Vue lecture

Etre bibliothécaire sous le Patriot Act, être bibliothécaire sous le pass sanitaire : même combat ?

Hasard malheureux du calendrier, nous venons de célébrer le 20eme hommage aux victimes des attentats du 11 septembre et en France un mouvement de contestation du pass sanitaire s’inscrit dans la durée. Les deux éléments semblent a priori n’avoir aucun lien. Pourtant, ils sont liés par une question importante : le développement d’une société de contrôle. En effet, le 11/09 s’est traduit par le vote en 4ème vitesse du Patriot Act qui a été une véritable chape de plomb sur les libertés des américains et l’effondrement du droit à la vie privée.

A l’occasion des 20 ans, nombreux sont les articles qui retracent les ravages provoqués par cette loi en matière de vie privée. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour lutter contre la menace terroriste. Si cette loi s’est traduite par une extension du domaine de la surveillance et d’un pouvoir accru accordé aux agences de renseignement, elle s’est manifestée également par un accroissement du contrôle y compris dans le quotidien des individus.

« Parmi les nombreuses dispositions du Patriot Act – qui vont de l’extension des pouvoirs de surveillance de la police à obligation de donner son adresse quand on achète des médicaments contre le rhume en vente libre (…) »

Le lien entre les attentats et le pass sanitaire semble un peu plus évident. Mais il y a également un autre lien qui m’intéresse, c’est la réaction des bibliothécaires US face à cette loi et la situation des bibliothèques en France face au pass sanitaire.

Que les choses soient claires, je ne suis pas favorable au pass sanitaire et je trouve que son application est profondément illogique (BU, BNF, Bpi VS bibliothèques territoriales). Comme certains collègues en lutte le dénoncent, ce pass sanitaire exclut une partie des usagers. La prochaine application du pass pour les enfants de 12 ans pose également la question du rapport à la culture de cette classe d’âge. Les plus précaires et notamment les migrants ou les SDF seront encore les plus exclus. Empêcher l’accès à la culture et à l’information interroge sur les chemins qu’emprunte une société.

Mais j’ai également pu lire que certains bibliothécaires refusaient de contrôler les usagers en dénonçant une forme de flicage. Et je ne peux qu’être d’accord avec ce raisonnement. Avec le pass sanitaire, on ne peut plus bénéficier de l’anonymat qu’offre un lieu qui est par nature ouvert à tous. Mais pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation ? Où était la profession quand des débats houleux sur la protection de la vie privée a eu lieu en 2018 ? Je ne veux pas jeter la pierre – pas complètement – mais si aujourd’hui on contrôle l’accès à la bibliothèque, c’est parce que depuis des années on tolère voire adhère à des mesures de contrôle et de surveillance dans nos établissements. Ça dérange combien de bibliothécaires de collecter les noms et prénoms des usagers pour accéder à un ordinateur ? Quelle est la finalité de cette collecte de données ? Sur quel fondement juridique cette pratique s’appuie-t-elle ? A quel point la lutte contre le terrorisme et la prévention des actes terroristes nous a accoutumé à contrôler ce que font les usagers sur les ordinateurs ?

Avec le pass sanitaire, certains bibliothécaires refusent de contrôler les usagers par principe. En revanche collecter le nom et le prénom dans des tableaux Excel pour donner accès à un ordinateur, ça passe crème depuis des années…#bibliothèqueshttps://t.co/NLrxSEcJgt pic.twitter.com/VYMpn1WEty

— Fourmeux Thomas (@fourmeux) September 6, 2021

Si nous en sommes arrivés là, c’est parce que les digues se sont effritées au fil de ans, au grès des lois sécuritaires de circonstances votées à la hâte. Au-delà de ce grignotage régulier de notre droit à la vie privée, nous avons également accepté d’être des auxiliaires et acteurs de l’extension du domaine de la surveillance. A ce propos, je vous invite à lire le livre La société de vigilance de Vanessa Codaccioni qui analyse les mécanismes à l’œuvre depuis une vingtaine d’années qui ont fait des nous des acteurs de cette société de vigilance. Si la lutte anti-terroriste a fait de nous une menace potentielle à observer, le discours politique et les dispositions prises ont aussi fait de chaque citoyen le surveillant de l’autre. (On retrouve cette logique avec le pass sanitaire où le pouvoir de contrôle est délégué à d’autres corps non régaliens). Je ne sais pas s’il est trop tard mais une chose est certaine, c’est que notre participation au combat contre une société techno-sécuritaire est en retard. Et je pense qu’il faut s’inspirer de nos collègues américains et de leur expérience pour tenter d’agir collectivement. Mais nous pouvons aussi compter sur le fait que « nous vivons en démocratie. Nous avons le droit à liberté d’expression et celui de faire entendre nos voix ».

Après 20 ans de Patriot Act et d'hégémonie du capitalisme de #surveillance, il n'est pas trop tard pour défendre le droit à la vie privée parce que "nous vivons en démocratie. Nous avons le droit à liberté d'expression et celui de faire entendre nos voix"https://t.co/dD6WnsniWQ pic.twitter.com/vJyeaT8iHZ

— Fourmeux Thomas (@fourmeux) September 13, 2021

Je vous invite à lire ci-dessous un article dont j’ai retranscrit des passages qui revient sur la façon dont les bibliothécaires américains ont réagi face au Patriot Act. Cela permet d’interroger notre pratique et notre positionnement collectif dans ce contexte compliqué.

***

« Dans les 7 semaines qui ont suivi les attaques terroristes qui ont frappé le World Trade Center et le Pentagone en 2001, le Président Bush a signé la loi du Patriot Act et les bibliothécaires étaient sous le choc.

« Au début, je pense qu’il y a eu beaucoup de panique » déclare Wanda Mae Huffaker, bibliothécaire à Salt Lake County. « Nous étions tous inquiets que le FBI débarque et de ce qui allait se passer. Nous ne savions ni comment ni quoi faire. Nous étions tous inquiets qu’ils débarquent et réquisitionnent les ordinateurs. Et si on disait quelque chose, nous aurions été arrêtés. »

Parmi les nombreuses dispositions du Patriot Act – qui vont de l’extension des pouvoirs de surveillance de la police à obligation de donner son adresse quand on achète des médicaments contre le rhume en vente libre – il y en a deux qui ont concernées directement les bibliothèques.

L’une autorisait le FBI à accéder aux dossiers des usagers que l’agence jugeait pertinente pour vérifier quels livres ces personnes avaient empruntés ou quels sites web elles avaient consultés. La seconde impose le silence aux bibliothécaires et le risque d’être condamné à 5 ans de prison.

Le bâillon n’a pas tenu longtemps. En 2005, un groupe de bibliothécaires, connu sous le nom des Connecticut Four, a contesté la loi devant les tribunaux, et le gouvernement a abandonné en 2006 la disposition qui interdisait aux bibliothécaires de parler d’éventuelles réquisitions et des lettres de sécurité nationale (NSL).

« Nous avons toujours défendu la vie privée. C’est ce que nous avons fait », rappelle Huffaker. « Ce que les gens lisent reste privé, ce qu’ils recherchent en ligne aussi. Tout d’un coup, quelqu’un nous contraignait à renoncer à ce principe ».

Et cela n’a pas pris longtemps – quelques années d’après Huffaker, pour que les bibliothèques trouvent une solution à ce problème en modifiant leur fonctionnement pour ne plus collecter autant de données personnelles qu’auparavant.

La règle appliquée aujourd’hui est celle du « le moins, c’est le mieux » (tiens, coucou le RGPD est le principe de minimisation des données collectées, nda). « C’est inutile de collecter des tas de données dont nous n’avons pas besoin et qui pourrait compromettre la vie privée des usagers en cas de fuite de données. »

Avant le Patriot Act, une bibliothèque conservait toutes les données de prêt d’un usager mais seul ce dernier pouvait y avoir accès. Jusqu’à l’instauration du Patriot Act qui a donné cet accès au FBI également.

Désormais, à la bibliothèque d’Orem ainsi que dans beaucoup d’autres, l’établissement conserve les données de prêt d’un usager jusqu’à ce qu’un autre usager retourne le même document emprunté. (Pour remonter à l’usager précédent en cas de document endommagé ou s’il y a des pénalité de retard). Après les données sont effacées.

Quand les usagers utilisent les ordinateurs de la bibliothèque, la plupart des établissements ont un système simple: « Dès que l’usager se déconnecte, les données sont effacées ». « Le FBI peut venir et saisir les ordinateurs, les données seront effacées. Ils ne trouveront rien ». (En France, la sauvegarde des données de connexion est imposée par la loi et le Conseil d’Etat a récemment rendu une décision rappelant la conformité de cette règle de droit avec le droit européen

Un responsable des bibliothèques de Salt Lake City explique que leurs « ordinateurs effacent l’historique de recherche » et ils « ne le conservent que si l’usager donne son consentement ».

Le respect de la vie privée est essentiel pour les bibliothécaires rappelle Huffaker qui pense que ce principe devrait être important pour tout le monde.

« Il y a des personnes qui disent que ce n’est pas important. Plus personne ne s’intéresse à la vie privée. » La bibliothécaire répond « Ok, dans ce cas pourquoi avec-vous des rideaux aux fenêtres ? »

D’après une autre bibliothécaire, devenir des chevaliers de la la protection de la vie privée a amélioré la réputation des bibliothécaires en montrant une autre image de rat de bibliothèques.

Enfin, les bibliothécaires interrogés évoquent le décalage qu’il peut y avoir avec la jeune génération de professionnels qui a grandi sous le Patriot Act et l’accoutumance à la surveillance que cela a pu engendrer chez certains.Et de citer l’exemple d’une situation où la police est entrée dans la bibliothèque pour regarder les images de la vidéosurveillance et que des bibliothécaires plus jeunes leur remette sur simple demande. « Nous devons leur dire « Attends, attends. Laisse-moi te rappeler comment nous faisons avec les mandats. Ce n’est pas que je n’aime pas les forces de l’ordre mais il y a des procédures à respecter. Nous devons aussi protéger les droits ».

Source : Sltrib

  •  

La reconnaissance faciale en bibliothèque n’est plus une chimère

La reconnaissance faciale est en train d’envahir notre quotidien. Entre les smartphones qui intègrent cette technologie pour déverrouiller l’appareil, l’accès aux services publics ou le déploiement de caméras pour observer et repérer les comportements suspects, la reconnaissance faciale nous entoure. Les bibliothèques ne sont pas épargnées et certaines utilisent cette technologie pour l’emprunt des documents.

Des sociétés qui proposent…

La reconnaissance faciale a le vent en poupe et est en train de devenir un marché particulièrement lucratif. Une étude de 2019 prévoit un « taux de croissance annuel moyen de 16% sur la période 2019-2024. »

L’identification et l’authentification à des fins de technopolice vendues dans un contexte de surenchères sécuritaires laissent aujourd’hui la place à d’autres usages. Les entreprises ont développé des technologies qui peuvent être utilisées dans différents environnements. Et pourquoi pas celui des bibliothèques ?

Une des premières entreprises que j’ai repérées qui proposent ce service est Helmes qui se présente comme un alchimiste des logiciels pour entreprises. C’est déjà tout un programme. L’entreprise a mis au point un dispositif de reconnaissance faciale pour permettre à ses salariés d’emprunter des livres. Ne jamais consommer la drogue qu’on refourgue à ses clients…

Comme on peut le voir sur la vidéo, l’employé se présente devant la caméra avec le livre qu’il souhaite emprunter. L’algorithme identifie puis authentifie la personne et le prêt est enregistré sur le compte de la personne qui doit valider la transaction avec le doigt. La première réaction qui me vient : pourquoi ne pas utiliser un automate si on doit finaliser une opération en appuyant sur un écran tactile ?

Ce dispositif est déjà en lui-même assez inquiétant mais le spécialiste en machine learning de l’entreprise est encore plus surprenant. Il regrette que la solution ne soit pas connectée à la base nationale des photos des documents administratifs parce que cela permettrait aux bibliothèques de pouvoir déployer le système de reconnaissance faciale.

If the solution were connected with the national database of document photos, it would be technically possible to start using face recognition-based lending in public libraries as well. We could do away with the library card and literally hand out books judging by the borrower’s face 


https://www.helmes.com/book-lending-based-on-face-recognition/

Puis il poursuit avec une phrase qui lui permet de décrocher le Big Brother Award 2019 (leur article a été publié en 2019). « Chaque prêt est connecté aux profils de l’employé et les mentors peuvent voir ce que les employés lisent et leur recommander d’autres lectures pour approfondir leurs connaissances. »

Thales, mastodonte des technologies, considère aussi que les bibliothèques pourraient être un lieu propice au déploiement de la reconnaissance faciale.

…aux bibliothèques qui disposent

En Chine, j’ai identifié plusieurs établissements qui permettent le prêt grâce à la reconnaissance faciale. Après tout, en Chine on peut payer chez KFC avec son visage, pourquoi ne pas emprunter des livres ?

Depuis 2017, la bibliothèque de la ville de Guangzhou fournit ce service. L’argument qui est avancé est celui de la facilité de l’opération. Ce serait plus simple de montrer sa trombine à une caméra que d’utiliser sa carte de bibliothèque. Je veux bien que les automates de prêts peuvent parfois être facétieux mais ils fonctionnent globalement correctement. L’argument de l’expérience utilisateur est souvent celui mis en avant pour dissimuler les enjeux et les conséquences de cette technologie.

L’établissement de Guangzhou qui a déployé la reconnaissance faciale est une bibliothèque jeunesse. Ce dispositif contribue – comme d’autres services en Chine – à favoriser l’acceptation et l’accoutumance à cette technologie. En tombant dans la marmite en étant jeune, c’est plus difficile d’en percevoir les risques et les menaces qu’elle peut représenter dans un autre contexte.

Au moins une autre bibliothèque en Chine propose de la reconnaissance faciale pour emprunter des documents. Mais je n’ai pas réussi à trouver plus d’informations que cette page. L’argument de la simplicité d’utilisation est ici complétée par l’argument du gain de temps.

Singapour fait également partie des villes qui disposent de la reconnaissance faciale pour gérer le prêt de documents dans ses bibliothèques. Le dispositif semble être le plus évolué de tous. Le prêt peut être effectué avec plusieurs documents en même temps (jusqu’à 5). L’usager présente son visage devant la caméra qui doit l’authentifier. Il passe un portique où il patiente le temps que l’authentification se produise. Puis les livres sont ajoutés sur son compte. Enfin le portique s’ouvre.

Les risques et les dérives de la reconnaissance faciale

Tout d’abord, les algorithmes de reconnaissance faciale n’ont pas encore démontré leur efficacité. Par ailleurs, ils sont sources de discriminations. En effet, plusieurs études ont montré que les personnes noires ou les femmes étaient moins bien identifiées et reconnues par les algorithmes.

En outre, même si leur efficacité tend à être démontrée, les algorithmes de reconnaissance faciale peuvent par leur simple présence exacerber une forme d’auto-contrôle. Par crainte d’apparaître comme un élément suspect, ces dispositifs nous poussent à nous soumettre à une norme sociale. Notre façon d’occuper l’espace public est aussi remis en question. Un simple stationnement peut être considéré comme suspect et déclencher l’intervention des forces de l’ordre.

Enfin, je vous recommande le documentaire diffusé sur Arte Tous surveillés – 7 milliards de suspects qui finira de vous convaincre des dangers que représente cette technologie.

  •  

Red Mirror : l’avenir s’écrit en Chine – Simone Pieranni

Red Mirror : l'avenir s'écrit en Chine
Catégorie:
Étiquettes: ,
Publisher:
Publié: 2021
"La Chine a longtemps été considérée comme « l'usine du monde » fabriquant pour l'Occident, grâce à sa main d'oeuvre surexploitée, les biens de consommation puis les objets technologiques conçus dans la Silicon Valley. Cette période est révolue : en développant massivement recherche, éducation et investissements, la Chine est devenue leader dans le domaine des technologies. Intelligence artificielle, villes intelligentes, paiement via les smartphones, surveillance et reconnaissance faciale sont déjà des réalités de l'autre côté…

Simone Pieranni dresse un portrait du paysage technologique de l’empire du Milieu. En tant qu’expatrié, l’auteur décrit une réalité qu’il a vu se dessiner et vécue de l’intérieur. Loin des clichés ou des représentations fantasmées d’une société panoptique, Red Mirror réussit à nous présenter une situation qui fait état du développement des technologies numériques en prenant soin d’apporter des éléments historiques et culturelles qui permettent de mieux appréhender le phénomène dystopique qui se déroule sous nos yeux.

Le socialisme de marché n’a rien à envier au capitalisme de surveillance. La Chine dispose d’une économie tech particulièrement développée et des infrastructures puissantes permettant de soutenir la politique de contrôle de la population établie par le gouvernement du parti communiste chinois. Le pays est même un laboratoire d’idées pour la Silicon Valley et les GAFAM. Si dans les pays occidentaux, des entreprises comme Google ont réussi à s’implanter suffisamment profondément dans nos vies et notre quotidien jusqu’à créer des confusions entre un moteur de recherche et le navigateur. Combien de fois avons-nous pu entendre « Google c’est Internet » ? En lisant l’ouvrage de Simone Pierrani, on réalise que des entreprises technologiques chinoises comme Tencent ou Alibaba ont été bien plus loin. Avec l’application WeChat, la société Tencent a réussi la prouesse de gommer la frontière entre le smartphone et l’application.

« En Chine, le smartphone, c’est WeChat. Et WeChat sait tout sur tout le monde » (p.12)

Tout mais absolument tout passe par cette application : commander un taxi, payer, commander à manger, discuter, se divertir, transférer de l’argent… Et depuis peu, elle est utilisée pour le passeport vaccinal dans le cadre de la lutte contre le covid 19. Cet écosystème ultra complet qu’a réussi à construire WeChat correspond tout à fait aux intentions de Mark Zuckerberg qui souhaiterait la même chose pour Facebook. Le rachat de WhatsApp et d’Instagram s’inscrit totalement dans cette logique. De même, Lybra, le projet de cryptomonnaie de Facebook, vise à permettre aux utilisateurs de pouvoir réaliser des achats au sein des applications contrôlées par Facebook. En outre, la réponse de Zuckerberg aux critiques sur l’exploitation des données personnelles consistant à s’appuyer davantage sur les groupes est une stratégie directement inspirée de WeChat pour donner l’illusion aux utilisateurs d’être dans des espaces privés. A l’heure où des réseaux sociaux centrés sur la voix, comme Clubhouse, émergent, la Chine a une décennie d’avance dans ce domaine. Depuis 2011, les Chinois s’envoient des messages vocaux… depuis WeChat. Le développement précoce de ces services s’est également fait au détriment d’autres qui sont plus répandus dans les pays occidentaux par exemple. En effet, Simone Pieranni explique que le courrier électronique est très peu utilisé en Chine.

La dimension sociologique et historique du livre permet de mieux comprendre la situation de la Chine et de ses rapports à la technologie. Une concordance d’événements a participé à définir le rôle et la place au niveau mondial qu’occupe aujourd’hui la Chine dans le secteur des technologies de contrôle et de l’intelligence artificielle. WeChat est apparue quelques années après la crise économique de 2008 qui a bouleversé les économies occidentales. Par ricochet, « l’atelier du monde » a été touché par la récession des pays occidentaux. Face à la baisse des exportations, l’Etat chinois, en la personne de son nouveau président Xi Jinping, a fait le choix d’investir très tôt dans les technologies. L’Etat chinois investit massivement dans la recherche et dans la robotisation de la production (p. 151).

Ce concours de circonstances a profité à des acteurs comme Tencent qui accumule depuis des années, par l’intermédiaire de WeChat, une multitude de données sur la population. Ces entreprises sont assises sur un matelas de données qui sont utilisées pour alimenter le développement de l’intelligence artificielle et pour servir les intérêts de l’Etat. Si Snwoden a révélé la collusion entre les GAFAM et les agences américaines du renseignement, la Chine n’est pas en reste. Le gouvernement chinois exerce un contrôle très fort sur les entreprises nationales. Les logiques de captation et de contrôle des données sont finalement assez similaires.

« Dans notre monde, les données sont gérées par les entreprises. En Chine, c’est l’Etat. » (p. 37)

Si la surveillance accrue exercée par l’Etat sur la population chinoise choque les occidentaux (ces derniers devraient s’occuper de la poutre qu’ils ont dans l’œil), l’auteur explique que cette accoutumance à la surveillance trouve son origine dans une période plus lointaine de l’histoire de la Chine. En effet, la culture de la surveillance entre voisins est ancrée dans le pays. Dès l’époque impériale, « les habitants étaient divisés en groupe de 5 ou 10 familles qui travaillaient ensemble et se surveillaient mutuellement » (p.53). Les caméras et la reconnaissance faciale se sont développées sur un terreau favorable. Le gouvernement chinois a pris la mesure de ce phénomène et a compris l’enjeu notamment économique de développer le marché de la sécurité publique. Les provinces dans lesquelles sont conduites des expérimentations sécuritaires sont devenues des showrooms des technologies sécuritaires prêtes à être vendues aux pays occidentaux. Mais ce contrôle s’exerce aussi dans la tradition de la société chinoise. « Pour retracer l’origine du panoptique chinois actuel (…) nous devons remonter aux années 1970. » (p.145). Les technologies modernes ne sont finalement qu’un instrument supplémentaire de contrôle pour le Parti.

Les entreprises chinoises ont d’ailleurs déjà réussi à investir les marchés occidentaux y compris dans des secteurs stratégiques comme la défense. La récente polémique contre Huawei en est un exemple concret. Même si le gouvernement américain a interdit l’utilisation de matériel chinois par peur de la surveillance ou d’espionnage, les caméras sont tout de même répandues sur le territoire américain en raison de leur prix et de la puissance de la technologie embarquée dans ces yeux électroniques.

En effet, d’après Simone Peranni, la Chine dispose d’une avance considérable en matière de reconnaissance faciale. Si elle a sous la main une grande quantité de données qui servent à entraîner ses algorithmes, elle possède aussi une hétérogénéité des échantillons qui lui permettent d’être bien plus précise dans l’identification des individus. Contrairement à d’autres solutions, notamment nord-américaine, la reconnaissance faciale développée par les entreprises chinoises commettrait moins d’erreur pour identifier les personnes noires. La Chine tire cet avantage concurrentiel de sa politique impérialiste et des relations commerciales qu’elle a pu construire avec différents pays du continent africain. Ainsi, en vendant ses technologies à des pays autoritaires friands des technologies de contrôles, la Chine a pu étendre son hégémonie et collecter des données utilisées pour améliorer ses technologies.

« Le système de surveillance chinois est actuellement l’un des plus avancés de la planète et l’objectif du débarquement au Zimbabwe est d’améliorer son savoir-faire pour rendre ses produits encore plus compétitifs sur le marché international : l’introduction de la technologie sur une population majoritairement noire permettra aux entreprises chinoises d’identifier plus clairement les autres groupes ethniques, dépassant ainsi les développeurs américains et européens. » (p.59)

Le livre aborde également des questions sociales et traite de la situation politique des travailleurs chinois et notamment des ouvriers qui construisent les smartphones. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer les ouvriers chinois exploités qui assemblent les appareils électroniques sont prompts à s’engager dans des batailles pour faire valoir leurs revendications. Ironie de l’histoire, le smartphone est un outil privilégié par les travailleurs pour organiser leurs luttes (p.101). C’est l’occasion de rappeler que les profits et les dividendes versés aux actionnaires des entreprises occidentales sont le produit de l’exploitation et de la sueur des ouvriers Chinois, Tchèques ou Turques. Dans tous les pays où Foxconn est implantée.

« Il est bon de le souligner, les luttes des travailleurs de la haute technologie ont commencé en Chine. Pas en Europe ni aux Etats-Unis . » (p.81).

Simone Pierrani déconstruit le mythe de l’intelligence artificielle en détaillant les coulisses de ce secteur qui repose sur une armée de travailleurs du clic qui passent leur journée à taguer des contenus pour améliorer les IA. Les OS d’aujourd’hui ont troqué les établis et les chaînes de productions pour des ordinateurs sur lesquels ils effectuent des micro-taches répétitives pour vendre le mythe d’une IA surdéveloppée aux consommateurs occidentaux. La Chine poursuit le projet de devenir leader dans ce secteur et investit énormément pour y parvenir. Elle a d’ailleurs lancé son programme de développement de l’IA en 2017 pour atteindre cet objectif (p.109).

La Chine est le reflet dystopique des fantasmes panoptiques que projette l’Occident. En haut de la liste, il y a évidemment le système de crédit social (SCS). A la lecture de ce livre, il apparaît que ce dispositif de contrôle est apprécié de la population (dans certains cas comme à Rongcheng). Ce modèle s’inspire de la pensée confucéenne qui considère que « la crainte de la honte, plus que les lois, qui incitait les hommes à suivre correctement les règles. » Il n’y a pas de SCS unifié à l’échelle du pays mais plusieurs modèles s’expérimentent et cohabitent dans différentes provinces chinoises. Ce modèle est aussi l’occasion pour l’Etat de combler les lacunes en matère de collecte de données aussi surprenant que cela puisse paraître. Les habitants ne sont pas les seuls à être soumis à ce système. Les entreprises aussi sont sujttes à un crédit social. Cette décision est apparue comme une réponse à la défiance de la population envers les entreprises. Chaque entreprise dispose désormais d’un matricule à 18 chiffres y compris les sociétés étrangères.

Les difficultés que peuvent vivre les personnes qui sont fichées ou ont un mauvais score ont déjà été rapportées par la presse  occidentale pour pointer du doigt le SCS. Les individus qui sont inscrits sur la liste des personnes malhonnêtes peuvent se voir interdire d’acheter un billet d’avion, certains produits de luxe ou de bénéficier d’un prêt immobiier. En 2016, on estime que 4,9 millions de personnes « se sont vues interdire de voyager en avion » (p.133). Les personnes peuvent essayer de récupérer des points en réalisant de bonnes actions. Parmi la liste des actions possibles certaines évoquent 1984 de Georges Orwell comme le fait de participer à des initiatives du Parti. Cela ressemble aux soirées organisées par Big Brother auxquelles participe Winston certains soirs.

La perception des occidentaux est biaisée et comme le rappelle l’auteur, les mesures prises par la Chine ne sont pas si éloignées que celles prises par certains pays démocratiques. Et de citer l’exemple de l’interdiction de participer à certaines manifestations sportives en Italie prise contre certains supporters. Ce qui distingue le modèle chinois est la disproportionnalité des peines. La grande force de ce livre est de pouvoir parler de la place de la technologie dans la société chinoise depuis l’intérieur. L’expérience de l’auteur est cruciale pour tenter de saisir les mécanismes à l’oeuvre et la réalité vécue par 1,4 milliard d’individus. Les intentions politiques  (en particulier contre les Ouïghoures extrêmement confrontés aux technologies de surveillance) de l’État et la rapidité de l’évolution de la place des technologies, amplifiée par la crise sanitaire du coronavirus, devraient nous aider à interroger nos régimes dits démocratiques et les choix techno-sécuritaires de nos représentants politiques.

  •  

Les bibliothécaires américains s’opposent à la reconnaissance faciale

Camera spy pigeon source Pixabay CC0

L’Association américaine des bibliothèques a adopté une résolution fin janvier contre l’utilisation de logiciel de reconnaissance faciale dans la continuité de la « Library Bill of rights » et d’autres textes portés par l’ALA qui promeuvent le respect de la vie privée des usagers des bibliothèques.

Les bibliothécaires américains soulignent que le droit et le respect de la vie privée sont indispensables pour garantir la liberté intellectuelle. Les bibliothèques doivent défendre ces valeurs et sensibiliser les publics à la protection de la vie privée mais surtout protéger les données personnelles des usagers. L’ALA rappelle que les usagers doivent pouvoir utiliser les services de la bibliothèque sans craindre une intrusion dans leur vie privée. Le risque que pourrait introduire ce genre de technologies serait de rompre la confiance des usagers et les dissuader de venir utiliser les services de la bibliothèque.

S’appuyant sur des études démontrant les dérives dont est capable la reconnaissance faciale et la menace qu’elle fait planer en sacrifiant la notion même de consentement libre et éclairé, l’ALA estime que cette technologie de contrôle crée des conditions propices à une surveillance non autorisée des usagers.

L’absence de cadre juridique au niveau fédéral, l’utilisation répandue par les autorités et le manque de transparence des logiciels protégés par des droits de propriété intellectuels justifient également le rejet de la reconnaissance faciale par les bibliothécaires américains. Quelle confiance peut-on accorder à une boîte noire qui ne permet pas de savoir comment elle fonctionne ?

Par ailleurs, cette technologie fait l’objet de biais cognitifs qui traduisent les représentations et les préjugés des développeurs derrière les algorithmes utilisés dans les logiciels de reconnaissance faciale. Cela produit des discriminations notamment à l’égard des minorités qui sont plus victimes d’erreurs d’identification. Au nom de l’antiracisme, de l’équité, de la diversité et de l’inclusion, l’ALA rejette la reconnaissance faciale.

Parce que la reconnaissance faciale porte atteinte à la vie privée des usagers mais aussi à celles des bibliothécaires qui devraient se soumettre à l’utilisation de leurs données biométriques, l’ALA s’oppose à cette technologie sécuritaire. Elle invite les professionnels mais aussi leurs partenaires à défendre cette position et sensibiliser les usagers, les élus ou encore le législateur sur les risques que fait planer la reconnaissance faciale sur la vie privée et les discriminations qu’elle produit. En l’absence d’étude qui démontrerait l’efficacité de ce dispositif panoptique, elle invite à cesser d’utiliser les logiciels de reconnaissance faciale et réclame un moratoire sur l’utilisation de logiciel de reconnaissance faciale dans les bibliothèques.

Source : ALA

  •  

Le coup d’état d’urgence sanitaire : surveillance, répression et libertés – Arié Alimi

Le Coup d'état d'urgenceSurveillance, répression et libertés Arié Alimi
Catégorie:
Publié: 21/01/2021
"Printemps 2020. Pour faire face au Covid-19, le premier état d’urgence sanitaire de l’histoire de France est instauré, s’inspirant de l’état d’urgence décrété pendant la guerre d’Algérie. Du jour au lendemain, l’intégralité de la population française se retrouve assignée à résidence, privée de sa liberté d’aller et de venir, de son droit à la vie privée et, selon les cas, de son droit au travail ou à la liberté d’entreprendre. Parallèlement, un mécanisme de surveillance…

L’avocat Arié Alimi signe un essai cinglant et argumenté de la gestion de la crise du Covid-19 par le gouvernement et comment cette dernière a entraîné un glissement vers une forme d’autoritarisme et a porté atteinte aux libertés fondamentales. Il analyse à partir du droit les dérives sécuritaires imposées par l’état d’urgence sanitaire et leurs conséquences potentiellement irréversibles. L’analyse d’Arié Alimi s’inscrit dans perspective historique. Si effectivement, l’état d’urgence trouve son origine dans la Guerre d’Algérie et a été décrété par la suite, A. Alimi démontre que notre histoire récente a fortement contribué à instaurer et accepter l’état d’urgence sanitaire. Depuis le tournant des années 2010, la France a subi l’état d’urgence provoqué par la vague d’attentats qui a ouvert la voie à l’état d’urgence sanitaire provoqué par le Covid-19. En outre, l’auteur établit une filiation entre les assignations à résidence de 2015 et le confinement appliqué à l’ensemble de la population en 2020. Il note également des points communs dans la mise en place de ces deux mesures d’exception. D’une part, les deux états d’urgence ont été pris brutalement (dès le lendemain des attentats de 2015 et quelques jours avant l’état d’urgence sanitaire, le Président invitait les gens à sortir et ne pas s’inquiéter). D’autre part, les deux mesures ont fait l’objet de prorogation infinie dans le temps.

Depuis 5 ans, la France a vécu plus longtemps sous le régime d’exception de l’état d’urgence que sous le régime de droit commun.

Au cours de son livre, Arié Alimi s’attache à montrer les mécanismes mis en œuvre dans les deux types d’état d’urgence. Comment on assiste au basculement d’une logique qui vise à contrôler celles et ceux qui pourraient nuire à l’ordre établi comme ont pu l’être les anarchistes au 19ème siècle au temps des lois scélérates à une logique qui cible l’ensemble de la population qui représente une menace potentielle en faisant de chacun d’entre nous un agent de propagation du virus. On assiste de plus en plus à une évolution de la législation qui vise à cibler des comportements et non des actes. Arié Alimi souligne qu’après les attentats de 2015, le fait de porter un voile, une barbe ou d’être de confession musulmane pouvait suffire à être identifié comme une menace pour la sûreté de l’Etat. Au cours de la COP21, les assignations à résidence ont été prononcées contres les militants écologistes par anticipation. Avec le recul des années, la polémique du voile au début des années 2000, la loi anti-casseurs de 2019 et toute l’action politique qui clamait que la « République se vit à visage découvert » a pris du plomb dans l’aile avec la crise du Covid-19. Nous sommes tous désormais obligés de porter le masque dans la rue et évidemment dans les établissements recevant du public. Les allers-retours dans le passé, de la polémique du voile à celle du masque de mars 2020, rappellent combien les pouvoirs publics peuvent manquer de cohérence, de constance et d’unité dans leurs choix. De nos jours, ne pas porter de masque peut conduire à une amende ou à une peine d’emprisonnement en cas de récidives.

L’instauration de l’état d’urgence sanitaire va bien au-delà de ce qu’a pu être l’état d’urgence prévu par la loi du 3 avril 1955 instauré pendant la guerre d’Algérie. Ces mesures se traduisent par un contournement du juge judiciaire, le juge des libertés et de la détention. On assiste à un changement de paradigme où ce rôle est confié à l’Etat par l’intermédiaire des préfets ce qui rompt avec le principe de la séparation des pouvoirs qui est le fondement d’une société démocratique. A.Alimi note que les renforcements des pouvoirs de l’Etat ont été tel que même l’ONU a rendu un avis sévère sur la dérive sécuritaire de la France et lui reproche d’appliquer des mesures attentatoires aux libertés en fondant sa décision sur des concepts flous. Concernant l’état d’urgence post-2015, l’ONU a reproché à la France de ne pas avoir été capable de définir la radicalisation en s’appuyant sur une méthode  d’évaluation scientifique

En premier lieu, le concept de radicalisation est considéré comme opaque. Ses critères ne résultent d’aucune méthode d’évaluation scientifique et il n’est jamais défini. (p.46)

Pour souligner le caractère autoritaire de l’état d’urgence sanitaire et l’affranchissement de l’Etat du cadre réglementaire auquel il doit se soumettre, Arié Alimi revient sur les moyens mis en oeuvre par l’Etat pour faire respecter les mesures sanitaires et met en lumière par la même occasion la porosité entre les deux formes d’état d’urgence qui ont tendance à céder aux sirènes des technologies de surveillance.  L’exemple le plus flagrant est celui des drones qui sont utilisés par les forces de l’ordre depuis plusieurs années notamment lors des manifestations sur la voie publique et en particulier lors du mouvement des gilets jaunes. Pendant le confinement du printemps 2020, plusieurs grandes villes ont déployé des aéronefs pour contrôler le respect du confinement en dehors de tout cadre légal. Malgré l’interdiction du recours au drone prononcée en mai par le Conseil d’Etat, l’Etat a maintenu l’utilisation de ce dispositif lors du défilé du 14 juillet 2020. L’œil électronique volant est l’opportunité pour l’Etat d’exercer un contrôle sécuritaire  de l’espace public façon « Big Brother » dans 1984 d’Orwell. C’est une bataille acharnée qui est en cours autour des drones et qui constitue un des éléments de l’opposition à loi Sécurité Globale qui vise à généraliser le recours à ce dispositif de surveillance. Des associations comme La Quadrature du Net ou La Ligue des Droits de l’Homme ont engagé des procédures pour les interdire définitivement. Mais si la plus haute juridiction administrative leur a donné raison, elle n’a pas pour autant interdit l’utilisation des drones si le cadre légal l’autorisait.

Le débat juridique et social qui se tiendra lors de la prochaine tentative de mettre en place ces dispositifs de surveillance généralisée est probablement un des enjeux majeurs de la société à venir. (p.65)

Autrement dit, l’Etat n’hésite pas à violer la loi (exemple des drones) mais se cache derrières des mesures visant à garantir la protection de tous pour justifier l’illégalité et favoriser l’acceptabilité sociale de l’utilisation de technologies issues de la sphère militaire pour contraindre la population civile. Si cela est valable pour les drones, Arié Alimi rappelle que c’est aussi cette stratégie qui a été utilisée pour les nasses en manifestations, les barrages filtrants, les saisies de matériel de protection (sérum physiologique), contrôle d’identité illégaux à l’approche d’un lieu de manifestation (gares). Mais toutes les pratiques illégales de l’Etat policier sont généralement légalisées après coup : les interpellations préventives autorisées par la loi anti-casseur, légalisation de la nasse avec le Nouveau Schéma de Maintien de l’Ordre, et peut-être l’utilisation des drones avec la loi sécurité globale. Cette stratégie fait penser aux méthodes de surveillance alégales employées par les services de renseignements et qui ont été autorisées avec la loi renseignement de 2015. (Cf. L’Etat secret de Jacques Follorou)

L’état d’urgence sanitaire est l’occasion de favoriser l’acceptabilité sociale de technologies du surveillance et l’accoutumance au solutionnisme technologique. L’exemple qui incarne le mieux c’est processus est indéniablement l’application StopCovid. Contrairement à d’autres pays, conformément à la législation en vigueur (RGPD et loi informatique et libertés actualisée) la France a fait le choix du volontariat pour utiliser cette application. L’utilisation de l’application de contact tracing repose sur le consentement. mais l’enjeu est de rendre acceptable une technologie sécuritaire en habituant « l’opinon publique aux mécanismes de traçage »

Mais cela soulève d’abord la question du consentement éclairé, c’est-à-dire de savoir si les personnes qui en usent ont une parfaite connaissance de ce à quoi ces applis les exposent en termes d’atteinte à leur vie privée. (p.84)

La leçon a retenir qu’A.Alimi essaie d’enseigner c’est qu’on assiste une fois de plus à un phénomène de la tache d’huile. Des méthodes qui étaient réservées jusqu’alors au terrorisme ou au grand banditisme se généralisent pour être appliquées à tout sujet de droits. Et de citer l’exemple de la géolocalisation téléphonique qui était auparavant utilisée par des juges judiciaires et qui est désormais utilisée par la sphère administrative.

Le livre aborde également la question de la répression qui est favorisée par le pouvoir qu’accorde l’état d’urgence sanitaire à l’Etat. Il a suffit d’un décret pour appliquer le confinement et sans passer par le Parlement. Le caractère exceptionnel provoqué par cette mesure d’urgence a abouti à une violation des règles fondamentales et indispensables à l’équilibre d’une société démocratique. L’auteur cite à titre d’exemple les personnes en comparution immédiate qui sont présentées devant le procureur sans avoir pu voir un avocat. Il ne s’agit pas de cas marginaux. Arié Alimi documente divers faits similaires qui se sont passés pendant le premier confinement. Par ailleurs, le manque de précision du législateur dans les conditions et les modalités du confinement a ouvert la porte à une série d’abus de la part des forces de l’ordre qui ont verbalisé des personnes de façon arbitraire et sans fondement.

Il incombe au législateur de définir strictement les contours d’un délit afin de permettre, tant aux forces de l’ordre qu’aux personnes résidant sur le territoire, d’avoir une sécurité juridique en connaissant les frontière entre ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. (p.110)

Les dérives arbitraires des forces de l’ordre ne se sont pas malheureusement limitées aux verbalisations. L’auteur passe également en revue un certain nombre de violences qui ont eu lieu pendant le confinement. La crise sanitaire et l’état d’urgence sanitaire ont été un accélérateur pour libérer les comportements racistes et violents mais aussi pour libérer la parole de certains fonctionnaires de police qui ont tenté de dénoncer ces dérives racistes.

L’opuscule d’Arié Alimi est une lecture particulièrement enrichissante et précieuse qui éclaire à la lumière du droit les dérives provoquées par l’état d’urgence sanitaire. Destiné à un public profane, le livre témoigne d’une réelle vulgarisation et d’une solide documentation qui vient étayer le propos de l’auteur. Arié Alimi s’inscrit dans une posture politique, militante et critique avec l’objectif de rappeler que le droit est le rempart qui permet, en théorie, de se soustraire à l’arbitraire. En partant du contexte sanitaire, il démontre comment les choix d’aujourd’hui conditionnent en partie nos conditions et nos libertés de demain.

  •  

Etat d’urgence technologique – comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie

couverture Etat d'urgence technologique- olivier tesquet
Catégorie:
Illustrateur: Maya Palma
Publié: 04/02/2021
« En janvier dernier, je publiais À la trace, une cartographie que j’espérais complète des acteurs et des enjeux de la surveillance contemporaine. Quelques mois plus tard, l'épidémie de Covid-19 offrait, à l'échelle mondiale, un cas d’usage frappant des dispositifs que je m’étais efforcé de décrire. On a vu des officines de toutes tailles, hier positionnées sur le juteux secteur de la sécurité, pivoter vers un nouvel impératif, celui de la traque des corps malades – un levier encore plus puissant…

Olivier Tesquet nous livre une histoire particulière de la crise sanitaire provoqué par le Covid-19. Il s’attache à montrer comment la pandémie a été l’occasion pour les partisans du tout-sécuritaire de recourir à des technologies de surveillance afin de lutter contre la propagation du virus. Son livre est une démonstration éclatante de ce qu’est le solutionnisme technologique et les dangers des dispositifs de contrôle sur nos libertés. L’auteur expose clairement le contexte dans le quel s’est développé cet état d’urgence technologique. En effet, dès l’introduction il nous rappelle que les dérives techno-sécuritaires que nous subissons depuis un an ne sortent pas de nulle part et s’inscrivent dans un héritage de plusieurs années d’état d’urgence et de mesures liberticides provoquées par la série d’attentats qui ont marqué le territoire français.  L’état d’urgence sanitaire a poussé sur un terreau fertile et a su s’appuyer sur les technologies de contrôle pour s’installer au nom de l’intérêt général garantissant ainsi le droit d’être en bonne santé. Mais à quel prix et dans quel mesure l’effet cliquet est-il réversible ?

Au même titre que le virus a touché l’ensemble de la planète, l’état d’urgence technologique s’est abattu sur l’ensemble de la planète. Le livre d’Olivier Tesquet propose un tour d’horizon de la gestion de la crise par différents pays. Si les mesures prises peuvent varier en degré, elles partagent toute la même philosophie. Cet inventaire à la Prévert démontre que l’utilisation d’un arsenal de surveillance est un prétexte ou une occasion de construire une architecture de l’oppression bâtie sur une économie de la surveillance qui était plutôt discrète et méconnue jusque-là. A la lecture de ce livre, on s’aperçoit que les entreprises spécialisées dans la commercialisation d’outils de hacking, d’espionnage ou de surveillance sont vendus à des pays peu scrupuleux en matière de libertés publiques mais également à des pays dits démocratiques. Ces technologies militaro-industrielles ont été recyclées pour lutter contre l’épidémie : prendre la température des piétons, faire respecter la quarantaine à la population… Et si certains ne sont pas choqués par les mécanismes de surveillance qui s’instaurent et considèrent qu’à partir du moment où ils n’ont rien fait de mal, ils n’ont rien à cacher, l’exposé d’Olivier Tesquet est l’occasion de rappeler que se cacher derrière cet argument, c’est cautionner que les pouvoirs publics à l’échelle d’un pays ou de l’Union européenne recourent à des outils liberticides pour contrôler et limiter les flux migratoires.

La crise sanitaire est une opportunité incroyable pour les entreprises, comme Palantir ou NSO pour les plus connues, de redorer leur blason en mettant leur savoir-faire au service de la lutte contre l’épidémie et au nom de l’intérêt général. Si la plupart des ces sociétés sont souvent inconnues du grand public, elles sont particulièrement implantées depuis des années dans des secteurs stratégiques comme la finance (JP Morgan), l’industrie (Airbus) ou plus récemment la santé (l’assurance maladie britannique). Le poids économique de ces entreprises ne devrait pas s’éroder puisque la nouvelle administration du Président Biden et en particulier sa Vice-Présidente Kamala Harris est partisane de la police prédictive qui est une spécialité de Palantir. (p.60)

L’auteur parvient à réussir l’exercice de nous faire revivre un an de crise sanitaire et se souvenir ou découvrir comment la France s’est emparée des outils numériques pour essayer de combattre l’épidémie. A partir de citations, de sources extrêmement complètes et précises, il nous offre la possibilité de revivre la gestion de la crise par les autorités françaises. C’est presque avec nostalgie et émotions qu’on relit les propos de Stéphane Richard, le PDG d’Orange, qui explique que l’entreprise a pu cartographier l’exode urbain des franciliens à l’annonce du premier confinement en mars 2020. Comme le rappelle Olivier Tesquet, nos téléphones trahissent notre localisation en communicant avec les bornes des opérateurs télécoms qui permettent de géolocaliser une personne de façon plus ou moins précise. Si certains ont à coeur de ne pas utiliser d’applications qui collecteraient la géolocalisation, il est utile de dissiper le faux sentiment de préservation de la vie privée en rappelant que les opérateurs télécoms savent où on se trouve. Cela a d’ailleurs été une méthode utilisée par certains pays pour vérifier si la quarantaine était respectée. Mais quand des petits malins ont tenté d’ « oublier » leur téléphone à leur domicile pour faire croire qu’ils sont chez eux, les autorités ont déployées une autre stratégie. En effet, les Etats-Unis, l’Australie ou encore l’Italie ont eu recours à des bracelets électroniques pour contrôler le respect des protocoles sanitaires (quarantaine, distanciation physique…).

Olivier Tesquet revient évidemment sur le contract tracing et les différentes expériences qui ont été menées à l’échelle de la planète. 493 applications sont recensés fin octobre 2020 dans 98 pays (p.86). Le contact tracing diligenté à coups d’algorithmes requiert un équilibre entre le suivi épidémiologique et la surveillance de masse. Mais repose aussi sur une confiance dans les technologies et les entreprises qui les portent et surtout les pouvoirs publics qui en sont les VRP. Même dans les pays les plus technophiles (Singapour, Hong-Kong, Corée du Sud, Israël), l’efficacité n’a pas été démontrée et le confinement n’a pas été évité. Et si au départ, l’installation d’une application de contact tracing reposait sur le volontariat, la liberté s’est rapidement transformée en contrainte avec obligation de transmettre des données personnelles et chantage à la clé pour accéder à des lieux recevant du public. « Pas d’appli, pas de droits » is the new « pas de bras, pas de chocolats ».

Non seulement le consentement n’est plus libre dès lors qu’il est récompensé, mais il lui arrive d’être complètement courtcircuité (p.89)

La lecture du chapitre du contact tracing à la française est une bonne synthèse du fiasco de l’appli StopTousAntiCovidCaSuffit. Olivier Tesquet passe tout en revue : coût exorbitant (coucou la Cour des Comptes), inefficacité (faible nombre de notifications), le manque de personnel formé pour aller sur le terrain, tentatives de chantage pour accéder à certains lieux, l’obstination du gouvernement à prendre en compte uniquement le nombre de téléchargements comme métrique d’efficacité du dispositif sans évaluer le nombre de désinstallations ou des personnes qui n’activent pas le Bluetooth, faux positifs, revendication d’une souveraineté numérique alors que la France fait appel dans le même temps à Microsoft pour lui confier nos données de santé dans le cadre du Health Data Hub. Au-delà du caractère presque risible de l’expérience française, il ne faut pas oublier que la stratégie française a provoqué de véritables conséquences. D’une part, elle produit un faux sentiment de sécurité, (j’ai l’appli, j’ai pas reçu de notif, j’ai pas le covid), et d’autre part, elle fabrique une accoutumance aux technologies sécuritaires.

Apprendre à vivre avec le Covid, c’est apprendre à vivre sans certains droits et certaines libertés qui peuvent être des remparts à l’arbitraire, à la surveillance de masse et à la généralisation de dispositifs panoptiques qui transforment chacun d’entre nous en auxiliaire chargé de surveiller et punir dénoncer les comportements déviants au nom de la sécurité de tous.

Le gouvernement est en train de fabriquer une société de « Small Brothers » où les gens se surveillent les les autres au risque de porter atteinte à leurs droits fondamentaux. (p.106)

Olivier Tesquet n’oublie pas non plus d’aborder d’autres victimes du Covid-19 et de l’état d’urgence technologique. Pas celles et ceux qui sont morts du virus mais celles et ceux qui constituent les rangs des plus précaires et des plus fragiles (modérateurs de Facebook, livreurs, chauffeurs Uber, ouvriers, personnel d’entretien…) qui forment les nouvelles classes dangereuses en référence à l’ouvrage de Louis Chevalier. Celles et ceux qu’il faut contrôler et maintenir à distance pour les empêcher de faire corps. Ce sont aussi celles et ceux qui sont déjà soumis à des dispositifs de contrôle et de surveillance dans le cadre de leurs emplois uberisés. Et pour les privilégiés qui pensaient échapper à ce contrôle, le télétravail a été une expérience difficile avec la banalisation d’outils de surveillance et de contrôle (timer, keylogger, captures d’écran…) qui étaient déjà utilisés auparavant mais qui sont devenus lucratifs pour les entreprises qui les produisent.

A l’approche de l’anniversaire du premier confinement et du début de la crise sanitaire, le livre d’Olivier Tesquet est le cadeau qui tombe à pic.Il réussit à en faire une synthèse digeste pour le grand public et montrer que le virus est dangereux mais qu’on arrivera à s’en sortir grâce au vaccin. En revanche, le recours aux technologies risque de laisser des traces indélébiles sur nos libertés et sur notre capacité à nous opposer collectivement à ces dérives techno-sécuritaires. Il est peut-être temps de devenir « semeurs de panique ».

  •  

Data Privacy Day : retour sur quelques principes de base

Aujourd’hui c’est la journée européenne de la protection des données personnelles. Chaque 28 janvier l’accent est mis sur ce sujet et vous lirez beaucoup de choses sur le tracking en ligne, sur la façon de s’en prémunir et sur les nombreux outils qui existent. Parfois ce sera peut-être redondant mais la pédagogie est l’art de la répétition. Je profite de cette journée symbolique pour apporter ma pierre à l’édifice. Mais je ne parlerai pas d’outils pour protéger nos données personnelles. Je voudrais essayer de tordre le coup à certains préjugés et faire comprendre que la protection de nos données personnelles n’est pas une marotte de geeks. C’est un enjeu particulièrement crucial à l’heure où nos données de santé, nos opinions politiques ou religieuses, nos relations dépendent des technologies numériques.

Je n’ai rien à cacher

C’est la réponse la plus répandue et la plus simple quand on parle de protection de la vie privée. Cet argument sous-entend que si on cherche à protéger notre vie privée, c’est pour dissimuler un méfait ou un acte délictueux. Ce raisonnement est la conséquence de plusieurs années de matraquage sécuritaire et de tentatives fructueuses de nous faire consentir collectivement à la multiplication des lois anti-terroristes ainsi qu’à un état d’urgence permanent. Il n’est plus nécessaire de crier à l’orwellisation de la société et au développement de ses dispositifs de contrôle. Nous sommes à l’épilogue du roman 1984. Au moment où Winston Smith finit par aimer Big Brother et adhérer volontairement à cette servitude volontaire.

Or, il est faux de dire qu’on n’a rien à cacher. Edward Snowden avait sorti cette punchline « Dire que l’on se fiche du droit à la vie privée sous prétexte que l’on a rien à cacher serait comme déclarer que l’on se fiche du droit à la liberté d’expression sous prétexte que l’on a rien à dire ». Elle n’a pas pris une ride mais elle est incomplète. Nous avons tous des idées, des désirs, des fantasmes que nous ne souhaitons pas partager. Cela peut aller de la chanson coupable qu’on n’assume pas publiquement à l’opinion politique qu’on n’ose pas exprimer devant ses collègues par crainte de sanction ou de représailles. Ce ne sont pas des choses répréhensibles mais une partie de soi ou de son identité qu’on ne souhaite pas divulguer pour tout un tas de raisons qui nous regardent. Et si vous n’avez rien à cacher, pas de jardin secret à protéger, ouvrez-nous les portes de vos boîtes mails, de vos réseaux sociaux. Montrez-nous les photos qui sont stockées dans vos téléphones ou les DM que vous avez envoyés. Sans parler de contenus à caractère sexuel, vous ne souhaitez peut-être pas qu’on sache de quel sobriquet votre conjoint-e vous affuble. Et tout cela est légitime car c’est vouloir préserver votre intimité. Pour y parvenir, cela nécessite de refuser de jouer le jeu de la logique sécuritaire et des règles dangereuses qui promettent plus de sécurité au nom de la liberté.

Le chiffrement, l’arme des voyous et des pédocriminels

La cryptographie permet de chiffrer un message au moyen d’un algorithme de chiffrement. Son objectif vise à garantir la confidentialité, l’intégrité et l’authenticité d’un message. Défendre ces principes ne fait pas de vous un criminel.

Les pouvoirs publics et les représentants politiques tentent régulièrement de réduire la portée du chiffrement des moyens de communications. L’argument invoqué est de pouvoir permettre d’identifier des criminels souvent terroristes ou les échanges de contenus pédopornographiques. Bien évidemment qu’il faut lutter contre ces crimes  mais ce n’est probablement pas en déployant des portes dérobées dans les protocoles de chiffrement que les autorités mettront un terme à cette cybercriminalité. On apprend régulièrement que des plateformes de ventes d’armes, de drogues et de tout ce qui peut faire fantasmer la presse à sensation ont été démantelées. Ces espaces du fameux « dark oueb » disposent pourtant d’un niveau de protection essayer d’échapper au radar des forces de l’ordre. Malgré toutes ces dispositions, les autorités parviennent à les faire fermer. Le problème n’est donc pas le chiffrement des moyens de communications qui permettent à la grande majorité des utilisateurs de protéger leur intimité mais plutôt le manque de moyens attribués aux autorités pour pouvoir enquêter et démanteler ces réseaux. Affaiblir le chiffrement, c’est accepter que nos données de santé transitent à la merci de tous et puissent être interceptées et lues par n’importe qui. Récemment en Finlande, des cybercriminels ont voulu faire chanter des patients qui suivaient une psychothérapie. Certes aucune solution n’est infaillible mais le chiffrement des données réduit l’exposition à ce genre de menaces. Affaiblir le chiffrement, c’est accepter d’acheter des produits en ligne en risquant de se faire dérober ses informations bancaires. Affaiblir le chiffrement, c’est se rendre complice de l’espionnage industriel et de la levée du secret commercial et industriel considéré comme un principe sacro-saint  de la société capitaliste.

On mesure bien que le chiffrement est devenu central et indispensable. Souhaiter l’affaiblir dans un domaine, c’est s’exposer à diminuer son efficacité ailleurs. D’autant plus que les criminels ne manquent pas d’imagination et de ressources pour se protéger. « Des gens réellement mal intentionnés avec un peu de bagage technologique, ne seraient pas inquiétés par une telle loi. Rien n’empêche d’utiliser un chiffrement bonus sur un logiciel e2e. »

Les données biométriques

Quand on parle de données personnelles, on pense souvent aux traces qu’on laisse (in)volontairement  derrière nous sur le web ou aux informations extorquées par des conditions générales d’utilisation léonines. Mais une autre catégorie de données personnelles est de plus en plus exposée avec l’utilisation des assistants vocaux ou des dispositifs de reconnaissance d’empreintes sur les smartphones. Nos données biométriques sont de plus en plus utilisées pour pouvoir accéder à des services ou authentifier un accès. Le recours à l’empreinte digitale pour déverrouiller son téléphone est une fonctionnalité rapide et pratique qui évite l’oubli de mot de passe. Mais c’est également le revers de la médaille, on ne peut pas changer son empreinte digitale. A l’inverse, en cas de fuites ou d’attaques, le mot de passe pour accéder à un service ou à un compte peut être changé. Sans compter que le vol d’empreintes biométriques n’est pas si compliqué que cela. En effet, une photographie de vos doigts peut suffire à récupérer votre empreinte digital. Le confort des ces nouvelles fonctionnalités qu’on retrouve dans nos objets du quotidien ne doit pas nous faire oublier qu’elles comportent des risques dont les conséquences en matière d’usurpation d’identité peuvent être très dangereuses.

Avec le développement de dispositifs de contrôle comme la reconnaissance faciale, c’est l’utilisation même de notre visage que nous ne contrôlons plus. La multiplication de la vidéosurveillance, supposée lutter contre la criminalité, représente une entrave à la libre circulation puisque nos déplacements et notre attitude sont scrutés à chaque coin de rue. Mais désormais les réseaux de caméras sont couplés à des algorithmes de reconnaissance faciale. A partir de notre façon de marcher ou de notre comportement, on va essayer de déduire et anticiper nos actions. Mais comment l’algorithme peut-il traduire le stress d’arriver en retard à un entretien d’embauche ? La conséquence de cette surveillance est de chercher à se conformer à une norme sociale pour éviter d’apparaître comme un signal faible. C’est toujours l’argument sécuritaire qui justifie le déploiement de cet arsenal panoptique. En brandissant la menace d’un attentat les pouvoirs publics produisent une accoutumance aux technologies sécuritaires. La fuite en avant technologique motivée par des ambitions sécuritaires ne doit pas se faire au détriment de nos libertés, de notre vie privée et de nos données personnelles.

  •  

Support de conférence libertés numériques et bibliothèques

J’ai eu le plaisir d’intervenir lors d’une journée consacrée aux pratiques numériques  pour parler de libertés numériques et des bibliothèques. Merci à Lionel Dujol pour cette invitation. L’objectif de mon propos était de saisir l’importance pour les bibliothèques de se positionner comme acteur engagé pour la défense des libertés numériques des usagers dans un contexte de surveillance économique (GAFAM) ou politique (Etats). Pour bien comprendre pourquoi les bibliothécaires sont directement concernées par cette problématique, il est important d’avoir un cadre de pensée délimité par les missions des bibliothèques. Sur le plan symbolique mais aussi pratique, les bibliothèques ont tout intérêt à devenir des sanctuaires de la vie privée et accompagner les usagers dans la compréhension de ces nouveaux enjeux d’intimité numérique collective. Les bibliothèques participent à la construction du citoyen par leur capacité à donner accès et à faire circuler l’information nécessaire dans une société démocratique. Ainsi, par l’utilisation des collections ou des technologies de l’information mises à leur disposition, les usagers ont la possibilité de s’informer et éventuellement de prendre part aux débats qui animent la société. Mais cela est possible uniquement si l’accès est affranchi de toute censure (économique, politique ou religieuse). Si les bibliothèques veulent continuer à être des lieux d’idées, de pluralisme et d’échanges, elles ont le devoir de garantir un accès libre, ouvert et neutre à l’information. Autrement dit, elles ne doivent appliquer ni censure ni surveillance et protéger la diffusion des idées.

L’article Support de conférence libertés numériques et bibliothèques est apparu en premier sur Biblio Numericus.

  •