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Coronavirus, le virage manqué des bibliothèques ?

#RestezChezVous est le mot d’ordre. En raison de la crise sanitaire que traverse le pays, une bonne partie de la population est contrainte au confinement. Cette crise est intéressante à plus d’un titre et représente un événement important pour les bibliothèques.

Les métiers indispensables à la vie de la Nation

Un des grands problèmes que notre profession a dû mal à surmonter est la vision bibliocentrée des professionnels. Combien pensent que la bibliothèque est le centre de gravité de la vie des individus ? Il suffit de regarder les thèmes de journées d’étude, de congrès et de la presse professionnelle pour mesurer l’étendue du problème. Certes, ce réflexe est légitime mais il est aussi ce qui nous a éloigné d’une partie des usagers. Des situations exceptionnelles comme celle que vivons actuellement mettent en lumière ce problème.

Nous ne sommes pas indispensables à la vie de la Nation ni à celle des individus. Si c’était le cas, une loi imposerait à chaque commune d’avoir un établissement de lecture publique. Le taux d’inscription des usagers serait également bien plus haut. Certes nous sommes utiles, nous pouvons permettre à des individus de trouver des ressources qui leur permettront de transformer leur vie. Mais nous ne sommes pas indispensables. Croire que nous le sommes est une fois de plus l’expression du syndrome du bibliocentrisme.

Ce bibliocentrisme a pu sembler se justifier au siècle dernier. Avant le développement des usages numériques du 21ème siècle, les bibliothèques jouissaient d’un monopole sur l’accès aux savoirs et aux connaissances. A travers leurs collections, elles étaient les seules à pouvoir garantir l’accès à l’information aux individus. Mais ce tropisme des collections constituant l’ADN d’une partie de la profession devrait être résolu.

« Ce tropisme de la collection chez les bibliothécaires fait oublier que l’existence d’une collection imprimée n’est que la conséquence de la rareté de l’espace disponible dans les bâtiments que sont les bibliothèques. Le numérique permet de briser cette rareté, ce qui déplace l’enjeu de la collection vers la médiation des contenus. »

Source : Silvere Mercier

D’avoir fait des collections l’alpha et l’oméga de la profession sans prendre en compte l’évolution des usages et les progrès des technologies de l’information et de la communication conduit les bibliothèques à être reléguées en deuxième division en cas de crise comme celle du coronavirus qui nous contraint au confinement.

L’indispensable médiation

A l’heure où le web fournit un accès à une quantité illimitée de contenus, l’enjeu réside dans la capacité à pouvoir accompagner dans le choix. L’abondance de ressources disponibles induit la question du choix. Comment faire pour choisir, pour accéder, pour découvrir dans un océan de contenus ?

La crise de confinement que nous vivons révèle très précisément ces enjeux. Nous disposons d’un temps supplémentaire exceptionnel que nous devons combler. Avec des plateformes de musique proposant plusieurs dizaines de millions de titres, avec des services de vidéos à la demande avec un catalogue dont le temps de visionnage dépasse l’ensemble d’une vie, des plateformes de jeux vidéo en illimité, l’accès aux contenus n’est définitivement plus un problème. Tout le monde a compris que tout se jouait désormais dans l’accompagnement et le recommandation… sauf peut-être les bibliothécaires.

Les sites de presse spécialisée ou généraliste ont depuis longtemps compris la nécessité de proposer un accompagnement au choix. Bien évidemment, je mentirai en disant que les bibliothèques n’ont rien fait de similaire. J’ai vu passer des posts sur les réseaux sociaux qui recommandent des contenus à leurs usagers. Cependant, il s’agit souvent de renvois vers des ressources numériques auxquelles sont abonnées les bibliothèques. En effet, beaucoup de bibliothèques vont profiter de l’occasion pour faire de la promotion de leurs ressources numériques mais pas de la médiation. Elles communiquent en indiquant que plus 15000 livres sont disponibles en version numérique à télécharger. On retrouve à nouveau cette logique de collections et non pas la tentative de faire coïncider un besoin informationnel/documentaire avec des ressources. (Ex: 3 pour tablettes à télécharger pour occuper vos enfants, 5 sites pour vous aider à assurer la continuité pédagogique à la maison, 8 jeux vidéo pour faire passer le temps…).

Accès verrouillé VS accès ouvert

Promouvoir un accès à des plateformes de livres numériques (chut, chut, pas de marques) de la bibliothèque, c’est prendre le risque d’avoir des usagers qui restent sur le carreau et n’arrivent pas à télécharger leur epub en raison des difficultés d’accès des usines à gaz qu’on a l’habitude de proposer. Pour accéder à ce genre de contenus, les usagers doivent saisir leur identifiant, leur mot de passe, créer un compte Adobe Digital Editions pour gérer les DRM, ne pas avoir oublié le mot de passe s’ils avaient déjà créé leur compte… Toutes les étapes pénibles qu’on a l’habitude de gérer au quotidien auprès des usagers ne pourront certainement pas se faire à distance en période de confinement. En ne proposant que cette catégorie de ressources, nous risquons de nous couper d’une partie des usagers qui vont bénéficier d’un accès ultra simplifié à des plateformes commerciales voire illégales.

Par ailleurs, le modèle économique des plateformes comme PNB est contradictoire avec la période que nous vivons. Ces ressources numériques s’appuient sur des systèmes de jetons attribués par titre. Autrement dit elles reposent sur la rareté. Au-delà de la limite fixée par les éditeurs, il faudra racheter le livre. Comment faire pour acheter des documents en période de confinement ? Comment faire signer un bon de commande ? Encore une fois, le prisme des collections nous met hors-course. Alors que Canal + propose un accès gratuit pendant la période de confinement, ainsi que le média Les jours, des plateformes de podcasts, des éditeurs de manuels scolaires, l’Opéra de Paris… est-ce que les éditeurs qui proposent des titres via PNB vont supprimer le nombre de jetons pour permettre un accès le plus large possible le temps du confinement ? L’initiative de Publie.net mérite d’ailleurs d’être saluée. Pendant 15 jours, une partie du catalogue est accessible gratuitement et diminue le prix de l’abonnement.

Prendre le train en marche

Il n’est pas trop tard et nous pouvons collectivement essayer de prendre le virage numérique des usages. Ce n’est pas de proposer des ressources numériques qui feront de nos bibliothèques des établissements modernes. Notre résilience réside dans notre capacité à comprendre les enjeux de la médiation numérique des savoirs. Je ne dis pas qu’il faut arrêter de nous concentrer sur les collections, je dis qu’il faut qu’on rajoute une nouvelle corde à notre arc. Il faut qu’on intègre véritablement dans nos activités bibliothéconomiques le web et les contenus qu’il fournit. Nous devons être en phase avec les pratiques actuelles des individus qui reposent sur une connexion internet mobile. Inscrivons-nous dans l’écosystème de leurs usages en concevant des dispositifs de médiation adaptés. Cette voie sera la seule voie qui nous permettra de justifier notre utilité.

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Faire entrer le loup dans les bibliothèques

Google s'invite dans les bibliothèques
Google s’invite dans les bibliothèques

Mener une veille sur le numérique et les bibliothèques permet de découvrir des projets intéressants, d’apprendre de l’expérience des autres, se maintenir dans une dynamique d’évolution. Mais c’est aussi l’occasion de dénicher des infos qu’on aurait préféré ne pas découvrir. C’est le cas de celle qui suit et qui tombe LE jour qui ne fallait pas.

Le lundi de cette semaine n’est pas comme tous les autres lundi (il n’est pas au soleil non plus…). Lundi 28 janvier est la journée internationale de la protection de la vie privée. A cette occasion, vous avez peut-être vu passer un paquet d’articles sur le sujet. Nous apprenions la semaine dernière que la CNIL avait prononcé une sanction de 50 millions d’euros contre Google pour son manque de transparence sur le fonctionnement de la publicité et le recueil du consentement des utilisateurs. Ce lundi, nous apprenons que Google étend un peu plus sa domination et son souhait de devenir un acteur incontournable de la lutte contre la fracture numérique. La firme de Mountain View vient d’annoncer qu’elle finançait l’association des bibliothèques américaines à hauteur de 1 million de dollars pour soutenir la formation à la littératie numérique. Ainsi, l’ALA pourra redistribuer l’argent aux bibliothèques du territoire américain pour qu’elles puissent mettre en oeuvres des actions ou des ressources pour acquérir des compétences numériques.

Ce programme n’a bien évidemment rien de philanthropique. Google a des actionnaires à satisfaire et les actions de ce type ne vise qu’un objectif : conquérir de nouvelles parts de marché. En mettant en place ce programme, Google, par l’intermédiaire des bibliothèques, conquiert de nouveaux clients. En effet, les outils et les ressources mises à disposition pour former au numérique sont ceux conçus par Google. L’entreprise a adopté la même stratégie que Microsoft dans le milieu de l’éducation. En nouant des partenariats avec le Ministère, Microsoft s’assure une clientèle captive droguée à ses produits dès l’école. De même, Google propose des ressources pour former au courrier électronique (Gmail), à utiliser des espaces de stockage en ligne (Google Drive), au blogging (Blogger)…Une fois que les apprenants seront en situation d’autonomie, ils continueront à utiliser les outils avec lesquels ils se sont formés. Ainsi, Google pourra collecter les données personnelles de nouveaux utilisateurs et ainsi renforcer son modèle économique en pouvant revendre à des annonceurs des profils d’utilisateur pour la publicité ciblée.

Par ailleurs, ce programme soulève un second problème qui concerne plutôt la dimension « digital labor ». En effet, en fournissant des services et des outils gratuitement aux bibliothécaires et aux personnes en situation d’apprentissage, ces derniers vont pouvoir les éprouver et les améliorer en les utilisant. A titre d’exemple, on peut citer les outils de visite virtuelle. Google propose ce service pour pouvoir créer une visite virtuelle de son établissement ou pour gérer des collections :

Contrôlez, gérez et accédez à vos ressources numériques et métadonnées grâce à notre support avancé de gestion des collections. Il offre un espace d’hébergement de contenu pratiquement illimité, une technologie avancée de publication et de traitement d’images, ainsi que des outils de recherche et de filtrage sophistiqués.

Dès lors, les données stockées vont pouvoir alimenter les bases de données de Google sans que celui-ci n’ait eu besoin de numériser ou d’effectuer un enrichissement des métadonnées. Les professionnels de la culture l’ont fait pour lui. C’est un exemple concret du digital labor cher à Antonio Casilli.

L’entreprise fournit une myriade d’outils gratuits pour obtenir des mesures d’audience, pour améliorer sa présence en ligne, pour accroître son audience et favoriser l’engagement de sa communauté. C’est une terrible stratégie qui lui permet de collecter encore plus de données sur les personnes qui fréquentent les établissements culturels. En utilisant ces outils, nous livrons de la matière première à Google qui réussira à la transformer en devise.

Enfin, Google conclut son communiqué en disant ceci « nous espérons vous voir à la bibliothèque ». Cela ne tient qu’à nous professionnels des bibliothèques de ne pas nous laisser séduire par le chant des sirènes. Ne laissons pas Google devenir la béquille des politiques publiques.

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Les ressources numériques, l’épine dans le pied des bibliothèques

Les ressources numériques en bibliothèque
Les ressources numériques en bibliothèque

A quelques jours d’intervalles, nos collègues du Québec ont produit deux documents plutôt intéressants relatifs à la médiation numérique des savoirs. Le premier s’intitule Guide d’initiatives de médiation numérique en bibliothèque au Québec et ailleurs et le second Livres et Ressources numériques en bibliothèques publiques : quoi faire pour que ça marche ! A la lecture de ces documents, on peut se rassurer en constatant que les bibliothécaires du Québécois rencontrent les mêmes problématiques que nous : Comment rendre appropriables par les usagers les ressources numériques acquises par les bibliothèques ?

L’importance de la médiation numérique

Ces deux documents n’apportent pas d’éléments particulièrement nouveaux à la théorie de la médiation numérique. Mais ils constituent une synthèse concrète et complémentaire au livre consacré à la médiation numérique écrit par Lionel Dujol et Silvère Mercier. Plusieurs cas pratiques sont évoqués dans ce guide : le livre numérique, Wikipédia, heure du conte, ressources numériques… La valeur ajoutée du Guide d’initiatives de médiation numérique en bibliothèque au Québec et ailleurs réside notamment dans sa forme. Pour chaque idée de dispositif, la fiche reprend le contexte, le ou les objectifs, le public cible, les moyens humains, financiers et techniques, les supports de communication employés, la durée du dispositif ainsi que quelques éléments de retours sur l’expérience. A ce titre la fiche consacrée à la mise en avant des ressources numériques par l’intermédiaire de billets de blog est particulièrement utile. Cette fiche analyse les points qui méritent, d’après les bibliothécaires, d’être améliorés pour être plus efficaces (rythme de publication, pronom personnel employé, longueur des billets). Il ne faut pas oublier qu’un dispositif de médiation numérique s’évalue ! Les fiches insistent également sur des points cruciaux dans la réussite d’un projet de médiation numérique qui ne sont parfois pas suffisamment pris en compte. Il s’agit notamment de la formation en interne nécessaire pour atteindre l’objectif fixé en amont. Si elle ne garantit pas à tous les coups la réussite, la formation de l’ensemble de l’équipe au fonctionnement d’une ressource ou de son contenu est un prérequis indispensable car elle garantit la capacité des agents à pouvoir effectuer dans un second temps la médiation humaine auprès des usagers. Le second document Livres et ressources numériques en bibliothèques publiques consacre d’ailleurs toute une page à la formation du personnel qui est présentée comme :

« un préalable indispensable pour une intégration optimale des ressources numériques à l’offre de services des bibliothèques. Elle garantit un premier niveau de promotion et de soutien auprès des usagers. »

Les dispositifs passerelles sont souvent suggérés pour mettre en valeur les ressources numériques proposées par une bibliothèque. L’idée est de rematéraliser ce qui n’est pas visible pour montrer l’existence de la ressource et suggérer l’envie à l’usager de se l’approprier. Plusieurs stratégies peuvent être mises en oeuvre pour accroître la visibilité d’une ressource (flyers, affiches, écran de veille des ordinateurs, totems, des fantômes, des pastilles sur les exemplaires physiques « Existe en numérique »…). Les idées ne manquent pas. La médiathèque départementale d’Ille-et-Vilaine avait proposé quelques astuces pour faire connaître les ressources numériques. Redonner corps aux ressources immatérielles est une chose sur lesquelles nous pouvons agir pour favoriser l’appropriation par les usagers. Cependant, il existe un autre facteur à prendre en compte et sur lequel nous n’avons pas la main. Il s’agit de l’accès et de l’ergonomie de la ressource à laquelle nous donnons accès. Si la ressource nécessite un mot de passe et un identifiant différent, s’il y a des DRM qui compliquent le processus de téléchargement, si ce n’est pas multi-plateformes, tout cela constitue des obstacles qu’aucun dispositif passerelle ne sera en capacité de surmonter.

Et si on faisait le bilan des ressources numériques ?

Depuis une dizaine d’années d’expérience des ressources numériques, on constate qu’il est toujours difficile de valoriser ces contenus acquis à prix d’or. La question de la rematérialisation des ressources pour compenser leur caractère immatériel est une préoccupation toujours présente.

Où est-ce qu’on a raté ? Comment expliquer cette nécessité et cette difficulté de promouvoir nos ressources en ligne à l’heure où l’écran demeure le support privilégié pour accéder à des contenus culturels ? Qu’est-ce qui explique qu’on soit encore obligé de montrer nos sites web aux usagers et que ces derniers répondent « Ah, je ne savais pas que vous aviez un site » ? Pourquoi la possibilité que la bibliothèque propose des contenus numériques ne soit pas devenue une évidence pour les usagers ? On est tous à la recherche de la solution miracle qui fera exploser les statistiques d’utilisation de telle ou telle ressource. (Mais avons-nous cette même exigence avec les autres supports qui constituent les collections d’une bibliothèque ?)

Une partie de la réponse se trouve dans la stratégie que les bibliothèques ont menée pendant plusieurs années : acquérir des ressources numériques issues d’écosystèmes isolés des pratiques de consommation culturelle des internautes. Les méthodes d’accès et de consultation étaient trop différentes et ont constitué des barrières. Nous avons voulu reproduire le monopole dont nous jouissions dans l’écosystème physique pour fournir un accès aux documents. On a voulu accumuler et fournir un accès en contrôlant et en régulant pour avoir le sentiment d’être indispensable. Or il est incontestable que les internautes n’ont pas besoin de nous pour accéder à des œuvres en ligne. La cause de cette réaction trouve peut-être son origine dans le caractère nouveau qui nous a pris de court et on a appliqué par réflexe les mêmes mécanismes qu’on connaissait et qu’on maîtrisait.

Mais cela a été une erreur dont on mesure encore les effets aujourd’hui. On a rejeté le web et les ressources dont il dispose et sur lesquelles on aurait pu construire des dispositifs de médiation numérique. On aurait pu demander à nos prestataires de développer des outils et des interfaces adaptés à un travail de curation favorisant la dissémination des contenus repérés sur le web. Par ailleurs les bibliothèques sont investies dans le web de données (dont l’objectif est d’améliorer la visibilité et la réutilisation des données) mais on a raté le coche concernant la réutilisation des contenus du web. Il n’est pas trop tard, nous pouvons encore réagir en proposant des parcours répondant à des besoins informationnels ou de divertissement. Il faudra peut-être pour cela réussir à s’affranchir des ressources numériques.

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