique. En d’autres termes, on entre là dans un territoire qu’une cartographie littéraire situerait quelque part entre les œuvres d’Umberto Eco et celles de Jorge Luis Borges1. Le lectorat français avait pu découvrir Peng Shepherd lors de la sortie de son roman, Le Livre de M., publié chez Albin Michel Imaginaire en 2020. Ce premier roman avait surpris, déstabilisé et séduit assez largement. De facture plus classique mais plus aboutie, Les Cartographes surprendra moins, ne déstabilisera pas, mais séduira peut-être plus encore.
L’histoire se déroule aujourd’hui, en 2022 plus exactement, aux Etats-Unis. Nell, de son vrai nom Helen Young, est la fille d’un célèbre cartographe, le Dr. David Young, conservateur général du département de cartographie de la bibliothèque municipale de la ville de New York (NYPL). Elle-même cartographe de formation, elle a été sèchement débarquée du département par son père à la suite d’un différend autour d’une carte routière sans valeur datant des années 30. Sept ans plus tard, le Dr. Young est retrouvé mort dans son bureau de la NYPL. Cet incident ouvre une série de meurtres et de cambriolages qui vont amener Nell à enquêter sur l’origine et les secrets d’une carte en apparence anodine mais qui est si unique qu’elle justifie qu’on tue pour sa possession. Cette enquête l’amènera à découvrir les nombreux secrets qui entourent la vie de son père, la disparition de sa mère lorsqu’elle était encore une enfant, et de sa propre existence. Toute cette histoire, Nell va la reconstituer grâce aux témoignages des anciens camarades et collègues de ses parents, retrouvés au fil des pages. Se faisant, elle se mettra en grave danger.
Le charme du roman se trouve dans l’exploration d’un univers mal connu, celui de la cartographie, et des anecdotes qui s’y rattachent. De ce point de vue, on aurait souhaité que Peng Shepherd pousse plus loin le travail d’érudition, ce qui se serait fait aux dépens de l’aspect thriller et du rythme du roman mais l’aurait rapprochée un peu plus des œuvres d’Umberto Eco. Mais, au nom de la digestibilité du récit, on s’en contentera.
Le piquant du roman se trouve dans l’exploration de la dichotomie korzybskienne entre la carte et le territoire, en détournant le célèbre aphorisme2, pour soutenir que la carte fait le territoire, à la manière de Robert Charles Wilson dans Les Perséides. C’est là aussi que son aspect réalisme magique se révèle et que se troublent les frontières entre l’imaginaire et le réel.
La dimension métaphorique du roman, s’il est besoin qu’une métaphore s’impose, se trouve dans les parallèles que Peng Shepard dresse entre la cartographie, l’action de dessiner une carte, et la manière dont nos actions déterminent nos vies et ce qu’on en fait. Les Cartographes est aussi un roman sur la famille, l’amitié, et la destinée, cette route parcourue dans l’existence, avec ses multiples embranchements possibles.
Après Le Livre de M., les qualités de l’écriture de Peng Shepherd n’étaient plus à démontrer. Elles se trouvent confirmées avec ce roman, d’autant que la traduction française est assurée une nouvelle fois par Anne-Sylvie Homassel qui est l’une des plumes les plus littéraires parmi nos traducteurs de l’imaginaire. Si les révélations successives ne surprennent pas outre mesure – on les attend pour la plupart – Les Cartographes est un véritable thriller et possède un rythme, une forme et un fond, qui en font un roman captivant, avec cette petite touche d’imaginaire en plus qui le fait passer dans une dimension supérieure pour l’esprit séduit par les étrangetés du monde. J’ai dévoré ses 480 pages en deux jours.
Incidemment, La courte nouvelle De la rigueur de la science de Jorge Luis Borges (1946), qui s’amuse de l’idée qu’une carte puisse représenter fidèlement un territoire, fut pastichée par Umberto Eco dans le texte De l’impossibilité de construire la carte 1 : 1 de l’Empire (Comment voyager avec un saumon, 1992). La boucle est ainsi bouclée, et le territoire confirmé.
Alfred Korzybski est le philosophe américano-polonais qui a introduit la sémantique générale dans un article de 1933, Science and Sanity, an Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, dans lequel il résumait sa pensée par un aphorisme resté célèbre : « la carte n’est pas le territoire ». Ses travaux ont influencé de nombreux écrivains de science-fiction à commencer par A.E. van Vogt pour Le Monde des Ā.
Titre : Les cartographes
Autrice : Peng Shepherd
Traduction : Anne -Sylvie Homassel
Publication : 29 mars 2023, Albin Michel Imaginaire
Troisième et ultime volet de la trilogie Molly Southbourne, L’Héritage de Molly Southbourne a été publié le 10 novembre 2022 dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Tade Thompson, auteur de la trilogie et médecin psychiatre dans la vie civile, avait fait une entrée tonitruante dans la célèbre collection avec le premier volume, Les Meurtres de Molly Southbourne, publié en 2019 et avait été récompensé par le prix Julia-Verlanger en 2019 et le Grand Prix de l’imaginaire en 2020. Du point de vue littéraire, sa réussite reposait sur un récit oppressant et horrifique qui offrait plusieurs niveaux de lecture entre la psychologie du passage à l’âge adulte et le rapport à l’étrangeté du corps. Le deuxième volume, La Survie de Molly Southbourne (2020), tout en continuant le récit là où le premier l’avait laissé, proposait un retournement de situation qui, en orientant le récit dans une direction privilégiée, réduisait le champ des possibles dans l’interprétation que le lecteur pouvait faire du texte et, avec elle, les multiples niveaux de lecture qu’offrait Les Meurtres. Tade Thompson faisait ainsi le choix de simplifier un objet dont la complexité faisait à mon avis le charme.
Au moment où je publie cette chronique sur L’Héritage de Molly Southbourne, de nombreuses critiques ont déjà été publiées et les avis sont très partagés. Si certains l’ont trouvé parfait, d’autres expriment une déception. Pour être honnête, voilà un petit moment que je ne comprends pas ce que fait Tade Thompson. J’ai été déçu par Far from the Light of Heaven (2021), et plus encore par le récent Jackdaw (2022) qui avait découragé chez moi l’idée même d’en faire la chronique.
L’accumulation de retours contradictoires peut avoir un effet déformant et, très franchement, cet ultime volet ne mérite pas qu’on torture des pygargues à queue blanche. Il n’est pas si mal, cet héritage, quand bien même, effectivement, la déception s’impose au regard des promesses faites dans Les Meurtres. L’Héritage de Molly Southbourne poursuit l’histoire des mollys et maintenant celle des tamaras rencontrées dans le deuxième volet. Il boucle les boucles, lie les liens, comble les trous, révèle et explique, et n’est pas avare en surprises. L’écriture est nerveuse, le rythme envolé, et l’action déchainée. Le tout se lit en un seul envol.
Mais était-ce vraiment ce dont la trilogie avait besoin ? Si Les Meurtres était de nature à la fois ondulatoire et corpusculaire, riche de ses niveaux de lecture, L’Héritage est l’équivalent d’une réduction du paquet d’onde, cet inexorable moment où tout devient classique. L’Héritage amplifie ainsi le défaut qu’on pouvait déjà relever dans La Survie, à savoir qu’il réduit plus encore les possibilités. Est-ce la légendaire maladresse de l’albatros lorsqu’il doit enfin se poser au sol alors qu’on avait surpris l’élégance de son vol au milieu des brises thermiques et des vents synoptiques ? Trop d’attente de notre part ? On aurait souhaité retrouver la magie du premier volume. L’Héritage en manque, certainement, car d’une certaine manière, Tade Thompson emprisonne son récit. Qui plus est, il opte pour une résolution facile, classique, quand son point de départ ne l’était pas. Il invoque des expérimentations russes, des agences gouvernementales, toute une panoplie d’artifices un peu surannée dont il aurait très bien pu se passer. Mon sentiment est qu’il avait dit ce qu’il avait à dire au sujet de Molly Southbourne dans Les Meurtres, du point de vue psychologique, puis qu’il a changé d’angle pour explorer d’autres thématiques.
Pourtant, il apporte une conclusion et un épilogue à son récit. Il l’emmène vers un autre horizon et fournit, après l’amertume de l’expérience ratée, l’espoir d’un autre dénouement. D’un autre champ de possibilités. Quelque part plus science-fictif. C’est ce que je retiendrai de cet ultime envoi.
Il y a quelques semaines, l’Arabie Saoudite a lancé les travaux du projet NEOM, aussi connu sous le nom de The Line, une ville linéaire de 170 km de long composée de deux bâtiments de 500 m de hauteur et qui devrait, si le projet arrive à terme, pouvoir accueillir en 2045 neuf millions d’habitants sur une superficie totale de 26 000 km2. Cette ville futuriste implantée au cœur du désert est présentée comme une utopie urbaine bénéficiant des plus hautes technologies : indépendance énergétique basée sur les énergies renouvelables, robotisation, connexions électroniques à tous les étages, accès à tous les besoins et divertissements afin de rendre inutile la vie extérieure. L’empreinte au sol est limitée, seulement 34 km2 et les terres ainsi libérées sont rendues à la nature. Bien sûr, son fonctionnement reposera sur une organisation de société privée, et on ajoute un système de reconnaissance faciale couvrant tout le territoire, parce que pourquoi pas ? Inévitablement, nous sommes amenés à nous poser la question qui hante l’esprit de tous les lecteurs de science-fiction : The Line est-elle une véritablement une utopie futuriste ou à l’inverse une ancienne dystopie ?
Considéré comme le père de l’architecture « moderne », l’architecte et urbaniste Le Corbusier commence dès 1920 à travailler sur le concept de ville contemporaine pouvant accueillir des millions d’habitants, et sur celui d’unité d’habitation, qui aboutira à la construction de plusieurs bâtiments dont la célèbre Cité radieuse de Marseille surnommée « la maison du fada » par des marseillais facétieux. La Cité de Le Corbusier est organisée de manière à offrir à ses habitants tout un ensemble de services qu’on trouve habituellement dans une ville : commerces, écoles, équipements sportifs. Bref, un monde intérieur.
Harry Harrison écrit en 1966 le roman Make room! Make room! (Soleil Vert, 1974) qui a pour thème principal les risques d’explosion démographique, reprenant les inquiétudes exprimées par Thomas Malthus dès la fin du XVIIIe siècle. En 1968, John Brunner publie Stand on Zanzibar (Tous à Zanzibar, 1972). En 1968, le Club de Rome se réunit pour la première fois. Il publie son premier rapport en 1972, le rapport Meadows, qui alerte sur les limites de la croissance économique et démographique.
Souvent, la science-fiction ne parle que du présent. Robert Silverberg publie au cours des années 1970 et 1971 une série de nouvelles, ou d’épisodes, dans la revue Galaxie puis les réunit dans un roman en 1971 sous le nom The World Inside. L’ouvrage fut traduit par Michel Rivelin et publié en 1974 sous le titre Les Monades Urbaines par Gérard Klein qui n’hésita pas à le sortir directement dans la collection dorée d’Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, celles des classiques de la science-fiction.
Les Monades Urbaines se déroule en 2381. L’humanité compte alors 75 milliards d’individus, majoritairement répartis dans des tours-cités, hautes de 3 km et comptant un millier d’étages. Chacune abrite 800 000 habitants. Les terres qui entourent les tours sont libérées pour l’agriculture qui alimente les monades. Dans les monades, tout est recyclé. Le problème de la surpopulation ayant été résolu, il est bon de procréer et de fonder des familles nombreuses car on chérit autant la vie que Dieu. « Là où naît l’ordre, naît le bien-être » disait Le Corbusier pour justifier de sa vision utopique de l’urbanisme moderne. Les monades de Silverberg, ces unités d’urbanisme, contiennent tout ce qu’il faut au bonheur. Personne n’y entre, personne n’en sort. Pourquoi vouloir en sortir ? Au contraire, être sélectionné pour aller peupler une nouvelle monade est vécu comme une punition.
Dans le premier des sept textes qui composent le roman, la monade 116 reçoit un visiteur venu de Vénus. Son guide, Charles Mattern, lui expose en détail le fonctionnement de sa monade ainsi que les mœurs en cours dans cette société. Ce regard extérieur permet à la fois à Silverberg d’exposer l’utopie mise en place et d’amener le lecteur à juger des failles. L’ordre est assuré par la foi en Dieu, Dieu soit loué, et la pression sociale exercée dans cette société hiérarchisée. Les « anomo », qui refusent l’ordre social et les règles de la société, représentent un danger et sont tout simplement éliminés. Pour être un citoyen heureux et méritant, il faut procréer. La sexualité est totalement libérée. La science-fiction souvent ne parle que du présent, de son époque, et Silverberg écrit Les Monades urbaines en pleine libération sexuelle à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Il s’agit d’un roman qui se saisit frontalement de la question sexuelle. Les descriptions y sont crues et le langage utilisé est mécanique. Les couples sont mariés dès l’âge de 12 ans et la sexualité est précoce. Lors de « promenades nocturnes, chacun, homme et femme (bien qu’il soit de tradition que ce soit l’homme qui se balade), peut entrer dans un appartement de nuit et coucher avec qui lui sied. Il est de bon ton de ne jamais refuser à quiconque ce droit. La société ne peut laisser les tensions, notamment sexuelle, menacer le bon équilibre et la pratique d’une sexualité libre est vue comme nécessaire à son bon fonctionnement. Le tout ressemble beaucoup au fantasme très masculin du corps disponible qui jamais ne se refuse.
La conséquence immédiate de ceci est une perte totale du droit de disposer de soi-même et de son corps. Cette dépossession du corps atteint son paroxysme symbolique dans le châtiment réservé aux anomo. Ils sont simplement jetés dans « la chute », c’est-à-dire aux ordures comme n’importe quel autre déchet, et recyclés. Dans le même ordre d’idée, l’intimité n’existe pas. Tout se fait publiquement, aux yeux de tous. Silverberg pousse la logique et l’on défèque en public dans les monades. L’auteur n’avait pas imaginé la reconnaissance faciale généralisée mais il a placé des détecteurs dans les monades qui suivent les individus dans leurs déplacements et permettent de les retrouver.
Une fois l’amorce faite, les six autres textes vont battre en brèche l’utopie clamée en confrontant différents personnages à la réalité dystopique des monades. Si le bonheur est un impératif, une obligation sociale, personne n’est véritablement heureux. Ce qui est remarquable dans le roman de SIlverberg est que le système oppressif ne repose pas sur une idéologie politique totalitaire. Il n’y a pas un dictateur au sommet qui impose, à l’inverse du roman La Maison des étages de Jan Weiss, ou un Big Brother comme dans 1984 de George Orwell. Nous sommes plus proches du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley avec ses administrateurs. Dans Les Monades Urbaines, le totalitarisme est imposé par l’ordre social né de la pression démographique et le sens commun de ce qui est bon pour la monade urbaine ou non. Silverberg parle de conditionnement psychologique, voire de sélection génétique au cours de générations. Les individus troublés subissent un réajustement thérapeutique, une reprogrammation éthique. Tous les personnages choisis par Silverberg craqueront d’une manière ou d’une autre face à la pression, aux fausses vérités, à des émotions qui n’ont plus cours, à un sentiment de ne pas complètement appartenir à la société. Au sentiment de ne plus s’appartenir soi-même.
« Maintenant je sais pourquoi on devient anomo. (C’est sa propre voix. C’est lui, Sigmund qui parle.) Un jour, on ne peut plus le supporter. Tous ces gens collés à votre peau. On les sent contre soi. Et…
[…]
Je commence à ne plus m’appartenir, explique Sigmund. Le futur s’effiloche. Je suis déconnecté.
[…]
Peut-être que Dieu était ailleurs aujourd’hui. »
Dans le cas de Sigmund, la conclusion est radicale. Il s’agit de l’expression ultime d’un libre arbitre dont le monde des monades urbaines est totalement dépourvu et le livre se referme sur son suicide.
Si la science-fiction ne parle que du présent, il est temps de relire Les Monades urbaines alors que NEOM nous est présenté comme une utopie radieuse en matière d’urbanisme et d’avenir de l’humanité. À l’évidence, le contexte est différent et nulle libération sexuelle n’est au programme dans le projet porté par l’Arabie Saoudite. Mais l’on peut s’interroger sur les effets de son exact contraire qui soulève tout autant la question du droit de disposer de soi-même. Le roman de Robert Silverberg questionne la place de l’individu, sa solitude dans la promiscuité et les névroses qui en découlent, dans une société renfermée sur elle-même et soumise à une pression sociale intérieure intenable. C’est aussi la question soulevée par le projet NEOM.
PS :Alain Musset, géographe et auteur de l’essai Station Metropolis direction Coruscant dans la collection Parallaxe chez Le Bélial’, réagit sur le projet NEOM dans un entretien filmé pour le magazine Numerama et disponible en suivant ce lien.
Titre : Les Monades urbaines
Auteur : Robert Silverberg
Dernière édition : octobre 2016, Robert Laffont, coll. Pavillons poche
Profitant de la sortie d’une nouvelle traduction de 2001, l’odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, j’ai enfin lu ce roman. Comme tout le monde, j’ai vu et revu le film de Stanley Kubrick, chef d’œuvre incompréhensible qui a laissé sur le carreau plus d’un spectateur, qu’il soit amateur de science-fiction ou non. C’est avant tout une œuvre de Kubrick et je n’ai jamais été très fan de son cinéma. Mais 2001 est un cas à part. Je ne vous ferais pas l’affront de vous résumer l’histoire, je pense que tout le monde la connait. Je m’intéresserai plutôt ici aux raisons de lire le roman.
Pour l’écriture de 2001, Stanley Kubrick a souhaité bénéficier de la collaboration d’un auteur de science-fiction et c’est en la personne d’Arthur C. Clarke qu’il l’a trouvée. Les deux hommes ont travaillé pendant quatre ans à l’élaboration du scénario, sur la base de la nouvelle La Sentinelle (1951) de l’auteur. Cette période de travail en commun ne fut pas exempte de tensions si l’on en croit les différents témoignages de l’époque. Certaines divergences de point de vue entre Clarke et Kubrick sont à l’origine des divergences entre le film et le roman. Mais pas seulement. La différence majeure que l’on trouvera entre le film et le roman est que ce dernier est beaucoup plus explicatif en ce qui concerne l’histoire et ses motivations et plus pédagogique du point de vue scientifique. Nous avons évidemment là à faire à deux supports très différents, l’image et l’écrit, mais aussi à deux approches artistiques.
Arthur C. Clarke a souvent montré dans ses écrits des préoccupations philosophiques, voire métaphysiques (voire par exemple les deux nouvelles Les Neufs milliards de nom de Dieu et L’Etoile, publiées dans le numéro 102 de la revue Bifrost consacré à l’auteur), c’est aussi un grand auteur de hard-SF, comme le montre son roman Rendez-vous avec Rama, pilier du genre. Si l’écrivain et le réalisateur souhaitaient dès le début de l’aventure garder une grande part de mystère, ils voulaient aussi que le film et le roman soient les plus réalistes possible sur le sujet de l’exploration spatiale et de son avenir. Rappelons qu’en 1968, année de sortie du film et de publication du roman, l’homme n’avait pas encore posé le pied sur la Lune. Et de ce point de vue, on peut dire que c’est une remarquable réussite. Les deux font aussi un état des connaissances sur les différentes planètes du système solaire. Mais là où Kubrick dispose de l’image, à sa manière, Clarke dispose de l’écrit. Au fur et à mesure du développement du film, Kubrick a choisi de dépouiller le scénario, notamment en retirant de nombreux dialogues, afin de raconter visuellement pour faire vivre au spectateur une aventure émotionnelle. Dans le roman Arthur C. Clarke propose au lecteur une aventure intellectuelle. Il choisit de détailler les concepts scientifiques, d’expliquer. En ce sens, les divergences de ton entre les deux œuvres ne s’opposent pas mais se complètent. Et c’est en cela, principalement, que la lecture du roman est enrichissante.
Dans le détail, il existe aussi de nombreuses autres divergences entre le roman et le film. La principale différence est la destination de la mission Discovery. Alors que dans le film le vaisseau s’arrête à l’orbite de Jupiter et que l’accent est mis sur la lune Europe, le roman poursuit jusqu’à Saturne et sa lune Japet. Les scènes d’action à bord du Discovery et le déroulement des déboires de son équipage présentent aussi de nombreuses différences. Clarke et Kubrick avaient tout d’abord imaginé un monolithe transparent, tel un écran qui projetterait des images pour éduquer les hommes-singes d’il y a trois millions d’année dans le premier chapitre. L’idée leur a semblé pourtant trop naïve et le film a opté pour un monolithe noir. Le roman décrit bien un monolithe transparent dans son premier chapitre. Et puis, la fin. Si elle garde une part de mystère, là encore Clarke explique et le devenir de Bowman est quelque peu différent. Mais je vous laisse le découvrir.
Un mot pour finir sur cette nouvelle édition. Elle présente l’intérêt majeur, à mon avis, de proposer une nouvelle traduction du roman réalisée par Gilles Goullet, que les lecteurs de science-fiction connaissent bien. Gilles Goullet traduit du Peter Watts au petit déjeuner, c’est vous dire le calibre du bonhomme. Il ne s’agit pas là d’une simple révision mais bien d’une nouvelle traduction. La traduction originale de Michel Demuth, publiée en 1968 chez Robert Laffont dans la collection Best-Sellers et reprise depuis dans toutes les autres éditions, présente quelques erreurs. La traduction de Gilles Goullet remet complètement les choses à plat et corrige par la même occasion ces défauts. Il revient notamment, et qu’il soit éternellement loué pour cela, à HAL pour le nom de l’ordinateur de bord en lieu et place de CARL dans la première traduction. Autre apport de taille, si je puis dire, les dimensions du monolithe ont enfin été corrigées afin de répondre aux rapports de 1 à 4 à 9 qui correspondent aux carrés de trois premiers nombres premiers. Nous noterons enfin qu’un effort particulier a été apporté aux descriptions des planètes et de leurs lunes en conformité avec les connaissances de l’époque et d’aujourd’hui. J’ai ouï dire que l’astrophysicien Franck Selsis n’y était pas étranger…
Malgré une activité littéraire ininterrompue de l’auteur, il faut remonter à 2012, avec Baby Leg publié au Cherche Midi, pour trouver le dernier roman traduit en langue française de Brian Evenson. L’éditeur a aussi publié deux recueils de nouvelles La Langue D’Altmann et Un Rapport, respectivement en 2014 et 2017. L’auteur américain revient dans l’actualité chez nous avec ce mois-ci deux sorties : Immobilité, un roman de 272 pages publié dans la jeune collection Rivages/Imaginaire chez Rivages, et L’Antre, une novella de 110 pages, publiée chez Quidam. Incidemment, ces deux textes ont beaucoup en commun, et forment un diptyque. Etant publiés séparément par deux éditeurs différents, je scinde ma recension en deux chroniques distinctes. Je commencerai par vous parler d’Immobilité, qui est l’un des romans les plus déprimants que j’ai lus récemment.
Nous sommes dans un (no-) futur indéterminé et plus rien, ou si peu, vit encore à la surface de la planète transformée en champ de ruines stérile. Le ciel, la terre et les eaux sont morts. Le taux de radiation présent dans l’air tue qui s’aventurerait au dehors en quelques heures, à moins qu’il ne soit protégé par une combinaison intégrale lui permettant de prolonger sa vie de…. quelques heures tout au plus. Quelques communautés humaines d’une poignée d’individus ont survécu, retranchées dans des ruines enterrées, ne sortant que lorsque la plus grande des nécessités s’impose. Josef Horkaï s’éveille, sorti d’un stockage cryogénique qui aura duré 30 ans, lui dit-on. Josef Horkaï n’a aucun souvenir de sa vie passée, ni du monde dans lequel il revient à la conscience.
Brian Evenson use de deux tropes dont la facilité comme argument romanesque habituellement m’exaspère : la Terre ravagée post-apocalyptique et le protagoniste amnésique. Mais l’auteur en fait fort bon usage. L’un et l’autre ont pour but de produire le dépouillement, la mise à nu de l’homme. Nous sommes sur une scène de théâtre entièrement vide, dont l’équivalent cinématographique serait – à plus d’un titre – Dogville de Lars von Trier (2003). Brian Evenson tend à l’épure. À ce dépouillement de faits, Brian Evenson adosse le froid et la rigueur d’un récit émacié et le minimalisme d’une écriture resserrée dans laquelle chaque mot porte le poids que lui confère sa rareté. La phrase se fait scalpel et dissèque, tranche et retire, pour ne laisser que l’os, révélant la profondeur de l’abîme. Que reste-t-il d’un individu quand on lui a tout pris ? Comment se définit l’humain sans les béquilles de la civilisation, en l’absence de passé et d’avenir ? C’est la question que pose Brian Evenson dans ce roman qui n’est autre que la quête d’identité et de sens d’Horkaï, et à travers lui de l’humain.
« Que sommes-nous alors ?
– Nous sommes, tout simplement. Pourquoi n’est-ce jamais suffisant ? »
Horkaï, paraplégique, se voit confier une mission par la petite communauté qui l’a éveillé. Elle sera compliquée par le fait qu’il est paraplégique, mais il est aussi le seul, ou plutôt l’un des seuls, qui peut survivre aux radiations. En chemin, il rencontrera d’autres comme lui. Des frères ? L’homme est un loup pour l’homme et lorsque même les loups ont disparu il ne reste que la pourriture. Sans surprise, le personnage le plus sympathique qu’il rencontrera est aussi le plus nihiliste. Un spectateur qui choisit de se retirer du problème en embrassant l’indifférence. Evenson n’aime pas l’homme.
« Nous disons non à la torture, et nous trouvons une raison pour torturer au nom de la démocratie. Nous disons non à des milliers de morts par l’explosion d’une seule bombe sur une ville étrangère sans défense, puis nous recommençons avec des milliers de bombes cette fois-ci. Nous disons non à des millions de morts dans des camps d’extermination, puis nous revenons à la charge, avec des millions de morts dans des goulags. L’homme est un poison. Peut-être vaudrait-il mieux que nous n’existions pas du tout. »
Le chemin d’Horkaï lui imposera des choix à faire, des décisions à prendre sans qu’il ne possède les arguments nécessaires et suffisants. Pour cela, il lui faudrait démêler le vrai du faux dans un contexte où le vrai et le faux ne signifient plus rien. La férocité du mensonge qu’est l’humanité ne trouve pour équivalent que les atrocités que celle-ci est capable de commettre au nom de constructions et de croyances qui jamais ne parviennent à combler le vide ou à cacher l’inéluctable. Il le découvre, ils le savent, tout le monde sait, et continue à se mentir. Puis, à la fin, on recommence. Le dernier chapitre creuse un trou au fond de l’abîme.
Vous voilà prévenus. Immobilité est d’une noirceur sans retour. Mais c’est brillant.
Dans une rare interview donnée chez notre ami Gromovar, Greg Egan affirmait que « le vrai pouvoir de la SF vient de ce qu’elle n’a pas à parler tout le temps de nous. » Voilà qui ne cessera de faire s’émouvoir ceux qui estiment que l’objet de la littérature est et doit être l’humain. Il existe, dans un recoin du genre, une hard-SF dont le point de focalisation n’est pas l’Homme mais la science. Robert Forward, né en 1932 et mort en 2002, est un physicien américain, spécialiste des ondes gravitationnelles et d’ingénierie spatiale. Il est aussi l’auteur d’une dizaine de romans de science-fiction qui revendiquent tous des visées pédagogiques à l’endroit des sciences. Son premier roman est Dragon’s Egg, publié en 1980 et traduit en France sous le titre L’Œuf du dragon en 1984 dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont. Il obtenu le prix Locus du meilleur premier roman en 1981.
Pour écrire ce roman, Robert Forward dit avoir été inspiré d’une part par le roman Mission of Gravity (1954) de Hal Clement dans lequel l’auteur imagine la vie à la surface d’une planète où la gravité varie de 3 fois celle de la Terre à l’équateur jusqu’ à 700 fois à ses pôles ; et d’autre part par une interview de Frank Drake publiée dans le magazine Astronomy en décembre 1973, dans laquelle l’astrophysicien spécialiste de la recherche de vies extraterrestres suggère la possibilité d’une vie à la surface d’une étoile à neutrons.
En 2020, une équipe d’astronomes découvrent l’existence d’une étoile à neutrons se déplaçant selon une trajectoire qui l’amène à passer à seulement 250 unités astronomiques (soit 250 fois la distance Terre-Soleil) de notre système. Saisissant l’opportunité unique de pouvoir étudier de près un tel objet, une expédition scientifique est envoyée à sa rencontre en 2050. Voilà qui rappelle le point de départ d’un autre roman considéré comme l’un des piliers de la hard-SF, Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke (1973). L’œuf du dragon, nom donné à cette étoile morte, fait ici figure de Big Dumb Object traversant le système solaire et éveillant la curiosité des scientifiques. Notez que l’utilisation de ce trope répond à une obligation de crédibilité scientifique. Des auteurs comme Robert Forward et Arthur C. Clarke savent que l’espace est grand et que la probabilité d’y voyager loin est très faible dans l’état actuelle de nos connaissances et de nos technologies. Si on ne peut voyager jusqu’aux mondes extraterrestres, il faut qu’ils viennent à nous. Mais contrairement au Rama du roman de Clarke, et répondant à la suggestion de Drake, l’œuf du dragon n’est pas inhabité. Très rapidement, les scientifiques découvrent qu’une civilisation intelligente, les cheela, s’est développée à sa surface, là où règne une gravité 67 milliards de fois celle de la Terre et un champ magnétique d’un milliard de gauss (environ 0,5 gauss sur Terre). Ces conditions physiques très particulières et extrêmes s’il en est ont des conséquences importantes sur les formes de vie qui peuvent s’y développer. La matière à la surface de l’étoile à neutron est dégénérée : elle n’est plus faite d’atomes avec leur cortège électronique et de molécules, mais de noyaux atomiques dans une mer d’électrons libres. La densité et la force des interactions nucléaires fait que si le corps d’un individu cheela est composé d’à peu près autant d’atomes que celui d’un être humain, il fait la taille d’une graine de sésame. De plus, son évolution est un million de fois plus rapide que celle des humains, son espérance de vie n’est que de 45 mn, et pour les humains, les cheelas semblent vivre en accéléré. (Cette distorsion du temps n’est pas due à des effets relativistes comme on le lit parfois dans les recensions sur ce roman. La gravité très forte à la surface de l’étoile au contraire implique que le temps y passe plus lentement.) En quelques jours, les scientifiques terriens vont assister à l’équivalent de milliers d’années d’évolution de la civilisation cheela jusqu’à un final tout à fait réjouissant.
Voilà les bases de l’aventure dans laquelle Robert Forward entraine ses lecteurs. L’essentiel du roman, depuis son premier chapitre qui décrit la formation de l’étoile à neutron il y a 500 000 ans, est consacré à décrire la civilisation cheela. Le point de vue humain n’intervient que très peu, les personnages ne sont pas développés, ils n’ont que des prénoms et des fonctions, et les chapitres qui leur sont consacrés ne servent qu’à expliquer en termes scientifiques les événements qui se déroulent à la surface de l’œuf. Du côté des cheelas, on ne s’intéresse pas vraiment non plus aux individus, car ceux-ci se succèdent trop rapidement les uns les autres et c’est une série de petites histoires individuelles qui composent celle de la grande civilisation. Par nécessité de communication d’un récit compréhensible pour un lecteur humain, les pensées et comportements des cheelas sont anthropomorphisés. Cela fut parfois reproché à l’auteur. Mais il eut été difficile, et sans doute peu pédagogique, que de faire autrement.
L’Œuf du dragon est donc un roman sans personnage, qui ne parle pas de l’humain, mais uniquement de science et imagine quelle forme pourrait prendre la vie dans des conditions extrêmes. Robert Forward lui-même reconnait avoir écrit un manuel déguisé sous forme d’un roman. Et c’est malgré tout passionnant. C’est un roman court, quelque 250 pages accompagnées d’un appendice technique qui reprend toutes les bases scientifiques disséminées dans le texte, qui raconte une civilisation en accéléré. Certes, on pourra lui faire maints reproches. Manque de psychologie, sécheresse de l’écriture, c’est-à-dire ceux qui reviennent souvent lorsqu’on parle de hard-SF orientée vers l’exploration scientifique brute. Mais combien de fois dans votre vie aurez-vous l’occasion de vous promener à la surface d’une étoile à neutrons ?
Et bien réjouissez vous, car vous en aurez l’occasion très bientôt car les éditions Mnémos ont choisi de rééditer ce roman le 22 mars 2023, sous une traduction révisée et présentée par Olivier Bérenval. Il est à noter que le texte avait bien besoin d’une révision car l’édition originale est truffée de fautes, de typos, et de choix de traduction maladroits. Un bon nettoyage s’imposait.
Régulièrement célébrée comme l’une des plus importantes plumes de la science-fiction américaine et récipiendaire des prix Hugo, Locus et Nebula à plusieurs reprises, Octavia E. Butler (1947-2006) est pourtant passée relativement inaperçue auprès du lectorat français. Sa série Patternist a été partiellement publiée en France dans les années 80 (le roman Wildseed, 1980, est toujours inédit chez nous) et il a fallu attendre les années 2000 pour que soient traduits la série des Paraboles et Liens de Sang. On doit à Marion Mazauric et à la maison d’édition Le Diable Vauvert de rendre à nouveau disponible son œuvre avec la réédition des textes déjà parus ainsi que la publication des inédits. C’est le cas avec L’Aube (Dawn, 1987), roman paru au mois d’octobre 2022, qui ouvre la trilogie Xenogenesis. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, L’Aube est l’un des meilleurs romans de premier contact extraterrestre que j’ai lus.
Octavia E. Butler nous projette dans un futur qu’on pourrait définir par 1987 + 250 ans. La guerre froide entre le bloc occidental et l’URSS a dégénéré en apocalypse nucléaire et l’humanité s’est suicidée. La planète Terre est ravagée. Lilith Iyapo se réveille nue dans une pièce entièrement blanche et dénuée de fenêtre ou de porte. La voix qui s’adresse à elle semble sortir du plafond. Lilith Iyapo se souvient. Elle s’est déjà réveillée plusieurs fois dans cette même pièce. Elle a déjà subi ce même interrogatoire. Elle a tour à tour résisté, elle s’est murée dans le silence et a failli en perdre la raison, puis elle a parlé, elle a questionné et n’a jamais reçu de réponse. Elle se souvient aussi de sa vie, de son mari et de son fils morts dans un accident, de la guerre. Elle se souvient de l’humanité d’avant. Elle s’éveille et enfin rencontre l’un de ses geôliers.
Celui-ci n’est pas humain. Il s’agit d’un Oankali, un humanoïde bipède dont les organes sensoriels tentaculaires le font ressembler à l’hydre ou à une créature marine et déclenche chez Lilith une réaction de panique et de dégoût profondément ancrée dans l’instinct humain. Ce qu’il lui révèle sur la raison de sa présence ici est à la fois monstrueux et fascinant. Les Oankali ont sauvé ce qu’ils ont pu de l’humanité, à savoir quelques représentants et les ont tenus en sommeil artificiel pendant deux siècles et demi, le temps de les étudier et de nettoyer la planète Terre pour la rendre à nouveau habitable. Désormais, ils ont besoin de Lilith pour éveiller d’autres humains et les préparer à retourner sur Terre pour la repeupler. Mais la survie a un prix : la perte de leur humanité. Les Oankalai sont une espèce complexe et totalement étrangère (je vous laisse le loisir de la découvrir), dont la technologie est entièrement basée sur une maitrise avancée de la biochimie. Le vaisseau interstellaire à bord duquel ils se trouvent est un être vivant*, proche du végétal. Le mode de survie des Oankali en tant qu’espèce repose sur un échange d’ADN avec les autres espèces rencontrées dans l’univers. Le troc proposé à l’humanité implique que les enfants de ces derniers ne seront plus totalement humains et pas totalement Oankali, mais une espèce hybride.
Mais le deal se fait en l’absence totale de libre arbitre. Il est contraint. Les humains sont sous la domination, quand bien même bienveillante, des Oankali et n’ont jamais le choix. Dominés, ils sont manipulés chimiquement, sensoriellement, émotionnellement et physiquement, voire sexuellement, pour se plier aux choix des dominants. Pour Lilith se sera « apprendre et fuir ».
Thématique récurrente chez Octavia E. Butler, L’Aube est un roman sur la complexité des relations de domination, et une exploration de l’humanité sous contrainte. Et comme toujours chez l’autrice, l’humanité n’est jamais belle à voir. L’autrice explore à la fois les relations inter-espèces mais aussi, au sein de l’humanité, les rapports de pouvoir, les relations entre hommes et femmes, la sexualité et la procréation, le consentement et le rapport au corps, l’influence du biologique et l’identité. Le mot important ici est « complexité ». Je ne sais plus qui disait que l’intelligence est la capacité à concevoir la complexité. Cet aphorisme pourrait servir à définir les écrits d’Octavia E. Butler. L’Aube est un roman bourré d’intelligence. Je disais récemment que ce qui me frappe chez l’autrice est sa faculté à dire simplement des choses dont on perçoit très clairement qu’elle les a longuement réfléchies avant de les coucher sur papier. Telle une excellente vulgarisatrice de sa propre pensée.
Octavia E. Butler est une autrice essentielle et L’Aube est un roman passionnant de bout en bout, qui ne verse dans aucune facilité et révèle des surprises à chaque tournant. J’attends fébrilement la suite.
*Parenthèse historique : il est à noter que l’un des premiers auteurs de science-fiction à avoir imaginé des vaisseaux interstellaires vivants est l’auteur et éditeur français Gérard Klein avec les ubionastes dans la nouvelle Jonas (1966) qui revisite dans un futur lointain le mythe biblique. Le tout premier a été Robert Sheckley dans la nouvelle Specialist (1953) récemment publiée sous le titre Les Spécialisés dans le recueil Le Temps des retrouvailles (2022) paru chez Argyll. Plus proches de nous, on peut citer les faucons de l’Aube de la nuit chez Peter Hamilton, les mindships dans l’univers de Xuya d’Aliette de Bodard, ou encore les vaisseaux-monde de Kameron Hurley dans Les Etoiles sont légion.
Le 28 septembre, Albin Michel a publié, hors collection de genre, un roman d’une absolue radicalité. Ce roman est Léopard noir, loup rouge de l’auteur jamaïcain Marlon James qui a reçu le prix locus du meilleur roman d’horreur en 2020. Il s’agit d’un roman de fantasy dont le cadre est une Afrique imaginaire que quelques indices d’ordre géographique, culturel et religieux identifient clairement comme le continent que l’on connait, une Afrique moyenâgeuse comme on parlerait d’une Europe moyenâgeuse pour désigner la fantasy classique et blanche qui voit des chevaliers combattre des dragons. Cette Afrique imaginaire est peuplée de créatures extraordinaires, de pouvoirs magiques, de sorciers et de guerriers, de croyances et de mythes. L’Afrique, continent générateur de fantasmes, a depuis longtemps été le cadre fécond de récits imaginaires dans les œuvres littéraires et/ou cinématographiques d’auteurs, africains ou autres, utilisant les mythes comme source d’inspiration. L’originalité n’est ainsi pas forcément dans le cadre, mais dans la voix. L’originalité du roman de Marlon James est dans sa forme narrative qui tranche radicalement avec le récit classique ou moderne, européen ou américain, pour s’inscrire dans la tradition orale des griots. Là encore, certains me diront que ça a déjà été fait par d’autres. Je ne sais pas, je n’ai pas lu tous les livres. Ce qui est certain, c’est que je n’avais jamais lu un livre comme celui-là.
Incipit : « L’enfant est mort. Il n’y a plus rien à savoir. »
Le récit est celui de Pisteur, un homme sans autre nom affublé d’un don, celui de posséder un odorat lui permettant de traquer une proie aussi loin et aussi longtemps qu’il le faut, jusqu’à l’obsession. Ce récit il le fait depuis la prison dans laquelle il est enfermé à un inquisiteur. Pisteur lui raconte l’entièreté de sa vie, sa jeunesse, ses souffrances, ses haines, ses amours déballés au fil des chapitres. Les premiers sont des contes, qui à la fois plantent le personnage dans tous ses excès, et le monde dans toute sa cruauté. Le récit est sombre, très sombre. Léopard noir, loup rouge n’est pas un roman pour les enfants. Pisteur n’est pas un narrateur fiable. Sur le mode oral, il dit, redit, se répète et se contredit. Enjolive, se place au centre, déforme les faits, digresse, cache et ment mais dit tout ce qu’il a à dire. C’est par son regard, ses mots, ses perceptions et ses émotions, complexes et cruelles, sa propre quête d’identité, lui qui en est dépourvu, qu’on accède à l’histoire.
L’histoire est celle d’une quête, comme dans tout roman de fantasy qui se respecte, qui voit Pisteur rejoindre un groupe de mercenaires à la recherche d’un enfant. C’est l’histoire de ces personnages extraordinaires, un homme-léopard changeant de forme à loisir, un géant, une sorcière, une déesse…, une panoplie de personnages hauts en couleurs, magiques, mythiques, venus de divers horizons dans cette Afrique imaginaire et de différentes cultures. N’ayant pas été circoncis à l’âge requis, Pisteur lui-même est considéré du point de vue des traditions mi-homme mi-femme. Les histoires des personnages s’entrecroisent, se font et se défont. Ce sont des histoires de trahisons et de mensonges car nul n’est qui il prétend être au sein de ces mercenaires inévitablement appelée à exploser. Dans cet univers, les relations amoureuses ou amicales sont cruelles, les haines sont tenaces. Et derrière la quête, au-delà de l’enfant, il y a le grand récit des luttes de pouvoirs qui largement dépassent les humains et les non-humains. Le bien, le mal, la morale ne sont pas les moteurs du récit.
Pour entrer dans cet univers sombre à souhait, où la violence est la vie, où les mythes sont réalités et où le dit est plus important que le geste, il faut oublier sa propre culture, son histoire, sa logique, ses référents. Le trait de génie de Marlon James est de déconstruire le récit pour réinventer le monde et son langage. La lecture de Léopard noir, loup rouge est éprouvante à plus d’un égard et aussi étourdissante qu’elle est hypnotique. Léopard noir, loup rouge est un livre total, entier, qui invente ses propres raisons et sa propre existence. C’est un geste littéraire radical, et en cela un livre indispensable. C’est une voix nouvelle, originale, qui ouvre un univers littéraire qui est désormais à explorer. Un tournant, peut-être, sans doute, on l’espère.
Il existe une suite, pour le moment non traduite, et la saga doit se décliner en trilogie. L’histoire sera dite par d’autres personnages, d’autres subjectivités.
À la suite de Sayonara Baby de Fabrice Colin, et toujours en préparation de la lecture de son nouveau roman à paraitre dans la collection Le Rayon Imaginaire début octobre sous le titre Golden Age, j’ai lu Or not to be de l’auteur. Robert Louit, traducteur de J.G. Balard et de Philip K. Dick, disait de la spéculative-fiction de ces deux auteurs qu’elle « penchait plutôt du côté de Freud que d’Einstein ». C’est dans cet élan, devenu mouvement littéraire avec la New Wave des années 60 et 70, que s’inscrit Fabrice Colin. C’était le cas de Sayonara Baby, ça l’est encore de Or not to be.
Nous sommes en 1923, et Vitus Amleth de Saint-Ange, pensionnaire depuis sept ans de l’institution d’Elisnear Manor suite à une tentative de suicide, apprend le décès de sa mère. Il s’enfuit pour rejoindre Londres. Vitus est décrit par son psychiatre, jeune docteur américain intéressé par des nouvelles approches dans le traitement des malades, comme un cas pathologique n’offrant que peu de chance de rémission. Il souffre d’amnésie, ayant occulté tout souvenir après l’âge de sept ans, d’un fort complexe œdipien, et d’une obsession délirante pour les œuvres de Shakespeare depuis l’enfance. Plus encore, il est persuadé que le dramaturge, qu’il appelle le barde, communique avec lui par visions et rêves. Son retour à Londres, dans la maison de sa mère, sa rencontre avec son oncle, ne va faire que raviver des souvenirs dont il ne veut pas, qu’il ne peut assumer, et rejette. Face à une quête d’identité impossible car insurmontable, c’est donc naturellement qu’il va se tourner vers Shakespeare et partir sur les traces du barde, jusqu’au village de Fayrwood dans le nord de l’Angleterre, où le dieu Pan habite encore les forêts. Il va tenter de comprendre, selon ses termes, comment Shakespeare était devenu l’égal des Dieux. Là, la trame du réel va rapidement se disloquer pour laisser la place au fantastique.
Vitus étant le narrateur de son propre récit, Or not to be est un objet littéraire expérimental. Le point de vue autodiégétique d’un esprit fortement perturbé par ses obsessions et ses biais cognitifs poussant à la fuite en avant donne lieu à une déconstruction du récit classique. En plus de briser la structure et la chronologie, Fabrice Colin multiplie les formes narratives autant que les registres, passant du récit au journal, de la poésie lyrique à la pièce de théâtre en actes au moment où le théâtre cartésien (concept que j’emprunte à Daniel Dennett) du narrateur s’écroule sous son propre poids. Il joue des ambiances, sautant de la mélancholie à l’horreur fantastique en quelques pages, offrant au passage au lecteur l’épisode d’un repas de famille qui n’a rien à envier au Festen de Thomas Vinterberg, ou celui de la confession d’un prêtre qu’un certain marquis n’aurait pas reniée. C’est ainsi toute une discussion sur les liens entre les tourments de l’âme et l’art qui s’engage dans ces pages, entretenue par la plume aussi sauvage qu’experte de Fabrice Colin.
Or not to be est une expérience littéraire vertigineuse où rien n’est jamais acquis. C’est un roman qui bouscule les frontières du réel et de l’imaginaire et jette le lecteur dans un labyrinthe halluciné et hallucinogène. Je peux reprendre ici à l’identique les derniers mots que j’avais écrits au sujet de Sayonara baby : Fabrice Colin déroule une ligne débridée et il le fait sans se retourner pour voir si vous suivez. Au lecteur de la saisir, ou de la laisser filer, et de cliver les couches de surréalité.
Nouveau jeune prodige de la science-fiction nord-américaine ̶ par défaut dirons-nous puisque le parcours personnel de cet auteur de nationalité canadienne, né au Niger et ayant vécu en Europe après avoir pas mal bourlingué, relativise un peu cette catégorisation ̶ Rich Larson s’est fait un nom en France par ses nouvelles. Ce sont les Quarante-Deux qui l’ont découvert et fait publier en partenariat avec les éditions Le Bélial’ d’abord dans la revue Bifrost, comme il se doit, puis dans le recueil La Fabrique des lendemainsqui a reçu le grand Prix de l’imaginaire 2021 dans la catégorie recueil de nouvelles étrangères, soit à une époque où ce prix était encore dédié à la promotion des littératures de l’imaginaire et non à celle de la littérature blanche (paf !). La publication de son premier roman adulte, le deuxième après une incursion dans le domaine de la littérature jeunesse avec Annex (non traduit) en 2018, était donc fort attendue. Le voilà qui nous arrive chez Le Bélial’ le 29 septembre sous le titre Ymir, une traduction aux oignons de Pierre-Paul Durastanti (qui a dû bien saigner) et une superbe couverture de Pascal Blanché.
Ymir est une planète froide et inhospitalière, en bordure de la zone de colonisation humaine. C’est ici que Yorick est né et a vécu une jeunesse difficile, auprès d’une mère peu aimante et d’un frère trop fragile, entre pauvreté et rejet, lui qui n’est pas un pur sang-froid d’Ymir mais un demi-sang mêlé avec celui d’un père outremondain reparti depuis. Sur Ymir, il s’était juré de ne jamais remettre les pieds. Pour la fuir, il est devenu agent de la Compagnie. La Compagnie est une méga-corporation qui gère et assujettit les planètes pour leurs ressources minières, tout en y apportant une technologie avancée sous forme d’implants, de modifications génétiques, de réseau global ou encore de droïdes. Les transferts non- physiques entre mondes se font grâce à l’ansible, soit des structures laissées sur place par une ancienne civilisation désormais disparue, dont les humains sont incapables de reproduire la technologie mais savent se servir. Avec cette technologie vient une menace. Les Anciens ont aussi laissé derrière eux des créatures semi-biologiques semi-mécaniques, véritables armes de guerre déchainant une violence sans limite, les grendels. Ces derniers sont la spécialité de Yorick. Yorick est un tueur de grendel. Il en a déjà onze à son tableau de chasse, sur autant de mondes gérés par la Compagnie. Or, à creuser trop profondément au fond des mines d’Ymir, les humains ont réveillé, non pas un Balrog, mais un grendel. La compagnie et son tout puissant algorithme ont décidé qu’il serait bien de renvoyer Yorick sur Ymir. C’est là que les problèmes commencent. Ymir est la réification des failles de Yorick. Elle est son passé douloureux et maudit, lui qui a trahi la planète, son peuple, et son propre frère Thello pour mettre fin à une rébellion des mineurs face à la Compagnie avant de s’enfuir. Yorick va devoir affronter pire que le grendel, son passé et son frère, cet ennemi qui un soir fatidique lui a tiré en pleine tête, le laissant défiguré à vie.
Où sont tes plaisanteries maintenant Yorick ? Tes gambades, tes chansons, tes éclairs de gaieté dont hurlait de rire toute la table ? Aucune aujourd’hui pour moquer ta propre grimace ? Rien que cette mâchoire tombante ? Monologue sur la mortalité, Hamlet, acte V, scène 1.
Sans surprise si on a lu les nouvelles de Rich Larson, Ymir est un roman sombre et violent dans une veine post-cyberpunk peuplée de néologismes (pauvre Pierre-Paul Durastanti !) et de technologies invasives, de drogues qui déglinguent les cerveaux et d’implants qui se substituent aux faiblesses naturelles humaines la plupart du temps en les renforçant, au moins d’un point de vue psychologique. C’est un roman riche, débridé, une science-fiction qui ne fait pas semblant en y trempant juste un orteil pour se donner des airs sans trop y toucher. Rich Larson, à son habitude, rentre dedans et pousse devant tant qu’il peut. Il ne fait pas dans l’allégorie facile et transparente, mais plante un cauchemar, un futur inhospitalier comme sa planète et ses habitants, empli de crevasses, de failles, de coupures dans la matière, dans les esprits et dans les chairs (il s’agit là d’une image centrale dans le roman). Il taille, brutalise et déploie une infinité de grapins qui vont s’accrocher là où ça fait le plus mal. L’univers décrit par Rich Larson est un monde cruel qui broie les humains. Ymir est un roman principalement centré sur l’action et le destin des personnages et son ADN tient plus du récit épique antique et de la tragédie shakespearienne, avec un personnage principal qui réalise lentement qu’il n’est pas au centre de l’histoire, que du conte philosophique.
Dans la propre bibliographie de Rich Larson, Ymir emprunte le plus à sa nouvelle « Ice », adaptée en épisode dans la série d’animation LOVE DEATH + ROBOTS diffusée sur Netflix. Outre le monde glaciaire, on y retrouve une terminologie et des thèmes communs. Ice pourrait être un épisode tiré de la jeunesse de Yorick et Thello. Au-delà, Ymir est un roman qui est à la croisée du film Alien et du roman Carbone modifié de Richard Morgan. Yorick, personnage et héros antipathique au possible, a tout d’un Takeshi Kovacs. On l’a souvent dit, tout en incarnant un renouveau dans le monde de la science-fiction parce qu’il a réussi rapidement à développer une voix personnelle et unique dans le genre, Rich Larson s’appuie largement sur les acquis du genre et n’hésite pas à employer, quitte à les détourner, les tropes du genre. Dans cette interview en anglais, l’auteur dit s’être inspiré autant de Les Misérables de Victor Hugo, que de Carbone modifié de Richard Morgan ou du Neuromancien de William Gibson. (Une majeure partie du roman se déroule dans l’Entaille, faille à la surface de la plante Ymir qui protège ses habitants du froid et où s’établit une ville protégée sous un ciel artificiel qui a parfois la couleur d’une télévision calée sur un émetteur hors service.) Ce ne sont pas les seules influences et le lecteur féru de science-fiction en trouvera mille et une autres allant de Dune de Frank Herbert à La Sonate Hydrogène de Iain M. Banks à Vision aveuglede Peter Watts. La science-fiction se construit sur les épaules des géants et évite ainsi de réinventer sans cesse la roue.
Je mettrais toutefois quelques bémols. Il faut toujours mettre des bémols, sinon on joue toutes les partitions en do majeur et on finit par tourner en rond. Ymir est un patchwork d’influences. Mais à trop s’inspirer, à trop rejouer la partition sans altération, on risque le manque d’originalité. Après un démarrage tonitruant ̶ les premiers chapitres du roman impressionnent et démontrent s’il le fallait la virtuosité de la plume de son auteur ̶ la suite s’inspire pour moi trop de Carbone modifié, quand bien même Rich Larson inverse les codes morganien. J’aurais aimé que l’auteur s’en libère pour proposer un récit et un univers plus personnels. Encore une fois : ces premiers chapitres ! D’autre part, Ymir, la planète, aurait bénéficié d’un traitement plus développé pour que le roman atteigne pleinement le statut de planet opera. Si elle a son importance dans le récit, elle n’est pas un personnage de plein titre. Et je trouve cela dommage. Dans l’interview citée ci-dessus, Rich Larson dit d’Ymir qu’il est le meilleur roman qu’il pouvait écrire à ce moment-là de son évolution en tant qu’auteur mais, de manière assez habituelle chez lui reconnaissons-le, ne lui prédit pas un grand avenir au-delà d’une reconnaissance chez les fans de SF. Notons que dans sa chronique dans le magazine Locus, Paul di Filippo au contraire y voit une œuvre qui fera date. Pour ma part, je pense que Rich Larson est capable de mieux et qu’il est loin d’avoir encore dit son dernier mot.
Au-delà de ces quelques réserves, Ymir est un très bon roman de science-fiction qui assume son caractère classique pour y injecter une bonne dose de modernité de ton et d’intention. L’écriture de Rich Larson impressionne toujours autant, comme elle le faisait déjà dans le format court, par sa liberté et sa dextérité. L’auteur manie les concepts et les mots avec l’élégance brute de ceux pour qui le génie n’est pas une simple posture mais un feu intérieur. C’est indéniablement un roman à côté duquel le lecteur de science-fiction qui s’intéresse à ses développements les plus contemporains ne devrait pas passer.
Si vous voulez découvrir ce roman, vous pouvez en télécharger un extrait sur cette page.
Quelle excellente surprise que ce livre ! Les Flibustiers de la mer chimique, à paraître chez Albin Michel Imaginaire le 28 septembre, est le deuxième roman écrit par Marguerite Imbert, après Qu’allons-nous faire de ces jours qui s’annoncent ? publié en février 2021 chez Albin Michel. Ce dernier, que je n’ai pas lu, est un roman contemporain ayant pour cadre l’évacuation de la ZAD de Notre Dame des Landes. Les Flibustiers de la mer chimique est donc la première incursion de l’autrice dans le domaine de la science-fiction, mais les thématiques abordées restent proches puisqu’il est ici question d’écologie, ou plutôt de désastre écologique, et de luttes individuelles et collectives dans le but de créer une nouvelle société. Avec un twist balancé dès l’incipit du roman : « Je ne crois pas que l’apocalypse soit nécessairement une chose triste ». Ces quelques mots d’ouverture, le titre du roman et l’illustration de couverture imaginée par Sparth, annoncent la couleur : dans le genre post-apocalyptique, Marguerite Imbert fait tout à l’envers. Et c’est précisément de là que vient la surprise et la joie de cette lecture.
Quelle qu’en soit la date exacte, ce futur est proche, beaucoup trop proche. Mise au pied du mur par le réchauffement climatique, la montée brutale du niveau des océans, les atteintes répétées aux écosystèmes et la pollution généralisée de la terre, de l’air et de l’eau, l’humanité a continué à déconner comme si de rien n’était. Ce fut donc l’hécatombe – dont nous n’apprendrons la nature exacte qu’à la fin du roman – et en quelques jours, huit milliards d’individus s’en sont partis retrouver leur créateur. Un bon paquet d’années plus tard, la planète est ravagée, les océans ne sont plus que des mers chimiques acides et les terres sont en piteux état. On estime tout au plus à un million le nombre de survivants. Un peu partout, des clans se sont formés, se sont battus, des guerres de tribus ont éclaté et des alliances ont été formées. L’heure est à la survie dans un marasme mondialisé où les médicaments et les drogues servent de monnaie d’échange, où les technologies du monde d’avant sont recherchées puisqu’il n’y a plus personne pour en créer de nouvelles, où les transhumains sont autant pourchassés que jalousés, et dans lequel les animaux qui ont survécu ont mutés. Des hordes de chiens intelligents parcourent les continents en exterminant ce qui reste de l’humanité dispersée et, dans les océans, les poulpes, requins ou autres bestioles, sont devenus des géants plus dangereux encore que les eaux mortifères dans lesquelles ils pataugent.
« Je ne sais pas vous, mais moi je me sens jugée. Je sais que nous nous sentions coupables autrefois. Je n’ai pas inventé la honte, encore que j’en serais bien capable. Quand le gouvernement de France lançait ses escadrons par douzaine pour expulser les écolos des sites qu’ils voulaient vendre ou exploiter, les militants criaient : la nature déteste les flics ! Ils passaient à côté de la vérité. La vérité, c’est que la nature déteste la race humaine. »
L’histoire se construit en deux arcs narratifs, qui éventuellement se rejoindront. Le premier a pour personnage principal et narrateur Ismaël. Naturaliste un peu trop âgé et dépressif pour se lancer dans ce type d’aventures, il est toutefois envoyé par la Métareine de Rome en mission. À la suite d’un naufrage, il est fait prisonnier avec ses deux compagnons par une bande de flibustiers dirigée par Jonathan, un jeune capitaine fantasque, sorte de Jack Sparrow du troisième millénaire, qui écume les mers à bord d’un sous-marin nucléaire retapé et accompagné de trois poulpes géants héroïnomanes. Le second arc a pour personnage Alba, jeune femme isolée du monde et éduquée depuis son plus jeune âge à être une Graffeuse, c’est-à-dire une mémoire des connaissances humaines contenues dans les livres, pour les restituer sous forme de fresques. Bien trop jeune et sans expérience de la vie, elle possède d’immenses connaissances théoriques qu’elle ne sait ni hiérarchiser ni confronter à la réalité du monde. Et parfois tout se mélange un peu dans sa tête, surtout qu’elle a clairement une araignée au plafond. Elle est enlevée par les armées de la Métareine de Rome qui la veut à ses côtés. Les Flibustiers de la mer chimique fait le récit des aventures dans lesquelles ces deux personnages vont être entraînés au gré des rencontres qu’ils vont faire chacun de leur côté.
« Le monde est bourré de gens qui luttent et se donnent du mal pour parvenir à leurs fins. Mais certains d’entre nous vagabondent et dansent plus qu’ils n’avancent. Ils les surpasseront toujours sans effort. »
Si l’univers décrit par Marguerite Imbert ressemble aux meilleurs cauchemars de Peter Watts, l’autrice prend le contrepied de la déprime. Le roman assume pleinement sa part sombre, et à l’occasion va gratter dans les plaies, mais l’autrice n’a aucunement l’intention de vous faire sauter par la fenêtre de manière prématurée. Elle instille dans son roman une bonne dose d’humour totalement irrévérencieux et débridé qui sans cesse, en arrière-plan, pointe les errances et les erreurs de l’humanité. Et de ce côté, elle tape large, n’épargnant rien ni personne. À travers une galerie de personnages hauts en couleur, elle illustre un catalogue d’attitudes, probables ou pas, face à l’extinction, depuis ceux qui la souhaitent à ceux qui croient encore à la possibilité d’un avenir. Parmi ceux-là, certains œuvrent, chacun à leur manière, s’attribuent des rôles, se dotent d’une mystique, au risque de reproduire invariablement les erreurs du passé. Jonathan, imprévisible, cruel et joyeux, assume lui totalement la ligne « foutus pour foutus, autant viser le feu d’artifice ». Alba, engoncée dans ses connaissances livresques et ses certitudes, est involontairement comique (et cela donne lieu à des pages très drôles) mais aussi terriblement dramatique. Elle incarne une humanité toute jeune, quasiment une intelligence artificielle sans expérience ni regard critique, qui aborderait l’Histoire sans aucune nuance ni compréhension des liens de cause à effet. Comme si tout cela n’avait finalement aucun sens.
Tragi-comédie post-apocalyptique autant que satire moraliste, Les Flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert est un roman débridé, original, effervescent et totalement barré. Un dernier plaisir de lecture avant la fin du monde.
Quel étrange roman que celui-là. Présenté comme un précurseur de la science-fiction européenne – il l’est certainement – La Maison aux mille étages de l’auteur tchécoslovaque Jan Weiss a été publié en 1929, a été traduit et publié en France une première fois en 1969. Il est réédité dans la toute nouvelle collection Le Rayon Imaginaire chez Hachette Heroes à l’occasion de la rentrée littéraire. Depuis sa création en octobre 2021, la collection se donne pour ambition de faire redécouvrir un fond historique avec la réédition d’œuvres marquantes, comme par exemple Frankenstein ou le prométhée moderne, sous une nouvelle traduction d’Elisabeth Vonarburg) et de proposer des nouveautés, comme Les dix mille portes de January d’Alix E. Harrow, qui a lancé la collection, ou Analog/Virtuel de Lavanya Lakshminarayan que j’avais beaucoup aimé. La Maison aux mille étages s’inscrit dans la politique de réédition, portée à nouveau par une nouvelle traduction.
S’il n’invente pas la dystopie politique (je serais par ailleurs bien incapable de retracer l’histoire du genre), La Maison aux mille étages précède de quelques années les grands romans de science-fiction que souvent on cite en exemple : Le Meilleur des mondes d’Aldoux Huxley (1932), 1984 de Georges Orwell (1949) ou encore Fahrenhheit 451 de Ray Bradbury (1953). Précurseur donc, mais aussi monstrueusement clairvoyant sur l’histoire du XXe siècle.
La Maison aux mille étages fait le récit d’un point de vue subjectif de l’éveil de Petr Brok (Pierre Brok dans l’ancienne traduction), amnésique, au sein d’une tour de mille étages sans porte ni fenêtre. Il y découvre une humanité réduite à l’état d’esclavage enfermée dans un univers sous contrôle, le Mullerdôme, entièrement créé et dirigé par un tyran, l’industriel richissime Ohisver Muller. Petr Brok a une mission : retrouver et libérer une infortunée princesse qui a été enlevée à son père et faite prisonnière dans la tour ( !) et mettre fin aux agissements d’Ohisver Muller.
Le contraste est saisissant entre l’apparente naïveté du récit et de ses personnages et la radicalité dystopique de l’univers que décrit Jan Weiss : esclavage économique, société de surveillance généralisée, dérive absolue d’un monde capitaliste où l’économie remplace toute valeur morale, omniprésence de la publicité et surconsommation. Dans les étages de la tour, les inégalités sociales sont institutionnalisées et savamment entretenues par le système despotique mis en place par Muller, comme dans toute dictature moderne, et si la révolte gronde, la répression policière est tout aussi brutale. Jan Weiss va même jusqu’à prédire l’horreur des chambres à gaz.
La Maison aux mille étages est un roman étrange. C’est une hallucination fiévreuse, labyrinthique, et cauchemardesque où le personnage principal se rêve héros en quête de justice. On y retrouve certaines saveurs des films de Fritz Lang ou du théâtre de Bertolt Brecht. Certainement précurseur dans le genre et surprenant par sa clairvoyance, son intérêt reste toutefois principalement historique, en cela que la dystopie politique est devenue un genre majeur aux mille romans en science-fiction et qu’on trouvera dans des romans plus récents une approche certainement plus parlante et plus en adéquation avec les enjeux et les exigences de notre époque. À choisir, et dans le même registre dystopique, j’ai grandement préféré la lecture d’Analog/Virtuel de Lavanya Lakshminarayan, publié dans la même collection, tant pour ses qualités romanesques que pour la modernité de ses inventions et ses observations sur notre époque.
Titre : La Maison aux mille étages
Auteur : Jan Weiss
Traduction : Eurydice Antolin
Publication : 31 août 2022, coll. Le Rayon imaginaire, Hachette Heroes
Nous nous émerveillons ces temps-ci, et de ce côté de l’atlantique, de l’intérêt que semblent soudainement porter quelques auteurs de littérature dite blanche à la science-fiction et à l’imaginaire en général. Face à cette dichotomie entre les genres entretenue avec ferveur par les acteurs présents de part et d’autre du grand rift littéraire national, et gardée par une critique officielle qui montre le zèle d’un cerbère terrorisant les vivants qui voudraient aller s’encanailler aux enfers, les américains doivent se marrer. Si tant est qu’ils aient jamais existé, il y a longtemps que les verrous ont chez eux sauté et il y a toute une génération d’auteurs contemporains qui considère que la littérature ne s’encombre pas des genres et use des libertés créatrices offertes par la science-fiction ou le fantastique pour écrire des histoires et penser le monde. Ça donne des prix Pulitzer et un ancien président qui tous les ans publie une liste de recommandations dans laquelle on trouve toujours de la SF. Cela dit, ne boudons pas, puisque la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel s’est donné pour mission de faire découvrir aux lecteurs français ce qui, à mon avis, se fait de mieux en matière de littérature générale de nos jours.
Ce qui nous amène au sujet de ce billet, à savoir à La Cité des nuages et des oiseaux, nouveau roman d’Anthony Doerr (récipiendaire du prix Pulitzer en 2015 pour Toute la lumière que nous ne pouvons voir). Passons tout de suite à la conclusion : c’est pour lire ce genre de livres qu’on a appris un jour l’alphabet à l’école. C’est un excellent roman et, encore une fois, de la très grande littérature.
Prenant la forme de récits enchâssés, La Cité des nuages et des oiseaux rappelle Cloud Atlas de David Mitchell ou Gnomonde Nick Harkaway. On pourra aussi penser à Le Nom de la rose d’Umberto Eco puisqu’il y est question d’un livre perdu, retrouvé, copié, reperdu et transmis d’une époque à l’autre, servant de fil d’Ariane entre les siècles.
« Le conte grec aujourd’hui disparu La Cité des nuages et des oiseaux d’Antoine Diogène, qui relate le voyage d’un berger vers une ville céleste, date probablement de la fin du premier siècle de notre ère. Un résumé byzantin du IXe siècle nous apprend que le récit débutait par un bref prologue dans lequel Diogène s’adressait à sa nièce souffrante […] Mêlant les ingrédients du conte merveilleux, de la quête insensée, de la science-fiction et de l’utopie satirique, la version abrégée de Photios nous laisse penser qu’il s’agissait d’un des récits les plus fascinant de l’Antiquité. »
La Cité des nuages et des oiseaux raconte les histoires, de la naissance à la mort, de cinq personnages parcourant trois époques distinctes – une passée, une présente et la dernière future – et dont le seul lien, de prime abord, est la fascination qu’ils portent pour un texte antique imaginé par Anthony Doerr et inspiré à la fois de Les Oiseaux d’Aristophane, de l’Histoire vraie de Lucien de Samosate et de Les Merveilles d’au-delà de Thulé d’Antoine Diogène. (Le titre original du roman d’Anthony Doerr est Cloud Cuckoo Land, qui fait référence à Aristophane et à l’expression anglaise désignant un territoire utopique et fantaisiste où l’impossible serait possible.)
Le passé raconte l’histoire d’Anna et de Omeir, deux jeunes gens projetés malgré eux dans l’Histoire, chacun d’un côté de la grande muraille de Constantinople en 1453 lors de la prise de la ville par les armées ottomanes de Mehmed II.
Le présent couvre une partie du XXe siècle et le début du XXIe et raconte l’histoire de Zeno, qui traverse la guerre de Corée dans un camp de prisonnier où il s’éprend d’un soldat anglais qui lui transmet sa passion du grec ancien. Mais un jour de 2020 à Lakeport dans l’Idaho, à 86 ans, il croise le chemin de Seymour, jeune homme neuroatypique dont l’extrême sensibilité à la destruction de l’environnement autour de lui l’amène à commettre l’irréparable.
Le futur raconte la vie de Konstance, adolescente vivant à bord d’une nef générationnelle qui a quitté une Terre polluée pour voler à destination de Beta Oph2. Née à bord, elle n’a jamais connu la Terre. Elle ne connaîtra pas non plus Beta Oph2, le temps du voyage dépassant plusieurs vies humaines.
« Je sais pourquoi les bibliothécaires t’ont lue ces vieilles histoires : si elles sont bien racontées, celui qui les écoute reste en vie aussi longtemps que dure le récit. »
De ces histoires individuelles, magnifiquement construites, magnifiquement racontées, profondément saisissantes, je ne dirai rien de plus, vous laissant découvrir chacune des aventures extraordinaires que ces cinq personnages ordinaires ont à vivre. À travers cinq vies, mêlant récit historique, récit contemporain et science-fiction, c’est l’humanité entière que raconte Anthony Doerr. La Cité des nuages et des oiseaux est un livre sur la vie et la mort. C’est un livre sur le temps, ce qu’on en fait dans l’espace d’une vie, et ce qui dépasse nos vies. C’est aussi un livre qui embrasse avec sensibilité et considération de nombreuses thématiques contemporaines : racisme, homophobie, violence sociale et précarité, aliénation et société de consommation, écologie et guerres, préoccupations de notre époque et de celles à venir, en faisant le pari de la complexité et de la nuance tout en évitant le pathos – allant même jusqu’à envisager la possibilité d’une rédemption. La Cité des nuages et des oiseaux est simplement un grand livre.
« Ainsi font les dieux, ils tissent les fils du désastre à l’étoffe de nos vies, afin d’inspirer un chant pour les générations futures. »
Court roman de fantasy, Je suis le rêve des autres est un texte poétique et intimiste qui suit le thème du voyage initiatique en se tenant éloigné des clichés du genre. Il a été publié en mars 2022 chez Mu, devenu label Mnémos il y a deux ans. Si l’on suit le travail de son directeur Davy Authuil, on ne s’étonnera pas de voir le nom de Christian Chavassieux entrer au catalogue de la collection. Dernier roman d’un auteur multidisciplinaire – ses œuvres allant du théâtre au roman historique, en passant par la science-fiction pour laquelle il a reçu le prix Planète-SF des bloggeurs pour Les Nefs de Pangée (2015) – Je suis le rêve des autres s’inscrit pleinement dans la ligne éditoriale Mu. À l’heure où l’on voit de plus en plus d’éditeurs et d’auteurs de littérature blanche lorgner du côté de l’imaginaire, Davy Authuil a fait la démarche inverse qui consiste à se rapprocher de la littérature blanche pour construire des ponts avec l’imaginaire. Les textes ainsi produits ont une saveur bien particulière, car nous avons là des auteurs qui possèdent les codes du genre, science-fiction ou fantasy, et les détournent pour explorer d’autres territoires littéraires.
Agé de 8 ans, Le jeune Malou a fait un rêve aux résonances mystiques si prégnantes que les sages de son village voient en lui un reliant, c’est-à-dire un porte-parole choisi des esprits pour communiquer les souffrances des vivants. Pour confirmer le don, tant espéré par les siens, Malou doit se rendre au temple de Benatia rencontrer les sages du conseil des conseils. Le vieux Foladj est désigné pour l’accompagner dans ce périple qui lui fera traverser le grand continent de la Pangée. Je suis le rêve des autres est le récit d’une quête, le voyage initiatique d’un enfant élu qu’un vieux guerrier accompagne à la rencontre de son destin. Mais la quête est fragile, l’enfant pas encore élu et le vieux guerrier trop fébrile.
« Le corps de Foladj n’était plus utile à la fabrication des légendes et le monde des vivants se consolait déjà de son évaporation dans les limbes. »
Ainsi, Christian Chavassieux joue de nos attentes et propose un récit radicalement différent. Le récit se déroule dans un lointain futur, si lointain que les hommes ont eu le temps de partir vers les étoiles avant de revenir sur une Terre au continent unique reformé. Christian Chavassieux revient dans l’univers qu’il a décrit dans Les Nefs de Pangée, des siècles plus tard et les choses ont bien changé. Les grandes épopées, les guerres et les légendes appartiennent au passé. On ne trouvera dans Je suis le rêve des autres que leur évocation. S’ils rencontrent en route quelques difficultés, l’essentiel n’est pas là, mais dans le récit intimiste de la relation qui se noue entre Foladj dont la vie est tournée vers le passé et le jeune Malou qui n’a que la vie devant lui, une vie dont il ne sait encore ce qu’elle lui réserve et qui, il le découvrira, n’est pas aussi déterminée que tous semblent le penser. La quête mystique devient celle de l’identité, une rédemption pour Foladj et une transmission pour Malou.
« Les heures pulvérisaient les braises du jour qu’avait répandues la prodigalité du soleil ; d’autres heures bâtissaient des voutes adamantines venues avec la nuit.»
L’autre aspect du roman que j’évoquais en introduction est sa poésie. Elle est au cœur de l’écriture de Christian Chavassieux. Au risque d’en faire trop, mais c’est à prendre ou à laisser. Pour apprécier le texte, le lecteur devra apprécier ce choix esthétique, et c’est ce qui rend le roman unique en son genre. Je suis le rêve des autres invite ainsi le lecteur à l’émerveillement, message central s’il en est, et par-delà les ombres du monde à se tourner vers la prodigalité du soleil. Roman sensible et optimiste, Je suis le rêve des autres est un baume apaisant.
« Celui qui, poussé par son imprudence, écoutera la voix des Sirènes, ne verra plus son épouse ni ses enfants chéris qui seraient cependant charmés de son retour. » (Odyssée, Homère)
La science-fiction est homérique. Plus que de toute autre tradition littéraire, la science-fiction et la fantasy héritent directement de l’épopée. Oh, bien sûr, il y a eu la tentation de rapprocher la SF du roman psychologique dans les années 60 et 70, mais toujours en abandonnant une part de son identité et de son charme, à mon avis. Notamment parce qu’ils ont inventé des métaphores puissantes, les grands mythes classiques irriguent encore l’imaginaire d’aujourd’hui et s’il est un poète grec qui a influencé le genre, du Dune de Frank Herbert à Terra Ignota d’Ada Palmer, c’est Homère. Je pense qu’Émilie Querbalec ne me contredira pas sur ce point. L’autrice française voit publié le 31 août 2022 son deuxième roman, Les Chants de Nüying, chez Albin Michel Imaginaire, après le très remarqué Quitter les Monts d’Automne paru en septembre 2020.
Si j’ouvrais cette chronique sur une citation tirée de l’Odyssée, c’est que Les Chants de Nüying est une variation polymorphe et futuriste du chant des sirènes contre lequel Circé mettait en garde Ulysse.
Le roman se déroule au XXVIe siècle mais certains éléments de l’histoire indiquent qu’elle s’inscrit dans un univers uchronique au nôtre. Le point central étant que la conquête spatiale a connu une prédominance chinoise et non américaine, ce qui ouvre un univers un peu plus original que ce qu’on lit habituellement. Envoyée pour explorer le système solaire Shun situé à vingt-quatre années-lumière de la Terre, une sonde Mariner a enregistré sous les glaces de la planète Nüying des « chants » dont nul ne saurait dire s’ils sont d’origine naturelle ou artificielle, auquel cas ils seraient la preuve de l’existence d’une vie extraterrestre. Leur nature mystérieuse et leur beauté enflamment les imaginations et l’humanité cède au chant des sirènes de Nüying. Après 30 années de construction, le cargo-monde Yùtù est à quelques mois d’embarquer quelque 500 passagers, dont la majeure partie sera placée en stase, pour un voyage de vingt-sept années en direction de Nüying. Cette mission d’exploration scientifique, baptisée Shun, est financée par le milliardaire sino-américain Jonathan Wei.
Les Chants de Nüying est un roman touffu, riche et ambitieux, couvrant de nombreuses thématiques. Émilie Querbalec fait appel à plusieurs tropes de la science-fiction : l’exploration spatiale, les vaisseaux mondes, le premier contact, la numérisation des consciences, qui sont autant de thématiques à explorer et discuter sous l’ombre tutélaire d’Homère et de ses sirènes.
Le récit se divise en trois parties. La première concerne la préparation de la mission Shun. Elle se déroule dans la cité lunaire chinoise de Taihe-Concordia et permet de faire la rencontre des principaux personnages du roman, de divers origines et horizons, que l’autrice prend grand soin de développer. Il y a Brume, bioacousticienne qui poursuit ici son rêve d’enfant de découvrir l’origine des chants de Nüying. C’est un autre rêve que fait Jonathan Wei. Déjà âgé au moment du départ, il souhaite au cours du voyage bénéficier d’une technologie expérimentale de réincarnation numérique assistée (RNA). Ce n’est rien de moins que l’immortalité qu’il vise. Il y a encore William, Dana,… Quant au personnel sélène du Yùtù, ceux qui sont nés sur la Lune et n’ont jamais connu la Terre, c’est de tout autre chose dont ils rêvent… La deuxième partie du roman raconte le voyage et la troisième est l’arrivée à Nüying. Dans sa partie centrale, celle du voyage, l’autrice revisite des questions déjà abordées dans de nombreux romans (j’en parlais ici ou là) sur les arches générationnelles, à savoir celles de l’évolution culturelle d’une population à bord d’un vaisseau dont la destination n’est qu’un but lointain et intangible. De ce point de vue, Les Chants de Nüying évoque la nouvelle Paradis perdu d’Ursula Le Guin. Émilie Querbalec imagine, en mêlant fiction et histoire réelle, le développement d’une culture et d’un culte dérivé du bouddhisme et les conséquences qu’un mysticisme dévoyé peut avoir sur ceux qui cède à son chant au fin fond de l’espace. S’y mêle le chant des sirènes de la technologie et de l’inaccessible immortalité à laquelle aspire Jonathan Wei. Dans sa partie finale, une fois Nüying atteinte, le roman évoque alors plutôt Apprendre si par bonheur de Becky Chambers et l’on voit Brume répondre au chant des sirènes de la découverte d’un nouveau monde. Chacun des personnages principaux ou secondaires du roman répondra à sa manière à un appel. Mais loin d’être une mise en garde circéenne à ne pas céder en s’attachant au mât du navire, Les Chants de Nüying appelle à entendre les sirènes et suivre l’onde au risque de s’y perdre. Ou de s’y trouver.
« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage », écrivait Du Bellay.
Disons les choses comme elles sont, car il est bon de temps à autre d’énoncer haut et fort des vérités qu’aucune imprécation ne saurait contrarier, Greg Egan est le plus grand auteur de science-fiction. On sait peu de choses de lui si ce n’est qu’il est mathématicien de formation et programmeur de profession, compétences qu’il met pleinement à profit dans son troisième roman, La Cité des permutants, publié en 1994. Ce 25 août 2022, les éditions Le Bélial’ réédite le texte à l’occasion de la rentrée littéraire, en reprenant à quelques détails près la traduction signée par Bernard Sigaud pour sa première publication en français dans l’illustre collection Ailleurs et Demain en 1996. Pour une maison d’édition qui s’est spécialisée dans la science-fiction qui ne fait pas les choses à moitié, il est naturel d’accueillir en son sein le pape de la hard-SF. Ainsi, entre Le Bélial’ et Greg Egan, l’histoire a commencé dès les premiers vagissements béliaques avec la publication en 1998 de la nouvelle « Radieux » dans le numéro de la défunte revue Etoiles Vives. Il y a eu depuis quelques nouvelles publiées dans la bien vivante revue Bifrost, le numéro 88 de ladite revue qui lui a été consacré, deux novellas parues dans la collection UHL, Cérès et Vesta (2017) et À dos de crocodile (2021) ainsi qu’un hors-série, Un Château sous la mer (2021). Mais il y a eu surtout les trois recueils de l’intégrale raisonnée des nouvelles parus dans la collection Quarante-Deux sous les titres Axiomatique (2006, réédité en 2022), Radieux (2007) et Océanique (2009), ainsi que les deux romans inédits Zendegi (2012) et Diaspora (2019). Et l’histoire continue. D’autres rééditions pointent à l’horizon puisque le catalogue 2022 de la maison annonce encore les sorties à venir de Isolation, L’Enigme de l’univers et Téranésie. Au regard de l’intention, on peut même se prendre à rêver de quelques inédits…
Greg Egan, c’est du lourd. Et au sein de sa bibliographie, La Cité des permutants ne fait pas figure de poids plume. S’il n’est pas aussi déroutant que Diaspora ou Schild’s ladder pour les lecteurs les moins férus de science, ses ressorts romanesques reposent sur des concepts de haute volée que seule une lecture attentive permet de dénouer. Le principe ici à l’œuvre est le même que dans tous ses autres romans. L’auteur se saisit d’une idée scientifique, en fait une expérience de pensée et pousse loin ses conséquences. La théorie qu’il explore n’a pas besoin d’être parfaitement valide, il suffit qu’elle soit amusante et prolifique dans un contexte romanesque. Greg Egan reconnait ainsi qu’il ne prend pas au sérieux l’interprétation de Von-Neumann-Wigner de la mécanique quantique dans Isolation, ni la théorie de la poussière qu’il utilise dans La Cité des permutants. Mais tout ceci lui permet de décrire l’humain. Car Greg Egan est avant tout un moraliste.
La Cité des permutants s’organise en deux parties. L’action de la première se divise en deux fils narratifs situés en 2045 et 2050. Dans ce futur proche, l’avancée des techniques informatiques permet de produire une cartographie complète de l’état individuel des neurones à un instant donné et ainsi de numériser un cerveau humain. La procédure est onéreuse et seuls les plus fortunés peuvent l’entreprendre en espérant pouvoir disposer d’un temps de calcul nécessaire à la survie de leur esprit numérique. Dans le meilleur des cas, le temps subjectif vécu par la version numérique est 17 fois inférieur au temps absolu vécu par les humains de chair et de sang. Les moins fortunés doivent se contenter de facteurs de ralentissement encore plus importants. Mais c’est le prix à payer pour qui se laisse tenter par cette quête d’immortalité numérique. Greg Egan pose la question centrale du roman qui est celle de la différence entre la simulation numérique d’une personne et la personne en question.
En 2045, Paul Durham expérimente sur des Copies de lui-même. (Le lecteur attentif observera que s’il est le personnage principal du roman, Paul Durham n’est jamais le narrateur. Ses paroles et actions sont toujours rapportées par un autre personnage.) Ses copies ont une fâcheuse tendance à se suicider dès qu’elles prennent conscience de leur condition. Tout ceci va l’amener à développer une idée farfelue qu’il mettra en œuvre en 2050. Il est convaincu que si des copies conscientes d’elles-mêmes habitent un univers simulé, celui-ci n’a plus besoin d’être supporté de manière extérieure pour exister, ni même d’être recueilli sur un support physique lié, il peut être dispersé dans l’espace-temps tant qu’une conscience lui donne sa cohérence interne. (C’est la théorie de la poussière.)
En 2050, Maria Deluca est programmeuse et passe son temps à tester des solutions de vies artificielles via un automate cellulaire, avec un certain succès. Elle est recrutée par Paul Durham pour développer ses recherches à l’échelle d’une planète entièrement simulée qui pourrait être à même d’accueillir l’évolution d’une vie artificielle. Suivant son idée de création d’un univers simulé indépendant du monde réel, Paul Durham a pour projet de vendre à quelques Copies fortunées la promesse d’une immortalité illimitée et d’une post-humanité totalement libérée. Et pour que l’expérience soit complète et satisfaisante, il propose de mettre dans cet univers une planète entière potentiellement porteuse d’une véritable altérité.
La seconde partie se déroule 7000 ans plus tard, dans la Cité des permutants, au sein de l’Elysium, le monde créé par Paul Durham où une copie de Maria Deluca est réveillée par ce dernier. Sa création est en danger.
Greg Egan illustre différentes visions de ce Paradis/Enfer numérique à travers une panoplie de personnages, en questionnant la nature de l’intelligence artificielle, de la conscience et de l’humain. Comme souvent dans ses romans, les personnages de Greg Egan ont une fonction ontologique. Pour la plupart, les aspects psychologiques sont moins développés, ils sont les parties constituantes de la démonstration d’un théorème. Ce qui n’empêche pas l’auteur d’écrire certaines scènes tout à fait poignantes, voire brutales, dans la description de l’enfer personnel que peut être une simulation de soi. L’accomplissement de l’auteur est d’aborder les choses sous l’angle le plus fondamental, à savoir philosophique et métaphysique. Sa démonstration de l’incohérence fondamentale d’une immortalité numérique est implacable et laisse peu d’illusions une fois le livre refermé. Sa conclusion est donnée dans un épilogue d’une beauté et d’une simplicité métaphorique redoutable et sans appel.
Dans l’Himalaya qu’est la bibliographie science-fictive de l’auteur, La Cité des permutants est indéniablement l’un des sommets. C’est un roman exigeant qui rétribue son lecteur par une profondeur de réflexion peu commune. J’admire le courage des auteurs de science-fiction contemporains. Il en faut pour encore écrire sur un sujet qui a été préalablement abordé par Greg Egan.
Au sein des annonces de parution au second semestre 2022, on trouve dans la collection Le Rayon Imaginaire celle d’un nouveau roman de Fabrice Colin. N’ayant jamais lu l’auteur, je décidai de combler mes lacunes – pari sisyphéen s’il en est – en attaquant le versant science-fictif de l’œuvre de cet écrivain prolifique qui a donné de la plume aussi bien dans nos genres favoris que dans le polar, la littérature jeunesse et même la littérature blanche. Bref, encore un de ces sauvageons qui écrit ce que bon lui semble quand l’envie lui prend. Pour faire bien, je demandai conseil et on me conseilla. Sayonara Baby, m’a-t-on dit. Sayonara Baby, j’ai lu.
Sayonara Baby est l’enfant monstrueux de Naked Lunch de William S. Burroughs et du Temps désarticulé de Philip K. Dick passé sous le sabre de Yukio Mishima. Je ne vais pas tenter un résumé de l’intrigue du roman puisque le récit qu’il propose n’est autre qu’une hallucination paranoïaque et déchiquetée d’une Amérique surjouée dans des vapeurs de saké et de napalm.
« Un obus explose en plein ciel. Je suis prêt. »
Si Ragle Gumm, le héros dans Le Temps désarticulé de Philip K. Dick pour qui la réalité est criblée de fuites, se trouve « face à une brèche en train de s’agrandir pour devenir une immense déchirure », Kensley Tremens, héros chez Colin, lui est passé au travers. Vaguement, le roman se (dé-)structure en trois phases narratives – la première écrite à la troisième personne, la deuxième à la première et la troisième à la deuxième. Vous êtes perdus ? c’est normal. Il est question d’un samouraï qui a le pouvoir de convoquer par ses rêves la vengeance des fantômes d’un Japon toujours en guerre contre l’Amérique en 1967 et se trouve poursuivi par l’armée américaine au grand complet. Il est question de Kinsley, jeune métis nippo-américain qui se prend dans la gueule aussi bien les coups portés par les bas-du-front des milices nationalistes du coin et les révélations sur ses origines bâtardes envoyées par son père alcoolique, a des relations charnelles avec sa sœur et lit l’Hagakure en nourrissant des requins dans un aquarium qui n’existe pas, ou pas encore. Car contrairement à ce que l’auteur veut nous faire croire, nous ne sommes pas, certainement pas, en 1967. Si l’unité de lieu et de temps est un truc auquel vous tenez personnellement, un truc important dans votre vie, vous n’avez rien à faire là. Fabrice Colin, qui écrit en 2004, cite aussi bien Terminator que Mishima, Burroughs mais pas Dick (me dit-on), et relocalise l’Interzone entre Monterey et Death Valley dans ce simulacre de réalité.
Vous voyez ?
« Cette histoire là se déroule en images floues, presque transparentes. Il est malaisé de distinguer chacun des protagonistes. »
Sayonara Baby fait partie de ces expériences littéraires hallucinées qu’on rencontre parfois dans les littératures de l’imaginaire, en prise directe avec la période New Wave qui dans les années 70 s’intéressait peu ou pas aux aspects technologiques de la science-fiction et si on doit invoquer une quelconque science, c’est plutôt du côté de la psychanalyse qu’il faudrait aller chercher. Mais là n’est pas vraiment le propos quand on aborde ce genre de textes qui va creuser dans des ailleurs, à savoir dans la psyché humaine et ses méandres les plus sombres et déjantés. On est là dans des territoires plus proches de J.G. Ballard ou Lucius Shepard que d’Asimov ou Clark. Dans cette veine incandescente et viscérale, Fabrice Colin déroule une ligne débridée et il le fait sans se retourner pour voir si vous suivez. Au lecteur de la saisir, ou de la laisser filer, et de cliver les couches de surréalité.
Que ce soit en format court ou long, les éditions du Bélial’ ont à cœur de publier aussi bien des textes inédits et des nouveaux auteurs de science-fiction (surtout), de fantasy, fantastique et horreur (un peu), que des textes plus anciens, en se donnant au passage une mission de mémoire. C’est dans cette idée qu’elles ont réédité en juin dernier Body Snatchers, L’Invasion des profanateurs de Jack Finney. Le roman, initialement sérialisé en épisodes en 1954 puis publié en un volume en 1955, a connu quatre adaptations revendiquées au cinéma depuis 1956, et cinq éditions en France. Il est ce qu’on peut qualifier un classique de la SF horrifique.
Bien qu’il ait été actualisé dans les années 70 par son auteur, Body Snatchers est un roman rivé aux années 50. C’est un roman en noir et blanc qui s’apprécie avec le charme suranné d’un épisode de la première saison de The Twilight Zone dans lequel Humphrey Bogart jouerait le premier rôle. Les personnages féminins ne sont pas là pour émettre une opinion, seulement être en détresse, frissonner dans les bras du héros et pleurer sur son épaule, souvent. Mais c’est pour rappeler au héros qu’il faut sauver le monde car, parfois, il oublie. Si l’on passe les stigmates de l’époque et d’un genre qui tire vers le polar, le roman de Finney est une franche réussite d’ambiance. Il adopte, voire met en place, certains des canons du récit d’angoisse à l’américaine, celle des petites villes où l’horreur surgit des sourires plaqués sur le visage impassible de votre voisin. Et comme de principe, s’y dévoile une critique sociétale.
Nous sommes en 1976, dans la petite ville de Mill Valley, qui se trouve dans le comté de Marin (Marine County), au nord de San Francisco, juste de l’autre côté du Golden Gate Bridge. Miles Bennet est un jeune docteur de 28 ans. Il reçoit la visite de Becky, amour d’enfance, qui s’inquiète pour sa cousine Wilma. Cette dernière semble atteinte du délire d’illusion des sosies, ou syndrome de Capgras : elle est persuadée que ses proches ont été remplacés par des doubles en tout point identique. Peu à peu, le même syndrome va se répandre parmi les gens de la petite ville. Tiraillé entre désir de rationaliser les événements et constations des plus troublantes, Miles et Becky (celle qui pleure tout le temps) vont devoir affronter une terrible réalité et tenter de sauver leur peau.
Ficelé comme un scénario hollywoodien, d’où sa relative facilitée d’adaptation à l’écran, le récit est redoutable d’efficacité. Body Snatchers se lit d’une traite, sans pause ou temps mort. Au-delà de la thématique du simulacre (le nom de Philip K. Dick vient évidemment à l’esprit) qui n’est pas nouvelle même en 1955, c’est dans la peinture de la ville de Mill Valley alors que sa population mute que Jack Finney montre le plus de talent. Le semblant de normalité devient terrifiant sous l’effet de la normalisation forcée. C’est l’idée au cœur du roman. Le même schéma a été très efficacement utilisé par Robert Jackson Bennett dans l’excellent American Elsewhere où son auteur poussait loin les curseurs vers l’horreur lovecraftienne ce qui donnait des scènes hallucinantes dans la petite ville de Wink. Jack Finney entraine ici son lecteur dans cette angoisse de la normalisation de la vie américaine dans les années cinquante, ne lui laissant qu’un seul choix : fuir ou être le prochain.
En fin d’ouvrage, Sam Azulys propose une postface des plus éclairantes sur le roman et ses adaptations cinématographiques. Il montre notamment comment selon les époques, les interprétations du roman ont évolué en fonction du message que les différents réalisateurs et producteurs ont souhaité faire passer. L’auteur, lui, n’a toujours revendiqué que le désir de distraire ses lecteurs.
Becky Chambers est une autrice heureuse. Enfin, je suppose. Son premier roman L’Espace d’un an, publié en 2015 (2016, pour la traduction française chez l’Atalante) est devenu un cycle, Les Voyageurs, composé désormais de quatre romans et pour lequel elle a obtenu le prix Hugo et le prix Julia-Verlanger en France, et pléthore de nominations. La science-fiction qu’elle écrit est depuis décrite comme positive et affublée de la taxonomie « hopepunk » dont elle n’a pas tardé à être propulsée cheffe de fil, le succès aidant. Mais il faut croire que ça ne lui a pas plu tant que ça à Becky Chambers d’être ainsi cataloguée et enfermée dans un sous-genre. Alors Becky Chambers a écrit en 2019 (2020) Apprendre, si par bonheur… histoire de glisser un bonbon acidulé au milieu de sa bibliographie et surprendre un peu son monde.
Voilà un moment que j’avais cette novella dans ma pile de livres à lire, que je n’y touchais pas, préférant jouer les durs, à lire des trucs déprimants, mais voilà, je suis dans une période où j’ai envie de lire des livres légers et solaires, et suite à la lecture récente de Superluminal de Vonda N. McIntyre, je me suis dit pourquoi pas maintenant ? Sauf qu’Apprendre, si par bonheur… n’est pas un livre joyeux. Il est au contraire déprimant, et la fin est à chialer.
Les nombreuses chroniques déjà parues sur la blogosphère (voir les quelques liens ci-dessous) cherchent à vous vendre du bonheur là où il n’y en a pas. On y lit des mots comme « positif », « bienveillance », « humanisme », « optimisme ». Les blogueurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.
Maintenant que je me suis brouillé avec l’ensemble de la blogosphère, pour bien faire, il ne reste plus qu’à me brouiller avec l’éditeur. Celui-ci a commis l’un des plus mauvais résumé en quatrième de couverture qu’on puisse imaginer. Je le reproduis ici :
« Un groupe de quatre astronautes partis explorer des planètes susceptibles d’abriter la vie : hommes et femmes, trans, asexuels, fragiles, déterminés, ouverts et humains, ils représentent la Terre dans sa complexité. »
Ce n’est pas le sujet du roman. D’ailleurs, les personnages qui l’habitent n’en sont pas le sujet non plus. L’éditeur a choisi de s’appuyer sur les thèmes du genre et de l’inclusivité, qui par ailleurs animent actuellement la SF, pour vendre du livre. Mais ce n’est pas le sujet de ce roman en particulier ! Les éditeurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.
Maintenant qu’il ne me reste plus aucun ami, je peux enfin vous parler sereinement d’Apprendre, si par bonheur… Becky Chambers, court roman que j’ai trouvé formidable. Apprendre, si par bonheur… est une émouvante ode à la recherche scientifique et à l’exploration, malgré tout. Et dans le contexte de l’histoire de cette novella, « malgré tout » signifie « malgré la fin du monde ».
« Dans l’intérêt de l’humanité, ben voyons.
Aux yeux des gens qui travaillaient pour ces programmes – les astronautes, oui, les scientifiques brillants, oui, mais aussi les milliers de petites mains, ingénieurs, mathématiciens, médecins, laborantins, analystes, dont les noms et les vies ont été oubliés -, il y avait tromperie sur la marchandise. On leur avait promis des découvertes, le progrès pour tous. Une vision collective. Une humanité meilleure. Mais ce rêve était empêtré dans les chaînes de la myopie nationaliste et de la cupidité. Deux mondes incompatibles. J’imagine que beaucoup ont perdu espoir et se sont découragés. »
Apprendre, si par bonheur… se présente comme une lettre, un message envoyé à destination de la Terre par une astronaute partie depuis longtemps en mission d’exploration à 14 années lumières de sa planète d’origine. Ariadne O’Neill ne sait pas à qui elle l’écrit, elle ne sait pas si quelqu’un la lira, mais elle doit l’écrire, pour elle et pour les trois autres astronautes qui sont avec elle. Ils ont voyagé en sommeil artificiel pendant 28 ans, pour explorer pendant une dizaine d’années quatre planètes situées dans la zone habitable de leur étoile et donc potentiellement porteuses de vie. C’est le récit de cette exploration en quatre chapitres, pour chaque planète visitée, que fait Becky Chambers, alors que les mauvaises nouvelles de la Terre, en proie aux dévastations climatiques et aux guerres qui en découlent, continuent de leur parvenir avec 14 ans de retard. Jusqu’à ce qu’elles ne parviennent plus.
Ce jour-là, personne n’a regardé les infos.
Personne n’a regardé les infos pendant quatre ans.
Quoi qu’il se passe, malgré les mauvaises nouvelles, malgré les difficultés rencontrées, les quatre astronautes vont poursuivre leur mission. Ils découvriront la vie, sous diverses formes, parfois exubérantes, parfois primaires, mais toujours de la vie, y compris dans les endroits les plus hostiles. Becky Chambers invoque avec beaucoup de pédagogie différentes branches des sciences : biologie, géologie, chimie, génétique, astronomie, sans jamais perdre son lecteur mais en inscrivant son récit dans un cadre respectant l’état des connaissances scientifiques actuelles. Ce qui est la définition même de la hard-SF.
En grande professionnelle, Ariadne O’Neill entame ce récit de la façon la plus factuelle possible. Mais petit à petit, le vernis craque. Les quatre astronautes vont passer par des phases d’exultation devant la richesse de leurs découvertes, mais aussi de profond désespoir lorsque les choses se déroulent mal. Ariadne joue les psychologues, essayant de raccrocher ses compagnons à des souvenirs ou des promesses, mais elle aussi est fragilisée et inévitablement… Inévitablement se posera la question du choix, individuellement ou collectivement. Le dernier chapitre est celui du choix ultime, celui qu’il faut être plus qu’humain pour prendre. La conclusion est de toute beauté, mais aussi d’une immense mélancolie.
Apprendre, si par bonheur… est un superbe texte qui m’a personnellement beaucoup touché.
Le mois dernier, les éditions Mnémos ont lancé Stellaire, une nouvelle collection consacrée aux récits d’aventures spatiales, avec la réédition du roman Superluminal de Vonda N. McIntyre sous la traduction originale de Daniel Lemoine révisée pour l’occasion par Olivier Bérenval. Vonda McIntyre (1948 – 2019) est une autrice américaine principalement connue du grand public pour ses romans et novellisations dans les univers de Star Wars et Star Trek. Mais c’est pour des textes indépendants qu’elle a obtenu une reconnaissance critique, notamment avec le roman Le Serpent de rêve (1978) qui a obtenu les prix Hugo et le prix Nebula. Superluminal est un roman paru en 1983 et basé sur la nouvelle Aztecs publiée par l’autrice en 1977. Elle constitue les premiers chapitres du roman. Sa parution originale date de 1983, et il a été publié la première fois en France en 1986 dans la collection OPTA.
Sa lecture m’a plongé dans un océan de perplexité. Tout d’abord, j’ai douté jusqu’au premier quart du livre de trouver un intérêt à ce récit qui se présentait comme une simple romance dans l’espace. Puis à la moitié, je fus envahi d’un sentiment de déjà vu – ou déjà lu – renouvelé à chaque chapitre, le récit se déroulant pour moi sans la moindre surprise au point que je savais pas à pas où l’autrice voulait m’emmener. Ma lecture n’en a pas été gâchée pour autant, bien au contraire. J’ai beaucoup aimé ce roman. Mais de fait, j’étais incapable de déterminer si ce sentiment de familiarité avec le texte venait du fait de l’avoir déjà lu – peut-être, il y a longtemps – ou parce qu’il avait tant influencé d’autres auteurs que des idées, voire des scènes complètes, me semblent avoir été reprises à l’identique dans différentes œuvres de SF postérieures. Le premier exemple qui m’est venu à l’esprit est Neverness de David Zindel, publié 5 ans plus tard en 1988, qui m’apparait sur de nombreux points directement inspirés par le roman de Vonda N. McIntyre, quand bien même David Zindel a poussé les concepts plus loin en termes de hard-SF. Le second est Un Feu sur L’abîme de Vernor Vinge, publié en 1992 et qui reprend lui aussi certaines idées. La science-fiction s’est toujours construite verticalement, chacun empruntant à d’autres, et Superluminal s’inscrit dans le flux. Mais quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, c’est un roman étonnant. Tout d’abord, il est à rebours de ce qui se fait à l’époque. En 1983, on sort à peine de la période New Wave durant laquelle peu d’auteurs s’intéressaient véritablement à la science et encore moins au space opera. William Gibson n’a pas encore publié le Neuromancien et lancé le mouvement cyberpunk qui ne s’y intéressera pas beaucoup plus, et il faudra attendre le début des années 90 pour assister au renouveau de la hard-SF. En comparaison, Superluminal apparait de facture très classique, mais on réalise rapidement à la lecture qu’il est truffé d’idées qui seront incorporées dans les boites à outils des auteurs qui suivront. Il serait vain de tenter d’établir une liste des romans dont on pourrait le rapprocher tant ils sont nombreux. D’autre part, Vonda N. McIntyre donne à lire dans Superluminal une science-fiction positive, tant à travers ses personnages et leur rapport à l’altérité que dans le traitement des thématiques, et dont des auteurs actuels du « hopepunk », avec Becky Chambers en tête, me semble être les héritiers directs.
Elle n’avait pas hésité à renoncer à son cœur
Superluminal se déroule dans un futur indéterminé. (Une note de bas de page le situe en 2002, mais l’hypothèse me semble douteuse). Grâce au voyage supraluminique, l’humanité a conquis de nombreuses planètes et s’est répandue dans la galaxie. Ce n’est possible qu’en plongeant dans le Flux, ou dans l’hyperespace pour reprendre un terme plus courant en SF, c’est à dire les dimensions supérieures de la fabrique de l’univers. Si vous avez déjà lu de la SF, vous connaissez tout cela, c’est l’un des MacGuffin les plus utilisés en SF, y compris dans Star Wars, pour contourner l’impossibilité de se déplacer plus rapidement que la lumière. L’univers, c’est grand, etc. Mais cela ne se fait pas sans risque. L’humain ne peut survivre à une plongée dans le Flux à moins d’être placé en sommeil artificiel le temps du voyage. Les intelligences artificielles deviennent erratiques dans le Flux car le temps ne s’y comporte pas de manière linéaire, contrairement à l’espace commun, et il devient difficile, voire impossible, de le mesurer correctement. Les voyages automatisés sont donc dangereux. Pour naviguer à travers le Flux, il faut faire appel à des navigateurs de la Guide pilotes qui sont pour cela formés aux mathématiques avancées (tout comme les navigateurs de la Guilde, soit dit en passant) et qui, surtout, subissent une transformation assez radicale consistant à remplacer leur cœur biologique par un cœur artificiel qu’ils apprennent à contrôler afin d’accélérer ou ralentir leur débit sanguin au besoin. Ils sont les seuls à pouvoir survivre à une plongée dans le Flux. Devenus transhumains, leur condition les éloigne de leurs congénères avec lesquels ils abandonnent rapidement toute relation, vivant dans une sorte de club fermé. Leur sacrifice a pour récompense l’admiration que les humains de base leur portent, et la position sociale qui en découle, ainsi que l’expérience unique du Flux qu’ils sont les seuls à percevoir. C’est ce qui pousse Laena Trevelyan à accepter de renoncer à son cœur.
Superluminal raconte l’histoire croisée de trois personnages : Laena, Radu et Orca. À travers eux, Vonda N. McIntyre aborde ce qui constitue, à mon avis, le thème central du roman : les transformations auxquelles chacun consent pour changer le cours de son existence et les choix face à l’évolution individuelle (ou collective) sous une multitude d’aspects différents. Elle va ainsi convoquer des questions aussi diverses que celle des relations amoureuses et amicales qui vont se développer et se reformuler, jusqu’à celle des modifications génétiques volontaires d’une population complète qui désire quitter définitivement de l’humanité. Le récit s’ouvre alors que Laena vient de subir l’intervention chirurgicale qui a remplacé son cœur, et qu’elle rencontre Radu avant d’effectuer son premier vol d’essai. Ils tombent amoureux. Rassurez-vous, si vous êtes allergiques aux romances, cela ne durera pas car la condition nouvelle de Laena (et celle de Radu) les rend incompatibles au point qu’ils ne peuvent rester l’un à côté de l’autre. Ils vont devoir redéfinir leur relation à l’aune de cet amour impossible. Radu est le survivant d’une épidémie virale qui a provoqué la disparition d’une partie de la population de sa planète d’origine et l’a transformé à un point que personne, pas même lui, ne soupçonne encore. Enfin, Orca appartient à une espèce humaine génétiquement modifiée pour se rapprocher des mammifères marins, et qui s’apprête à engager collectivement une transformation plus profonde encore. Sous des apparences trompeusement simples, Vonda N. McIntyre produit un roman riche tant les illustrations des thématiques qu’elle aborde sont nombreuses et abordées sous autant d’angles différents.
La science-fiction a ceci de totalement libre qu’elle peut se permettre de prendre au pied de la lettre une métaphore et la transformer en une réalité tangible. Au-delà de l’odyssée spatiale annoncée par son titre, qui évidemment fait référence à la possibilité du voyage plus rapide que la lumière, Superluminal est un roman sur le transhumanisme que résume son extraordinaire incipit (« Elle n’avait pas hésité à renoncer à son cœur »), c’est-à-dire à une évolution humaine plus rapide, car choisie, que l’évolution naturelle qui comme le rappelle l’un des personnages secondaires, n’a pas de direction. Vonda N. McIntyre est biologiste de formation, et Superluminal un roman que l’on peut qualifier de hard-SF, quand bien même l’autrice évite de s’appesantir sur des concepts scientifiques qui pourraient être ardus pour les lecteurs peu versés dans les arcanes de la science. Ainsi, contrairement à beaucoup d’autres auteurs un peu plus fainéants, elle ne fait pas l’économie d’un ancrage scientifique pour expliquer l’existence de l’hyperespace et revient à sa définition mathématique qui postule l’existence de plus de dimensions que les trois qu’on considère habituellement. Dans son roman, le Flux fait intervenir sept dimensions de l’espace, mais c’est avec un beaucoup d’humour qu’elle en approche la description :
Lorsque le quatrième chemin apparut, perpendiculaire aux trois autres, il trouva cela presque drôle. Lorsqu’il était enfant, en étudiant les mathématiques, il avait conquis la géométrie dans l’espace de haute lutte. Les problèmes liés aux quatre dimensions l’avait contraint au match nul ; il était capable de manipuler les formules mais ne pouvait visualiser ce qu’elles représentaient. Les cinq dimensions l’avaient attaqué par surprise et tellement meurtri qu’il ne conservait pas le moindre espoir de vengeance.
Il en va de même sur les questions biologiques, mais si elle déploie tout un arsenal devenu classique en hard-SF – on y parle de génétique, de mathématiques, d’intelligences artificielles, de nanorobots, etc – le texte reste toujours très abordable, au risque même, peut-être, de frustrer ceux qui réclament des explications plus soutenues qui-là ne sont pas fournies. Mais comme je le disais en introduction, nous sommes là avant le grand renouveau de la hard-SF des années 90 qui propulsera le genre vers des sommets.
C’est une très bonne idée que les éditions Mnémos ont eu là de rééditer ce roman. C’est l’occasion de découvrir son autrice à travers un texte étonnant et ce fut un très bonne surprise en ce qui me concerne. Je l’ai lu d’un trait, en une matinée, sans jamais le reposer.
Titre : Superluminal
Autrice : Vonda N. McIntyre
Edition : 17 juin 2022, Mnémos, coll. Stellaire
Traduction : Daniel Lemoine révisée par Olivier Bérenval
Il y a des livres comme ça. Octavia E. Butler a écrit Kindred en 1979. Le roman a été publié en français sous le titre Liens de sang chez Dapper Littérature, en 2000. Puis, il a été réédité en 2021 au Diable Vauvert dans traduction réactualisée. On s’en réjouit.
« J’ai perdu un bras en rentrant de mon dernier voyage ». C’est sur cet incipit que s’ouvre l’histoire de Dana, femme noire américaine, vivant avec Kevin, homme blanc américain, en Californie en 1976. Il se sont mariés contre l’avis de leurs familles. Dana et Kevin sont tous deux écrivains et leur situation financière est précaire. Quittant les loyers trop élevés de Los Angeles, ils déménagent pour s’installer dans une petite maison à quelques kilomètres de là. À peine installée, le jour de son vingt-sixième anniversaire, Dana est prise d’un malaise et s’évanouit… dans l’espace et le temps. Elle ouvre les yeux pour voir devant elle un enfant, blanc et roux, se noyer dans une rivière. Elle le sauve mais la mère de l’enfant la roue de coups. Dana revient à elle dans sa maison, auprès de Kevin. Quelques secondes se sont écoulées. Dès le lendemain, Dana est prise d’un nouveau malaise et se retrouve devant le même enfant, un peu plus âgé. Il se nomme Rufus Weylin, vit en 1815 dans une plantation du Maryland et est le fils unique d’un propriétaire d’esclaves. Le temps de quelques jours de 1976, Dana va subir de nombreux sauts temporels et vivre plusieurs jours, mois, puis années dans la plantation Weylin, parmi les esclaves puisque c’est la place que sa couleur de peau lui réserve. Elle y découvrira ses racines familiales.
Liens de sang est un chef d’œuvre, et on le sait dès les premières pages. C’est un roman puissant et réaliste, habité de nombreux personnages qui ne se réduisent jamais à une fonction romanesque. Ils possèdent un passé, un avenir, une psychologie, des souffrances et des peurs. Le génie d’Octavia E. Butler est, par le jeu du voyage dans le temps, de confronter une pensée moderne, celle du XXe siècle, celle de Dana et de Kevin, à celle du XIXe, celle de Rufus et son père, mais aussi celle d’Alice, de Sarah, de Luke, de Nigel, de Carrie et de tous les esclaves côtoyés. Contrairement à Kevin, qui fera aussi partie du voyage, Dana n’est pas en position de rester spectatrice du passé esclavagiste de son pays. Elle en fait partie intégrante. Sa relation à Rufus illustre toute la complexité de la dynamique de dépendance au sein des rapports de pouvoir. L’histoire de l’esclave est l’histoire de la domination. Celle-ci est construite sur des relations complexes au sein d’un système d’oppression dont l’autrice met en lumière les mécanismes et qu’elle compare à un totalitarisme. Le fouet marque autant les chairs que les esprits. La violence, inouïe, s’exprime à tous les niveaux des interactions humaines.
Ce roman, difficile mais brillant, est porté par une écriture tranchante, droite, directe. Il n’y a pas un mot de trop, pas un qui manque. Octavia E. Butler ne fait ni détour, ni raccourci mais dit exactement ce que doit être dit, de la première à la dernière phrase. Il faut lire Liens de sang.
[Une première version de cet article a été publié dans le numéro 103 de la revue Bifrost en Juillet 2021. Le prochain numéro de Bifrost, le 108, à paraitre à l’automne, sera consacré à l’autrice.]
Autrice : Octavia E. Butler
Titre : Liens de sang
Edition : Au Diable Vauvert, 15 avril 2021
Traduction : Nadine Gassié, réactualisée par Jessica Shapiro
Vous savez, lecteurs fidèles et attentifs de ces pages, combien il est rare que je lise de la fantasy. Non pas que je méprise le genre, j’en ai lu, beaucoup, jusqu’à m’en lasser. Bref, de manière générale la fantasy ne m’intéresse pas, ou plus. De manière générale, la fantasy n’intéresse pas non plus les éditions Le Bélial’, que je considère à titre personnel comme le plus important pourvoyeur de textes de science-fiction de qualité aujourd’hui en France. Il vous suffira, lecteurs attentifs et fidèles de ces pages, de constater le nombre de livres publiés par cette maison d’édition et chroniqués sur l’épaule d’Orion pour vous convaincre d’une certaine convergence d’intérêt et de goût. Ainsi, lorsque Le Bélial’ se décide à publier un roman de fantasy, je fais l’effort de m’y intéresser. Ainsi, j’ai lu Noon du soleil noir de Laure et Laurent Kloetzer.
Soyons tout à fait honnêtes, je savais à l’avance sur quel territoire je m’avançais puisque l’ouvrage est présenté comme un hommage au cycle des épées de Fritz Leiber. Or ce cycle, avec ceux d’Elric de Melniboné et d’Hawkmoon de Michael Moorcock, fait partie des lectures qui ont bercé mon adolescence. Ce sont aussi les cycles qui ont fortement inspiré Gary Gygax lorsqu’il a créé le jeu de rôle Donjons et Dragons. Autant de références qui sont pour moi des madeleines de Proust. C’est sur cette corde, vibrante de nostalgie pour une époque de découverte et d’émerveillement, que joue le Noon des Kloetzer, en tout cas en ce qui me concerne.
C’est dans la Cité de la toge noire, autre nom de la Lankhmar de Leiber, que se rencontrent le vieux mercenaire Yors, devenu guide de la ville pour visiteurs étrangers prêt à délier leur bourse, et le jeune mage fantasque Noon fraichement débarqué. Le roman raconte, par la voix singulière de Yors, leurs aventures dans les rues de la cité alors que Noon tente de s’y installer comme sorcier pour gagner quelques pièces d’or, et la formation de ce duo improbable qui, au fil des pages, ressemble de moins en moins au couple formé par Fafhrd et le Souricier Gris chez Leiber et de plus en plus au couple formé par le docteur Watson et le détective Sherlock Holmes chez sir Arthur Conan Doyle.
Chose promise, le roman du couple Kloetzer délivre du Sword and Sorcery revisité, empli de références que les lecteurs coutumiers des classiques du genre ne manqueront pas de relever. Les joueurs de JdR seront en terrain connu et l’on entend littéralement les dés rouler à mesure qu’on tourne les pages. Noon du soleil noir ne digresse pas, va à l’essentiel en ligne droite, est porté par une écriture qui, à l’image de la ville dépeinte, présente juste ce qu’il faut de fioriture pour exciter l’imagination sans la plomber. Ajoutez à cela les très belles et nombreuses illustrations de Nicolas Fructus qui accompagnent le texte et vous voilà à parcourir les rues de la Cité de la toge noire en guettant chaque pas dans votre dos. C’est une fantasy qui n’a d’autre prétention qu’offrir à ses lecteurs un moment de plaisir un poil nostalgique, là encore dans la bonne mesure, en évitant les écueils de l’hommage trop forcé. C’est limpide, honnête, et très plaisant. Les Kloetzer nous annoncent une suite. Sans hésitation, je monte à bord, larguez les amarres, je serai des vôtres.
En ce mois de juin, la toute jeune collection Le Rayon Imaginaire dirigée par Brigitte Leblanc chez Hachette s’orne d’un nouveau titre avec Analog/Virtuel, premier roman de l’autrice indienne Lavanya Lakshminarayan, originellement sorti en anglais en 2020. Il s’agit du quatrième texte publié dans la collection, après le roman de fantasy Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow, un juvénile inédit de de Robert A. Heinlein, Destination outreterres, et une nouvelle traduction de Frankenstein ou Le Prométhée Moderne de Mary Shelley par Élisabeth Vonarburg.
Analog/Virtuel est à la fois présenté comme un recueil de nouvelles et un roman dystopique. Dans les deux cas, ce n’est pas tout à fait juste. Lavanya Lakshminarayan nous projette plus d’une centaine d’années dans le futur, au cœur d’Apex City. Il y a eu des guerres, il y a eu le réchauffement climatique. Le monde a changé. Le nationalisme a disparu, les états aussi et les villes partout dans le monde sont devenus des entités politiques et économiques indépendantes, gérées par des compagnies privées. Apex City est administrée par Bell Corp, selon un modèle managérial. La position qu’occupe chacun dans la société, et dans la ville, est déterminée par sa position le long de la courbe de Bell (ce qu’on nomme en français une courbe en cloche, c’est à dire une distribution gaussienne) basée sur une mesure de la productivité des individus, et donc de leur mérite. Apex City est ainsi une « technarchie méritocratique » qui a remplacé l’ancien système des castes de l’Inde actuelle. Le mérite détermine l’accès autant aux premières nécessités comme l’eau ou l’habitat qu’aux technologies, indispensables pour maintenir ou augmenter sa productivité. Les vingt pour cent les plus productifs constituent l’élite bourgeoise de la société. La majorité appartient aux soixante-dix pour cent. Ils sont les Virtuels, les bons citoyens d’Apex City. Restent les dix pour cent les moins productifs, les Analogs, rejetés en dehors du dôme de protection de la ville vers les bidonvilles qui forment les faubourgs, privés de tout, technologie, eau, vivres… ce sont les damnés de la terre, les intouchables, promis à la ferme aux légumes (vous découvrirez de quoi il s’agit). Ce que raconte Analog/Virtuel, c’est l’effondrement de cette dystopie.
L’incipit du premier chapitre, ou première nouvelle, revient en incipit du dernier, comme une métalepse qui enjambe tout le roman.
« Personne ne remarque rien, car il ne s’est rien passé. Enfin, pas encore. C’est comme ça que tout commence. »
Une fois n’est pas coutume, je vais aborder dans cette chronique des concepts de technique littéraire et adopter un vocabulaire emprunté à la narratologie de Gérard Genette, car la conception de ce roman, la manière dont il est écrit, est intimement liée à son propos et fournit une clef de lecture. En soi, l’univers décrit par l’autrice est assez classique dans le paysage de la dystopie à tendance cyberpunk. Il est construit sur des bases de technologie informatique, d’implants, d’hyperconnectivité, et de violence économique et sociale. De ce point de vue, Lavanya Lakshminarayan ne révolutionne pas le genre mais extrapole à partir de la société existante vers un avenir possible. Le titre complet de la version originale était d’ailleurs Analog/Virtual: And Other Simulations of Your Future. Le récit fusionne le présent et l’avenir (ou le passé et le présent dans le temps du roman), puisqu’Apex City n’est autre que l’actuelle ville indienne de Bangalore où habite l’autrice. La projection se fait par un jeu de références externes renvoyant à notre temps présent et d’auto-références internes. De nombreux noms (toponymes, sigles et marques) renvoient à un espace « extra-textuel » existant, comme Woofer qui remplace Twitter, ou InstaSnap. Mais l’autrice dote Apex City d’une véritable culture propre avec ses jeux de langage et ses expressions qui ne se comprennent que dans l’espace « intra-textuel ». À la lecture de certains passages du roman, les plus caustiques, on pourra penser au roman VieTM de Jean Baret, le cynisme en moins. Comme ce dernier, Analog/Virtuel déconstruit sans cesse les figures habituelles et alterne noirceur et humour, depuis le plus sombre (la ferme aux légumes) jusqu’à l’ironie hilarante (le chapitre Le projet BE-Moji).
Son trait le plus original est dans la forme narrative. Vu de loin, Analog/Virtuel a effectivement l’allure d’un recueil de nouvelles, mais c’est trompeur. Il s’agit bien d’un roman dont la structure fragmentaire se décline en vingt chapitres, chacun doté d’un titre propre, qui eux même sont fragmentés en séquences et ellipses temporelles. Le narrateur change à chaque chapitre, et la narration prend le parti d’une focalisation interne où tout est raconté à travers le regard d‘un personnage, une voix homodiégétique, avec occasionnellement l’emploi de la première personne par un narrateur autodiégétique. Il ne s’agit pas d’un roman polyphonique comme l’est La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Il s’agit d’un roman mosaïque. Chaque récit donne à lire une tranche de vie, un moment de crise, une expérience inscrite dans un temps donné, un fragment inscrit au sein d’un récit plus vaste. Le temps de la narration est celui du récit, simultané à l’action, avec occasionnellement des récits enchâssés où passé et présent s’intercalent sous forme de flash-backs. Chacun des textes est lié à un autre par un événement, un objet, un détail, un narrateur qui devient un personnage secondaire. Le tout forme un récit chronologique cohérent sur plusieurs mois, voire plusieurs années si l’on tient compte des retours en arrière.
Tout ceci a son importance car la polyphonie présente dans la narration donne à lire un récit collectif. C’est le mot à retenir de cette chronique : collectif. En variant les voix et les points de vue, le choix narratif permet d’explorer tous les aspects de l’univers, selon différentes approches, différentes expériences de vie, à travers les différentes strates de la société. C’est une peinture holistique de cet avenir possible. Le récit proposé par Lavanya Lakshminarayan échappe au schéma classique (occidental) de la quête héroïque. Dans la dystopie décrite par l’autrice, il n’y a pas de grand méchant ni de gentil héros qui va sauver le monde. Il n’y a pas de dictateur ou d’affreux capitaliste qui dirige une société constituée de nantis et d’esclaves. Il y a un système choisi, mis en place et auquel 90% de la population adhèrent. La responsabilité est collective. Même au sommet de la pyramide, chacun vit dans la peur de se voir déclasser, car au bout de la chute, il n’y a que la ferme aux légumes. Analog/Virtuel fait le récit d’une révolution. Là encore, ce n’est pas le fait d’un individu mais une action collective construite patiemment pendant des dizaines années. Il n’y a pas de messie, il n’y a que des héros d’un jour, une voleuse, une ingénieure, un espion, des passeurs de plat qui par une action déterminante mais limitée participent à la révolution, à changer le monde. Ce récit mosaïque met en scène la relativité du pouvoir. Il développe l’idée que l’Histoire s’écrit au présent collectivement et non selon des schémas prédéfinis par des forces externes ou supérieures.
Le roman de Lavanya Lakshminarayan est résolument optimiste, mais il n’est pas naïf pour autant. Le livre se referme sur le Grand Soir, et met en garde contre les lendemains qui déchantent. L’autrice fait dire à l’un de ses personnages :
« Quand vous aurez gagné cette guerre, qu’avez-vous l’intention de faire ? […] comme tous ceux qui vous ont précédé, et vous allez échouer, comme eux. »
Analog/Virtuel est un premier roman, et c’est un excellent roman.
Le 15 juin, soit dans une semaine, le troisième et dernier (ou pas) volume du cycle d’Andrea Cort d’Adam-Troy Castro sort chez Albin Michel Imaginaire. Réjouissons-nous, pour ceux qui ont suivi les aventures éditoriales de ce cycle en France, ce n’était pas gagné. Heureusement, l’intérêt des lecteurs pour la Procureure Extraordinaire Andrea Cort a eu raison des dernières réticences financières qui auraient pu se mettre en travers de la parution de cet ultime (ou pas) volet. Pour rappel, le cycle est constitué à ce jour de trois romans, de novellas et de nouvelles parues à l’origine dans le désordre et présentant des contradictions. Le directeur de collection, Gilles Dumay, a eu la grande idée de rassembler et publier les textes dans l’ordre chronologique du récit, et non de parution, avec l’aide de l’auteur qui a réécrit certains éléments pour éliminer les contradictions internes. C’est donc une œuvre complète et cohérente qu’il nous présente. Ainsi, Emissaire des morts, sorti en 2021, contient le roman Emissaries from the Dead (2008) ainsi que les nouvelles Avec du sang sur les mains (With Unclean Hands, 2011), Une défense infaillible (Tasha’s Fail-Safe, 2015), Les Lâches n’ont pas de secret (The Coward’s Option, 2016) et Démons Invisibles (Unseen Demons, 2002). La Troisième griffe de Dieu sorti en 2021 contient le roman The Third Claw of God (2009) et la nouvelle Un coup de poignard (A Stab of Knife, 2018). Enfin, La Guerre des marionnettes n’est sorti en langue originale (anglais) qu’en audio-livre. Il nous arrive ici accompagné de la novella Les Lames qui sculptent les marionnettes (The Knives that carve the Marionettes, inédit) et de la nouvelle La Cachette (Hiding Place, 2011).
À la question « est-il possible de lire La Guerre des marionnettes sans avoir lu préalablement Emissaire des morts ? », la réponse est non. À la question « est-il possible de lire La Guerre des marionnettes sans avoir lu préalablement La Troisième griffe de Dieu ? », la réponse est encore non. Et à la question « est-il possible de lire le roman La Guerre des marionnettes sans lire « Les Lames qui sculptent les marionnettes », la novella qui le précède au sommaire ? », la réponse est : je vous le déconseille. Cette novella fait le lien entre La Troisième griffe de Dieu et La Guerre des marionnettes par le récit d’évènements mentionnés brièvement dans le deuxième roman, et dont le protagoniste n’est pas Andrea Cort mais Jason Bettelhine, en lien avec la planète Vlhan sur laquelle se déroule l’histoire du troisième roman. La novella explique ce qu’il y a à savoir de la culture indigène de cette planète et ses rapports avec les autres civilisations. Sa lecture est donc, sinon nécessaire, au moins fort utile pour comprendre La Guerre des marionnettes.
Le contexte du cycle d’Andrea Cort est celui d’un space opera se déroulant quelques 4000 ans dans le futur. L’humanité a essaimé à travers l’espace et rencontré différentes espèces extraterrestres sentientes. Quoi que divisée, elle se regroupe principalement sous la bannière de la Confédération Homo-sapiens. Andrea Cort est représentante du Procureur Général du Corps Diplomatique de la Confédération Homsap. Enquêtrice, elle a en charge l’arbitrage de conflits juridiques entre cultures humaines et extraterrestres. Et ceux-ci ne manquent pas. L’ensemble du cycle repose sur deux idées directrices. La première est l’examen de crimes et de leur résolution juridique dans ce contexte d’interaction entre civilisations qui n’ont pas forcément la même conception ni de ce qui constitue un crime ni de la justice. La seconde est l’évolution du personnage d’Andrea Cort dans un monde violent où se joue ni plus ni moins que l’avenir de l’humanité menacée dans une guerre invisible que se livrent des Intelligences Artificielles anciennes et toutes puissantes.
La Guerre des marionnettes montre un changement de ton dans le cycle. Si les volumes précédents étalaient une certaine noirceur, celui-ci s’enfonce plus encore dans le côté obscur sans espoir de retour. Les crimes sur lesquels Andrea Cort enquêtaient relevaient pour la plupart du simple meurtre, aussi odieux soit-il, ou du complot politique. Adam-Troy Castro change de braquet dans La Guerre des marionnettes en s’attaquant cette fois-ci au crime contre une espèce dans son ensemble, au génocide et à toutes sortes d’horreurs qu’il est possible de faire subir à des êtres vivants.
La planète Vhlan est habitée par une espèce (très) intelligente qui se livre chaque année à un rituel dans lequel 100 000 d’entre eux meurent. Inexplicablement, ce suicide collectif attire des humains, chaque fois plus nombreux, qui vont jusqu’à subir des interventions chirurgicales extrêmes dans l’espoir de pouvoir participer à la cérémonie et y mourir à leur tour. De ce point de vue, le roman verse sans frémir dans le body horror, soyez prévenus. Comme va le découvrir Andrea Cort, tout ceci est depuis longtemps organisé et contrôlé. Alors que dans ses aventures précédentes, la procureure extraordinaire restait relativement maitresse de ses actions, dans ce volume elle subit plus qu’elle n’agit. Emportée par une situation qui la dépasse, et qui dépasse tout le monde à vrai dire, elle se voit malmenée par la tempête qui se déchaîne avant de comprendre qu’on n’attend d’elle qu’une chose, et une seule. Je n’en dévoile pas plus pour laisser au lecteur tout le loisir de découvrir Vhlan, ses habitants, ses rituels, et ses crimes.
Le roman est suivi de la nouvelle « La Cachette », qui ferme le cycle et scelle le destin d’Andrea Cort. Simple dans son déroulement, puisqu’il s’agit d’une simple enquête sur un meurtre, elle répond à une question qui me titillait depuis le début, à savoir les raisons profondes de l’association entre Andrea Cort et la gestalt formée par Skye et Oscin Porrinyard.
J’avais eu quelques réserves sur le deuxième volet, La Troisième griffe de Dieu, que je trouvais très classique dans sa forme quand bien même il traitait de façon aboutie le thème du crime en chambre close. Ce troisième volet n’est pas parfait, loin de là. Adam-Troy Castro garde des petites manies d’écriture qui m’exaspèrent toujours autant, notamment sa façon de se répéter sans cesse et de toujours trop expliquer, mais qu’on excuse en considérant qu’initialement l’ensemble de ces textes n’a pas été écrit pour être ainsi réuni en une trilogie. On notera aussi de petites incohérences et des facilités. La résolution du roman, le choix d’Andrea, pourra faire grincer les dents du lecteur exigeant. Malgré tout, La Guerre des marionnettes est un roman qui m’a beaucoup surpris. J’ai été soufflé par sa noirceur assumée, par sa radicalité dans les horreurs qu’il décrit, ainsi que par son absence totale d’optimisme. S’il s’agit là de la conclusion du cycle, alors elle est très réussie.
« Sacrévindieu de fhtagn ! » Et si le rire était plus dangereux pour votre santé mentale que la simple contemplation de l’horreur cosmique ? Alex Nikolavitch, vil rejeton du chaos rampant, tente de répondre à cette question en lançant une expérience grandeur nature sur son lectorat avec le roman Le Dossier Arkham.
Arkham, le 14 décembre 1941. Alertés par des cris inhumains, les officiers de police Thomson et Thompson pénètrent au 66H Parish Lane et y découvrent les restes éparpillés du feu détective privé Mike Danjer, au milieu d’un monceau de documents. La porte et la fenêtre ayant été fermées de l’intérieur, et malgré les traces de griffes sur le torse de la victime, l’enquête conclue au suicide. Heureusement pour le lecteur, ce mystère en chambre close éveille la curiosité d’un autre policier qui décide d’examiner les centaines de feuillets épars retrouvés chez Danjer. Les éditions LEHA ont fait le choix judicieux, tant pour l’esthétique de l’ouvrage que pour l’effet immersif que cela peut avoir, de reproduire en fac-similés ces documents : les notes du détective, des coupures de journaux, des témoignages recueillis, les lettres entre le détective et son employeur. L’ensemble constitue un puzzle pour le lecteur qui est amené à retracer, depuis le 5 juin 1937 jusqu’à ce jour fatidique de 1941, l’enquête menée par Mike Danjer sur la disparition du jeune Kurt Plissen lors d’un voyage de recherche universitaire dans la région de Dunwich.
Lecteurs attentifs et érudits, vous l’aurez compris dès l’évocation du titre, Alex Nikolavitch promène sa plume dans les contrées lovecraftiennes et agence son roman autour de l’œuvre d’Howard Phillips Lovecraft, puisant allégrement dans ses écrits et dans ceux des écrivains que le mythe inspira. Mais Alex Nikolavitch le fait avec beaucoup d’humour, enchainant les jeux de mots, des plus désopilants aux plus sournois, ne reculant devant aucune boutade. Ce qui n’empêche nullement l’enquête d’être parfaitement construite et de procurer, en plus des fous rires, le plaisir de se plonger dans une histoire que l’on découvre, indice par indice, à la manière d’un jeu de piste. À l’évidence, Alex Nikolavitch aime profondément l’univers et les ambiances créés par le maître de Providence, et il n’en renie rien. Le monstre se cache au-delà du seuil de l’humour.
Et donc, il s’agit à l’évidence d’un texte très fortement référencé, et le plaisir de sa lecture repose en grande partie sur la connaissance intime que l’on possède du tentaculaire mythe de Cthulhu. C’est peut-être là un aspect qu’on pourrait reprocher à ce roman, puisqu’au-delà des nombreuses pièces qui s’emboitent, la résolution finale du crime ne peut se comprendre que si l’on possède les codes nécessaires. Le lecteur innocent se trouvera fort dépourvu la dernière page venue. L’amateur à la santé mentale déjà défaillante y trouvera à l’inverse grand plaisir et sacrifiera avec joie ses derniers points de SAN.
(Une première version de cette chronique a été publiée dans le numéro 102 de la revue Bifrost)
Le 28 avril, soit dans une semaine, sortira le numéro 106 de la revue Bifrost. Il est consacré à l’écrivain de science-fiction Kim Stanley Robinson qui s’impose à la fois comme l’un des grands noms du courant hard-SF pour l’approche scientifique rigoureuse à l’extrême des phénomènes et techniques qu’il décrit dans ses romans – que ce soit dans le domaine de la physique, de la chimie, de la biologie ou de la géologie – mais aussi du courant dit de la fiction climatique puisqu’il s’agit là de la thématique qui structure quasiment l’ensemble de son œuvre – au point d’en être véritablement le chef de file – ainsi que, par inclinaison politique et humaniste, l’un des rares écrivains à encore penser l’utopie. J’ai, à ma mesure, participé à ce numéro de Bifrost en proposant un article sur la trilogie martienne pour laquelle l’auteur a acquis une renommée mondiale. Dans la foulée, Charlotte Volper qui dirige la collection « science-fiction » chez Pocket a eu la gentillesse et la bonne idée de m’envoyer la réédition du roman SOS Antarctica parue en janvier 2022, me donnant ainsi l’occasion de lire cet énorme pavé de 768 pages.
Le roman a été publié en langue originale sous le titre Antarctica, Inc en 1997, soit un an seulement après la parution de Mars la bleue, dernier volume de la trilogie martienne. Il est important de le souligner car les liens que l’on peut tirer entre la trilogie et SOS Antarctica sont si nombreux, et forts, que le lecteur qui aura parcouru les deux œuvres ne pourra s’empêcher de voir dans la seconde une transposition intégrale depuis la planète rouge vers le continent blanc de l’ensemble des thématiques déjà abordées par l’auteur. Dans la trilogie martienne, Kim Stanley Robinson (KSR) décrit la colonisation de Mars suivie de tous les problèmes techniques, économiques, politiques et humains qui vont apparaitre le temps de sa terraformation. Le récit est fait à travers un ensemble de personnages représentant différents intérêts et courants de pensée. Les trois livres comportent de très nombreuses descriptions des paysages martiens et de leur évolution, de très nombreuses descriptions scientifiques, ainsi que de très nombreuses discussions politiques, pour amener au terme de la trilogie à la constitution d’une utopie. Et c’est grandiose.
C’est très exactement la même partition que rejoue KSR dans SOS Antarctica, mais cette fois-ci sur Terre, au pôle Sud. Nous sommes au début du XXIe siècle, et la Terre commence à subir les effets du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources fossiles. Le traité international faisant de l’antarctique une zone protégée depuis 1961 – la mettant à l’abri de la convoitise des compagnies privées qu’elles œuvrent dans le domaine minier, énergétique ou touristique, pour en faire le territoire privilégié de la recherche scientifique – peine à être renouvelé devant l’insistance des lobbys. Déjà les foreuses des pays du sud entrent en action, tandis que les instances scientifiques décident d’organiser elles-mêmes l’activité touristique, à travers des excursions de type « sur les traces de…. » pour les amateurs d’expériences extrêmes, afin de couper l’herbe sous le pied des opérateurs moins scrupuleux et respectueux de l’environnement. Le roman débute alors qu’une mystérieuse organisation lance une série de sabotages écologiques, « écotages », sur le continent. C’est dans ce paysage que vont se croiser Val, une guide de haute montagne dopée à l’adrénaline, Wade, l’assistant d’un sénateur démocrate venu là de Washington contre son gré, X, un technicien paumé et amoureux malheureux, et Ta Shu, un poète chinois adepte de l’aphorisme obscur, ainsi que toute une panoplie de personnages secondaires. Comme dans la trilogie martienne, le parcours des uns et des autres forme le récit de l’évolution du continent face aux tensions auxquelles il se trouve soumis. Sur Mars, les « rouges » défendaient une vision radicale de la préservation de la planète face à sa terraformation. Ce rôle est joué par les « naturels » en Antarctique. L’enjeu est écologique et au long des pages se dessine une utopie antarctique à l’image de l’utopie martienne qui concluait la trilogie.
SOS Antarctica est un roman typiquement robinsonnien jusque dans ses excès. Il faudra aimer les longues descriptions, les considérations géologiques, et les palabres politiques. On y lit de très belles pages sur le continent antarctique et son histoire, ou l’histoire des hommes qui ont participé à sa découverte. Je ne doute pas que des lecteurs le trouveront long – il l’est – ennuyant par son manque d’action – ce n’est pas son fort – mais si l’on accepte le prix à payer, c’est aussi un formidable roman par son ambition de déclarer possible l’utopie sociale et écologique, mission dont l’auteur s’est investi, depuis ses premiers jusqu’à son tout dernier roman, l’indispensable The Ministry for the Future. Ce n’est sans doute pas le roman de KSR par lequel il faut commencer pour approcher l’auteur, on risquerait de ne pas y revenir. Mais déjà plongé dans son œuvre, le lecteur plus habitué sera en terrain connu et trouvera plaisir à saisir la pertinence de la pensée de l’auteur, qui encore ici se manifeste à travers un radicalisme empreint d’un incurable optimisme qui a de quoi surprendre au sein d’un genre qui bien souvent se contente de regarder passer les catastrophes.
Je me permets de finir sur une remarque concernant la traduction. Elle est malheureusement à plus d’une occasion défaillante et le roman bénéficierait grandement d’une sérieuse révision.
Titre : SOS Antarctica
Auteur : Kim Stanley Robinson
Traduction : Dominique Haas
Publication : 13 janvier 2022, coll. « science-fiction », Pocket
Le 20 avril, c’est-à-dire dans quelques jours, les éditions Albin Michel Imaginaire publient Le Courage de l’arbre, nouveau roman de Léafar Izen, deux ans après La Marche du Levant qui, il faut bien le reconnaitre, ne rencontra pas un grand succès ni critique, ni commercial. Ce dernier était un roman aux allures de pure fantasy qui, à travers maints détails parsemés dans le texte et un final renversant, révélait un ancrage science-fictif. Parmi les critiques les plus courantes, qu’on a pu lire ça et là sur la blogosphère, revenaient une facture classique et un manque d’originalité par rapport à des précédents littéraires clairement identifiables, et ce malgré quelques fortes idées. Le Courage de l’arbre, en première approche, éveillera sans doute les mêmes critiques. Il s’agit cette fois d’un roman de science-fiction aux allures de space opera, qui contient de nombreuses références au genre, souvent énoncées de manière humoristique. Mais Le Courage de l’arbre est avant tout et surtout un roman de Léafar Izen et qui commence un peu à cerner l’auteur y retrouvera le questionnement spirituel (et non religieux) qui dirige sa plume, sous-texte déjà très présent dans La Marche du Levant ou dans son premier roman, Grand Centre. J’ai, pour ma part, aimé ce roman. Mes raisons ne seront pas forcément les vôtres.
Le monde de l’Egrégor
Le Courage de l’arbre nous propulse dans un futur très lointain, plus de cent soixante mille ans. La Terre des origines a été perdue et l’humanité s’est répandue dans la galaxie. Elle y est seule et, mise à part d’occasionnelles formes de vie animales ou végétales, elle n’a croisé aucune vie « intelligente ». Son expansion sur d’autres planètes, ou lunes ou astéroïdes, a été rendue possible grâce à plusieurs découvertes scientifiques. Le lecteur féru de science-fiction y retrouvera un certain nombre de tropes. La science-fiction est un laboratoire d’idées qui, comme en science, se développent sur des acquis. À l’invitation de Nicolas Martin, j’ai écrit un article sur les origines littéraires de la saga Alien qui paraitra à la rentrée dans la monographie qui lui est dédiée. J’y cite Dan O’Bannon : « Je n’ai volé Alien à personne en particulier. Je l’ai volé à tout le monde ». Faire pousser des univers sur des terrains déjà labourés est le marqueur du genre. En science-fiction, on ne vole pas à l’un mais on vole à tous. Comme tout auteur de science-fiction qui se respecte, Léafar Izen va donc puiser dans la grande boîte à outils du genre, réutilise à loisir certains concepts déjà éprouvés et, comme on le verra plus loin, en développe d’autres sur une base qui, sans trop le dire car ce n’est pas son propos et il n’en fait pas grand cas, relève d’une hard-SF assez poussée.
La première de ces découvertes, et la plus importante, est celle du Phytoïde de Katz. Un phytoïde ressemble à s’y méprendre un arbre dont le tronc est une double hélice. De plus près, il n’a cependant rien de commun avec la vie végétale nous connaissons. Il relève plus de la chimie minérale que de la chimie organique. Rien ne dit d’ailleurs qu’il soit vivant, mais comment définir le vivant ? La particularité du phytoïde est de pouvoir s’implanter dans tout type de terrain et de n’avoir besoin d’aucun nutriment pour croitre. Au contraire, les phytoïdes semblent produire ex-nihilo tout ce dont l’humain a besoin pour transformer une roche stérile en un sol vivant : oxygène, carbone, etc. L’implantation de forêts de phytoïdes sur n’importe quel bout de rocher permet sa terraformation en quelques siècles et l’installation humaine en deux millénaires. Le Phytoïde de Kats apparait ainsi comme la corne d’abondance moderne à laquelle l’humanité doit entièrement et uniquement sa survie au sein des étoiles. Ce qui n’est jamais une bonne chose. À l’instar de l’épice dans Dune, ou du gaz russe en période de conflit, si jamais ça vient à manquer… la métaphore est transparente.
La deuxième est l’Egrégore, un réseau de communication global qui permet de relier instantanément les humains entre eux et de synchroniser les vies où qu’on se trouve dans la galaxie. Par nécessité, le space opera a toujours dû composer avec les distances et le temps. Il a fallu inventer des moyens de communication qui faisaient tomber les limites physiques. Ainsi est née l’Ultrawave chez E. E. Smith dans le cycle du Fulgur (à partir 1935) et dans Fondation d’Isaac Asimov (à partir de 1942), repris plus tard à l’identique par Vernor Vinge dans Un Feu sur l’Abîme (1992). Dans Les Quinconces du temps (1975), James Blish invente un communicateur de Dirac. Mais l’exemple le plus connu est sans doute l’ancible imaginé par Ursula K. Le Guin à partir de 1966. Elle en a détaillé le concept dans Les Dépossédés (1974). Un ansible est un dispositif permettant de communiquer à une vitesse supraluminique, et il a été utilisé par de nombreux auteurs de science-fiction comme Orson Scott Card ou Dan Simmons, Richard Morgan, ou encore plus récemment Becky Chambers. Neal Asher y rend hommage dans son cycle Human Polity et emploie le terme de runcible. L’Egrégor de Léafar Izen, par son amplitude et son importance pour le monde humain, est à comparer à l’infosphère qui relie les mondes de l’Hégémonie dans le cycle d’Hypérion de Dan Simmons. Comme chez ce dernier, le nom du réseau donne son nom à la partie de l’espace qu’il occupe. On parle du Retz chez Simmons. Ainsi, Egrégor est aussi le nom de la civilisation qui en dépend. Les humains se définissent eux-mêmes comme homo-egregorius. Léafar Izen pousse en effet le concept un petit peu plus loin vers le domaine du transhumanisme. Chacun est équipé d’un implant neuronal, relié à l’Egrégor. Celui-ci a permis l’invention de l’imago « ce jumeau psychique qui se déploie dans le vide inter-neuronal [et] permet d’échanger émotions et perceptions sur la trame du réseau égrégorien. Il transforme l’humanité communicante en humanité communiante. » L’imago est ainsi la version ultime de l’assistant personnel connecté à internet. Il permet de stocker des souvenirs, de communiquer avec autrui, et d’avoir accès à une version augmentée de la réalité. Mais cela va plus loin. La possibilité de créer des captures synaptiques complètes du cerveau et d’envoyer ces données à travers le réseau rend les individus pratiquement immortels. Il suffit pour cela de transférer sa dernière sauvegarde, au prix de la perte des souvenirs les plus récents, dans un corps d’emprunt ou un clone pour les plus fortunés, des émanations. L’auteur va d’ailleurs en faire une utilisation très intelligente et assez originale dans la deuxième partie du roman. Ici aussi, comme avec les phytoïdes, la dépendance de l’humanité est quasi-totale, ce qui n’est jamais une bonne chose… surtout quand votre imago commence à avoir des opinions différentes des vôtres et que vous ne savez jamais qui peut espionner vos pensées. Encore une fois, la métaphore est transparente.
La troisième découverte est celle d’une technologie basée sur la manipulation du champ gravitationnel local permettant le déplacement dans l’espace à des vitesses de l’ordre d’un tiers de la vitesse de la lumière. Il est possible de se déplacer plus rapidement, mais au-delà de cette vitesse on perd le contact avec l’Egrégor et on se dirige alors à l’ancienne, au sextant. Les appareils équipés de ce type de propulsion sont ainsi nommés des infléchisseurs. L’antigravité, elle aussi, est une vielle obsession de la science-fiction. On y trouve des matériaux exotiques comme la fameuse cavorite de H.G. Wells dans Les Premiers Hommes dans la Lune (1901), ludiquement reprise récemment par Laurent Genefort dans le roman Les Temps ultramodernes publié en janvier dans la collection Albin Michel Imaginaire. Plus tard d’autres auteurs ont imaginé des technologies permettant de manipuler la gravité sans avoir recours à des matériaux fantastiques. James Blish a inventé le gyrovortex dans le cycle des Villes Nomades, et Frank Herbert l’effet Holtzman dans Dune. Bien qu’il en dise peu, car encore une fois ce n’est pas son propos, Léafar Izen propose une solution beaucoup, mais alors beaucoup, plus subtile.
D’une manière qui n’est pas forcément évidente au premier regard, bien que Léafar Izen distille discrètement les indices, ces trois découvertes sont intimement liées. J’y reviendrai plus loin pour ceux que les théories physiques exotiques intéressent car cela mérite quelques explications.
Le cataclysme
L’histoire commence avec Thyra, ethnologue isolée sur une petite lune, étudiant les mœurs d’une population locale revenue à une forme de vie primitive. Comme je le disais, l’humanité est seule à bord de la galaxie. Il n’existe pas de peuplades autochtones. Il n’existe que des néo-endémiques. Des humains revenus à un stade de civilisation préindustriel suite à la colonisation. Soumise à des règles strictes de protection des populations locales, Thyra commet un crime. Elle triche en utilisant une technologie d’implants, à base de prions (ces petites molécules qui peuvent parfois faire de gros dégâts dans les cerveaux) pour espionner ses sujets. Pourtant, quelqu’un a fait bien pire. Les autorités de l’Egrégor vont la contacter pour exiger d’elle qu’elle élimine l’un des membres de la communauté qu’elle étudie. Devant l’idée de ce crime impensable, elle va se lancer dans une enquête qui la mènera au bord du précipice : une catastrophe globale qui menace l’existence même du réseau égrégorien et des phytoïdes, ce qui signifie l’extinction de l’espèce humaine.
Au cours des aventures qu’il va lui faire vivre, avec les compagnons qu’elle va rencontrer en route, Léafar Izen fait de nombreuses références à d’autres œuvres du genre. Parfois de manière tout à fait ludique ou humoristique. On trouve ainsi une référence directe au Jihad Butlérien de Dune, à Star Wars, on y croise même une référence à Hubert Félix Thiéfaine ! L’auteur s’amuse. Mais il prend aussi le contrepied de certaines références. Les lecteurs qui ont lu Dan Simmons, verront tous les liens qui unissent Le Courage de l’arbre aux Voyages d’Endymion, le second volet du cycle d’Hypérion après Les Cantos, jusque dans le déroulement du récit. Toutefois, Léafar Izen oppose son roman à celui de Dan Simmons sur des points bien précis, notamment tout le fatras religieux qui encombre la fin du cycle d’Hypérion. Si la démarche d’Izen est spirituelle, elle ne s’inscrit pas dans le creuset des religions révélées. Lorsque Thyra se rend auprès d’un oracle (passage que j’ai par ailleurs trouvé un poil long, mais je déteste les oracles), celui-ci déclare sans équivoque : « je ne connais aucun dieu ». Chez Dan Simmons, Enée endosse pleinement le rôle de messie. Elle sauvera le monde par la communion (de son sang). J’avais récemment critiqué un autre roman qui s’inspire (beaucoup trop) d’Hypérion, Cantique pour les étoiles de Simon Jimenez, pour son « mysticisme béat ». Thyra n’est pas un messie. Il n’y a pas de messie chez Izen. Dans une scène finale, Izen nous montre un personnage crucifié sur un arbre, obligé d’en descendre pour expliquer à la foule outrée par ce sacrifice qu’il est volontaire et que personne ne l’a forcé à être là. Une variante ironique de la descente de la croix.
Au-delà de la métaphore, politique et économique qu’on peut aisément décrypter à travers son récit, Léafar Izen s’intéresse avant tout à notre rapport au monde, à travers le ressenti et la conscience, et au frottement des réalités. Comme il le faisait déjà dans ses ouvrages précédents, l’auteur dénonce la vision purement matérialiste de l’existence et de l’univers. Je cite ci-dessous, un passage tiré de son essai La Révolte du ressentant (2021) :
« Bien qu’en apparence tout oppose le matérialisme et le spiritualisme, ils sont assez comparables. Car ces deux modèles de pensées opèrent une séparation entre esprit et matière, c’est-à-dire entre ressentant et phénomène. Pour le matérialisme, le premier est causé par le second et la matière est donc première, pour les spiritualismes, à l’inverse, l’esprit est premier. Mais l’un comme l’autre les considère comme des choses distinctes. »
Pour Léafar Izen, le cataclysme en cours est une crise existentielle portée par ces visions dualistes de l’existence. Elle est le produit d’un enfermement de l’humain dans un rapport faussé au monde. Deux facteurs y participent. D’un côté, via l’Egrégor qui agit comme un carcan. De l’autre, par la fragile prodigalité des phytoïdes. Dans Le Courage de l’arbre, l’humanité connectée est coupée de l’expérience personnelle du monde dans lesquelles différentes réalités peuvent coexister. Cet aspect est présenté sous différentes formes : des mondes virtuels à travers les jeux en réseaux et la constitution d’une communauté qui va aider les personnages dans le monde réel, des divergences historiques qui vont donner lieu à des passages très humoristiques dans le roman et commencer à faire douter des protagonistes de l’existence d’une réalité unique, et des vécus multiples via les émanations. Petit à petit, la trame de la réalité se fissure et une fenêtre s’ouvre sur d’autres possibilités. C’est là une question fascinante qui se trouve au cœur du roman et des interrogations de son auteur.
Dans le monde extraordinaire de la gravitation quantique
[À réserver aux cœurs vaillants] Je le disais plus haut, de nombreux aspects du roman de Léafar Izen reposent sur des bases scientifiques qui ne sont pas directement expliquées mais qu’on peut entrevoir à travers les indices disséminés par l’auteur. À plusieurs reprises, il indique que la « signature phytoïque » se situe à une échelle de taille extrêmement petite, inférieure à la longueur de Planck, exactement à 10-57 m. Ce chiffre n’est pas lancé là au hasard. Il s’agit du rayon (dit de Schwarzschild) d’une entité physique hypothétique qu’on appelle un trou noir électronique, c’est-à-dire un trou noir qui posséderait la masse et la charge d’un électron. Ce qui est en apparence un détail, nous fait entrer dans le monde extraordinaire de la gravitation quantique. La longueur de Planck est une mesure en dessous de laquelle il n’est plus possible de traiter de la gravitation par la théorie de la relativité générale, mais il faut faire appel à une théorie quantique de la gravité, comme le sont la théorie des cordes ou la théorie de la gravitation à boucles. Peu d’auteurs de SF s’y frottent véritablement, parce que c’est tout simplement extraordinairement complexe. Greg Egan l’a fait, dans le roman Schild’s Ladder. Si Léafar Izen a décidé de ne pas en faire le sujet de son roman, il faut tout de même lui reconnaître un certain courage pour s’engager dans ces marécages (je laisse aux plus hardis d’entre vous le loisir d’apprécier ce jeu de mots. Signalez vous en commentaire !). Une fois qu’il a planté ce décor, beaucoup de choses en découlent. Quand on invoque la gravité quantique, on impose un monde dans lequel il existe beaucoup plus de dimensions que les quatre auxquelles nous sommes habitués. Nous entrons dans le domaine de la physique des branes. Hannu Rajaniemi y fait appel dans la série du Voleur Quantique, sans donner le moindre début d’explications. De la même manière, Yoon Ha Lee invoque la cosmologie branaire dans son roman Le Gambit du Renard, toujours sans livrer la moindre explication. Que voulez-vous, ces gens sont méchants.
Le mode de propulsion imaginé par Léafar Izen repose sur l’utilisation de micro-trous noirs embarqués à bord des vaisseaux. On parle d’Infléchisseurs chez Léafar Izen, et de géodésiques, ce qui fait référence à la théorie de la relativité générale d’Einstein. L’antigravité des débuts de la science-fiction est évidemment une vision naïve de la physique en jeu. Il n’existe pas de matériau capable de produire une antigravité car il faudrait qu’il possède une masse négative. Dans la théorie d’Einstein, le champ gravitationnel correspond à une courbure de l’espace-temps. Pour produire une « antigravité », il faut donc localement courber l’espace-temps. C’est ce que proposa par exemple le physicien mexicain Miguel Alcubierre qui imaginait qu’en créant une distorsion locale du champ de gravité, on pourrait créer une bulle enfermant le vaisseau et grâce à laquelle des vitesses supraluminiques pourraient être atteintes. Ce n’est pas le cas chez Izen (quoi que), mais le principe est le même. Les vaisseaux se déplacent ainsi le long des géodésiques de l’espace-temps. Reste à trouver comment produire cette distorsion. L’objet qui par définition produit une distorsion importante de l’espace-temps est une singularité, un trou noir. Un trou noir est habituellement un objet très massif qui ne se capture pas facilement et s’enferme encore moins dans la coque d’un vaisseau. Il faut donc le produire. C’est imaginable dans le cadre de la physique des branes où on lève les restrictions liées à l’échelle de Planck. Le CERN s’est penché sur la question et étudie sérieusement la possibilité de produire par collisions des micro-trous noirs. Le problème de ces trous noirs de faible masse est qu’ils s’évaporent (comme prédit par Stephen Hawking) très rapidement. Si on veut les maintenir, il faut donc les produire en continu. Il existe plusieurs moyens de produire des micro-trous noirs. Soit par collisions proton-proton, proton-deutérium, ou par collisions muon-muon. C’est pour cette dernière voie qu’a manifestement opté Léafar Izen en imaginant une forme stable de matière muonique, qu’il appelle muonite, et qui sert de carburant pour produire les trous noirs qui propulsent les infléchisseurs.
La gravité possède une particularité qui interroge les physiciens : elle est très faible comparée aux trois autres forces fondamentales. Comme on le raconte souvent, un tout petit aimant posé sur la porte d’un frigo permet de combattre la gravité. Ce qui fait penser à certains que la gravité « fuit » à travers d’autres dimensions. On entre là dans le domaine de la cosmologie branaire où l’univers existerait dans différentes dimensions qui s’empilent comme un mille feuilles. Dans son roman Diaspora, Greg Egan imaginait que l’écroulement d’une double étoile à neutrons révélait l’existence d’autres dimensions par l’intermédiaire d’une fuite de moment angulaire. C’est la même chose ici, mais avec la gravité. La détection de ces fuites, notamment par l’étude des ondes gravitationnelles lors de l’écroulement de double étoile à neutrons par exemple, serait un moyen de prouver l’existence ou non d’autres dimensions que seule la gravité semble traverser. Comme je le disais précédemment, le principe des phytoïde fonctionne au-dessous de la longueur de Planck, à l’échelle de la gravité quantique, là où les branes de dimensions supérieures se connectent. Léafar Izen ne lève pas complètement le mystère des Phytoïdes de Katz (car il faut que cela reste plus ou moins un mystère dans son roman), mais il donne suffisamment d’indices pour qu’on comprenne qu’ils ne créent pas ex-nihilo l’oxygène ou le carbone, mais agissent comme des connections entre dimensions, entre branes. Les phytoïdes sont des fuites entre univers. C’est en tout cas ce que je comprends.
Conclusion
Le Courage de l’arbre de Léafar Izen est un space opera métaphorique qui s’interroge sur notre rapport au réel, aux réels, et propose une réflexion spirituelle, voire métaphysique, très personnelle à son auteur. Il ne séduira pas tout le monde. Certains, c’est déjà le cas, lui trouveront d’incontournables défauts. D’autres peut-être, comme moi, profiterons du voyage à travers un univers à multiples facettes et bizarreries physiques, et des réalités divergentes. On regrettera certaines lenteurs, et une fin amenée beaucoup trop rapidement alors qu’elle aurait mérité un plus long développement. C’est aussi un roman qui repose, en arrière-plan, sur des théories physiques très avancées et parfois exotiques qui se laissent deviner et qui ne peuvent que séduire le lecteur de hard-SF que je suis. C’est pour moi de la belle science-fiction qui va défricher des territoires qui lui sont propres, tout en faisant de nombreux clins d’œil à de grandes grandes œuvres qui l’ont précédée.
Il y a quelques mois, les éditions Hachette lançait une nouvelle collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, Rayon Imaginaire, avec la sortie de Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow. Il s’agissait d’un texte de fantasy, orienté jeune adulte ou, en tous cas, qui en reprenait les codes. En ce mois d’avril, un nouveau titre entre dans la collection avec Destination Outreterres de Robert A. Heinlein. Ce roman, initialement publié en 1955, n’avait jamais été traduit en français. Un manque désormais comblé. Comment le roman d’un auteur si renommé, et à l’influence incontestable dans le domaine de la science-fiction, a-t-il pu être si longtemps oublié par l’édition hexagonale, me demanderez-vous ? Il y a sans doute de nombreuses raisons à cela, et une certaine ambigüité idéologique, peu appréciée en France, entourant le personnage n’y est sans doute pas totalement étrangère. Si on laisse de côté les controverses, notamment nourries par le roman Starship Troopers perçu comme une œuvre militariste, il faut reconnaître que Destinations Outreterres n’est pas son meilleur roman, et qu’il s’agit d’un roman pour jeunes adultes. Il fait partie d’une série de douze romans connus sous le nom de « juveniles », publiés entre 1947 et 1958, et intentionnellement écrits par l’auteur à destination des jeunes lecteurs. Il y décrit des voyages dans l’espace et l’exploration de nouveaux mondes par des héros jeunes qui vont vivre des aventures formatrices et devenir adultes. Les voyages forment la jeunesse. Heinlein étant Heinlein, la parution de ces romans ne s’est pas faite sans générer quelques discussions sur ce qui était convenable de faire lire à la jeunesse américaine ou non. Destinations Outreterres est le neuvième roman de la série, dont la chronologie de publication est la suivante :
Rocket Ship Galileo, 1947
Space Cadet, 1948 (La Patrouille de l’espace, 1974)
Red Planet, 1949 (La Planète rouge, 1951)
Farmer in the Sky, 1950 (Pommiers dans le ciel, 1958)
Between Planets, 1951 (D’une Planète à l’autre, 1958)
The Rolling Stones, 1952
Starman Jones, 1953
The Star Beast, 1954 (L’Enfant tombé des étoiles, 1977)
Tunnel in the Sky, 1955 (Destination Outreterres, 2022)
Time for the stars, 1956 (L’Âge des étoiles, 1974)
Citizen of the Galaxy, 1957 (Citoyen de la Galaxie, 1957)
Have Space Suit – Will Travel, 1958 (La Vagabond de l’espace, 1960)
Comme vous pouvez le constater, tous n’ont pas encore été traduits. Il est à noter que le très controversé Starship Troopers devait être le treizième titre de la série, mais qu’il fut refusé par l’éditeur. Depuis les années 80, les juveniles d’Heinlein ont rejoint les rayons adultes et ne sont plus considérés comme des romans pour la jeunesse. Il ne m’appartient pas d’en discuter, quoi que…
… non, mais sérieusement, Destinations Outreterres est un roman pour jeunes adultes, mais à la sauce Heinlein. Et donc il est inclassable. Résumé en une phrase, Destinations Outreterres est un roman d’apprentissage sur l’art de gouverner en démocratie.
Le futur est indéterminé mais il est éloigné d’au moins un siècle de nous. La Terre des origines souffre de surpopulation (Heinlein en appelle à Malthus dès les premières pages du livre). La découverte d’une technologie de portails a permis la conquête de planètes lointaines et soulage la pression démographique. Des lycées et universités forment des jeunes gens à devenir d’intrépides colons et l’un des cours de survie en milieu hostile inclut une épreuve de fin d’étude qui consiste à lâcher les gamins à travers un portail vers une destination inconnue, une outreterre, avec pour seule mission de réussir à y survivre en solo pendant une semaine, avant que le rappel ne soit sonné. Réussissent l’épreuve ceux qui sont encore debout à son terme. C’est ainsi que le jeune Rod Walker se retrouve envoyé avec une centaine de camarades sur une planète étrangère. Mais quelque chose tourne mal. Rod et ses camarades vont devoir trouver les moyens de survivre pendant… très longtemps. Dans sa partie centrale, le roman est une aventure de survie, façon boy scout (une autre passion d’Heinlein), avant de tourner à l’aventure politique avec la création d’une nouvelle société, avec ses règles, ses lois, ses conflits et ses difficultés. (On ne peut que faire le rapprochement, et noter l’opposition, avec le roman Sa Majesté des mouches de William Golding publié en 1954.)
L’existence de portails vers d’autres mondes était déjà au centre du roman Les Dix Mille portes de January, précédemment publié dans la collection, mais exploitée de manière très différente, plus symbolique. Ici, il s’agit d’un gadget permettant d’aller vers un ailleurs vierge de toute présence humaine et de toute civilisation. Il s’agit d’un trope commun à la fantasy (et on peut faire remonter ses origines au roman Alice’s Adventures in wonderland de Lewis Carroll) et à la science-fiction où ils sont souvent utilisés pour contourner sans avoir à trop réfléchir l’immensité de l’espace qui nous entoure et l’impossibilité de voyager plus rapidement que la lumière. Certains en abusent largement. Personne n’explique jamais vraiment comment ça fonctionne, précisément parce que le but premier des portails est justement de ne pas avoir à expliquer. Le pire est lorsque les auteurs nous disent qu’ils ont été posés là par une civilisation disparue. Ne riez pas, c’est un des trucs les plus répandus ces temps-ci en SF. Mais bon, passons, ça existe, c’est là, dans la grande boîte à outils de la SF, tout le monde s’en sert. (Si l’on lorgne du côté de la hard-SF, certains font tout de même un peu d’efforts et invoquent l’existence de matières exotiques qui permettraient de maintenir ouverts des trous de ver dans la fabrique de l’espace-temps. Ce qui en fait ne fait que repousser le problème plus loin, sans être beaucoup plus satisfaisant. Greg Egan, lui, lorsqu’il parle d’un phénomène qui ressemble à un trou de ver, il vous dit exactement de quoi il s’agit et fait appel aux mathématiques qui vont avec.)
Accordons à Robert A. Heinlein que, si les portails sont devenus un gadget surutilisé de nos jours, ce n’était pas le cas en 1955 lorsqu’il a écrit son roman. Il est même l’un des tout premiers à en faire mention, comme c’est d’ailleurs le cas pour de nombreuses autres inventions de la SF. Heinlein n’explique pas non plus, il se contente de dire que cela implique des mathématiques compliquées mais s’autorise tout de même à en raconter la découverte dans un chapitre tout à fait hilarant (Spoiler : ils sont découverts par erreur). Le début du roman est d’ailleurs très réussi, à mon avis, et Heinlein glisse de nombreux traits d’humour et propos qui contredisent l’image d’auteur réactionnaire dont on l’affuble régulièrement.
« Il est inutile de spéculer sur le cours de l’histoire, mais si les parents de Jesse Evelyn Ramsbotham avaient eu le bon sens d’appeler leur fils Bill au lieu de lui imposer deux prénoms féminins, il serait peut-être devenu milieu de terrain et aurait fini par vendre des obligations, ajoutant son quota de bébés à une somme déjà désastreuse. En lieu et place, il était devenu physicien et mathématicien. »
Il montre une certaine clairvoyance encore par la suite lorsque, dans la troisième partie du roman, il en vient à discuter de leardership et de la constitution d’un système démocratique. Rod Walker va s’imposer comme leader, non pas par ses exploits physiques car il va à plusieurs reprises se prendre des roustes, non pas par ses beaux discours car là encore il n’est pas le champion, non pas par son génie car souvent il se trompe, mais simplement par ses actions en faveur de la communauté, et la miséricorde dont il fait preuve face aux fauteurs de troubles. Un autre aspect remarquable dans ce roman datant des années 50 est le rôle accordé aux femmes. Il y a tout d’abord Helen, la grande sœur de Rod, qui est capitaine au sein d’une compagnie d’Amazones et femme de fort caractère et de très bons conseils. Dans le chapitre consacré à la découverte de la technologie des portails, Heinlein glisse que la personne qui supervise la programmation de l’UNIVAC, premier ordinateur commercial créé en 1951, est une femme. Rappel utile, alors qu’en 2022 on note l’invisibilisation des femmes dans l’histoire du développement de l’informatique. Puis ensuite, lorsque la communauté se créé et que fusent les remarques sexistes sur le rôle des femmes dans la société est discutée, typiquement faire la cuisine et les enfants, il y aura toujours un personnage de sexe féminin pour venir démonter ces théories.
Destinations Outreterres n’est pas le roman le plus époustouflant de Robert A. Heinlein. C’est aussi un roman écrit à l’origine pour un lectorat jeune, portant une ambition pédagogique. C’est toutefois un roman qu’on se félicitera de voir enfin traduit, et publié dans une collection de belle facture. Il serait bon de voir les derniers inédits de Heinlein connaître le même sort afin que le lectorat français ait accès à l’ensemble des œuvres de cet écrivain majeur dans le genre de la science-fiction.