Vue lecture

Pour un mouvement technocritique en bibliothèque

Les modes technologiques n’épargnent plus les médiathèques. A chaque innovation ou nouvelle mode numérique, nous avons cédé aux sons des sirènes en espérant apparaître dynamiques, modernes, désirables auprès de nos publics.  On a eu les réseaux sociaux, les tablettes, les imprimantes 3d et les espaces de fabrication numériques et aujourd’hui on a l’IA. La même musique se répète et continuera de se répéter probablement avec la future trend digitale à venir. Cette dynamique illustre parfaitement ce que raconte Julie Brillet dans le podcast des deux copains connards dans un bibliobus. Nous avons renoncé, en tant que profession, à avoir une posture technocritique. Nous avons embrassé béatement les nouveaux outils les uns après les autres sans avoir de réflexion politique, éthique et critique du recours à tous ces outils. Bien entendu individuellement, il y a des collègues sensibles à ces questions-là et qui essaient d’intégrer ces réflexions dans leur pratique. Mais si la méthode du colibri portait ses fruits, on en verrait les effets. 

A l’heure de la prédominance des GAFAM et des conséquences politiques et sociales qu’ils représentent, à l’heure des IA génératives et de ce qu’elles impliquent en terme de désinformation et de cybermalveillance, à l’heure de la crise climatique que nous traversons et de la consommation de ressources que représentent ces technologies, devons-nous encore à appréhender le numérique de la même manière ? On a longtemps pensé que l’acquisition des outils numériques, parfois obtenus après de longs moments à convaincre les décideurs pour obtenir des budgets, était un projet en soi pour finalement laisser le matériel prendre la poussière au fond d’un tiroir à l’image d’un enfant lassé de jouer avec son dernier jouet. Certes il a fallu une phase de découverte et un temps d’adaptation et c’est le recul de plusieurs années qui permet d’avoir ce regard critique sur les technos. Mais ce regard critique n’est pas porté collectivement, il n’y a pas de réflexion collective et de proposition d’actions pour repenser nos pratiques professionnelles en profondeur.

Est-ce éthique d’acheter du matériel fabriqué dans des conditions d’exploitation dignes de l’époque de Germinal ? Est-on ok d’utiliser des services d’une entreprise qui vend les siens à des Etats pour faire la guerre et massacrer des populations ? Est-il sain d’être présents sur des plateformes sociales qui laissent délibérément la haine se propager et l’extrême droite diffuser ses idées nauséabondes ? Les exemples ne manquent pas mais tout cela nous avons oublié de l’intégrer dans nos réflexions entre nous, dans nos journées d’étude, dans nos publications, dans nos communiqués. Nous avons, sciemment ou non, décidé de fermer les yeux et de recourir à des services et des outils dont le projet politique est diamétralement opposé à ce que représentent les bibliothèques. En effet, les établissements de lecture publique sont des instruments au service de la citoyenneté, de la diversité et de fait la tolérance et du respect de la différence. Les entreprises de la tech visent à satisfaire l’appétit de leurs actionnaires et conquérir toujours plus de parts de marché.

L’IA est le sujet à la mode et dicte l’agenda médiatique. Profitons de la hype autour de ces technos pour éviter de reproduire nos erreurs. N’alimentons pas la bulle spéculative autour des IA génératives révolutionnaires qui transforment notre quotidien en nous rapprochant un peu plus d’un monde à la frontière entre Matrix et Terminator. Pour l’instant, les effets qu’on voit de l’IA c’est des images et des promesses extraordinaires pour réussir à obtenir des levées de fonds nécessaires. Remplissons notre mission d’éducation aux médias et à l’information en accompagnant les publics, en expliquant comment ça fonctionne, l’impact écologique que représente l’IA. Si on veut montrer et former à l’utilisation des prompts, faisons tourner des IA en local et open source tant qu’à faire. Ne fantasmons pas l’impact et les possibilités de l’IA en bibliothèque pour la production de notices bibliographiques ou de la recommandation de contenus. Nous disposons déjà des ressources et des compétences nécessaires pour remplir ces missions.

Ne cédons plus aux sirènes du technosolutionnisme, laissons la place à un numérique éthique, raisonné et citoyen. Ce n’est pas la course à l’utilisation de la dernière techno à la mode qui nous rendra plus attrayant ou moderne auprès de nos usagers mais plutôt notre capacité à prendre du recul, accompagner, faire réfléchir sur l’impact et les conséquences du numérique sur notre société.

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ChatGPT : quels risques pour les bibliothèques ?

Amel Boudina, une consœur de la ville de Laval, a publié une tribune sur l’intelligence artificielle et plus précisément le phénomène ChatGPT d’OpenAI. Elle s’interroge sur les risques que peut faire planer cette techno sur les bibliothèques. Je vous invite à lire l’article, il y a plusieurs éléments que je partage mais je souhaitais poursuivre la réflexion en nuançant certains de ses propos. En effet, d’après Amel, le rôle des bibliothécaires n’est pas menacé par le développement de l’IA. Si l’avenir nous dira si elle avait raison, une chose est sûre, c’est que notre métier en est impacté et reconfiguré comme cela s’est déjà produit avec d’autres technologies de l’information et de la communication.

« Elles sont aussi un troisième lieu où les gens peuvent se rassembler, discuter et partager leurs idées. »

C’est devenu un lieu commun de le dire mais les bibliothèques ne sont plus uniquement des lieux dans lesquels on vient emprunter ou consulter des collections physiques. L’action culturelle est devenue un axe majeur des établissements. Aussi malin que puisse être en apparence ChatGPT, l’IA n’est pour le moment pas capable d’organiser des ateliers ou des rencontres. Bibliothèque 1 – ChatGPT 0

« Malgré tous les avantages que l’intelligence artificielle peut offrir aux bibliothèques, elle ne pourra jamais les remplacer. Non seulement les bibliothèques permettent d’avoir accès à des documents qui ne peuvent pas être trouvés en ligne, mais elles offrent aussi des programmes et services qui ne pourront jamais être automatisés, tels que l’accès à l’expertise d’un bibliothécaire.« 

L’assertion sur les documents qu’on ne trouverait que dans les bibliothèques est, à mon sens, de moins en moins vraie. (Sauf bien entendu pour ce qui concerne des collections patrimoniales ou liées à la recherche scientifique). Au regard de l’évolution des pratiques culturelles numériques et la montée en puissance du streaming, la valeur ajoutée des bibliothèques ne réside plus uniquement dans la capacité à fournir un accès à un document. Mais Amel a raison quand elle parle de l’expertise des bibliothécaires. Pour le moment, ChatGPT donne l’illusion d’exactitude. Or, en testant un peu l’IA, on réalise rapidement qu’elle peut apporter des réponses qui n’ont pas de sens.

J'ai demandé à ChatGPT la différence entre un rhinocéros et un mug de café. L'IA cherche à apporter une réponse structurée en comparant deux choses qui n'ont rien à voir.

Cependant, rappelons que ChatGPT a été ouvert massivement au public très récemment. Le fonctionnement de cette IA repose sur le machine learning et chaque question qu’on lui pose l’entraîne et l’améliore (Nous sommes toustes des travailleur-euses du clic). Attendons encore quelques mois ou années pour voir si l’IA peut être capable de développer une véritable expertise sur certains sujets. Enfin, OpenAI a annoncé réfléchir à mettre en place une offre payante avec plus de fonctionnalités. Cette offre sera peut-être moins artificielle et plus intelligente.

« Ces derniers offrent une assistance personnalisée et un savoir-faire qui ne peuvent être fournis par aucune technologie. Ils peuvent comprendre les intérêts et les besoins des lecteurs et leur fournir des recommandations et des conseils sur mesure, en plus d’aider à trouver des informations qui ne sont pas disponibles en ligne. »

Je ne sais pas quoi lire, Eurêkoi ou Le Guichet du savoir sont des services personnalisés qui s’adaptent à la personne qui sollicite le service. C’est d’ailleurs un argument utilisé par la BPI et Eurêkoi pour mettre en avant la recommandation humaine plutôt qu’une recommandation algorithmique qui serait moins capable d’identifier précisément les besoins informationnels ou documentaires d’un individu. Mais comme je l’évoquais précédemment, ChatGPT est encore jeune et manque d’entraînement pour proposer une recommandation sur mesure. Toutefois avant de vanter la supériorité de l’humain sur la machine, il ne faut pas oublier le contexte de la demande. Par exemple, pour le service Eurêkoi, l’usager-ère est invité-e à préciser le périmètre de sa demande : livre/film, plutôt roman ou BD, plutôt adulte ou enfant puis par un processus d’entonnoir, l’utilisateur-rice est amené-e à affiner sa demande de conseil pour aider les bibliothécaires à lui apporter une réponse personnalisée. Dans le cadre de ChatGPT, ces étapes intermédiaires ne sont pas définies en amont. Il faut préciser des éléments pour que l’IA puisse apporter une réponse. Mais dans le fond, dans les deux systèmes, il y a besoin de ces étapes intermédiaires pour pouvoir suggérer un contenu adapté et personnalisé. Mais je crois qu’on a tendance à fantasmer l’IA en lui attribuant des supers pouvoirs qu’elle n’a pas, peut-être à cause de la SF qui présente des dispositifs totalement autonomes : de KITT dans K2000 à Jarvis dans Iron Man en passant par HAL9000 dans Odyssées de l’espace.

Je demande à ChatGPT de me recommander un livre à lire. Dans un premier temps, sa réponse est très vague et généraliste. En précisant ma demande, ChatGPT me propose trois titres plus précis.
Je demande à ChatGPT de me recommander un livre à lire. Dans un premier temps, sa réponse est très vague et généraliste. En précisant ma demande, ChatGPT me propose trois titres plus précis

« Enfin, les bibliothécaires peuvent aider les lecteurs à naviguer à travers la confusion et les informations contradictoires trouvées sur internet et fournir des informations fiables et précises. »

Ici, Amel pointe un élément très important qui fait écho aux missions d’éducation aux médias et à l’information des bibliothèques. Depuis quelques temps, les bibliothécaires se sont engagé-es dans la lutte contre la désinformation et accompagnent les usager-ères afin de les aider à acquérir les compétences informationnelles nécessaires pour identifier une fake news. Entre les deep fake et des agents conversationnels comme ChatGPT, les acteurs de la désinformation disposent d’un boulevard pour diffuser des infox. Plutôt que de représenter une menace pour nous, l’IA devient au contraire un moyen de mettre en avant nos compétences en matière de sélection et de validation de l’information. L’enjeu majeur actuellement, et qui inquiète notamment le milieu de l’enseignement, est de parvenir à savoir si un texte a été écrit par une IA ou par un humain. Bien que ChatGPT ne soit pas parfait et qu’on puisse identifier des incohérences, des redondances ou des contresens qu’une personne ne ferait pas, les outils de détection automatisée sont encore insuffisants pour détecter un faux texte produit par une IA.

« Quoi qu’il en soit, «aucune méthode, ni aucun modèle de détection [automatisé] ne sera fiable à 100%», juge Irene Solaiman. Raison pour laquelle elle «recommande toujours d’utiliser un cocktail de méthodes de détection, et non une seule.»

Libération, Comment détecter qu’un texte a été écrit par une IA ?

« L’intelligence artificielle peut aussi servir à trier et à classer les livres, administrer les demandes, fournir des informations aux usagers tout en améliorant le système de recherche, organiser le système de catalogage, ainsi qu’à fournir des recommandations personnalisées aux utilisateurs, dans la mesure de ses capacités. »

Je pense que ce point est un peu prématuré. D’une part, certaines IA reposent sur l’apprentissage profond (deep learning) et l’apprentissage automatique (machine learning). Grosso modo, elles ont besoin d’être alimenté par une quantité gigantesque de données pour pouvoir apprendre et évoluer. Pour comprendre qu’un chat est un chat, il faut des millions de photos de chats sous des angles différents pour que l’IA qui fait tourner Dall-E, Midjourney ou Stable Diffusion comprenne ce qu’est un chat. D’autre part, et cela rejoint le point précédent, en bibliothèque nous n’atteignons pas la masse critique suffisante de données et d’utilisateur-rices pour entraîner une IA qui pourrait améliorer le système de « recherche et organiser le système de catalogage et fournir des recommandations personnalisés aux utilisateur-rices ». Enfin, pour pouvoir proposer ce genre de services, il faudrait que nos prestataires implémentent ces technologies dans leurs produits. Au regard des coûts que cela représente et de la puissance de calcul nécessaire pour faire tourner une IA, est-ce que les entreprises du secteur seront prêtes à consentir à cet investissement ?

« L’IA ne peut pas offrir une assistance personnalisée aux usagers. Elle ne peut pas aider les lecteurs à trouver des informations spécifiques au contexte de leur demande et leur donner des conseils et des suggestions adaptés à leurs exigences particulières. Cela demande une subtilité détenue seulement par les humains. »

La question de la qualité de la réponse délivrée par une IA est à relativiser. En effet, si on prend l’exemple des moteurs de recherche et en particulier de Google, on constate que ce sont les premières réponses apportées par le moteur de recherche qui génèrent un engagement de la part de l’internaute qui clique sur les premiers résultats. Sont-ce les meilleures réponses ou les plus pertinentes ? Non, ce sont celles qui bénéficient du meilleur référencement par le moteur de recherche. Pire, Google est passé du statut de moteur de recherche à moteur de résultats. En saisissant une requête dans la barre de recherche, Google délivre une réponse immédiatement en reprenant des éléments d’un site dont il trouve la réponse la plus adaptée. Mais sur quels critères l’algorithme de Google s’appuie-t-il pour délivrer cette réponse ? Pour reprendre les mots d’Amel, il ne donne ni de conseils ni de suggestions adaptés aux exigences particulières des usager-ères qui pourtant se contentent, globalement, des éléments de réponse apportés.

Je pense que la situation est un peu prématurée pour préjuger de l’impact réel de ChatGPT. Il faut également souligner que pour le moment, l’IA d’OpenAI n’est pas tellement intégrée à d’autres écosystèmes numériques. Cela se met en place progressivement. Notons que Microsoft prévoit d’intégrer ChatGPT à son moteur de recherche Bing. Cette intégration qui est directement orientée contre Google vise à « répondre de façon ciblée à l’internaute » et en apportant des réponses à partir de données postérieures à 2021 (pour l’instant ChatGPT ne s’appuie que sur des informations publiées en ligne avant 2021). Il existe également un client desktop pour Windows, MacOS et Linux ou même une extension pour le navigateur Chrome qui propose des résultats de recherche fournis par ChatGPT. Enfin, la dernière étape consisterait à implémenter ChatGPT dans d’autres écosystèmes comme celui des applications que nous utilisons massivement au quotidien. (Edit du 16/01 : les choses semblent s’accélérer du côté des iPhone.) En d’autres termes, plus les internautes seront soumis à des expériences dans lesquelles interviennent ChatGPT, plus l’IA s’améliorera et plus ielles s’adapteront aux réponses fournies.

Pour conclure, je ne pense pas que chatGPT représente une menace pour les bibliothèques. Si ChatGPT n’est pas intégré à d’autres écosystèmes, ce ne sera qu’un épiphénomène dont la hype laissera la place à un autre outil disruptif qui fera à son tour couler de l’encre. En revanche, si les entreprises du web l’intègrent à leurs propres outils, cela pourra reconfigurer le domaine de la recherche d’informations. En partant du principe que les internautes développent des pratiques cumulatives, ce n’est pas exagéré de penser que nous pourrons coexister à côté de ce genre d’outil. De plus, ces IA sont le fruit d’un long processus de développement et l’aboutissement d’un travail humain qui peut comporter des biais, qui interroge sur les modalités de sélection de l’information par l’IA et donc qui invite à s’inscrire dans une démarche d’éducation critique de recherche de l’information. Nous ne sommes donc pas menacé-es par ChatGPT. La véritable menace pour nous, à court ou long terme, c’est plutôt les réductions budgétaires et les postes non renouvelés qui ne nous permettent pas de pouvoir poursuivre nos missions et intégrer de nouveaux services afin d’être en phase avec les usages actuels et les problématiques contemporaines de la société. Mais ça, c’est un autre sujet. 

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Bibliothèque, sobriété et réduction de l’empreinte environnementale du numérique

Les collectivités de plus de 50000 habitants devront avoir mis en place une stratégie numérique responsable d’ici le 1er janvier 2025. C’est ce que prévoit la loi visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique du 15 novembre 2021 (REEN). L’article 35 de la dite loi dispose même que les villes d’au moins 50 0000 habitants doivent élaborer un programme de travail fixant le cap de la stratégie de réduction de l’empreinte carbone du numérique, au plus tard le 1er janvier 2023.

Autrement dit, 133 communes ont du pain sur la planche ! Généralement, les villes de plus de 50 000 habitants possèdent au moins un établissement de lecture publique sur le territoire. En quoi et comment les bibliothèques peuvent-elles s’inscrire dans ce programme de travail à l’échelle de leur collectivité ?

Les propositions en mode greenwhashing

  • Premier conseil : limiter le recours aux mails en arrêtant le répondre à tous quand la réponse est susceptible d’intéresser qu’un-e seul-e collègue. Si vous souhaitez comprendre comment fonctionne l’envoi de mail et le protocole SMTP, je vous invite à lire ce chapitre du cours Les réseaux de zéro qui montre l’infrastructure nécessaire pour l’envoi et la réception de mail. Cela rend peut-être plus concret l’empreinte carbone que le numérique représente derrière son côté virtuel.
  • Deuxième conseil : n’imprimer que ce qui est nécessaire
  • Troisième conseil : éteindre les ordinateurs (et la lumière des toilettes)
  • Quatrième conseil : réduire la durée des sessions sur les postes publics
  • Cinquième conseil : demander à proxynator de bloquer YouTube et Twitch
  • Sixième conseil : éteindre la baie de brassage à la fermeture de la bibliothèque

L’écologie, c’est sérieux

On arrête de déconner, la Terre est en train de brûler, nous devons agir collectivement pour permettre aux milliardaires de continuer à prendre leur jet privé. Les bibliothèques peuvent contribuer à cette feuille de route de plusieurs manières.

Bib Market

Le chapitre 2 de la loi REEN est consacré au renouvellement des terminaux. Certes les bibliothèques ne sont pas les lieux réputés pour renouveler chaque année leur parc informatique. Cependant, nous pouvons nous inspirer de ce chapitre pour l’intégrer dans notre façon d’aborder la médiation numérique auprès des usagers. En effet, les bibliothèques qui proposent de l’assistance numérique sont au premier plan pour inciter les usagers à continuer à utiliser leur matériel vieillissant en leur donnant un second souffle grâce aux logiciels libres. Outre l’avantage de pouvoir reprendre le contrôle sur nos données personnelles, les logiciels libres sont parfois réputés pour être moins gourmands en ressources pour fonctionner sur les appareils. L’univers Linux et ses nombreuses distributions sont l’occasion de pouvoir continuer à utiliser un vieil ordinateur grâce à un système d’exploitation léger pour fonctionner. (Linux Lite, Lubuntu, ZorinOS…). L’organisation d’Install Party est l’occasion de participer à la réduction du renouvellement des terminaux en leur donnant une nouvelle vie.

Donner plutôt que jeter

Même si les bibliothèques ne renouvellent pas leur parc informatique tous les quatre matins, il arrive que les vieux postes soient remplacés par des neufs. Depuis le 10 novembre 2022, les collectivités peuvent désormais céder gratuitement le matériel informatique à des associations. Pour pouvoir bénéficier de cette session à titre gratuit, les associations doivent être reconnues d’utilité publique ou d’intérêt général. En d’autres termes, des associations comme Emmaüs-Connect peuvent bénéficier de ce nouveau décret et ainsi participer à la fois à la réduction de l’empreinte carbone et lutter contre la fracture numérique en mettant à disposition des personnes précaires des ordinateurs reconditionnés.

Publier peu mais publier mieux

Pendant longtemps pour être visible et identifié par les bots des moteurs de recherche, la stratégie a consisté à publier beaucoup de contenus pour pouvoir remonter dans les résultats de recherche. D’une part, publier beaucoup de contenus est une activité chronophage qui nécessite une organisation rigoureuse en matière de médiation numérique des savoirs. Mais surtout cette stratégie n’est plus recommandée en matière de référencement. Les règles SEO évoluent et Google préfère privilégier du contenu de qualité disposant d’une véritable valeur ajoutée plutôt que du putaclic ou du réchauffé copié par-ci, par-là. 

Un peu de low-tech

Les sites des bibliothèques sont la plupart du temps des produits édités fournis par des prestataires. Déjà que le RGAA n’est pas toujours appliqué, les principes low-tech ne sont probablement pas intégrés dans l’élaboration des sites de ces éditeurs. Quelques exemples de sites web low-tech : https://hackstock.net/, https://www.mucem.org/, https://solar.lowtechmagazine.com/

Évidemment, nos prestataires ne proposent pas des sites web low-tech, d’ailleurs testez l’empreinte de votre site web https://www.websitecarbon.com/, vous serez peut-être surpris-e du résultat. (trigger warning, la pertinence de ce genre d’outils est toujours sujet à discussion. En revanche, il présente l’intérêt de s’interroger sur la façon dont on administre nos sites). En attendant d’avoir des sites peu énergivore, nous pouvons d’ores et déjà adopter des écogestes. Geoffroy Dorne, designer engagé sur cette question de la sobriété numérique, recommande quelques règles que nous pouvons adopter quand on publie du contenu sur nos sites mais aussi au moment de l’élaboration du cahier des charges dans le cadre d’une refonte de site web par exemple.

  • Limiter le recours à des technos qui consomment de l’énergie : JavaScript en tête. C’est joli mais ça pollue.
  • Réduire l’usage à la vidéo en mode embed et aux photos en HD trop lourdes.
  • Tout nos contenus ont-ils vocation à rester en ligne ? On peut ajouter une date de fin de publication pour éviter de surcharger son site et réduire les pages zombies.
  • Abandonner les boutons de partages sur les réseaux sociaux
  • D’autres conseils que j’ai déjà donnés sur Biblio Numericus
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Les bibliothèques vont-elles disparaître ?

Spoiler : ce titre aux allures collapsologiques est volontaire. TL;DR : la réponse est évidemment non. Ceci étant dit, nous pouvons passer à la suite.

Pendant le confinement, j’ai eu l’occasion d’évoquer le rôle et la place des bibliothèques. Cet article a donné lieu à des échanges intéressants et une confrontation de points de vue que je vous invite à lire si vous ne l’avez pas fait. 7 mois plus tard, je remets le couvert avec une interrogation bien plus pessimiste que la thématique du congrès de l’ABF  qui s’apprête à se demander si les bibliothèques sont indispensables. N’allez pas au congrès, je vous donne la réponse : oui. Et maintenant, que fait-on ? Cet événement aura bien évidemment des vertus cathartiques mais ne suffit pas à observer les choses avec les bonnes lunettes.

De la rareté au flux

C’est devenu un lieu commun d’expliquer que les bibliothèques ont perdu le monopole de l’accès aux documents. En effet, avant le début du 21ème siècle, les bibliothèques disposaient d’un atout grâce à leurs collections physiques. Elles organisaient l’accès aux savoirs et aux connaissances grâce aux collections qu’elles proposaient à leurs usagers. Progressivement, ce privilège s’est érodé grâce au développement des technologies numériques qui ont mis un terme à la rivalité des biens physiques. Avec l’immatérialité, on est entré dans une ère d’abondance qui a déstabilisé les bibliothèques. Nous pouvons accéder à plusieurs à un article sur Wikipédia sans que cela ne prive l’accès à quelqu’un d’autre. Nous savions gérer un stock qui était imposé par des raisons tout à fait triviales : les murs des bibliothèques ne sont pas extensibles et les budgets d’acquisition ne sont pas illimités.

Nous avons essayé de nous adapter à cette situation et nous nous sommes jetés à corps perdus dans les ressources numériques. En oubliant d’observer les usages et en nous focalisant uniquement sur la ressource. On a voulu, peut-être pour se rassurer, essayer de calquer les logiques des collections physiques sur ces nouveaux objets hybrides. C’est ainsi qu’on s’est fait avoir par des modèles économiques et des modèles d’accès incompatibles avec la mission de partage et de circulation des savoirs spécifique aux bibliothèques. On s’est fait enfermer dans des licences, dans des jetons, dans des DRM, dans de la chronodégradabilité au nom de l’innovation. On n’est toujours pas sorti de cette impasse :

https://twitter.com/Klaire/status/1311291381298626561?s=20

En parallèle, on a vu émerger l’ère du streaming et des plateformes qui proposent des contenus de façon illimitée. De multiples secteurs culturels se sont orientés vers ce modèle : livre, la musique, les films/séries, les jeux vidéo…Cette stratégie s’est révélée être une aubaine pour certains domaines comme la musique particulièrement sinistrée par l’essor du peer-to-peer à l’aube des années 2000. Les ventes de CD se sont taries à mesure que la pratique du mp3 s’est développée. Puis dans un second temps quand le streaming est devenue la norme. L’enjeu ne réside plus dans la possession mais dans l’accès. Je souhaite pouvoir accéder n’importe où, n’importe quand, y compris en mode hors-connecté.Ne faisons pas comme l’industrie musicale qui a regardé le train des usages passer au tournant des années 2000 et qui a payé un lourd tribut sa résistance au changement. Aujourd’hui, le livre numérique est dans l’incapacité de faire de l’ombre à son homologue en papier. Cependant, faisons attention de ne pas prendre garde aux évolutions des pratiques de lecture numérique. En particulier dans un contexte où il semblerait que la pratique de la lecture présente des signes d’essoufflement.

Dès la fin des années 2000, nous savions déjà que nos rapports à la culture passent en priorité par l’écran. En 2010, Olivier Donnat expliquait à propos des pratiques culturelles des Français :

Cette évolution a définitivement consacré les écrans comme support privilégié de nos rapports à la culture

Donnat Olivier, « Les pratiques culturelles à l’ère numerique », L’Observatoire, 2010/2 (N° 37), p. 18-24. DOI : 10.3917/lobs.037.0018. URL : https://www.cairn-int.info/revue-l-observatoire-2010-2-page-18.htm

10 ans plus tard, cette tendance s’est évidemment renforcée. Et l’écran du smartphone est devenu une extension de notre corps qu’on consulte frénétiquement. Je ne dis pas que c’est vrai pour chacun d’entre nous mais c’est une tendance générale que les études du Credoc ou de Médiamétrie confirment année après année. La difficulté réside peut-être dans la position de l’observateur. Ne nous appuyons pas sur nos ressentis ou sur nos pratiques individuelles, observons les usagers, sondons les nouvelles générations sur leurs modes de consommation de la culture. Surtout n’émettons pas de jugements de valeurs si nous voulons répondre par la négative au titre de ce billet.

La force de la recommandation

Qu’est-ce qui pourrait nous sauver ? Comment faire face à des acteurs qui sont en capacité de proposer des catalogues pléthoriques et un accès illimité ? Qui fournissent une expérience à l’utilisateur qui est au-delà de ce qu’on peut proposer ? Je crois que la question, elle est vite répondue. C’est la recommandation et la mise en place de dispositifs de médiation adaptés aux usages numériques actuels et futurs qui constituent la valeur ajoutée des bibliothèques. Notre force s’appuie sur une connaissance de nos fonds mais elle doit s’élargir aux contenus qui existent en ligne. Ce réflexe doit être acquis de manière générale par la profession. Des bibliothèques ont déjà acquis une solide expérience en matière de recommandations qui s’inscrit dans des dispositifs numériques. On peut citer l’expérience de Lorient et son Je ne sais pas quoi lire, le réseau Eurêkoi qui rassemble plus de 500 bibliothécaires ou au niveau universitaire le service Ubib.

Le besoin informationnel ou celui d’une recommandation est sans fin. Ce n’est pas anodin si des services commerciaux se développent autour de cette question. On peut penser à Sens Critique pour les recommandations de contenus et à la plateforme Quora pour le service de questions-réponses entre pairs. Ce service a été co-fondé par un ancien de Facebook et quand on lit la page à propos du site, on a presque l’impression de lire le règlement intérieur d’une bibliothèque qui présente ses missions :

La mission de Quora est de partager et d’enrichir le savoir du monde. À l’heure actuelle, une grande partie de connaissances qui seraient utiles au plus grand nombre est entre les mains d’une poignée d’individus – soit dans leur tête, soit uniquement accessibles à certains groupes. Nous voulons mettre en relation les dépositaires du savoir et ceux qui désirent y accéder, réunir des individus aux points de vue différents afin qu’ils se comprennent mieux, et donner à chacun le moyen de mettre ses connaissances au service des autres.

https://fr.quora.com/about

Bien évidemment ces services ont des objectifs de rentabilité et leurs modèles économiques reposent d’une part sur l’uberisation de la production de contenus. Ce sont des individus qui font du travail gratuit pour la plateforme. C’est ce que le sociologue Antonio Casilli qualifie de digital labor. D’autre part, le modèle économique s’appuie sur une captation des données personnelles des utilisateurs visant à dresser des profils qui seront ensuite probablement revendus à des tiers. Au-delà de ces aspects mercantiles, le succès croissant de cette plateforme témoigne d’un besoin informationnel intarissable et d’un accompagnement des internautes alors que le web regorge de ressources et de contenus pour répondre à un besoin documentaire. Mais tout le monde ne peut pas s’improviser bibliothécaire disposant de compétences pour rechercher, identifier et sélectionner des informations.

En d’autres termes, la nécessité d’intermédiaire entre un individu et une ressource n’est plus que jamais indispensable. Avec le développement des outils numériques, on a pu dire qu’il y avait une suppression d’intermédiaires. Or, ce n’est pas tout à fait juste. On a assisté à une reconfiguration du rôle des intermédiaires. Et cela Google l’a très bien compris en passant progressivement d’un moteur de recherche à un moteur de résultats. Bien sûr, cela pose la question de la validité de l’information sur laquelle Google s’appuie pour donner une réponse. Cependant, cette logique peut se reproduire ailleurs et en particulier avec le développement de l’intelligence artificielle ou tout du moins d’algorithmes de plus en plus performants. Certains n’hésitent pas à s’emparer des potentialités offertes par cette technologie pour concevoir des dispositifs de recommandations de livres à lire. En s’appuyant sur GP3-T, l’intelligence artificielle développée par OpenAI, un développeur a élaboré une plateforme de recommandations de livres qui s’appuie sur l’humeur. En fonction de l’humeur indiquée, l’IA vous proposera un titre qui doit correspondre. Ce projet est affilié à Amazon et un lien vous proposera d’acheter le livre sur le site du géant du e-commerce. Mais là où ce dispositif apparaît innovant et révolutionnaire, il n’est en réalité pas si disruptif que ça. En effet, il y a quelques années certaines bibliothèques proposaient un moteur de recherche sensitif qui s’appelait Culture Wok. La recommandation est définitivement gravée dans l’ADN des bibliothécaires. L’enjeu désormais réside dans notre capacité à concevoir des dispositifs de recommandations affordants qui s’inscrivent dans des écosystèmes d’usages adaptés à ceux de nos publics.

Quelques pistes à explorer

  • Publier des recommandations sous la forme de newsletter pêchue, dynamique avec un format court. Qu’on le regrette ou pas, l’attention est une denrée rare. Il faut réussir à capter celle de nos publics pour leur soumettre du contenu dans un laps de temps court. Le développement de média vidéo originaux comme Brut ou des newsletters comme Curaterz ou Tech trash ont très bien compris ces enjeux.
  • Utiliser les réseaux sociaux : L’éditeur Penguin Random House a introduit sur Twitter un rendez-vous hebdomadaire de recommandations de livres avec sa communauté. Pendant une demi-heure, les internautes peuvent demander une recommandation en indiquant leur humeur. L’éditeur leur propose alors une recommandation personnalisée issue de leur catalogue. 
  • Des interfaces adaptées à l’ère du temps : Réussir à capter l’attention induit des dispositifs de recommandations qui correspondent aux tendances en matière d’interface et d’ergonomie. Par exemple, en naviguant sur le catalogue d’Arte, on remarque de fortes similarités avec celui de Netflix.

 

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