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Reçu avant avant-hier SF

Une prière pour les cimes timides – Becky Chambers

14 mars 2023 à 14:57

Le moment est important dans une rencontre. Prenez, par exemple, une activité comme la lecture. Pour chaque livre – mis à part ceux qui ne mériteront jamais une microseconde de notre attention – il doit exister un moment pour que la rencontre se passe au mieux. À moins d’avoir une approche dépassionnée et purement analytique de la littérature, à ce moment va correspondre un état d’esprit, une humeur, qui permettra un intérêt pour le livre tenu en main, ou pas.

Ainsi, lorsque j’ai lu Un Psaume pour les recyclés sauvages de Becky Chambers en septembre dernier, j’étais de bonne humeur. Ça m’arrive. Et pour le coup, j’ai apprécié ce premier opus des Histoires de moine et de robot. Le livre était dédicacé à « ceux qui ont besoin de souffler ». Avais-je besoin de souffler ? Non, pas particulièrement. Mais j’ai apprécié la balade. Becky Chambers nous embarquait ailleurs et dans un autre temps, en direction d’une utopie planétaire, post-industrielle, et éco-responsable, libérée des tracas, apaisée et harmonieuse. Une vision idyllique du futur. Dex, un moine traversant une petite crise existentielle, partait s’isoler en quête de sens et faisait en chemin la rencontre d’Omphale, un robot qui lui cherchait aussi du sens dans son existence. C’était doux, aimable, calme.

Je ne suis pas dans le même état d’esprit aujourd’hui. Plus grognon envers l’univers, l’humanité et moi-même. Il semble que ce n’était pas pour moi le moment de lire le second tome, Une prière pour les cimes timides. Ce nouvel opus ne réserve pourtant, pour ainsi dire, aucune surprise. Il est la suite directe d’Un Psaume. Becky Chambers rejoue la même partition. Cette fois-ci, Dex emmène Omphale à la rencontre de la civilisation à sa demande. L’autrice, à nouveau, nous invite à prendre le temps de nous émerveiller du monde et de chaque petite chose de la vie, à réfléchir à ce qu’est le bonheur, derrière une question toute simple : de quoi avons-nous besoin ? Si Omphale et Dex poursuivent leur quête, autour d’eux tout le monde est beau, tout le monde est gentil, et TOUT VA BIEN. Et moi ça m’énerve.

« J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant : fatalité extraordinaire ! » Les chants de Maldoror, comte de Lautréamont, chant premier.

Ça m’énerve parce que je crois dans la fonction cathartique de la littérature, et des arts en général. Si la tragédie antique a le goût du sang, ce n’est pas parce que les grecs étaient tous des psychopathes en puissance, c’est au contraire parce que la civilisation a besoin d’exposer ses démons, de se purger de ses mauvaises passions. Les utopies, comme chez Ursula Le Guin ou chez Ada Palmer, sont crédibles lorsqu’elles se confrontent à leur part d’ombre. C’est là ce qu’il manque à Une prière pour les cimes timides. Certes, je comprends ce que tente de faire Becky Chambers, ou le hopepunk en général : nous amener dans une zone de confort chaleureuse et optimiste, pour faire une pause et soulager nos épaules du poids du monde. À l’occasion, éventuellement, ça fonctionne et on se passe un temps de catharsis. Mais pas tout le temps. Et le souci avec le temps, c’est qu’il est court.

Si vous avez l’envie de vous plonger dans une lecture doudou, vous savez quoi faire. Si comme moi vous aspirez à parcourir des chemins moins évidents et plus escarpés, alors vous saurez aussi quoi faire.


D’autres avis : Ombrebones,


  • Titre : Une prière pour les cimes timides
  • Série : Histoires de moine et de robot
  • Autrice : Becky Chambers
  • Traduction : Marie Surgers
  • Publication : 9 mars 2023, L’Atalante
  • Nombre de pages : 110
  • Support : papier et numérique

Connexions – Michael F. Flynn

10 mars 2023 à 14:30

Il faut être prudent et prendre soin de ne pas confondre coïncidence et causalité. La causalité est verticale, le hasard est horizontal. Ainsi, hier je me répandais sur les réseaux sociaux et disais le peu d’enthousiasme que provoquaient mes lectures récentes, abandonnant les ouvrages commencés les uns après les autres, n’éprouvant qu’ennui face à la production science-fictive des temps présents. Au même moment, pure coïncidence (ou vraiment ?), les éditions Le Bélial’ m’envoyaient par voie postale la novella Connexions de Michael F. Flynn, soit aisément le texte le plus déjanté de la collection Une Heure-Lumière, à paraître le 16 mars. Et la prodigieuse (je pèse mes mots, vous verrez) traduction de Jean-Daniel Brèque n’y est pas étrangère.

Cette chronique sera courte, car le texte ne fait que 120 pages, et bien qu’il s’y passe beaucoup, voire énormément, de choses, c’est mieux de ne pas trop en savoir avant de s’y plonger. Disons tout simplement que le texte de Flynn, auteur américain connu en France uniquement pour son roman Eifelheim publié en 2008 dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, est un hommage truculent  et pétillant à la science-fiction.

Imaginez un peu la collision frontale de tous les tropes de la SF en l’espace d’une centaine de pages, et vous aurez une bonne idée de ce qu’est Connexions. Au fil du texte, on y reconnait de nombreuses œuvres auxquelles la novella rend hommage. Imaginez des voyageurs du temps (des patrouilleurs comme chez Poul Anderson), des immortels, des extra-terrestres infiltrés, des androïdes, des télépathes et une menace venue de l’espace. Et nous. Ici, maintenant, sur Terre.

Tous ignorent tout des uns et des autres, mais voilà que par le jeu de l’humour et du hasard, tout ce petit monde tombe des nues et se retrouve assis autour de la même table en se demandant : Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Question que le lecteur est lui aussi amené à se poser dès les premières pages du texte, tout en se tapant les mains sur les cuisses et en roucoulant de plaisir. S’engage alors une course contre le temps, l’espace et tout le reste, qui nous emmène à un rythme endiablé de la première à la dernière page.

Connexions est un texte de pur plaisir pour les amateurs de science-fiction, délirant à souhait, emplis de références, qui rompt l’ennui des lectures récentes et convoque des images rappelant au lecteur désabusé ce pourquoi il entretient depuis l’adolescence une bibliothèque qui déborde de titres de science-fiction. Il n’y a pas de hasard.

Et vive la SF !


D’autres avis : chez Apophis,


  • Titre : Connexions
  • Auteur : Michael F. Flynn
  • Traduction : Jean-Daniel Brèque
  • Publication : 16 mars 2023, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 128
  • Support : papier et numérique

Singer Distance – Ethan Chatagnier

1 février 2023 à 15:30

Voilà un livre qu’en toute logique je n’aurais pas dû croiser sur mon chemin de lecteur de science-fiction prétentieuse et élitiste, que j’aurais dû détester, et que je ne devrais pas recommander sur ce blog prétentieux et élitiste. Mais voilà, après cinq années à me faire passer pour un lecteur de hard-SF post-eganienne sirotant de la cosmologie branaire au petit déjeuner, il me faut vous dévoiler la supercherie : je suis en fait un grand romantique. J’ai donc lu Singer Distance, premier roman d’Ethan Chatagnier. Sur fond de tentative de communication avec une civilisation extraterrestre martienne, Singer Distance est le récit d’un homme qui cherche à retrouver la femme qu’il a aimée et perdue et la dérive obsessionnelle de celle-ci.

En 1896, des inscriptions sont observées sur la surface martienne, révélant l’existence d’une civilisation avancée sur la planète rouge. C’est un premier contact, utilisant les mathématiques comme langage universel, avec une question simple « 2+2=4. 3+3= ? ». La Terre répond et la communication s’établie à base de messages de plusieurs km gravés sur le sol des deux planètes. Les échanges mathématiques se complexifient et en 1922, les martiens posent un problème de relativité générale auquel même Einstein ne sait répondre. Après une dernière tentative en 1933, Mars devient silencieuse.

Début du roman : 1960, un groupe de 5 étudiants en mathématique du MIT se rend dans le désert d’Arizona pour y écrire un message. L’une d’eux, Crystal Singer, pense avoir trouvé la réponse. Cela fonctionne, et Mars répond avec un message encore plus complexe. Les cinq étudiants deviennent célèbres. Crystal Singer quitte Boston pour Stanford et disparait, laissant derrière elle son amoureux Rick, qui est le narrateur de l’histoire. Ainsi se clôt le premier tiers du livre. À partir de là, le roman prend une tournure différente, on oublie les martiens, et fait le récit de l’impossible reconstruction de Rick qui malgré le temps qui passe (13 années) refuse d’oublier Crystal et tente sans cesse de la trouver. Il apprend qu’il a une fille, Rhea, et la retrouve. Dernier tiers du roman, Rick et Rhea partent en quête de Crystal, parcourent les US, pour tenter de reconstituer une vie tournée de manière obsessionnelle vers la résolution du dernier problème martien.

« Everything goes to tragedy. That’s the direction of the universe [….] But there’s room for comedy on the way. »

Singer Distance est un roman qui trouverait plus sa place dans une collection de littérature blanche que dans une collection spécialisée en science-fiction. Si son ancrage science-fictif le place dans la catégorie de Rencontre du troisième type, Contact, ou encore Premier Contact – il a d’ailleurs de nombreux points communs avec ceux-ci et il pourrait donner lieu à un très bon film grand public – il ne présente pour le lecteur féru de science-fiction pas d’idées très originales, et l’aspect science-fictif n’est qu’une toile de fond métaphorique sur laquelle se dessine le véritable propos du livre qui est la relation amoureuse qui s’étiole dans le temps et l’espace, l’obsession et les troubles psychiatriques. L’histoire est lente, sans beaucoup d’action. C’est une histoire d’amour, une romance basée sur l’absence et l’incompréhension. L’aspect communication interplanétaire est mis en parallèle avec la distance qui existe entre les êtres chers et les difficultés de communication entre simples humains.

Voilà donc un livre que j’ai beaucoup apprécié, pour ses qualités littéraires tout d’abord, pour son approche science-fictive, quand bien même elle reste légère, ainsi que pour son histoire simple mais belle.

PS : Le roman apparait dans la sélection des œuvres de 2022 recommandées par le magazine Locus.

PPS : Les éditions Albin Michel Imaginaire ont annoncé le 3 février l’acquisition des droits de traduction du roman.


  • Titre : Singer Distance
  • Auteur : Ethan Chatagnier
  • Publication : 18 octobre 2022
  • Langue : anglais
  • Nombre de pages : 288
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Cinq nouvelles – Bifrost numéro 109

26 janvier 2023 à 09:55

Ô joie ! La cent neuvième livraison de la revue Bifrost arrive ces jours-ci dans les boites à lettres et sur les étals des librairies de bon goût. Elle nous propose une sélection de cinq nouvelles de très bon niveau.

(Déclaration préalable de conflit d’intérêt : il va sans dire que vous auriez tort de vous fier à mon avis en ce qui concerne la revue Bifrost puisque j’y collabore en tant que chroniqueur pour le cahier critique.)


Pissenlit – Elly Banks


Il s’agit d’une nouvelle que j’avais lue lors de sa première publication en 2018 sous le titre Dandelion dans le magazine américain Clarkesworld, fort appréciée et donc chroniquée ici même à l’époque. J’ai eu grand plaisir à la relire sous la traduction de Gilles Goullet, et mon avis n’a pas changé. Le texte prend la forme d’une lettre ouverte d’une petite fille à sa grand-mère aujourd’hui décédée, ancienne employée de la NASA, et qui 100 ans auparavant, en Octobre 1961, a fait une découverte inquiétante en Antarctique. L’objet trouvé pèse 6 tonnes et est radioactif. Officiellement reconnu comme un débris spatial soviétique, sans doute une arme, à une époque où les américains ignoraient tout du programme spatial russe, l’objet est appelé Sputnik X. Pour la grand-mère de la narratrice, cet objet s’appellera Pissenlit, et a une origine beaucoup plus lointaine que le Kazakhstan, et beaucoup plus ancienne que l’URSS. Cette découverte va engager sa famille sur trois générations, pour le meilleur et pour le pire. La nouvelle fait l’usage intelligent de trois concepts qu’elle relie : l’hypothèse panspermique de l’origine de la vie sur Terre, l’idée de plateau technologique et celle de l’éternel recommencement. Une superbe nouvelle de hard-SF !


L’homme gris – Christian Léourier


L’auteur français Christian Léourier livre ici une nouvelle à la facture d’une grande finesse sur un thème difficile qui est celui de la mort assistée. Le narrateur est cet homme en gris, celui dont le métier est de fournir à ceux dont la condition médicale leur permet d’en faire officiellement la demande, le repos éternel. C’est une leçon d’écriture. Sur le même thème, un plus jeune auteur, moins expérimenté, aurait été théâtral, surjouant le drame dans l’espoir de toucher son lectorat. Léourier a toute l’expérience de l’écriture et du vécu pour au contraire viser la justesse dans la pudeur et l’expression subtile des sentiments. C’est très fort et ça intériorise l’émotion plutôt que l’étaler à grand renfort d’effets superflus. Un grand texte à l’écriture pleinement maitrisée. Sortez les mouchoirs.


L’Hiver en partage – Ray Nayler


Si vous êtes lecteur habituel de ce site, vous savez que je ne suis pas objectif en ce qui concerne Ray Nayler dont je ne cesse de vous parler depuis maintenant quatre ans. L’auteur américain a été pour moi l’une des (rares) révélations de ces dernières années. La publication de ce texte dans Bifrost, en amont de la publication de son recueil de nouvelles à la fin de l’année dans la collection Quarante-deux chez Le Bélial’, me fournit le prétexte d’en parler encore une fois. Je l’avais indiqué lors de recensions précédentes, l’auteur revisite régulièrement les mêmes univers et plusieurs de ses nouvelles partagent des éléments communs, constituant ainsi un ensemble cohérent qui décrit un monde plus vaste que ne l’est la nouvelle prise individuellement. L’Hiver en partage appartient à la série dite du Protectorat d’Istanbul. Tout comme la nouvelle Sarcophage publiée dans le numéro 107 de la revue Bifrost, et les lecteurs attentifs retrouveront dans L’Hiver plusieurs indices faisant directement référence à Sarcophage.

« Que les morts restent morts ».

En une phrase, la première du texte, Ray Nayler pose les enjeux. (Un autre excellent novelliste, Rich Larson, est aussi très fort à ce jeu là.) Chaque hiver, deux femmes se retrouvent à Istanbul. Depuis longtemps. Le titre original, Winter Timeshare, est difficile à traduire en français. Un timeshare est une résidence de vacances en temps partagé. Il fait ici référence non pas à l’appartement qu’elles occupent à Istanbul mais aux corps qu’elles occupent pour l’occasion. Dans tous les textes du Protectorat d’Istanbul, il est question de ces « vacants » occupés par des personnalités qui y sont transférées au besoin. Une forme d’immortalité réservée à des privilégiés, pour des raisons économiques ou, comme c’est le cas ici, professionnelles. Cela ne va pas sans créer des tensions dans la société, ce qui est le thème de la nouvelle. Comme toujours chez l’auteur, le problème est considéré à hauteur d’homme. C’est un très bon texte de Ray Nayler, qui gagne à être considéré dans l’ensemble plus vaste du Protectorat d’Istanbul.

Skin – Emilie Querbalec


Skin est un texte très surprenant d’Emilie Querbalec. Je n’attendais pas du tout l’autrice de Quitter les Monts d’Automne et Les Chants de Nüying dans ce registre. Et quelle belle surprise ! Il s’agit d’une exploration assez osée du concept du moi-peau en psychanalyse (tel que développé par Didier Anzieu). C’est très bien vu, et suffisamment perturbant pour aller flirter avec l’horreur. L’autrice a la finesse de n’imposer aucune interprétation, elle distille les indices, et laisse le lecteur libre d’y voir les effets d’une pathologie ou de se retrancher derrière une explication purement science-fictive. C’est peut-être là, conceptuellement, le texte le plus ambitieux que j’ai lu d’ Emilie Querbalec.

Cicci di Scandicci – Valerio Evangelisti


Le dernier texte, de l’auteur italien Valerio Evangelisti auquel ce numéro de Bifrost est consacré, a été pour moi le plus difficile à aborder, et donc à apprécier. C’est un texte très court, fortement dérangeant, inspiré de l’histoire vraie d’un tueur en série, Pietro « Cicci » Pacciani, surnommé le monstre de Florence par les média italiens, qui a commis une dizaine de meurtres entre 1968 et 1985. Le texte est dit à la première personne par Cicci. Il amène donc à se placer dans la tête d’un psychopathe complet, la plus vile des ordures possibles. On en ressort secoué, en se disant qu’on se serait bien passé de lire ça, quand bien même il est du rôle de la littérature de sonder la part la plus sombre de l’humanité et de nous emmener dans ces abysses là. Glaçant.


D’autres avis : Le dragon galactique, Le Maki, Ombre Bones, Au Pays des Cave Trolls,


renaudorion

Un classique : Les Monades urbaines – Robert Silverberg

17 janvier 2023 à 12:20

Il y a quelques semaines, l’Arabie Saoudite a lancé les travaux du projet NEOM, aussi connu sous le nom de The Line, une ville linéaire de 170 km de long composée de deux bâtiments de 500 m de hauteur et qui devrait, si le projet arrive à terme, pouvoir accueillir en 2045 neuf millions d’habitants sur une superficie totale de 26 000 km2. Cette ville futuriste implantée au cœur du désert est présentée comme une utopie urbaine bénéficiant des plus hautes technologies : indépendance énergétique basée sur les énergies renouvelables, robotisation, connexions électroniques à tous les étages, accès à tous les besoins et divertissements afin de rendre inutile la vie extérieure. L’empreinte au sol est limitée, seulement 34 km2 et les terres ainsi libérées sont rendues à la nature. Bien sûr, son fonctionnement reposera sur une organisation de société privée, et on ajoute un système de reconnaissance faciale couvrant tout le territoire, parce que pourquoi pas ? Inévitablement, nous sommes amenés à nous poser la question qui hante l’esprit de tous les lecteurs de science-fiction : The Line est-elle une véritablement une utopie futuriste ou à l’inverse une ancienne dystopie ?

Considéré comme le père de l’architecture « moderne », l’architecte et urbaniste Le Corbusier commence dès 1920 à travailler sur le concept de ville contemporaine pouvant accueillir des millions d’habitants, et sur celui d’unité d’habitation, qui aboutira à la construction de plusieurs bâtiments dont la célèbre Cité radieuse de Marseille surnommée « la maison du fada » par des marseillais facétieux.  La Cité de Le Corbusier est organisée de manière à offrir à ses habitants tout un ensemble de services qu’on trouve habituellement dans une ville : commerces, écoles, équipements sportifs. Bref, un monde intérieur.

Harry Harrison écrit en 1966 le roman Make room! Make room! (Soleil Vert, 1974) qui a pour thème principal les risques d’explosion démographique, reprenant les inquiétudes exprimées par Thomas Malthus dès la fin du XVIIIe siècle. En 1968, John Brunner publie Stand on Zanzibar (Tous à Zanzibar, 1972). En 1968, le Club de Rome se réunit pour la première fois. Il publie son premier rapport en 1972, le rapport Meadows, qui alerte sur les limites de la croissance économique et démographique.

Souvent, la science-fiction ne parle que du présent. Robert Silverberg publie au cours des années 1970 et 1971 une série de nouvelles, ou d’épisodes, dans la revue Galaxie puis les réunit dans un roman en 1971 sous le nom The World Inside. L’ouvrage fut traduit par Michel Rivelin et publié en 1974 sous le titre Les Monades Urbaines par Gérard Klein qui n’hésita pas à le sortir directement dans la collection dorée d’Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, celles des classiques de la science-fiction.

Les Monades Urbaines se déroule en 2381. L’humanité compte alors 75 milliards d’individus, majoritairement répartis dans des tours-cités, hautes de 3 km et comptant un millier d’étages. Chacune abrite 800 000 habitants. Les terres qui entourent les tours sont libérées pour l’agriculture qui alimente les monades. Dans les monades, tout est recyclé. Le problème de la surpopulation ayant été résolu, il est bon de procréer et de fonder des familles nombreuses car on chérit autant la vie que Dieu.  « Là où naît l’ordre, naît le bien-être » disait Le Corbusier pour justifier de sa vision utopique de l’urbanisme moderne. Les monades de Silverberg, ces unités d’urbanisme, contiennent tout ce qu’il faut au bonheur. Personne n’y entre, personne n’en sort. Pourquoi vouloir en sortir ? Au contraire, être sélectionné pour aller peupler une nouvelle monade est vécu comme une punition.

Dans le premier des sept textes qui composent le roman, la monade 116 reçoit un visiteur venu de Vénus. Son guide, Charles Mattern, lui expose en détail le fonctionnement de sa monade ainsi que les mœurs en cours dans cette société. Ce regard extérieur permet à la fois à Silverberg d’exposer l’utopie mise en place et d’amener le lecteur à juger des failles. L’ordre est assuré par la foi en Dieu, Dieu soit loué, et la pression sociale exercée dans cette société hiérarchisée. Les « anomo », qui refusent l’ordre social et les règles de la société, représentent un danger et sont tout simplement éliminés. Pour être un citoyen heureux et méritant, il faut procréer. La sexualité est totalement libérée. La science-fiction souvent ne parle que du présent, de son époque, et Silverberg écrit Les Monades urbaines en pleine libération sexuelle à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Il s’agit d’un roman qui se saisit frontalement de la question sexuelle. Les descriptions y sont crues et le langage utilisé est mécanique. Les couples sont mariés dès l’âge de 12 ans et la sexualité est précoce. Lors de « promenades nocturnes, chacun, homme et femme (bien qu’il soit de tradition que ce soit l’homme qui se balade), peut entrer dans un appartement de nuit et coucher avec qui lui sied. Il est de bon ton de ne jamais refuser à quiconque ce droit. La société ne peut laisser les tensions, notamment sexuelle, menacer le bon équilibre et la pratique d’une sexualité libre est vue comme nécessaire à son bon fonctionnement. Le tout ressemble beaucoup au fantasme très masculin du corps disponible qui jamais ne se refuse.

La conséquence immédiate de ceci est une perte totale du droit de disposer de soi-même et de son corps. Cette dépossession du corps atteint son paroxysme symbolique dans le châtiment réservé aux anomo. Ils sont simplement jetés dans « la chute », c’est-à-dire aux ordures comme n’importe quel autre déchet, et recyclés. Dans le même ordre d’idée, l’intimité n’existe pas. Tout se fait publiquement, aux yeux de tous. Silverberg pousse la logique et l’on défèque en public dans les monades. L’auteur n’avait pas imaginé la reconnaissance faciale généralisée mais il a placé des détecteurs dans les monades qui suivent les individus dans leurs déplacements et permettent de les retrouver.

Une fois l’amorce faite, les six autres textes vont battre en brèche l’utopie clamée en confrontant différents personnages à la réalité dystopique des monades. Si le bonheur est un impératif, une obligation sociale, personne n’est véritablement heureux. Ce qui est remarquable dans le roman de SIlverberg est que le système oppressif ne repose pas sur une idéologie politique totalitaire. Il n’y a pas un dictateur au sommet qui impose, à l’inverse du roman La Maison des étages de Jan Weiss, ou un Big Brother comme dans 1984 de George Orwell. Nous sommes plus proches du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley avec ses administrateurs. Dans Les Monades Urbaines, le totalitarisme est imposé par l’ordre social né de la pression démographique et le sens commun de ce qui est bon pour la monade urbaine ou non. Silverberg parle de conditionnement psychologique, voire de sélection génétique au cours de générations. Les individus troublés subissent un réajustement thérapeutique, une reprogrammation éthique. Tous les personnages choisis par Silverberg craqueront d’une manière ou d’une autre face à la pression, aux fausses vérités, à des émotions qui n’ont plus cours, à un sentiment de ne pas complètement appartenir à la société. Au sentiment de ne plus s’appartenir soi-même.

« Maintenant je sais pourquoi on devient anomo. (C’est sa propre voix. C’est lui, Sigmund qui parle.) Un jour, on ne peut plus le supporter. Tous ces gens collés à votre peau. On les sent contre soi. Et…

[…]

Je commence à ne plus m’appartenir, explique Sigmund. Le futur s’effiloche. Je suis déconnecté.

[…]

Peut-être que Dieu était ailleurs aujourd’hui. »

Dans le cas de Sigmund, la conclusion est radicale. Il s’agit de l’expression ultime d’un libre arbitre dont le monde des monades urbaines est totalement dépourvu et le livre se referme sur son suicide.

Si la science-fiction ne parle que du présent, il est temps de relire Les Monades urbaines alors que NEOM nous est présenté comme une utopie radieuse en matière d’urbanisme et d’avenir de l’humanité. À l’évidence, le contexte est différent et nulle libération sexuelle n’est au programme dans le projet porté par l’Arabie Saoudite. Mais l’on peut s’interroger sur les effets de son exact contraire qui soulève tout autant la question du droit de disposer de soi-même. Le roman de Robert Silverberg questionne la place de l’individu, sa solitude dans la promiscuité et les névroses qui en découlent, dans une société renfermée sur elle-même et soumise à une pression sociale intérieure intenable. C’est aussi la question soulevée par le projet NEOM.

PS : Alain Musset, géographe et auteur de l’essai Station Metropolis direction Coruscant dans la collection Parallaxe chez Le Bélial’, réagit sur le projet NEOM dans un entretien filmé pour le magazine Numerama et disponible en suivant ce lien.


  • Titre : Les Monades urbaines
  • Auteur : Robert Silverberg
  • Dernière édition : octobre 2016, Robert Laffont, coll. Pavillons poche
  • Traduction : Michel Rivelin
  • Nombres de pages : 352
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Une science-fiction chinoise post-Trois corps ? – Gwennaël Gaffric

17 décembre 2022 à 10:08

Chen Qiufan et Gwennaël Gaffric – photographie de Christophe Slazak (2022)

L’auteur chinois Chen Qiufan était présent au dernier festival des Utopiales de Nantes (29 oct. – 1 nov. 2022) pour présenter son premier roman, L’île de Silicium, paru en octobre dans la collection Rivages/imaginaire. Lors d’une rencontre organisée par les éditions Rivages, il a revendiqué une science-fiction « post-Liu Cixin » ou « post-Trois corps ». Gwennaël Gaffric, son traducteur et maître de conférence en langues et littératures chinoises, a accepté de revenir pour nous sur cet entretien afin de définir ce qu’est la science-fiction chinoise « post-Trois corps ».


Liu Cixin

Lors d’un échange récent avec l’écrivain Liu Cixin 刘慈欣 (né en 1963), celui-ci me rappelait à quel point il jugeait sa propre production marginale par rapport à la science-fiction chinoise contemporaine. De toute évidence, ce constat n’exprimait pas une position au sein du marché littéraire chinois et mondial – il demeure à ce jour l’écrivain de SF le plus lu dans son pays et au-delà – mais plutôt une observation des tendances actuelles contrastant avec son approche personnelle du genre. Très sollicité et multi-adapté (bandes dessinées, dessins animés, films, séries, expositions…), Liu Cixin et la trilogie qui l’a fait connaître hors de ses frontières, représentent néanmoins une balise, générationnelle et thématique, à partir de laquelle il peut être intéressant d’observer les dynamiques de la science-fiction en Chine aujourd’hui.

Autre écrivain chinois de SF récemment porté à la connaissance du lectorat français, Chen Qiufan 陈楸帆, tenait en 2016, lors d’une convention de SF au Japon, une conférence autour de la « science-fiction chinoise « post-Trois Corps » ». Si je n’ai personnellement pas trouvé trace du contenu de son propos, sa venue à Nantes lors du Festival des Utopiales de 2022 pour la parution de son roman l’Île de Silicium fut l’occasion de l’interroger sur le sujet.

Les réflexions qui suivent reposent donc à la fois sur les discussions que nous avons pu avoir à cette occasion et sur mes propres observations de la production science-fictionnelle actuelle en Chine.

Évidence qu’il convient malgré tout de rappeler, une première différence entre Liu Cixin et des écrivains comme Chen Qiufan (né en 1981), Hao Jingfang 郝景芳 (née en 1984), ou Xia Jia 夏笳 (née en 1984) (pour ne citer que des noms d’auteurs et d’autrices déjà traduit-es en français) est avant tout générationnelle.

Liu Cixin est né en 1963. Son enfance a été marquée par la Révolution culturelle (1966-1976), période sombre pour les arts et les lettres chinois, où les rares œuvres autorisées (fiction réaliste socialiste officielle, mais aussi manuels techniques et ouvrages de vulgarisation scientifique) ont néanmoins marqué durablement toute une génération d’écrivains connus et reconnus, comme Yan Lianke (1958), Su Tong (1963), Yu Hua (1960), Fang Fang (1955) ou encore le prix Nobel de la littérature Mo Yan (1955).

Enfant du maoïsme, Liu Cixin a connu les espoirs du Printemps de la science (1978), mais aussi la campagne contre la « pollution spirituelle » engagée au milieu des années 1980, condamnant entre autres… la science-fiction, jugée nihiliste, bourgeoise et trop occidentale. C’est peu de temps après l’abandon de cette campagne que le jeune Liu Cixin publiera ses premières nouvelles. Il connaît alors un succès d’estime dans le petit monde de la science-fiction, et remporte de nombreux prix. Les historiens de la SF chinoise le présentent comme l’un des « trois généraux » avec deux autres écrivains de sa génération (Han Song 韩松 et Wang Jinkang 王晋康), précurseurs de ce que le chercheur Song Mingwei appelle la « nouvelle vague de la science-fiction chinoise », qu’il fait débuter en 1985 avec le premier roman cyberpunk chinois, écrit par Liu Cixin : Chine 2185 (chef d’œuvre visionnaire qui ne sera malheureusement jamais publié sous format papier).

Les écrivains nés dans les années 1980 ont grandi dans un tout autre contexte : dans une société pansant tant bien que mal les blessures des dernières décennies maoïstes, ils ont connu le lancement des grandes réformes économiques, l’entrée de la Chine dans la mondialisation économique et culturelle, mais aussi les désillusions du capitalisme sauvage et sa collision avec un pouvoir toujours autoritaire.

Hao Jingfang

En 2016, l’écrivaine Hao Jingfang publiait un roman de littérature blanche : Née en 1984 (année de naissance de l’autrice), dont le récit oscille entre la jeunesse d’un père et celle de sa fille, chacun dans leur trentaine, et leur rapport au monde et à la liberté, le premier confronté aux grands bouleversements historiques de son temps, la seconde, à une vie quotidienne en apparence plus paisible et plus monotone, mais néanmoins confrontée aux incertitudes et aux angoisses de son temps : inégalités sociales de plus en plus marquées (un thème qu’elle reprendra dans « Pékin plié »), difficultés des étudiants pour trouver un emploi et une place dans la société (comme dans la nouvelle « L’année du rat », de Chen Qiufan). Liu Cixin dira du roman de Hao Jingfang qu’il donne à voir « un réalisme et une profondeur qui dépassent ses œuvres de science-fiction, abordant des questions psychologiques contemporaines telles que l’anxiété universelle. »

Cette différence générationnelle est en particulier marquante dans les lectures des autrices et des auteurs concernés, et des influences qu’ils revendiquent.

Liu Cixin, se définissant volontiers comme auteur de hard SF, aime à répéter que toute son œuvre n’est qu’un pâle hommage à Arthur C. Clarke. Il raconte aussi souvent comment Jules Verne, qu’il a lu en secret pendant les dernières années de la Révolution culturelle, a éveillé son intérêt pour la science et lui a fait comprendre la toute-puissance de l’imagination littéraire. Mais, comme plusieurs de ses contemporains, il est aussi un grand lecteur de littérature russe, soviétique ou non (il se dit admirateur de Tolstoï) et un lecteur attentif en trouvera sans peine les traces dans ses nouvelles et ses romans.

Les écrivains de science-fiction chinois nés dans les années 1980 citent plus facilement des auteurs japonais, ou parfois sino et afro-américains. Ainsi, le livre de chevet de Xia Jia est Brown Girl in the Ring, de Nalo Hopkison et Chen Qiufan se dit admirateur de Ted Chiang, grand maître de la nouvelle (le format le plus prisé par les auteurs de SF chinoise), lui-même né de parents taïwanais.

La nouvelle scène de la SF chinoise est d’ailleurs traversée par des tendances communes avec la SF euro-américaine : une littérature puisant davantage dans les sciences humaines que dans les sciences naturelles, éclatée dans une multitude de sous-genres (silkpunk, steampunk, solapunk, biopunk…), brouillant les frontières avec les autres genres de l’imaginaire, et accordant une visibilité inédite aux autrices (outre Hao Jingfang et Xia Jia, on peut citer Chi Hui 迟卉, Gu Shi 顾适, Mu Ming慕明, Tang Fei 糖匪, Regina Kanyu Wang  王侃瑜, toutes récipiendaires de prestigieux prix de SF…) alors que les écrivaines étaient tout à fait absentes des magazines de science-fiction chinois dans les années 1990-2000).

La diversité des acteurs du champ de la SF, de même que celle de leurs influences, expliquent en partie des différences de thématiques entre la génération actuelle et la précédente.

Liu Cixin et des auteurs de son âge, comme Wang Jingkang ou Xing He 星河, consacrent une grande partie de leurs œuvres à explorer les mystères encore non résolus de la science, extrapolant la plupart du temps leurs réflexions à une échelle universelle. En effet, si la Chine est présente dans leurs œuvres, c’est souvent par commodité scénaristique, et la Chine qu’ils donnent à voir n’est souvent qu’une diapositive du monde. Enfants de la Guerre froide, ils mettent certes fréquemment en scène la méfiance et la peur de l’altérité (humaine ou non-humaine), mais ils invitent presque toujours à leur dépassement et à retrouver un certain sens du commun et du dialogue, sur Terre ou dans l’Univers.

Or comme l’écrit Xia Jia, « la fin de la Guerre froide et l’intégration accélérée de la Chine dans le capitalisme mondial dans les années 1990 ont en effet entraîné le pays dans un processus de changement social dont l’exigence ultime était l’application des principes du marché à tous les aspects de la vie sociale, ce qui s’est manifesté en particulier par le choc et la destruction que la rationalité économique a infligés aux traditions [1] », déjà très ébranlées par une décennie de Révolution culturelle.

Dans ce processus de mondialisation et d’uniformisation culturels, des auteurs comme Chen Qiufan ou Xia Jia tentent quant à eux de retourner au local et au folklore. La Chine et ses avatars culturels, religieux et mythologiques, y sont donc bien plus visibles que dans les œuvres de Liu Cixin, dont la nationalité ou la langue des personnages est rarement déterminante. Par contraste, les frictions, les collisions et les fusions entre technologie et religion sont récurrentes dans les œuvres de Chen Qiu Fan et de Xia Jia (comme en attestent « Six histoires de la Fête du Printemps de 2044 » de Xia Jia ou L’île de silicium, de Chen Qiufan).

En cela, la génération d’auteurs de SF chinois née dans les années 1980 partage une partie des préoccupations de certains auteurs américains de SF afro ou asio-descendants : enrichir une science-fiction traditionnellement eurocentrée d’images et de codes culturels non-occidentaux. Ainsi Xia Jia tente-t-elle d’esquisser ce que serait une science-fiction aux caractéristiques « chinoises », la rapprochant par exemple des histoires de fantômes classiques [2].

Enfin, si la génération des auteurs nés dans les années 1980 se fait plus directement critique des inégalités sociales en Chine, c’est certes peut-être parce que ses représentants sont plus engagés que ne l’est Liu Cixin, mais aussi et surtout parce que leur focalisation n’est pas la même : si Liu Cixin est devenu l’un des héros (malgré lui ?) du soft power chinois actuel, ce n’est pas parce que le politique est absent de ses œuvres, mais parce que le contexte spatio-temporel de ses intrigues est plus flou et/ou plus lointain, historiquement et géographiquement. À l’opposé – et quand l’appareil de censure le leur permet – des auteurs comme Chen Qiufan, Hao Jingfang et Xia Jia situent plus volontiers leurs histoires dans des contextes sociaux et géographiques plus marqués.

Même si Liu Cixin demeure sans conteste la figure la plus médiatique de la scène contemporaine de la SF chinoise, les auteurs de la génération des « post-80 » ne sont toutefois pas boudés par la société civile et multiplient les projets en partenariat avec le monde technologique et industriel. L’exemple le plus parlant est peut-être l’ouvrage I.A 2042 – Dix scénarios pour notre futur, co-écrit par Chen Qiufan avec Kai-fu Lee, ancien président de Google China et pionnier des recherches sur l’intelligence artificielle.

Autre phénomène important témoignant encore un peu plus du caractère transmédiatique de la SF chinoise contemporaine, la « cyber-littérature » (littérature produite sur et pour le web) représente une proportion non négligeable de la production littéraire actuelle et touche un lectorat sans doute bien plus conséquent que celui des récits de science-fiction publiés sous forme imprimée. Au-delà du succès commercial et populaire de ces plateformes regroupant des centaines de milliers d’œuvres (!), ce sont aussi les habitudes de lecture, d’écriture et de publication qui se retrouvent bouleversées par ces nouvelles pratiques, qui renforcent notamment l’importance de la participation des lecteurs et des interactions entre plusieurs médias.

Mais comme pour la littérature plus traditionnelle, la cyberlittérature est elle aussi sévèrement soumise au contrôle des censeurs. Comme j’avais l’occasion de l’écrire ailleurs, « le moment où le régime chinois s’intéresse le plus à sa science-fiction est peut-être aussi le moment où elle désire le plus garder la main sur son futur. Malgré l’intérêt manifesté pour le genre, la censure fait toujours rage et, comme on le sait, le régime se durcit depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012. Il y a bien sûr de quoi se réjouir de la curiosité éprouvée à la fois en Chine et ailleurs pour la science-fiction chinoise, tout en gardant à l’esprit que plus la politique s’intéresse à la littérature, plus celle-ci est exposée… » [3]

C’est peut-être en ce sens qu’un auteur comme Chen Qiufan appelle de ses vœux un nouvel élan pour la SF chinoise, non pas tant pour saper l’héritage d’un auteur essentiel, mais pour (re)faire de la science-fiction un moyen de faire bouger les lignes et d’accompagner le changement social.


[1] Xia Jia, “What Makes Chinese Science Fiction Chinese?”, tr. Ken Liu, Tor, https://www.tor.com/2014/07/22/what-makes-chinese-science-fiction-chinese/.

[2] Voir référence précédente. On mesure à la lecture de cet article toute la difficulté éprouvée par Xia Jia de donner ne serait-ce qu’une ébauche de ce que serait une science-fiction « chinoise », car toute tentative de définir par une littérature par des traits culturels et nationaux est voué à la généralisation excessive…

[3] Gwennaël Gaffric, « Histoire et enjeux de la science-fiction sinophone », Monde chinois, vol.3, n°51-52, 2017 , p.12-13. Pour les lectrices et les lecteurs qui souhaiteraient en savoir un peu plus, je renvoie à ce numéro spécial de la revue le Monde chinois et au numéro spécial sur la SF en Asie de l’Est de la revue Res Futurae : https://journals.openedition.org/resf/759.


L’île de Silicium – Chen Qiufan – Rivages – 12 octobre 2022 – traduction de Gwennaël Gaffric – 448 pages.

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Coming of the Light – Chen Qiufan

10 décembre 2022 à 12:31

L’auteur chinois de science-fiction Chen Qiufan a été révélé cette année en France avec la parution fin octobre dans la toute nouvelle collection Rivages/Imaginaire de son roman L’île de Silicium, sous une traduction de Gwennaël Gaffric. Voilà qui justifie qu’on s’intéresse d’un peu plus près aux écrits de l’auteur, notamment sous la forme courte puisque quelques-uns de ses textes ont été traduits en anglais par Ken Liu. Et puisqu’on s’ennuie ferme ces temps-ci avec la production anglo-saxonne, il est plus que temps d’aller voir ailleurs. C’est donc sur la recommandation de l’ami Gromovar que j’ai lu la nouvelle Coming of the Light de Chen Qiufan publié en 2015 dans le numéro 102 de l’excellente revue Clarkesworld.

Ce texte de 8360 mots, soit une petite novellette, s’aventure non sans ironie du côté métaphysique de la science-fiction, en comparant l’appétence humaine pour les religions et la technologie. Zhou Chongbo est stratège en marketing pour un petite entreprise de la Silicon Valley chinoise. Notant que l’observation des rituels bouddhistes chez la plupart de ses concitoyens relève plus de la superstition et d’un besoin psychologique de se sentir en sécurité plutôt que d’une véritable foi religieuse, il a l’idée de placer l’application mobile d’un client sous la protection de Bouddha en la faisant consacrer par un moine.  Il propose de créer ainsi une économie de partage des bénédictions. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est le succès qu’aurait son idée et, plus encore, qu’il pouvait exister des liens plus profonds qu’il ne l’imaginait entre code informatique et structure de l’univers.

Coming of the Light est une nouvelle malicieuse qui, sous des dehors humoristiques et un scénario que l’on pourrait résumer en un mot par « Oups ! », présente une véritable critique de la société du vide existentiel et met en accusation les rapports irrationnels que l’on peut entretenir avec les nouvelles technologies. Tout ceci est fait sous les ors de la science-fiction, seul genre qui ne connait aucune limite et dans lequel consulter ses notifications le matin peut engendrer une catastrophe cosmique le soir. Et c’est précisément pour cela qu’on l’aime.

Gromovar concluait sa chronique par un appel du pied vers le monde de l’édition française. Je plussoie.

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Enfants de sang – Octavia E. Butler

24 octobre 2022 à 18:15

L’autrice américaine Octavia E. Butler (1947-2006) n’a jamais écrit que neuf nouvelles durant sa carrière. C’est étonnamment peu en comparaison d’autres auteurs et autrices de cette importance.  Le numéro 108 de la revue Bifrost lui est consacré et met à l’honneur Enfants de sang (Bloodchild), un texte écrit en 1984 ; il a reçu les prix Hugo, Nebula et Locus en 1985, et étrangement était resté inédit en France à ce jour. Sa traduction a été réalisée par Michèle Charrier.

C’est une nouvelle tout à fait époustouflante dans laquelle Octavia E. Butler inverse les rapports de domination habituellement générés dans les récits de science-fiction et où, inévitablement, se mêlent science-fiction et horreur. Nous sommes quelque part entre le film Alien (1979) et le roman La Monture (2002) de Carol Emshwiller. Si vous avez lu ce dernier, vous ne manquerez pas de faire le rapprochement tant il est évident, jusque dans ses thématiques les plus profondes.

Dans un futur indéterminé mais nécessairement lointain, quelques humains ont cru échapper à la persécution en quittant la Terre des origines pour fonder une colonie ailleurs, sur une planète non nommée dans la nouvelle. Là, ils vivent dans une réserve, sous la domination de l’espèce extra-terrestre insectoïde native – qu’on imagine aisément une sorte de scorpion géant – les Tlics.  Ces derniers utilisent les humains, et principalement les hommes, comme hôte de leurs larves, mêlant ainsi les familles des deux espèces par des liens de sang.

L’histoire nous est racontée par Gan, jeune garçon humain choisi dès sa naissance par une personnalité politique locale T’Gatoi pour devenir son N’Tlick, à savoir le porteur de ses œufs. Encore trop jeune pour comprendre la signification des choses et les ressentiments de sa mère et de son frère ainé, Gan perçoit son rôle comme un honneur. Mais un jour il est le témoin d’une scène à laquelle il n’aurait jamais dû assister.

Octavia E. Butler fait ici preuve d’un incomparable talent pour déployer en 19 pages un récit qui à la fois conçoit un univers et sa raison d’être, et qui s’offre en plus le luxe d’explorer la complexité des relations de domination. On y retrouve des thèmes communs avec les romans de l’autrice, je pense notamment à Liens de sang, La Parabole du semeur et La Parabole des talents, qui mettent en lumière l’empathie des dominés pour les dominants. Un truc véritablement dérangeant.

Enfants de sang est un véritable tour de force qui ne laisse pas le lecteur indemne.


D’autres avis : Gromovar,

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Un Psaume pour les recyclés sauvages – Becky Chambers

21 septembre 2022 à 13:04

Pour vous qui avez besoin de souffler. La dédicace en ouverture du dernier livre de Becky Chambers vous dit tout ce qu’il y a à en savoir. Un Psaume pour les recyclés sauvages, novella qui vient de remporter le prix Hugo 2022 du meilleur texte court, fait partie des livres de la rentrée littéraire chez l’Atalante, éditeur exclusif de tous les textes de l’autrice à ce jour en France. Celle-ci ayant acquis une solide réputation dans l’hexagone auprès du lectorat d’imaginaire pour son approche résolument solaire et optimiste de la science-fiction, au point qu’elle en soit devenue la représentante la plus célébrée du courant hopepunk, chaque nouvelle parution signée de son nom crée une excitation tangible dans notre petit microcosme et fait causer.

Personnellement, je n’avais pas été particulièrement enthousiasmé par la série des Voyageurs – constituée de L’Espace d’un an (2016), Libration (2017) et Archives de l’exode (2019) – qui trainait un peu trop en longueur à mon sens et avait suscité chez moi un vague ennui bienveillant. C’est comme le thé. J’envie les personnes qui y trouve un tel réconfort qu’elles peuvent en boire de grandes quantités, mais c’est un goût que je ne partage pas. J’ai une préférence pour le café noir, serré. De la même manière, je trouve Becky Chambers plus convaincante dans la forme courte, et j’avais ainsi été très agréablement surpris, et touché, par Apprendre, si par bonheur…, autre novella précédemment publiée chez L’Atalante. Ce qui nous amène à Un Psaume pour les recyclés sauvages.

Nous sommes ailleurs et dans un autre temps. Une lune orbitant une planète à une époque post-industrielle. Il y a eu la Transition. L’humanité a dû trouver un compromis avec la Nature après l’avoir brutalisée, et revenir à un mode de vie responsable. La technologie n’a pas été abandonnée, elle fait partie de la solution aux problèmes du passé. Mais elle n’a plus la même emprise sur les vies. Dans le même temps, les robots ont acquis la conscience, et avec la bénédiction de leurs créateurs, ont abandonné les tâches pour lesquelles ils avaient été conçus et se sont retirés de la société des hommes. Les uns et les autres ne se sont pas croisés depuis deux siècles, et tout va bien. Becky Chambers décrit une forme d’utopie futuriste apaisée, harmonieuse.

« J’ai lu des livres, des textes monastiques, tout ce que j’ai pu trouver. J’ai redoublé d’efforts dans mon travail, j’ai accompli des pèlerinages dans tous les lieux qui m’inspiraient autrefois, j’ai écouté de la musique, j’ai admiré des œuvres d’art, j’ai fait du sport, j’ai fait l’amour, j’ai fait attention de dormir suffisamment et j’ai mangé équilibré, et malgré tout, quelque chose manque. »

Ce qui manque à Dex, c’est le sens. Froeur Dex est moine de thé. Sa vocation monastique remonte à loin, à l’enfance. Quittant la ville et le monastère, Dex s’engage sur les routes avec sa roulotte électrique pour faire ce que font les moines de thé : alléger les petits tracas du quotidien en servant un thé réconfortant à ceux qui ressentent le besoin de souffler un moment. Et si dans cette mission, Dex excelle, elle ne suffit pas. Froeur Dex traverse une crise existentielle qui l’amène en dehors des chemins. C’est là qu’iel fait la rencontre d’un robot, Omphale. Tous deux seront amenés à faire connaissance.

Un Psaume pour les recyclés sauvages est une fable philosophique qui, par de nombreux aspects, emprunte au bouddhisme. Texte court, il est aussi lent à démarrer, étonnamment. Mais sa deuxième partie, celle où le chemin est le prétexte à une discussion entre un moine et un robot sur le sens de la vie, égrainant au passage les réflexions sur les différences culturelles et le rapport à l’altérité et au monde, est ce qui fait tout son intérêt. S’il n’a pas le piquant d’Apprendre, si par bonheur… le texte est une courte lecture agréable et… apaisante. Si vous avez besoin de souffler pendant une heure.


D’autres avis : L’imaginarium électrique, Ombrebones, Le Nocher des livres, Vive la SFFF,


  • Titre : Un Psaume pour les recyclés sauvages
  • Autrice : Becky Chambers
  • Traduction : Marie Surgers
  • Publication : 15 septembre 2022, L’Atalante
  • Nombre de pages : 136
  • Support : papier et numérique

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Les Flibustiers de la mer chimique – Marguerite Imbert

12 septembre 2022 à 13:02

Quelle excellente surprise que ce livre ! Les Flibustiers de la mer chimique, à paraître chez Albin Michel Imaginaire le 28 septembre, est le deuxième roman écrit par Marguerite Imbert, après Qu’allons-nous faire de ces jours qui s’annoncent ? publié en février 2021 chez Albin Michel. Ce dernier, que je n’ai pas lu, est un roman contemporain ayant pour cadre l’évacuation de la ZAD de Notre Dame des Landes. Les Flibustiers de la mer chimique est donc la première incursion de l’autrice dans le domaine de la science-fiction, mais les thématiques abordées restent proches puisqu’il est ici question d’écologie, ou plutôt de désastre écologique, et de luttes individuelles et collectives dans le but de créer une nouvelle société. Avec un twist balancé dès l’incipit du roman : « Je ne crois pas que l’apocalypse soit nécessairement une chose triste ». Ces quelques mots d’ouverture, le titre du roman et l’illustration de couverture imaginée par Sparth, annoncent la couleur : dans le genre post-apocalyptique, Marguerite Imbert fait tout à l’envers. Et c’est précisément de là que vient la surprise et la joie de cette lecture.

Quelle qu’en soit la date exacte, ce futur est proche, beaucoup trop proche. Mise au pied du mur par le réchauffement climatique, la montée brutale du niveau des océans, les atteintes répétées aux écosystèmes et la pollution généralisée de la terre, de l’air et de l’eau, l’humanité a continué à déconner comme si de rien n’était. Ce fut donc l’hécatombe – dont nous n’apprendrons la nature exacte qu’à la fin du roman – et en quelques jours, huit milliards d’individus s’en sont partis retrouver leur créateur. Un bon paquet d’années plus tard, la planète est ravagée, les océans ne sont plus que des mers chimiques acides et les terres sont en piteux état. On estime tout au plus à un million le nombre de survivants. Un peu partout, des clans se sont formés, se sont battus, des guerres de tribus ont éclaté et des alliances ont été formées. L’heure est à la survie dans un marasme mondialisé où les médicaments et les drogues servent de monnaie d’échange, où les technologies du monde d’avant sont recherchées puisqu’il n’y a plus personne pour en créer de nouvelles, où les transhumains sont autant pourchassés que jalousés, et dans lequel les animaux qui ont survécu ont mutés. Des hordes de chiens intelligents parcourent les continents en exterminant ce qui reste de l’humanité dispersée et, dans les océans, les poulpes, requins ou autres bestioles, sont devenus des géants plus dangereux encore que les eaux mortifères dans lesquelles ils pataugent.

« Je ne sais pas vous, mais moi je me sens jugée. Je sais que nous nous sentions coupables autrefois. Je n’ai pas inventé la honte, encore que j’en serais bien capable. Quand le gouvernement de France lançait ses escadrons par douzaine pour expulser les écolos des sites qu’ils voulaient vendre ou exploiter, les militants criaient : la nature déteste les flics ! Ils passaient à côté de la vérité. La vérité, c’est que la nature déteste la race humaine. »

L’histoire se construit en deux arcs narratifs, qui éventuellement se rejoindront. Le premier a pour personnage principal et narrateur Ismaël. Naturaliste un peu trop âgé et dépressif pour se lancer dans ce type d’aventures, il est toutefois envoyé par la Métareine de Rome en mission. À la suite d’un naufrage, il est fait prisonnier avec ses deux compagnons par une bande de flibustiers dirigée par Jonathan, un jeune capitaine fantasque, sorte de Jack Sparrow du troisième millénaire, qui écume les mers à bord d’un sous-marin nucléaire retapé et accompagné de trois poulpes géants héroïnomanes. Le second arc a pour personnage Alba, jeune femme isolée du monde et éduquée depuis son plus jeune âge à être une Graffeuse, c’est-à-dire une mémoire des connaissances humaines contenues dans les livres, pour les restituer sous forme de fresques. Bien trop jeune et sans expérience de la vie, elle possède d’immenses connaissances théoriques qu’elle ne sait ni hiérarchiser ni confronter à la réalité du monde. Et parfois tout se mélange un peu dans sa tête, surtout qu’elle a clairement une araignée au plafond. Elle est enlevée par les armées de la Métareine de Rome qui la veut à ses côtés. Les Flibustiers de la mer chimique fait le récit des aventures dans lesquelles ces deux personnages vont être entraînés au gré des rencontres qu’ils vont faire chacun de leur côté.

« Le monde est bourré de gens qui luttent et se donnent du mal pour parvenir à leurs fins. Mais certains d’entre nous vagabondent et dansent plus qu’ils n’avancent. Ils les surpasseront toujours sans effort. »

Si l’univers décrit par Marguerite Imbert ressemble aux meilleurs cauchemars de Peter Watts, l’autrice prend le contrepied de la déprime. Le roman assume pleinement sa part sombre, et à l’occasion va gratter dans les plaies, mais l’autrice n’a aucunement l’intention de vous faire sauter par la fenêtre de manière prématurée. Elle instille dans son roman une bonne dose d’humour totalement irrévérencieux et débridé qui sans cesse, en arrière-plan, pointe les errances et les erreurs de l’humanité. Et de ce côté, elle tape large, n’épargnant rien ni personne. À travers une galerie de personnages hauts en couleur, elle illustre un catalogue d’attitudes, probables ou pas, face à l’extinction, depuis ceux qui la souhaitent à ceux qui croient encore à la possibilité d’un avenir. Parmi ceux-là, certains œuvrent, chacun à leur manière, s’attribuent des rôles, se dotent d’une mystique, au risque de reproduire invariablement les erreurs du passé. Jonathan, imprévisible, cruel et joyeux, assume lui totalement la ligne « foutus pour foutus, autant viser le feu d’artifice ». Alba, engoncée dans ses connaissances livresques et ses certitudes, est involontairement comique (et cela donne lieu à des pages très drôles) mais aussi terriblement dramatique. Elle incarne une humanité toute jeune, quasiment une intelligence artificielle sans expérience ni regard critique, qui aborderait l’Histoire sans aucune nuance ni compréhension des liens de cause à effet. Comme si tout cela n’avait finalement aucun sens.

Tragi-comédie post-apocalyptique autant que satire moraliste, Les Flibustiers de la mer chimique de Marguerite Imbert est un roman débridé, original, effervescent et totalement barré. Un dernier plaisir de lecture avant la fin du monde.


D’autres avis chez : Le Nocher des livres, Gromovar, Weirdaholic, Le Dragon galactique, Au Pays des cave trolls, Les blablas de TachanFeygirlSometimes a book, Ombrebones,


  • Titre : Les Flibustiers de la mer chimique
  • Autrice : Marguerite Imbert
  • Publication : 28 septembre 2022 chez Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 464
  • Support : papier et numérique

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Sayonara Baby – Fabrice Colin

22 juillet 2022 à 09:41

Au sein des annonces de parution au second semestre 2022, on trouve dans la collection Le Rayon Imaginaire celle d’un nouveau roman de Fabrice Colin. N’ayant jamais lu l’auteur, je décidai de combler mes lacunes – pari sisyphéen s’il en est – en attaquant le versant science-fictif de l’œuvre de cet écrivain prolifique qui a donné de la plume aussi bien dans nos genres favoris que dans le polar, la littérature jeunesse et même la littérature blanche. Bref, encore un de ces sauvageons qui écrit ce que bon lui semble quand l’envie lui prend. Pour faire bien, je demandai conseil et on me conseilla. Sayonara Baby, m’a-t-on dit. Sayonara Baby, j’ai lu.

Sayonara Baby est l’enfant monstrueux de Naked Lunch de William S. Burroughs et du Temps désarticulé de Philip K. Dick passé sous le sabre de Yukio Mishima. Je ne vais pas tenter un résumé de l’intrigue du roman puisque le récit qu’il propose n’est autre qu’une hallucination paranoïaque et déchiquetée d’une Amérique surjouée dans des vapeurs de saké et de napalm.

« Un obus explose en plein ciel. Je suis prêt. »

Si Ragle Gumm, le héros dans Le Temps désarticulé de Philip K. Dick pour qui la réalité est criblée de fuites, se trouve « face à une brèche en train de s’agrandir pour devenir une immense déchirure », Kensley Tremens, héros chez Colin, lui est passé au travers. Vaguement, le roman se (dé-)structure en trois phases narratives – la première écrite à la troisième personne, la deuxième à la première et la troisième à la deuxième. Vous êtes perdus ? c’est normal.  Il est question d’un samouraï qui a le pouvoir de convoquer par ses rêves la vengeance des fantômes d’un Japon toujours en guerre contre l’Amérique en 1967 et se trouve poursuivi par l’armée américaine au grand complet. Il est question de Kinsley, jeune métis nippo-américain qui se prend dans la gueule aussi bien les coups portés par les bas-du-front des milices nationalistes du coin et les révélations sur ses origines bâtardes envoyées par son père alcoolique, a des relations charnelles avec sa sœur et lit l’Hagakure en nourrissant des requins dans un aquarium qui n’existe pas, ou pas encore. Car contrairement à ce que l’auteur veut nous faire croire, nous ne sommes pas, certainement pas, en 1967. Si l’unité de lieu et de temps est un truc auquel vous tenez personnellement, un truc important dans votre vie, vous n’avez rien à faire là. Fabrice Colin, qui écrit en 2004, cite aussi bien Terminator que Mishima, Burroughs mais pas Dick (me dit-on), et relocalise l’Interzone entre Monterey et Death Valley dans ce simulacre de réalité.

Vous voyez ?

« Cette histoire là se déroule en images floues, presque transparentes. Il est malaisé de distinguer chacun des protagonistes. »

Sayonara Baby fait partie de ces expériences littéraires hallucinées qu’on rencontre parfois dans les littératures de l’imaginaire, en prise directe avec la période New Wave qui dans les années 70 s’intéressait peu ou pas aux aspects technologiques de la science-fiction et si on doit invoquer une quelconque science, c’est plutôt du côté de la psychanalyse qu’il faudrait aller chercher. Mais là n’est pas vraiment le propos quand on aborde ce genre de textes qui va creuser dans des ailleurs, à savoir dans la psyché humaine et ses méandres les plus sombres et déjantés. On est là dans des territoires plus proches de J.G. Ballard ou Lucius Shepard que d’Asimov ou Clark. Dans cette veine incandescente et viscérale, Fabrice Colin déroule une ligne débridée et il le fait sans se retourner pour voir si vous suivez. Au lecteur de la saisir, ou de la laisser filer, et de cliver les couches de surréalité.


  • Titre : Sayonara Baby
  • Auteur : Fabrice Colin
  • Publication : 3 juin 2004, l’Atalante
  • Nombre de pages : 320
  • Format : papier (broché)

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Body Snatchers, L’invasion des profanateurs – Jack Finney

20 juillet 2022 à 14:17

Que ce soit en format court ou long, les éditions du Bélial’ ont à cœur de publier aussi bien des textes inédits et des nouveaux auteurs de science-fiction (surtout), de fantasy, fantastique et horreur (un peu), que des textes plus anciens, en se donnant au passage une mission de mémoire.  C’est dans cette idée qu’elles ont réédité en juin dernier Body Snatchers, L’Invasion des profanateurs de Jack Finney. Le roman, initialement sérialisé en épisodes en 1954 puis publié en un volume en 1955, a connu quatre adaptations revendiquées au cinéma depuis 1956, et cinq éditions en France. Il est ce qu’on peut qualifier un classique de la SF horrifique.

Bien qu’il ait été actualisé dans les années 70 par son auteur, Body Snatchers est un roman rivé aux années 50. C’est un roman en noir et blanc qui s’apprécie avec le charme suranné d’un épisode de la première saison de The Twilight Zone dans lequel Humphrey Bogart jouerait le premier rôle. Les personnages féminins ne sont pas là pour émettre une opinion, seulement être en détresse, frissonner dans les bras du héros et pleurer sur son épaule, souvent. Mais c’est pour rappeler au héros qu’il faut sauver le monde car, parfois, il oublie. Si l’on passe les stigmates de l’époque et d’un genre qui tire vers le polar, le roman de Finney est une franche réussite d’ambiance. Il adopte, voire met en place, certains des canons du récit d’angoisse à l’américaine, celle des petites villes où l’horreur surgit des sourires plaqués sur le visage impassible de votre voisin. Et comme de principe, s’y dévoile une critique sociétale.

Nous sommes en 1976, dans la petite ville de Mill Valley, qui se trouve dans le comté de Marin (Marine County), au nord de San Francisco, juste de l’autre côté du Golden Gate Bridge. Miles Bennet est un jeune docteur de 28 ans. Il reçoit la visite de Becky, amour d’enfance, qui s’inquiète pour sa cousine Wilma. Cette dernière semble atteinte du délire d’illusion des sosies, ou syndrome de Capgras : elle est persuadée que ses proches ont été remplacés par des doubles en tout point identique. Peu à peu, le même syndrome va se répandre parmi les gens de la petite ville. Tiraillé entre désir de rationaliser les événements et constations des plus troublantes, Miles et Becky (celle qui pleure tout le temps) vont devoir affronter une terrible réalité et tenter de sauver leur peau.

Ficelé comme un scénario hollywoodien, d’où sa relative facilitée d’adaptation à l’écran, le récit est redoutable d’efficacité. Body Snatchers se lit d’une traite, sans pause ou temps mort. Au-delà de la thématique du simulacre (le nom de Philip K. Dick vient évidemment à l’esprit) qui n’est pas nouvelle même en 1955, c’est dans la peinture de la ville de Mill Valley alors que sa population mute que Jack Finney montre le plus de talent. Le semblant de normalité devient terrifiant sous l’effet de la normalisation forcée. C’est l’idée au cœur du roman. Le même schéma a été très efficacement utilisé par Robert Jackson Bennett dans l’excellent American Elsewhere où son auteur poussait loin les curseurs vers l’horreur lovecraftienne ce qui donnait des scènes hallucinantes dans la petite ville de Wink. Jack Finney entraine ici son lecteur dans cette angoisse de la normalisation de la vie américaine dans les années cinquante, ne lui laissant qu’un seul choix : fuir ou être le prochain.

En fin d’ouvrage, Sam Azulys propose une postface des plus éclairantes sur le roman et ses adaptations cinématographiques. Il montre notamment comment selon les époques, les interprétations du roman ont évolué en fonction du message que les différents réalisateurs et producteurs ont souhaité faire passer. L’auteur, lui, n’a toujours revendiqué que le désir de distraire ses lecteurs.


D’autres avis chez Outrelivres, Un dernier livre, Touchez mon blog,


  • Titre : Body Snatchers – L’Invasion des profanateurs
  • Auteur : Jack Finney
  • Edition : 16 juin 2022, Le bélial’
  • Traduction : Michel Lebrun
  • Illustration de couverture : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 272
  • Format : papier et numérique

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Liens de sang – Octavia E. Butler

6 juillet 2022 à 09:08

Il y a des livres comme ça. Octavia E. Butler a écrit Kindred en 1979. Le roman a été publié en français sous le titre Liens de sang chez Dapper Littérature, en 2000. Puis, il a été réédité en 2021 au Diable Vauvert dans traduction réactualisée. On s’en réjouit.

« J’ai perdu un bras en rentrant de mon dernier voyage ». C’est sur cet incipit que s’ouvre l’histoire de Dana, femme noire américaine, vivant avec Kevin, homme blanc américain, en Californie en 1976. Il se sont mariés contre l’avis de leurs familles. Dana et Kevin sont tous deux écrivains et leur situation financière est précaire. Quittant les loyers trop élevés de Los Angeles, ils déménagent pour s’installer dans une petite maison à quelques kilomètres de là. À peine installée, le jour de son vingt-sixième anniversaire, Dana est prise d’un malaise et s’évanouit… dans l’espace et le temps. Elle ouvre les yeux pour voir devant elle un enfant, blanc et roux, se noyer dans une rivière. Elle le sauve mais la mère de l’enfant la roue de coups. Dana revient à elle dans sa maison, auprès de Kevin. Quelques secondes se sont écoulées. Dès le lendemain, Dana est prise d’un nouveau malaise et se retrouve devant le même enfant, un peu plus âgé. Il se nomme Rufus Weylin, vit en 1815 dans une plantation du Maryland et est le fils unique d’un propriétaire d’esclaves. Le temps de quelques jours de 1976, Dana va subir de nombreux sauts temporels et vivre plusieurs jours, mois, puis années dans la plantation Weylin, parmi les esclaves puisque c’est la place que sa couleur de peau lui réserve. Elle y découvrira ses racines familiales.

Liens de sang est un chef d’œuvre, et on le sait dès les premières pages. C’est un roman puissant et réaliste, habité de nombreux personnages qui ne se réduisent jamais à une fonction romanesque. Ils possèdent un passé, un avenir, une psychologie, des souffrances et des peurs.  Le génie d’Octavia E. Butler est, par le jeu du voyage dans le temps, de confronter une pensée moderne, celle du XXe siècle, celle de Dana et de Kevin, à celle du XIXe, celle de Rufus et son père, mais aussi celle d’Alice, de Sarah, de Luke, de Nigel, de Carrie et de tous les esclaves côtoyés. Contrairement à Kevin, qui fera aussi partie du voyage, Dana n’est pas en position de rester spectatrice du passé esclavagiste de son pays. Elle en fait partie intégrante. Sa relation à Rufus illustre toute la complexité de la dynamique de dépendance au sein des rapports de pouvoir. L’histoire de l’esclave est l’histoire de la domination. Celle-ci est construite sur des relations complexes au sein d’un système d’oppression dont l’autrice met en lumière les mécanismes et qu’elle compare à un totalitarisme. Le fouet marque autant les chairs que les esprits. La violence, inouïe, s’exprime à tous les niveaux des interactions humaines.

Ce roman, difficile mais brillant, est porté par une écriture tranchante, droite, directe. Il n’y a pas un mot de trop, pas un qui manque. Octavia E. Butler ne fait ni détour, ni raccourci mais dit exactement ce que doit être dit, de la première à la dernière phrase. Il faut lire Liens de sang.

[Une première version de cet article a été publié dans le numéro 103 de la revue Bifrost en Juillet 2021. Le prochain numéro de Bifrost, le 108, à paraitre à l’automne, sera consacré à l’autrice.]


  • Autrice : Octavia E. Butler
  • Titre : Liens de sang
  • Edition : Au Diable Vauvert, 15 avril 2021
  • Traduction : Nadine Gassié, réactualisée par Jessica Shapiro
  • Nombre de pages : 480
  • Format : papier et numérique

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Analog/Virtuel – Lavanya Lakshminarayan

27 juin 2022 à 10:05

En ce mois de juin, la toute jeune collection Le Rayon Imaginaire dirigée par Brigitte Leblanc chez Hachette s’orne d’un nouveau titre avec Analog/Virtuel, premier roman de l’autrice indienne Lavanya Lakshminarayan, originellement sorti en anglais en 2020. Il s’agit du quatrième texte publié dans la collection, après le roman de fantasy Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow, un juvénile inédit de de Robert A. Heinlein, Destination outreterres, et une nouvelle traduction de Frankenstein ou Le Prométhée Moderne de Mary Shelley par Élisabeth Vonarburg.

Analog/Virtuel est à la fois présenté comme un recueil de nouvelles et un roman dystopique. Dans les deux cas, ce n’est pas tout à fait juste. Lavanya Lakshminarayan nous projette plus d’une centaine d’années dans le futur, au cœur d’Apex City. Il y a eu des guerres, il y a eu le réchauffement climatique. Le monde a changé. Le nationalisme a disparu, les états aussi et les villes partout dans le monde sont devenus des entités politiques et économiques indépendantes, gérées par des compagnies privées. Apex City est administrée par Bell Corp, selon un modèle managérial. La position qu’occupe chacun dans la société, et dans la ville, est déterminée par sa position le long de la courbe de Bell (ce qu’on nomme en français une courbe en cloche, c’est à dire une distribution gaussienne) basée sur une mesure de la productivité des individus, et donc de leur mérite. Apex City est ainsi une « technarchie méritocratique » qui a remplacé l’ancien système des castes de l’Inde actuelle. Le mérite détermine l’accès autant aux premières nécessités comme l’eau ou l’habitat qu’aux technologies, indispensables pour maintenir ou augmenter sa productivité. Les vingt pour cent les plus productifs constituent l’élite bourgeoise de la société. La majorité appartient aux soixante-dix pour cent. Ils sont les Virtuels, les bons citoyens d’Apex City. Restent les dix pour cent les moins productifs, les Analogs, rejetés en dehors du dôme de protection de la ville vers les bidonvilles qui forment les faubourgs, privés de tout, technologie, eau, vivres… ce sont les damnés de la terre, les intouchables, promis à la ferme aux légumes (vous découvrirez de quoi il s’agit). Ce que raconte Analog/Virtuel, c’est l’effondrement de cette dystopie.

L’incipit du premier chapitre, ou première nouvelle, revient en incipit du dernier, comme une métalepse qui enjambe tout le roman.

« Personne ne remarque rien, car il ne s’est rien passé. Enfin, pas encore. C’est comme ça que tout commence. »

Une fois n’est pas coutume, je vais aborder dans cette chronique des concepts de technique littéraire et adopter un vocabulaire emprunté à la narratologie de Gérard Genette, car la conception de ce roman, la manière dont il est écrit, est intimement liée à son propos et fournit une clef de lecture. En soi, l’univers décrit par l’autrice est assez classique dans le paysage de la dystopie à tendance cyberpunk. Il est construit sur des bases de technologie informatique, d’implants, d’hyperconnectivité, et de violence économique et sociale. De ce point de vue, Lavanya Lakshminarayan ne révolutionne pas le genre mais extrapole à partir de la société existante vers un avenir possible. Le titre complet de la version originale était d’ailleurs Analog/Virtual: And Other Simulations of Your Future. Le récit fusionne le présent et l’avenir (ou le passé et le présent dans le temps du roman), puisqu’Apex City n’est autre que l’actuelle ville indienne de Bangalore où habite l’autrice. La projection se fait par un jeu de références externes renvoyant à notre temps présent et d’auto-références internes. De nombreux noms (toponymes, sigles et marques) renvoient à un espace « extra-textuel » existant, comme Woofer qui remplace Twitter, ou InstaSnap. Mais l’autrice dote Apex City d’une véritable culture propre avec ses jeux de langage et ses expressions qui ne se comprennent que dans l’espace « intra-textuel ». À la lecture de certains passages du roman, les plus caustiques, on pourra penser au roman VieTM de Jean Baret, le cynisme en moins. Comme ce dernier, Analog/Virtuel déconstruit sans cesse les figures habituelles et alterne noirceur et humour, depuis le plus sombre (la ferme aux légumes) jusqu’à l’ironie hilarante (le chapitre Le projet BE-Moji).

Son trait le plus original est dans la forme narrative. Vu de loin, Analog/Virtuel a effectivement l’allure d’un recueil de nouvelles, mais c’est trompeur. Il s’agit bien d’un roman dont la structure fragmentaire se décline en vingt chapitres, chacun doté d’un titre propre, qui eux même sont fragmentés en séquences et ellipses temporelles. Le narrateur change à chaque chapitre, et la narration prend le parti d’une focalisation interne où tout est raconté à travers le regard d‘un personnage, une voix homodiégétique, avec occasionnellement l’emploi de la première personne par un narrateur autodiégétique. Il ne s’agit pas d’un roman polyphonique comme l’est La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. Il s’agit d’un roman mosaïque. Chaque récit donne à lire une tranche de vie, un moment de crise, une expérience inscrite dans un temps donné, un fragment inscrit au sein d’un récit plus vaste. Le temps de la narration est celui du récit, simultané à l’action, avec occasionnellement des récits enchâssés où passé et présent s’intercalent sous forme de flash-backs. Chacun des textes est lié à un autre par un événement, un objet, un détail, un narrateur qui devient un personnage secondaire. Le tout forme un récit chronologique cohérent sur plusieurs mois, voire plusieurs années si l’on tient compte des retours en arrière.

Tout ceci a son importance car la polyphonie présente dans la narration donne à lire un récit collectif. C’est le mot à retenir de cette chronique : collectif. En variant les voix et les points de vue, le choix narratif permet d’explorer tous les aspects de l’univers, selon différentes approches, différentes expériences de vie, à travers les différentes strates de la société. C’est une peinture holistique de cet avenir possible. Le récit proposé par Lavanya Lakshminarayan échappe au schéma classique (occidental) de la quête héroïque. Dans la dystopie décrite par l’autrice, il n’y a pas de grand méchant ni de gentil héros qui va sauver le monde. Il n’y a pas de dictateur ou d’affreux capitaliste qui dirige une société constituée de nantis et d’esclaves. Il y a un système choisi, mis en place et auquel 90% de la population adhèrent. La responsabilité est collective. Même au sommet de la pyramide, chacun vit dans la peur de se voir déclasser, car au bout de la chute, il n’y a que la ferme aux légumes. Analog/Virtuel fait le récit d’une révolution. Là encore, ce n’est pas le fait d’un individu mais une action collective construite patiemment pendant des dizaines années. Il n’y a pas de messie, il n’y a que des héros d’un jour, une voleuse, une ingénieure, un espion, des passeurs de plat qui par une action déterminante mais limitée participent à la révolution, à changer le monde. Ce récit mosaïque met en scène la relativité du pouvoir. Il développe l’idée que l’Histoire s’écrit au présent collectivement et non selon des schémas prédéfinis par des forces externes ou supérieures.

Le roman de Lavanya Lakshminarayan est résolument optimiste, mais il n’est pas naïf pour autant. Le livre se referme sur le Grand Soir, et met en garde contre les lendemains qui déchantent. L’autrice fait dire à l’un de ses personnages :

 « Quand vous aurez gagné cette guerre, qu’avez-vous l’intention de faire ? […] comme tous ceux qui vous ont précédé, et vous allez échouer, comme eux. »

Analog/Virtuel est un premier roman, et c’est un excellent roman.


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  • Titre : Analog/Virtuel
  • Autrice : de Lavanya Lakshminarayan
  • Publication : 1 juin 2022, Hachette Heroes, coll. Le rayon Imaginaire
  • Traduction : Lise Capitan
  • Nombre de pages : 384
  • Format : papier et numérique

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Cinq livres de science-fiction ou de fantasy à lire à la plage cet été

21 juin 2022 à 16:37

Nous sommes enfin en été ! Alors qu’on se remet à peine des canicules précoces ou des violents orages qui leur font suite, il est temps de penser aux vacances et avec elles à l’incontournable question : que lire cette année sur la plage ou à l’ombre des pins, au bord de la piscine en sirotant un mojito ou dans la cave en regardant pousser son blob ? Comme tous les ans, je vous propose une liste de cinq (six en fait) ouvrages de science-fiction ou fantasy publiés cette année, qui me semblent parfaitement convenir comme lectures estivales, afin de s’agiter mais pas trop les neurones. Il y en a pour tous les goûts.


Le Serpent de Claire North et Opexx de Laurent Genefort

Pourquoi ne prendre qu’un livre lorsqu’on peut en emporter deux ? Surtout si ce sont des romans courts. Je vous propose pour commencer la lecture de deux novellas, d’un peu plus de cent pages chacune, d’autant qu’en ce mois de juin court l’opération promotionnelle Une Heure Lumière qui vous permettra pour l’achat de ces deux titres de vous voir offrir le hors-série Des Bêtes fabuleuses de Priya Sharma.

Le Serpent de Claire North : nous sommes à Venise en 1610 et Thene est invitée à rejoindre la Haute Loge de la Maison des jeux, là où les échiquiers sont politiques et où tombent les empires. Cette novella a toutes les qualités d’un grand roman de fantasy. Il s’agit d’une lecture délicieuse pour l’été. Voir la chronique complète.

Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, trad. Michel Pagel, 160 pages, 10,90€

Opexx de Laurent Genefort. Changement radical de décor avec cette novella qui nous propulse vers des mondes étrangers à travers la galaxie pour suivre un soldat un peu spécial pour des opérations extérieures. La grande réussite du texte de Genefort est qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de premier abord et propose une jolie réflexion sur l’altérité. Voir la chronique complète.

Le Bélial’, coll. Une heure Lumière, 120 pages, 8,90€


Widjigo – Estelle Faye

Quoi de plus indiqué lors des grandes chaleurs que de s’offrir une petite promenade rafraîchissante. Mais attention au Widjigo. Estelle Faye nous promène dans un récit historique qui sombre rapidement dans l’horreur glaciaire. Parfait pour les longues soirées estivales. Voir la chronique complète.

Albin Michel Imaginaire, 256 pages, 18,90€


Mary Toft ou la reine des lapins – Dexter Palmer

Un autre roman historique qui dérape rapidement vers le bizarre. Mary Toft ou la reine des lapins est un superbe roman, à l’intelligence remarquable, qui, sous le couvert du récit d’un étrange fait divers, propose une réflexion fine sur notre époque et ses travers cognitifs. Voir la chronique complète.

Table ronde, trad. Anne-Sylvie Homassel, 448 pages, 24€


La Nuit du Faune – Romain Lucazeau

Dans ce conte philosophique, c’est une balade à travers l’univers à la rencontre de multiples formes de vies à laquelle nous convie Romain Lucazeau. C’est un roman brillant, qui fait réfléchir. Histoire de ne pas revenir bête de ses vacances. Voir la chronique complète.

Albin Michel Imaginaire, 256 pages, 17,90€


Projet Dernière chance – Andy Weir

Terminons par le plus fun, le dernier roman d’Andy Weir (l’auteur de seul sur Mars) qui revient avec un récit spatial drôle, malin, et fun de bout en bout. C’est l’option mojito de cette liste : Voir la chronique complète.

Bragelonne, trad. Nenad Savic, 480 pages, 22€.


En bonus : je signale aussi la sortie cette année en format poche d’Anatèm de Neal Stephenson. Il s’agit de l’un des romans de science-fiction les plus ambitieux de ces 20 dernières années. Voir la chronique complète.

Le livre de Poche, trad. Jacques Collin, tome 1, 800 pages, 9,40€; Le livre de poche, trad. Jacques Collin, tome 2, 672 pages, 8,90€

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Stardust & The Wind Blows Free – Chad Oliver

12 mai 2022 à 11:22

Faisant suite à l’article publié hier sur le thème des arches générationnelles avec Spacebred Generations de Clifford D. Simak, continuons si vous le voulez bien notre exploration de quelques textes de science-fiction qui ont tracé les sillons du Long Voyage interstellaire pour les générations d’auteurs à suivre. Comme je le disais, au-delà des aspects techniques, l’un des motifs récurrents est le devenir des générations intermédiaires, celles qui n’ont rien à gagner de l’aventure dans laquelle elles se trouvent embarquées malgré elles et comment l’évolution de leur culture et de leurs croyances peut affecter le déroulement du voyage. Clifford D. Simak imaginait la création d’un mythe qui liait les membres de l’aventure sur des générations sans but autre que la perpétuation d’une idée originelle perdue dans les remous du temps. Mais quand bien même, les sociétés humaines étant sujettes aux lois qui gouvernent l’entropie, les choses inévitablement dégénèrent du fait d’un groupe ou d’un individu qui ne s’accommode pas des règles. Au fil des générations, l’imprévu devient une certitude et toujours le vent souffle où il veut.

Qui de mieux placé qu’un anthropologue pour discuter du devenir des populations ? Avant d’être un auteur de science-fiction, Chad Oliver (1928-1993) fut diplômé d’un doctorat d’anthropologie de l’université de Los Angeles puis professeur à l’université d’Austin. Auteur de neuf romans et d’une soixantaine de nouvelles, il a notamment écrit dans les années 50 deux textes sur les arches générationnelles : Stardust (1952) publié dans Astounding Science Fiction et traduit en français sous le titre « La poussière des étoiles » dans La grande anthologie de la science-fiction – Histoires de voyages dans l’espace, Livre de Poche, 1983, et The Wind Blows Free (1957) publié dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction  et traduit sous le titre « Le vent souffle où il veut » dans Opta, Fiction n°68, 1959 et La Grande anthologie de la science-fiction – Histoires de cosmonautes, Livre de Poche, 1974. Ces deux textes sont disponibles en VO dans le recueil Far From this Earth publié chez Gateway (2015).

Stardust

S’inspirant de la cruelle ironie imaginée par A.E. van Vogt dans Destination Centaure (1944), Stardust fait le récit d’une rencontre improbable : celle d’un vaisseau spatial voyageant d’une planète à l’autre en quelques jours à travers l’hyperespace (concept introduit en SF dès 1931 par John Campbell dans la nouvelle Islands of Space) et du Viking, une relique des voyages interstellaires, à savoir une arche générationnelle, disparue des radars depuis plus de 200 ans. À son départ de la planète Terre, une population de 200 hommes et femmes se trouvait à son bord. Le vaisseau parait mort, mais dans le doute, il est du devoir de l’équipage de s’arrêter et de lui porter assistance. Toutefois, prévient l’anthropologue de bord, il convient de prendre quelques précautions, car après un si long temps passé dans l’isolement, les humains à son bord ont très certainement développé une culture bien différente de celle des hommes modernes. La nouvelle alterne habilement un double récit, proposant le déroulement des événements vus des deux côtés. À bord du Viking, la situation a évidemment dégénéré et l’équipage est divisé en deux factions s’affrontant pour la maitrise du vaisseau, l’une gardant espoir d’arriver à destination et l’autre prônant une vie d’errance dans l’espace. Leurs sauveteurs vont devoir imaginer un plan pour leur venir en aide sans provoquer de traumatisme trop important.

The Wind Blows Free

Le thème de la dissension au sein de la société qui est à nouveau exploré par Chad Oliver de manière très différente dans The Wind Blows Free. La nouvelle se déroule toujours à bord d’une arche générationnelle et raconte l’histoire d’un jeune homme appartenant à l’une de ces générations intermédiaires condamnées à une existence vaine. Lui n’arrive pas à s’adapter aux règles qui régissent la société du vaisseau. Sans cesse poussé à la marge à la fois par son caractère et par la hiérarchie du bord, il finit par transgresser les lois et explorer plus qu’il ne le devrait son environnement. Il finira par découvrir le grand secret que cachent les officiers du bord. Il s’agit d’une nouvelle à twist, que l’on devine malheureusement un peu trop rapidement. Moins efficace que Stardust, et plus maladroite dans l’écriture, la nouvelle n’en est pas moins originale pour son époque et sa chute a par la suite inspiré d’autres textes, voire des œuvres filmées. Je n’en dis pas plus.

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Spacebred Generations – Clifford D. Simak

11 mai 2022 à 12:43

Je chroniquais, il y a quelques jours, Braking Day, un premier roman d’Adam Oyebanji, qui reprenait le trope science-fictif de l’arche générationnelle, ces vaisseaux spatiaux destinés à voyager à travers le vide interstellaire pendant des générations avant d’atteindre leur destination, à savoir une nouvelle planète à coloniser. Je regrettais que, au-delà d’un scénario cousu de gros fils blancs, l’auteur n’apporte rien à une thématique déjà battue et rebattue maintes fois par d’autres au cours de la longue histoire de la SF mondiale. Il est toujours un peu facile et gratuit de faire le procès d’un auteur pour manque d’originalité (et il n’est pas rare de lire ici ou là les complaintes de certains à cet égard, comme quoi l’exigence d’originalité serait déplacée – et bien oui, chers auteurs et autrices, on vous demande un minimum d’originalité pour être intéressants, personne n’a dit que ce serait facile de vivre de sa plume après quelques millénaires de civilisation, fin de la parenthèse) si l’on ne propose pas en retour quelques bases pour soutenir l’accusation. J’ai donc décidé de revenir sur le sujet.

Une des questions fascinantes – qui n’est que survolée par Adam Oyebanji – en ce qui concerne les microsociétés qui se constituent à l’occasion de l’isolement d’une population sur une longue période de temps, comme c’est le cas à bord des arches générationnelles, est celle des générations intermédiaires. Un voyage interstellaire possède un début et une fin, un départ et une destination, c’est-à-dire une genèse et une gloire. Mais quelle que soit la durée du voyage, cela ne concerne que deux générations : la première et la dernière. La première est celle qui définit le destin, la dernière est celle qui l’accomplit. Entre les deux, il n’y a qu’attente et désœuvrement autant physique que moral. Les générations intermédiaires n’ont pour principe d’existence que celui du trait d’union étendu dans le temps, sans autre fonction que d’être et de passer. Rapidement, les auteurs de science-fiction ont été frappés par la cruauté de ce paradigme et ont réfléchi aux conditions et aux conséquences d’une telle situation. Robert A. Heinlein dans Orphans of the Sky (1941), Brian Aldiss dans Non-Stop (1958), ou encore Harry Harrison dans Captive Universe (1969), imaginaient une régression de la société à un stade pré-technologique accompagnée d’un oubli de la raison d’être de l’arche. Plus récemment, Rivers Solomon imaginait une régression sociale vers une société esclavagiste dans L’Incivilité des fantômes (2017). Il y a pour moi deux textes essentiels qui explorent les mécanismes d’évolution de la culture et la pensée au sein des générations intermédiaires, allant jusqu’à redéfinir comme objectif ultime le voyage et non plus la destination : Lungfish (1957) de John Brunner et Paradis perdus (2002) d’Ursula K. Le Guin.

Ces deux romans ont été toutefois précédés par un court texte d’une quarantaine de pages, écrit par Clifford D. Simak, et publié sous le titre Spacebred generations, ou alternativement Target Generations, dès 1953 dans Science Fiction Plus. Il a été traduit en français sous le titre « La Génération finale » (OPTA, coll. Fiction n°187, 1969, et Retour/La génération finale, Denoël, coll. Etoile Double, 1984) et « Génération Terminus » (Visions d’antan, J’ai lu, 1997). La version du texte que je possède est une édition en anglais du texte seul, datant de 2009, publiée chez Wilside Press.

Dans Spacebred Generations, Clifford D. Simak raconte les derniers jours d’un voyage de plus de mille ans durant lesquels se sont succédées quarante générations. Pour elles, l’histoire est devenue mythe, puis légende, puis religion. La société humaine est dirigée par des règles stricte au sens religieux (une religion sans dieu). Parmi ces règles, il y a l’interdiction d’avoir un enfant tant qu’un ancien n’est pas décédé, l’entretien de certains systèmes dont on ignore la fonction, le recyclage de tout et toute chose, y compris des corps. Dès 1953, Simak évoque la nécessité des fermes hydroponiques. Avec le temps, il y a eu des dérapages. Comme l’interdiction et la destruction des livres, accompagnées d’une perte de connaissance. Cette société a oublié ses origines et son but. Elle ignore même se trouver dans un vaisseau qui se déplace, n’assistant qu’à la rotation des étoiles autour du navire à bord duquel elle se trouve, sans comprendre la raison de cette rotation. Pour elle, il n’existe pas de destination, mais simplement une existence sans but à bord. Tout va changer lorsque, au début du texte, tout à coup la gravité est modifiée et le sol devient plafond. Il sera de la responsabilité d’un homme, et d’un seul, d’apprendre la nature de cette Fin prophétisée. Pour sauver ses compagnons de voyage, il devra consentir à des actes radicaux.

Comme par la suite Brunner et Le Guin, Clifford D. Simak s’est penché sur la question de la culture développée par les générations intermédiaires à bord d’une arche interstellaire lors d’un voyage de très longue durée, suffisamment longue pour que l’oubli menace le but ultime du sacrifice imposé, et le conflit qui émerge lorsque le voyage touche à sa fin. Il décrit comment les règles ont nécessairement remplacé la raison, et comment la raison va devoir nécessairement remplacer les règles. Le texte est court, l’auteur n’a donc pas le temps d’y développer en profondeur les termes de l’existence à bord. Pourtant, il en déduit certaines des conséquences avec lucidité et pragmatisme, jusqu’à justifier, sans gloire aucune, du crime. Ainsi, en quarante pages, Clifford D. Simak aborde certaines des questions essentielles qui se posent à l’évocation de la possibilité d’une arche interstellaire. Et puis c’est Simak, donc forcément, c’est fait avec intelligence et talent. Il s’agit à mon avis d’un texte à lire si l’on s’intéresse au trope des arches générationnelles au-delà du roman occasionnel.

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Expiation – Tade Thompson

28 avril 2022 à 09:52

Après avoir découvert comme beaucoup de lecteurs français l’auteur britannique Tade Thompson à travers la série Molly Southbourne, que j’avais beaucoup appréciée pour son ancrage psychanalytique dans le body-horror, j’avais été déçu par ma lecture de Far from the Light of Heaven (2021), space opera que je n’avais pas trouvé très convaincant, voire limite raté. La publication d’une nouvelle de l’écrivain dans le numéro 106 de la revue Bifrost (qui sort aujourd’hui, le 28 avril 2022) est l’occasion de retrouver, peut-être sous de meilleurs jours, sa plume. Et j’en sors plus que ravi.

Expiation est une nouvelle datant de 2016, publiée dans le magazine Interzone sous le titre original The Apologists. Elle nous arrive sous la traduction de l’inimitable Jean-Daniel Brèque qui, du même auteur, a déjà traduit Les Meurtres de Molly Southbourne (2019) et La Survie de Molly Southbourne (2020) pour la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’.

« Aujourd’hui, je décide d’aller dans un bar. »

Expiation est l’histoire d’un mec qui rentre dans un bar.  Là, sans aucune formalité d’usage, il propose à une femme de coucher avec elle, sans que ceci ne provoque de réaction de la part de l’homme qui l’accompagne. Elle accepte. Notre héros s’en va, furieux. En chemin, il bouscule une ou deux personnes, qui ne bronchent pas. Ce qui le met encore plus en colère. Décidément, rien ne va dans ce monde. Expiation est l’histoire d’un homme désagréable, violent et cynique, qu’il va nous être a priori difficile d’apprécier.

À ceci près que Tade Thompson emmène d’entrée son lecteur sur une fausse piste, car l’histoire n’est pas du tout celle-là et l’on réalise rapidement l’illusion magistrale que vient de nous servir l’auteur. Expiation est l’histoire d’un homme que la vie a rendu solitaire et qui se voit condamner à vivre une situation des plus absurdes, dont je ne peux rien dire de plus car c’est là tout le charme de la nouvelle qui va de révélations en révélations. Disons, simplement, que le scénario évoque les ambiances irréelles et l’absurdité de la série télévisée originale The Twilight Zone de 1959, et plus particulièrement peut-être les épisodes « Where is Everybody » et « The Lonely » écrits par Rod Serling. La situation dans laquelle se trouve Storm n’est en rien crédible, si l’on cherche à tripatouiller dans les méandres scénaristiques de ce récit de science-fiction, car c’est bien de science-fiction dont il s’agit, et même de science-fiction postapocalyptique, mais là n’est pas le propos. Cette mise en place permet à l’auteur de tenter à définir ce qui constitue l’humanité, avec ses qualités et ses défauts. Surtout ses défauts. Mais ceux-ci ne sont-ils pas essentiels à faire l’humain, interroge Tade Thompson. Toute fable possède son côté sombre, et celle-ci est cruelle.

Expiation est une nouvelle que j’ai trouvé très réussie, avec une écriture franche qui m’a rappelé Albert Camus pour le style. Peut-être est-ce là aussi le talent du traducteur qui a su rendre ce texte vraiment… particulier de manière fort appréciable. Une très bonne lecture que je vous conseille vivement, et qui m’a réconcilié avec l’auteur.

renaudorion

Destination Outreterres – Robert A. Heinlein

10 avril 2022 à 15:32

Il y a quelques mois, les éditions Hachette lançait une nouvelle collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, Rayon Imaginaire, avec la sortie de Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow. Il s’agissait d’un texte de fantasy, orienté jeune adulte ou, en tous cas, qui en reprenait les codes. En ce mois d’avril, un nouveau titre entre dans la collection avec Destination Outreterres de Robert A. Heinlein. Ce roman, initialement publié en 1955, n’avait jamais été traduit en français. Un manque désormais comblé. Comment le roman d’un auteur si renommé, et à l’influence incontestable dans le domaine de la science-fiction, a-t-il pu être si longtemps oublié par l’édition hexagonale, me demanderez-vous ? Il y a sans doute de nombreuses raisons à cela, et une certaine ambigüité idéologique, peu appréciée en France, entourant le personnage n’y est sans doute pas totalement étrangère. Si on laisse de côté les controverses, notamment nourries par le roman Starship Troopers perçu comme une œuvre militariste, il faut reconnaître que Destinations Outreterres n’est pas son meilleur roman, et qu’il s’agit d’un roman pour jeunes adultes. Il fait partie d’une série de douze romans connus sous le nom de « juveniles », publiés entre 1947 et 1958, et intentionnellement écrits par l’auteur à destination des jeunes lecteurs. Il y décrit des voyages dans l’espace et l’exploration de nouveaux mondes par des héros jeunes qui vont vivre des aventures formatrices et devenir adultes. Les voyages forment la jeunesse. Heinlein étant Heinlein, la parution de ces romans ne s’est pas faite sans générer quelques discussions sur ce qui était convenable de faire lire à la jeunesse américaine ou non. Destinations Outreterres est le neuvième roman de la série, dont la chronologie de publication est la suivante :

  1. Rocket Ship Galileo, 1947
  2. Space Cadet, 1948 (La Patrouille de l’espace, 1974)
  3. Red Planet, 1949 (La Planète rouge, 1951)
  4. Farmer in the Sky, 1950 (Pommiers dans le ciel, 1958)
  5. Between Planets, 1951 (D’une Planète à l’autre, 1958)
  6. The Rolling Stones, 1952
  7. Starman Jones, 1953
  8. The Star Beast, 1954 (L’Enfant tombé des étoiles, 1977)
  9. Tunnel in the Sky, 1955 (Destination Outreterres, 2022)
  10. Time for the stars, 1956 (L’Âge des étoiles, 1974)
  11. Citizen of the Galaxy, 1957 (Citoyen de la Galaxie, 1957)
  12. Have Space Suit – Will Travel, 1958 (La Vagabond de l’espace, 1960)

Comme vous pouvez le constater, tous n’ont pas encore été traduits. Il est à noter que le très controversé Starship Troopers devait être le treizième titre de la série, mais qu’il fut refusé par l’éditeur. Depuis les années 80, les juveniles d’Heinlein ont rejoint les rayons adultes et ne sont plus considérés comme des romans pour la jeunesse. Il ne m’appartient pas d’en discuter, quoi que…

… non, mais sérieusement, Destinations Outreterres est un roman pour jeunes adultes, mais à la sauce Heinlein. Et donc il est inclassable. Résumé en une phrase, Destinations Outreterres est un roman d’apprentissage sur l’art de gouverner en démocratie.

Le futur est indéterminé mais il est éloigné d’au moins un siècle de nous. La Terre des origines souffre de surpopulation (Heinlein en appelle à Malthus dès les premières pages du livre). La découverte d’une technologie de portails a permis la conquête de planètes lointaines et soulage la pression démographique. Des lycées et universités forment des jeunes gens à devenir d’intrépides colons et l’un des cours de survie en milieu hostile inclut une épreuve de fin d’étude qui consiste à lâcher les gamins à travers un portail vers une destination inconnue, une outreterre, avec pour seule mission de réussir à y survivre en solo pendant une semaine, avant que le rappel ne soit sonné. Réussissent l’épreuve ceux qui sont encore debout à son terme. C’est ainsi que le jeune Rod Walker se retrouve envoyé avec une centaine de camarades sur une planète étrangère. Mais quelque chose tourne mal. Rod et ses camarades vont devoir trouver les moyens de survivre pendant… très longtemps. Dans sa partie centrale, le roman est une aventure de survie, façon boy scout (une autre passion d’Heinlein), avant de tourner à l’aventure politique avec la création d’une nouvelle société, avec ses règles, ses lois, ses conflits et ses difficultés. (On ne peut que faire le rapprochement, et noter l’opposition, avec le roman Sa Majesté des mouches de William Golding publié en 1954.)

L’existence de portails vers d’autres mondes était déjà au centre du roman Les Dix Mille portes de January, précédemment publié dans la collection, mais exploitée de manière très différente, plus symbolique. Ici, il s’agit d’un gadget permettant d’aller vers un ailleurs vierge de toute présence humaine et de toute civilisation. Il s’agit d’un trope commun à la fantasy (et on peut faire remonter ses origines au roman Alice’s Adventures in wonderland de Lewis Carroll) et à la science-fiction où ils sont souvent utilisés pour contourner sans avoir à trop réfléchir l’immensité de l’espace qui nous entoure et l’impossibilité de voyager plus rapidement que la lumière. Certains en abusent largement. Personne n’explique jamais vraiment comment ça fonctionne, précisément parce que le but premier des portails est justement de ne pas avoir à expliquer. Le pire est lorsque les auteurs nous disent qu’ils ont été posés là par une civilisation disparue. Ne riez pas, c’est un des trucs les plus répandus ces temps-ci en SF.  Mais bon, passons, ça existe, c’est là, dans la grande boîte à outils de la SF, tout le monde s’en sert. (Si l’on lorgne du côté de la hard-SF, certains font tout de même un peu d’efforts et invoquent l’existence de matières exotiques qui permettraient de maintenir ouverts des trous de ver dans la fabrique de l’espace-temps. Ce qui en fait ne fait que repousser le problème plus loin, sans être beaucoup plus satisfaisant. Greg Egan, lui, lorsqu’il parle d’un phénomène qui ressemble à un trou de ver, il vous dit exactement de quoi il s’agit et fait appel aux mathématiques qui vont avec.)

 Accordons à Robert A. Heinlein que, si les portails sont devenus un gadget surutilisé de nos jours, ce n’était pas le cas en 1955 lorsqu’il a écrit son roman. Il est même l’un des tout premiers à en faire mention, comme c’est d’ailleurs le cas pour de nombreuses autres inventions de la SF. Heinlein n’explique pas non plus, il se contente de dire que cela implique des mathématiques compliquées mais s’autorise tout de même à en raconter la découverte dans un chapitre tout à fait hilarant (Spoiler : ils sont découverts par erreur). Le début du roman est d’ailleurs très réussi, à mon avis, et Heinlein glisse de nombreux traits d’humour et propos qui contredisent l’image d’auteur réactionnaire dont on l’affuble régulièrement.

« Il est inutile de spéculer sur le cours de l’histoire, mais si les parents de Jesse Evelyn Ramsbotham avaient eu le bon sens d’appeler leur fils Bill au lieu de lui imposer deux prénoms féminins, il serait peut-être devenu milieu de terrain et aurait fini par vendre des obligations, ajoutant son quota de bébés à une somme déjà désastreuse. En lieu et place, il était devenu physicien et mathématicien. »

Il montre une certaine clairvoyance encore par la suite lorsque, dans la troisième partie du roman, il en vient à discuter de leardership et de la constitution d’un système démocratique. Rod Walker va s’imposer comme leader, non pas par ses exploits physiques car il va à plusieurs reprises se prendre des roustes, non pas par ses beaux discours car là encore il n’est pas le champion, non pas par son génie car souvent il se trompe, mais simplement par ses actions en faveur de la communauté, et la miséricorde dont il fait preuve face aux fauteurs de troubles. Un autre aspect remarquable dans ce roman datant des années 50 est le rôle accordé aux femmes. Il y a tout d’abord Helen, la grande sœur de Rod, qui est capitaine au sein d’une compagnie d’Amazones et femme de fort caractère et de très bons conseils. Dans le chapitre consacré à la découverte de la technologie des portails, Heinlein glisse que la personne qui supervise la programmation de l’UNIVAC, premier ordinateur commercial créé en 1951, est une femme. Rappel utile, alors qu’en 2022 on note l’invisibilisation des femmes dans l’histoire du développement de l’informatique. Puis ensuite, lorsque la communauté se créé et que fusent les remarques sexistes sur le rôle des femmes dans la société est discutée, typiquement faire la cuisine et les enfants, il y aura toujours un personnage de sexe féminin pour venir démonter ces théories.

Destinations Outreterres n’est pas le roman le plus époustouflant de Robert A. Heinlein. C’est aussi un roman écrit à l’origine pour un lectorat jeune, portant une ambition pédagogique. C’est toutefois un roman qu’on se félicitera de voir enfin traduit, et publié dans une collection de belle facture. Il serait bon de voir les derniers inédits de Heinlein connaître le même sort afin que le lectorat français ait accès à l’ensemble des œuvres de cet écrivain majeur dans le genre de la science-fiction.


D’autres avis : Le Nocher des livres, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : Destination Outreterres
  • Auteur : Robert A. Heinlein
  • Publication : 6 avril 2022, Hachette Heroes, coll. Rayon Imaginaire
  • Traduction : Patrick Imbert
  • Nombre de pages : 352
  • Format : Papier et numérique

renaudorion

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