Vue lecture

Even if Such Ways are Bad – Rich Larson

L’un des fondements de l’œuvre de fiction est la suspension de l’incrédulité à laquelle le spectateur, face à la scène ou à un écran, ou le lecteur, devant la page d’un livre, doit consentir pour accepter, le temps de l’exposition à l’imaginaire d’un auteur, de vivre une expérience sensitive et émotionnelle en dehors de la réalité. C’était le cas déjà du temps d’Homère, encore lorsque Shakespeare demandait à son auditoire de créer des armées imaginaires, et toujours aujourd’hui dans ces genres qu’on appelle la science-fiction et la fantasy. Les conteurs font preuve de plus ou moins de délicatesse dans cet art.  Certains déploieront des trésors de manières pour vous amener à petites touches là où ils le souhaitent sans trop vous heurter. D’autres sont juste des sauvages de la pire espèce qui n’ont aucune considération pour votre santé mentale, et plus ça vous flingue les neurones, plus ils sont ravis. Rich Larson survole cette dernière catégorie. Une brute épaisse.

Lire Rich Larson est toujours une expérience. Rien ne vous prépare véritablement à entrer dans son univers tordu en plus de dimensions qu’il n’en faut pour faire de l’origami de votre raison. Quelqu’un comme Peter Watts, qui s’y entend fort bien aussi en la matière, procède à dessein, dans l’espoir de vous faire entendre que le monde devient fou. Rich Larson, même pas. De sa part, c’est totalement gratuit. De la pure violence poétique.

L’auteur, canadien peut-être – on a abandonné l’idée de lui trouver une nationalité ou un port d’attache – a publié une nouvelle, ou plutôt une hallucination fiévreuse dans les pas du Naked Lunch de William S. Burroughs, titrée Even if Such things are Bad sur le site Tor.com en février dernier. Vous pouvez la lire (en anglais) à vos risques et périls en suivant ce lien.

Je pourrais vous dire que le récit se déroule dans un futur lointain, qu’il y existe une diaspora humaine dans la galaxie, que des vaisseaux organiques creusent l’espace-temps pour traverser les distances. Je pourrai vous dire qu’un type du nom de Chimezie, employé par une compagnie minière, est envoyé vers une lointaine destination à bord d’un de ces vaisseaux piloté par une certaine Mola. Je pourrais aussi vous dire que Chimezie s’est volontairement cramé la mémoire pour échapper à de vilains traumatismes et que Mola va s’en mêler. Je pourrais encore vous dire que Chimezie comprendra pourquoi il est ici et pourquoi on l’envoie là où il va.

Mais ce serait tenter de résumer sans aucun talent une expérience de lecture au-delà de la perception immédiate des sens telle que Rich Larson, doté lui d’un immense talent, vous propose dans ce texte. Alors plutôt que vous dire tout ça, je vais juste vous laisser vous retourner le cerveau en lisant ce petit bijou qu’est Even if Such things are Bad.

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Falling off the edge of the world – Suzanne Palmer

Autre texte sélectionné par les lecteurs du magazine Asimov’s science-fiction, après Solidity de Greg Egan, cette fois-ci dans la catégorie « novelette » : Falling off the edge of the world de Suzanne Palmer. L’autrice américaine a publié une trentaine de nouvelles dans les magazines anglo-saxons les plus renommés (Asimov’s, Clarkesworld, Interzone,..) et une trilogie de romans, les Finder Chronicles. Cela fait quelques années que je suis avec curiosité et intérêt ses écrits, qui relèvent majoritairement du space opera, sans pour autant être totalement emporté par une production que je trouve inégale. J’ai aimé The Secret Life of Bots, novelette qui avait reçu le prix Hugo en 2018, Thirty-Three percent Joe, ainsi que Bots of the Lost Ark qui a lui aussi gagné le Hugo en 2022. À l’inverse, je suis resté fort dubitatif à la lecture du premier roman de sa trilogie, Finder.

Falling off the edge of the world appartient la catégorie des bons, voire très bons, textes de Suzanne Palmer. L’autrice y transporte l‘histoire de Robinson Crusoé dans un futur lointain, et dans une portion de l’espace qui l’est encore plus. Gabe et Alis sont les deux seuls survivants du terrible accident subit par l’Hellebore, un vaisseau transportant une trentaine de colons de Beenjai, alors qu’il se déplaçait dans l’hyper-espace. Le vaisseau est quasiment coupé en deux, et s’ils peuvent communiquer, Gabe et Alis ne peuvent se rejoindre. Ils vont devoir pourtant s’entraider pour survivre. Vingt-sept ans plus tard, une équipe d’explorateurs venus de Beenjai retrouve l’épave de l’Hellebore.  Mais que peuvent-ils espérer retrouver à son bord après tant de temps ?

Bien sûr, toutes les prémices de l’histoire l’annoncent, il y a un twist. On le soupçonne dès les premières lignes, on le voit se dessiner, et on le devine avant qu’il ne soit révélé, mais le texte fonctionne pour autant très bien car la révélation est lentement construite, par un jeu de points de vue croisés, de manière à n’en être plus une lorsque les mots (maux) sont dits. À titre de comparaison, on peut ranger ce texte aux côtés du film Moon de Duncan Jones, ou l’excellente nouvelle Beyond the Aquila Rift d’Alastair Reynolds qui a été adaptée à l’écran dans la série Love, Death and Robots diffusée sur Netflix. La novelette de Suzanne Palmer suit toutefois un mouvement inverse : elle va de l’ombre vers la lumière. Les lecteurs d’Asimov’s ont souvent bon goût, et à nouveau, il s’agit là d’un texte hautement recommandable si vous lisez l’anglais. Le magazine met à disposition gratuitement les textes sélectionnés par ses lecteurs et vous pouvez lire Falling off the edge of the world en suivant ce lien.

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2001, l’odyssée de l’espace – Arthur C. Clarke

Profitant de la sortie d’une nouvelle traduction de 2001, l’odyssée de l’espace  d’Arthur C. Clarke dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, j’ai enfin lu ce roman. Comme tout le monde, j’ai vu et revu le film de Stanley Kubrick, chef d’œuvre incompréhensible qui a laissé sur le carreau plus d’un spectateur, qu’il soit amateur de science-fiction ou non. C’est avant tout une œuvre de Kubrick et je n’ai jamais été très fan de son cinéma. Mais 2001 est un cas à part. Je ne vous ferais pas l’affront de vous résumer l’histoire, je pense que tout le monde la connait. Je m’intéresserai plutôt ici aux raisons de lire le roman.

Pour l’écriture de 2001,  Stanley Kubrick a souhaité bénéficier de la collaboration d’un auteur de science-fiction et c’est en la personne d’Arthur C. Clarke qu’il l’a trouvée. Les deux hommes ont travaillé pendant quatre ans à l’élaboration du scénario, sur la base de la nouvelle La Sentinelle (1951) de l’auteur. Cette période de travail en commun ne fut pas exempte de tensions si l’on en croit les différents témoignages de l’époque. Certaines divergences de point de vue entre Clarke et Kubrick sont à l’origine des divergences entre le film et le roman. Mais pas seulement. La différence majeure que l’on trouvera entre le film et le roman est que ce dernier est beaucoup plus explicatif en ce qui concerne l’histoire et ses motivations et plus pédagogique du point de vue scientifique. Nous avons évidemment là à faire à deux supports très différents, l’image et l’écrit, mais aussi à deux approches artistiques.

Arthur C. Clarke a souvent montré dans ses écrits des préoccupations philosophiques, voire métaphysiques (voire par exemple les deux nouvelles Les Neufs milliards de nom de Dieu et L’Etoile, publiées dans le numéro 102 de la revue Bifrost consacré à l’auteur), c’est aussi un grand auteur de hard-SF, comme le montre son roman Rendez-vous avec Rama, pilier du genre. Si l’écrivain et le réalisateur souhaitaient dès le début de l’aventure garder une grande part de mystère, ils voulaient aussi que le film et le roman soient les plus réalistes possible sur le sujet de l’exploration spatiale et de son avenir. Rappelons qu’en 1968, année de sortie du film et de publication du roman, l’homme n’avait pas encore posé le pied sur la Lune. Et de ce point de vue, on peut dire que c’est une remarquable réussite. Les deux font aussi un état des connaissances sur les différentes planètes du système solaire. Mais là où Kubrick dispose de l’image, à sa manière, Clarke dispose de l’écrit. Au fur et à mesure du développement du film, Kubrick a choisi de dépouiller le scénario, notamment en retirant de nombreux dialogues, afin de raconter visuellement pour faire vivre au spectateur une aventure émotionnelle. Dans le roman Arthur C. Clarke propose au lecteur une aventure intellectuelle. Il choisit de détailler les concepts scientifiques, d’expliquer. En ce sens, les divergences de ton entre les deux œuvres ne s’opposent pas mais se complètent. Et c’est en cela, principalement, que la lecture du roman est enrichissante.

Dans le détail, il existe aussi de nombreuses autres divergences entre le roman et le film. La principale différence est la destination de la mission Discovery. Alors que dans le film le vaisseau s’arrête à l’orbite de Jupiter et que l’accent est mis sur la lune Europe, le roman poursuit jusqu’à Saturne et sa lune Japet. Les scènes d’action à bord du Discovery et le déroulement des déboires de son équipage présentent aussi de nombreuses différences. Clarke et Kubrick avaient tout d’abord imaginé un monolithe transparent, tel un écran qui projetterait des images pour éduquer les hommes-singes d’il y a trois millions d’année dans le premier chapitre. L’idée leur a semblé pourtant trop naïve et le film a opté pour un monolithe noir. Le roman décrit bien un monolithe transparent dans son premier chapitre. Et puis, la fin. Si elle garde une part de mystère, là encore Clarke explique et le devenir de Bowman est quelque peu différent. Mais je vous laisse le découvrir.

Un mot pour finir sur cette nouvelle édition. Elle présente l’intérêt majeur, à mon avis, de proposer une nouvelle traduction du roman réalisée par Gilles Goullet, que les lecteurs de science-fiction connaissent bien. Gilles Goullet traduit du Peter Watts au petit déjeuner, c’est vous dire le calibre du bonhomme. Il ne s’agit pas là d’une simple révision mais bien d’une nouvelle traduction. La traduction originale de Michel Demuth, publiée en 1968 chez Robert Laffont dans la collection Best-Sellers et reprise depuis dans toutes les autres éditions, présente quelques erreurs. La traduction de Gilles Goullet remet complètement les choses à plat et corrige par la même occasion ces défauts. Il revient notamment, et qu’il soit éternellement loué pour cela, à HAL pour le nom de l’ordinateur de bord en lieu et place de CARL dans la première traduction. Autre apport de taille, si je puis dire, les dimensions du monolithe ont enfin été corrigées afin de répondre aux rapports de 1 à 4 à 9 qui correspondent aux carrés de trois premiers nombres premiers. Nous noterons enfin qu’un effort particulier a été apporté aux descriptions des planètes et de leurs lunes en conformité avec les connaissances de l’époque et d’aujourd’hui. J’ai ouï dire que l’astrophysicien Franck Selsis n’y était pas étranger…


D’autres avis, sur des éditions précédentes : Lorhkan, Xapur, Apophis, Constellations,


  • Titre : 2001, l’odyssée de l’espace
  • Auteur : Arthur C. Clarke
  • Edition : octobre 2021, Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Nombre de pages : 270
  • Support : papier et numérique

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Children of Memory – Adrian Tchaikovsky

On doit à Adrian Tchaikovsky l’un des romans incontournables de la science-fiction de ce début du XXIe siècle, à savoir Children of Time publié en 2015, et traduit en français sous le titre Dans la Toile du Temps chez Denoël en 2018. Roman d’une grande intelligence, il imaginait une humanité déboussolée par sa propre bêtise et condamnée par la destruction de sa planète d’origine, se lançant dans un programme de terraformation de quelques planètes avec le maigre espoir d’y voir ressurgir la vie intelligente quelques milliers d’années plus tard. Mais rien ne se passe jamais comme prévu et Children of Time faisait le récit d’une de ces expériences, a priori ratée, aboutissant à l’évolution d’une espèce d’arachnide avec l’aide d’un nanovirus sur une planète appelée le monde de Kern. En s’appuyant sur de solides connaissances scientifiques, Adrian Tchaikovsky décrivait minutieusement la provolution (évolution artificiellement provoquée) d’une conscience, d’un langage, d’une science, d’une culture et d’une civilisation selon des termes qui nous sont totalement étrangers. Une véritable altérité. Il récidivait avec autant de succès en 2019 avec Children of Ruin (Dans les profondeurs du temps, Denoël, 2021) dans lequel, suivant la même recette, il décrivait la provolution d’une espèce de céphalopode sur la planète Damascus, alors que sur sa voisine, la planète Nod, les choses tournaient au cauchemar lors de la rencontre d’une forme de vie microbienne parasitique et violemment invasive. Ces deux romans constituaient une formidable aventure à la fois à la fois scientifique et non-humaine, un modèle de hard-SF intelligente et ludique.

Le très prolifique britannique propose avec Children of Memory, paru le 24 novembre 2022, une troisième variation dans cet univers. Nombreux sont les lecteurs, et j’en fais partie, qui attendaient ce nouveau volume, impatients de découvrir quelle nouvelle bestiole allait rejoindre les rangs des créatures conscientes, mais soucieux aussi, peut-être, que l’auteur se laisse aller à la facilité en déclinant à l’infini une formule déjà éprouvée dans deux romans. Que le lecteur se rassure, ou s’inquiète, ce n’est pas le cas. Pour renouveler la série, Adrian Tchaikovsky fait le choix de proposer un récit totalement différent mais qui, selon une logique science-fictive, s’inscrit dans la continuité des explorations précédentes.

Il y a bien une nouvelle espèce animale devenue intelligente qui fait son apparition dans Children of Memory, elle était d’ailleurs annoncée dans le dernier chapitre de Children of Ruin et sa présence ne surprend pas. Si quelques chapitres en flashback reviennent sur son évolution propre, ce n’est pas le propos central du livre et l’auteur survole la question pour s’intéresser à un autre sujet. À la fin du précédent  volume, humains, araignées, poulpes et blob nodien s’étaient alliés pour partir explorer l’univers à la recherche des autres planètes qui avaient été la cible des expériences humaines de terraformation lancées des milliers d’années auparavant, et qui en conséquence pouvaient abriter de nouvelles formes de vie consciente. Nous retrouvons donc les principaux personnages de la saga réunis à bord d’un vaisseau d’exploration en direction de la planète Imir. Sur place, ils découvrent que des humains y ont installé une colonie. Mais celle-ci est au bord de l’effondrement. Après les bestioles, c’est l’humain qui passe sous le microscope d’Adrian Tchaikovsky. Children of Memory a des airs d’Inversion d’Iain M. Banks, d’Un feu sur l’abîme de Vernor Vinge, et plus encore de son propre Elder Race, court roman fort réussi à la frontière des genres, où se confrontent des niveaux de développements technologiques qui jamais ne devraient se rencontrer. Avant de prendre une toute autre direction car, évidemment, il y a un twist qui se déclenche à la moitié du roman.

Litterature.
Meaning what?
Meaning… a thing that a human wrote once that seems tangentially relevant, by context and linguistic pattern analysis, to the topic of our conversation. So I throw it in there to seem clever.

Tout ceci aurait pu magistralement fonctionner. Malheureusement, Adrian Tchaikovsky abandonne entièrement l’aspect hard-SF qui avait soutenu les deux premiers volumes de la série et les ressorts de cette installation laissent à plus d’une occasion de nombreux trous dans un scénario où l’incrédulité n’est plus seulement suspendue, mais désagréablement bousculée. Les contradictions apparentes abondent et les muscles impliqués dans le haussement de sourcil sont mis trop souvent à contribution. L’idée en soi, même si elle n’est pas nouvelle, est bonne d’autant qu’elle est relancée à mi-parcours par ce fameux twist dont je parlais. Mais voilà, si vous avez déjà lu de la science-fiction récente, vous saurez immédiatement décrypter ce twist et devinerez où le roman tente, assez laborieusement, de nous emmener. Là encore, cette autre idée est bonne – quand bien même un certain roman de Greg Egan et une récente novella d’Alastair Reynolds vous auront totalement ruiné la surprise –  mais elle me semble maladroitement mise en œuvre. Adrian Tchaikovsky fait des choix narratifs qui brouillent son propos. Le récit est présenté suivant trois fils narratifs distincts, qui chacun use et abuse des flashbacks pour révéler lentement les tenants et les aboutissants de l’histoire. Cette fragmentation excessive amène à ce que, pendant longtemps, le lecteur ne comprenne strictement rien à ce qu’il se passe. À ce point que l’auteur en prend conscience et que le dernier chapitre est entièrement consacré à une explication détaillée de ce qu’il s’est déroulé jusque-là. Et c’est de mon point de vue le principal problème de ce roman : Adrian Tchaikovsky oublie le principe du show don’t tell, il ne montre pas, il ne fait que dire. Des chapitres entiers sont consacrés à livrer des explications sur le mode « il se passe ceci parce que cela et donc, il advient que… ». Dépouillés de leur rôle d’incarner une histoire, les différents personnages du récit ne portent aucune émotion à destination du lecteur. Ils existent, se meuvent, et agissent selon les injonctions d’un navigateur démiurge qui fait tout pour cacher au lecteur la destination du voyage avant sa conclusion. Et pourtant tout n’est pas si sombre. Il y a de très bons passages. En chemin, Tchaikovsky aborde de très nombreuses thématiques, trop sans doute pour avoir le temps de les discuter véritablement. On croise notamment de belles discussions sur la nature de la conscience – l’une des grandes interrogations de la science-fiction s’il en est – amenant les personnages à revoir leur propre définition de ce qu’est la vie sentiente, aboutissant ainsi à un final qui aurait été savoureux s’il avait été amené avec plus de délicatesse romanesque et de mise en chair. Même si, là encore, d’autres ont déjà fait mieux.

Children of Memory est donc une déception en ce qui me concerne. Le roman repose sur une très bonne idée, qui s’inscrit à mon avis logiquement dans la continuité du parcours entamé dès le premier volume de la série, une idée qu’Adrian Tchaikovsky se devait d’explorer. Et ça c’est formidable. Mais il le fait de manière peu convaincante non seulement en choisissant de ne plus soutenir son propos par un minimum de réalisme scientifique, mais aussi rendant le récit confus par une structure trop lâche et des choix narratifs qui perturbent plus qu’ils n’aident la lecture. Les derniers mots laissant entrevoir la possibilité d’un quatrième volume. Je le lirai évidemment, avec l’espoir que l’auteur retrouve un peu de la flamboyance du premier roman qui a lancé la série.


D’autres avis : même déception chez Anudar,


  • Titre : Children of memory
  • Série : Children of Tile
  • Auteur : Adrian Tchaikovsky
  • Langue : Anglais
  • Parution : 24 nombre 2022, Macmillan
  • Nombre de pages : 496
  • Support : papier et numérique

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Les Chants de Nüying – Émilie Querbalec

« Celui qui, poussé par son imprudence, écoutera la voix des Sirènes, ne verra plus son épouse ni ses enfants chéris qui seraient cependant charmés de son retour. » (Odyssée, Homère)

La science-fiction est homérique. Plus que de toute autre tradition littéraire, la science-fiction et la fantasy héritent directement de l’épopée. Oh, bien sûr, il y a eu la tentation de rapprocher la SF du roman psychologique dans les années 60 et 70, mais toujours en abandonnant une part de son identité et de son charme, à mon avis. Notamment parce qu’ils ont inventé des métaphores puissantes, les grands mythes classiques irriguent encore l’imaginaire d’aujourd’hui et s’il est un poète grec qui a influencé le genre, du Dune de Frank Herbert à Terra Ignota d’Ada Palmer, c’est Homère. Je pense qu’Émilie Querbalec ne me contredira pas sur ce point. L’autrice française voit publié le 31 août 2022 son deuxième roman, Les Chants de Nüying, chez Albin Michel Imaginaire, après le très remarqué Quitter les Monts d’Automne paru en septembre 2020.

Si j’ouvrais cette chronique sur une citation tirée de l’Odyssée, c’est que Les Chants de Nüying est une variation polymorphe et futuriste du chant des sirènes contre lequel Circé mettait en garde Ulysse.

Le roman se déroule au XXVIe siècle mais certains éléments de l’histoire indiquent qu’elle s’inscrit dans un univers uchronique au nôtre. Le point central étant que la conquête spatiale a connu une prédominance chinoise et non américaine, ce qui ouvre un univers un peu plus original que ce qu’on lit habituellement. Envoyée pour explorer le système solaire Shun situé à vingt-quatre années-lumière de la Terre, une sonde Mariner a enregistré sous les glaces de la planète Nüying des « chants » dont nul ne saurait dire s’ils sont d’origine naturelle ou artificielle, auquel cas ils seraient la preuve de l’existence d’une vie extraterrestre. Leur nature mystérieuse et leur beauté enflamment les imaginations et l’humanité cède au chant des sirènes de Nüying. Après 30 années de construction, le cargo-monde Yùtù est à quelques mois d’embarquer quelque 500 passagers, dont la majeure partie sera placée en stase, pour un voyage de vingt-sept années en direction de Nüying. Cette mission d’exploration scientifique, baptisée Shun, est financée par le milliardaire sino-américain Jonathan Wei.

Les Chants de Nüying est un roman touffu, riche et ambitieux, couvrant de nombreuses thématiques. Émilie Querbalec fait appel à plusieurs tropes de la science-fiction : l’exploration spatiale, les vaisseaux mondes, le premier contact, la numérisation des consciences, qui sont autant de thématiques à explorer et discuter sous l’ombre tutélaire d’Homère et de ses sirènes.

Le récit se divise en trois parties. La première concerne la préparation de la mission Shun. Elle se déroule dans la cité lunaire chinoise de Taihe-Concordia et permet de faire la rencontre des principaux personnages du roman, de divers origines et horizons, que l’autrice prend grand soin de développer. Il y a Brume, bioacousticienne qui poursuit ici son rêve d’enfant de découvrir l’origine des chants de Nüying. C’est un autre rêve que fait Jonathan Wei. Déjà âgé au moment du départ, il souhaite au cours du voyage bénéficier d’une technologie expérimentale de réincarnation numérique assistée (RNA). Ce n’est rien de moins que l’immortalité qu’il vise. Il y a encore William, Dana,… Quant au personnel sélène du Yùtù, ceux qui sont nés sur la Lune et n’ont jamais connu la Terre, c’est de tout autre chose dont ils rêvent… La deuxième partie du roman raconte le voyage et la troisième est l’arrivée à Nüying. Dans sa partie centrale, celle du voyage, l’autrice revisite des questions déjà abordées dans de nombreux romans (j’en parlais ici ou ) sur les arches générationnelles, à savoir celles de l’évolution culturelle d’une population à bord d’un vaisseau dont la destination n’est qu’un but lointain et intangible. De ce point de vue, Les Chants de Nüying évoque la nouvelle Paradis perdu d’Ursula Le Guin. Émilie Querbalec imagine, en mêlant fiction et histoire réelle, le développement d’une culture et d’un culte dérivé du bouddhisme et les conséquences qu’un mysticisme dévoyé peut avoir sur ceux qui cède à son chant au fin fond de l’espace. S’y mêle le chant des sirènes de la technologie et de l’inaccessible immortalité à laquelle aspire Jonathan Wei. Dans sa partie finale, une fois Nüying atteinte, le roman évoque alors plutôt Apprendre si par bonheur de Becky Chambers et l’on voit Brume répondre au chant des sirènes de la découverte d’un nouveau monde. Chacun des personnages principaux ou secondaires du roman répondra à sa manière à un appel. Mais loin d’être une mise en garde circéenne à ne pas céder en s’attachant au mât du navire, Les Chants de Nüying appelle à entendre les sirènes et suivre l’onde au risque de s’y perdre. Ou de s’y trouver.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage », écrivait Du Bellay.


D’autres avis : Les lectures du Maki, Vive la SFFF, Le Nocher des livres,


  • Titre : Les Chants de Nüying
  • Autrice : Émilie Querbalec
  • Publication : 31 août 2022 chez Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 464
  • Support : papier et numérique

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Apprendre, si par bonheur… – Becky Chambers

Becky Chambers est une autrice heureuse. Enfin, je suppose. Son premier roman L’Espace d’un an, publié en 2015 (2016, pour la traduction française chez l’Atalante) est devenu un cycle, Les Voyageurs, composé désormais de quatre romans et pour lequel elle a obtenu le prix Hugo et le prix Julia-Verlanger en France, et pléthore de nominations. La science-fiction qu’elle écrit est depuis décrite comme positive et affublée de la taxonomie « hopepunk » dont elle n’a pas tardé à être propulsée cheffe de fil, le succès aidant. Mais il faut croire que ça ne lui a pas plu tant que ça à Becky Chambers d’être ainsi cataloguée et enfermée dans un sous-genre. Alors Becky Chambers a écrit en 2019 (2020) Apprendre, si par bonheur… histoire de glisser un bonbon acidulé au milieu de sa bibliographie et surprendre un peu son monde.

Voilà un moment que j’avais cette novella dans ma pile de livres à lire, que je n’y touchais pas, préférant jouer les durs, à lire des trucs déprimants, mais voilà, je suis dans une période où j’ai envie de lire des livres légers et solaires, et suite à la lecture récente de Superluminal de Vonda N. McIntyre, je me suis dit pourquoi pas maintenant ? Sauf qu’Apprendre, si par bonheur… n’est pas un livre joyeux. Il est au contraire déprimant, et la fin est à chialer.

Les nombreuses chroniques déjà parues sur la blogosphère (voir les quelques liens ci-dessous) cherchent à vous vendre du bonheur là où il n’y en a pas. On y lit des mots comme « positif », « bienveillance », « humanisme », « optimisme ». Les blogueurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.

Maintenant que je me suis brouillé avec l’ensemble de la blogosphère, pour bien faire, il ne reste plus qu’à me brouiller avec l’éditeur. Celui-ci a commis l’un des plus mauvais résumé en quatrième de couverture qu’on puisse imaginer. Je le reproduis ici :

« Un groupe de quatre astronautes partis explorer des planètes susceptibles d’abriter la vie : hommes et femmes, trans, asexuels, fragiles, déterminés, ouverts et humains, ils représentent la Terre dans sa complexité. »

Ce n’est pas le sujet du roman. D’ailleurs, les personnages qui l’habitent n’en sont pas le sujet non plus. L’éditeur a choisi de s’appuyer sur les thèmes du genre et de l’inclusivité, qui par ailleurs animent actuellement la SF, pour vendre du livre. Mais ce n’est pas le sujet de ce roman en particulier ! Les éditeurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.

Maintenant qu’il ne me reste plus aucun ami, je peux enfin vous parler sereinement d’Apprendre, si par bonheur… Becky Chambers, court roman que j’ai trouvé formidable. Apprendre, si par bonheur… est une émouvante ode à la recherche scientifique et à l’exploration, malgré tout. Et dans le contexte de l’histoire de cette novella, « malgré tout » signifie « malgré la fin du monde ».

« Dans l’intérêt de l’humanité, ben voyons.

Aux yeux des gens qui travaillaient pour ces programmes – les astronautes, oui, les scientifiques brillants, oui, mais aussi les milliers de petites mains, ingénieurs, mathématiciens, médecins, laborantins, analystes, dont les noms et les vies ont été oubliés -, il y avait tromperie sur la marchandise. On leur avait promis des découvertes, le progrès pour tous. Une vision collective. Une humanité meilleure. Mais ce rêve était empêtré dans les chaînes de la myopie nationaliste et de la cupidité. Deux mondes incompatibles. J’imagine que beaucoup ont perdu espoir et se sont découragés. » 

Apprendre, si par bonheur… se présente comme une lettre, un message envoyé à destination de la Terre par une astronaute partie depuis longtemps en mission d’exploration à 14 années lumières de sa planète d’origine.  Ariadne O’Neill ne sait pas à qui elle l’écrit, elle ne sait pas si quelqu’un la lira, mais elle doit l’écrire, pour elle et pour les trois autres astronautes qui sont avec elle. Ils ont voyagé en sommeil artificiel pendant 28 ans, pour explorer pendant une dizaine d’années quatre planètes situées dans la zone habitable de leur étoile et donc potentiellement porteuses de vie. C’est le récit de cette exploration en quatre chapitres, pour chaque planète visitée, que fait Becky Chambers, alors que les mauvaises nouvelles de la Terre, en proie aux dévastations climatiques et aux guerres qui en découlent, continuent de leur parvenir avec 14 ans de retard. Jusqu’à ce qu’elles ne parviennent plus.

Ce jour-là, personne n’a regardé les infos.

Personne n’a regardé les infos pendant quatre ans.

Quoi qu’il se passe, malgré les mauvaises nouvelles, malgré les difficultés rencontrées, les quatre astronautes vont poursuivre leur mission. Ils découvriront la vie, sous diverses formes, parfois exubérantes, parfois primaires, mais toujours de la vie, y compris dans les endroits les plus hostiles. Becky Chambers invoque avec beaucoup de pédagogie différentes branches des sciences : biologie, géologie, chimie, génétique, astronomie, sans jamais perdre son lecteur mais en inscrivant son récit dans un cadre respectant l’état des connaissances scientifiques actuelles. Ce qui est la définition même de la hard-SF.

En grande professionnelle, Ariadne O’Neill entame ce récit de la façon la plus factuelle possible. Mais petit à petit, le vernis craque. Les quatre astronautes vont passer par des phases d’exultation devant la richesse de leurs découvertes, mais aussi de profond désespoir lorsque les choses se déroulent mal. Ariadne joue les psychologues, essayant de raccrocher ses compagnons à des souvenirs ou des promesses, mais elle aussi est fragilisée et inévitablement… Inévitablement se posera la question du choix, individuellement ou collectivement. Le dernier chapitre est celui du choix ultime, celui qu’il faut être plus qu’humain pour prendre. La conclusion est de toute beauté, mais aussi d’une immense mélancolie.

Apprendre, si par bonheur… est un superbe texte qui m’a personnellement beaucoup touché.


D’autres avis : Le syndrome Quickson,  Les lectures du Maki, Ombre Bones, yuyine, Au Pays des Cave trolls,  lorhkan, L’imaginarium de symphonie, Le chien critique, zoe prend la plume, Aelinel, les blablas de Tachan, outrelivres, …


  • Titre : Apprendre si par bonheur…
  • Autrice : Becky Chambers
  • Publication : 20 août 2020, L’Atalante
  • Traduction : Marie Surgers
  • Nombre de pages : 144
  • Format : papier et numérique

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Superluminal – Vonda N. McIntyre

Le mois dernier, les éditions Mnémos ont lancé Stellaire, une nouvelle collection consacrée aux récits d’aventures spatiales, avec la réédition du roman Superluminal de Vonda N. McIntyre sous la traduction originale de Daniel Lemoine révisée pour l’occasion par Olivier Bérenval. Vonda McIntyre (1948 – 2019) est une autrice américaine principalement connue du grand public pour ses romans et novellisations dans les univers de Star Wars et Star Trek. Mais c’est pour des textes indépendants qu’elle a obtenu une reconnaissance critique, notamment avec le roman Le Serpent de rêve (1978) qui a obtenu les prix Hugo et le prix Nebula.  Superluminal est un roman paru en 1983 et basé sur la nouvelle Aztecs publiée par l’autrice en 1977. Elle constitue les premiers chapitres du roman. Sa parution originale date de 1983, et il a été publié la première fois en France en 1986 dans la collection OPTA.

Sa lecture m’a plongé dans un océan de perplexité. Tout d’abord, j’ai douté jusqu’au premier quart du livre de trouver un intérêt à ce récit qui se présentait comme une simple romance dans l’espace. Puis à la moitié, je fus envahi d’un sentiment de déjà vu – ou déjà lu – renouvelé à chaque chapitre, le récit se déroulant pour moi sans la moindre surprise au point que je savais pas à pas où l’autrice voulait m’emmener. Ma lecture n’en a pas été gâchée pour autant, bien au contraire. J’ai beaucoup aimé ce roman. Mais de fait, j’étais incapable de déterminer si ce sentiment de familiarité avec le texte venait du fait de l’avoir déjà lu – peut-être, il y a longtemps – ou parce qu’il avait tant influencé d’autres auteurs que des idées, voire des scènes complètes, me semblent avoir été reprises à l’identique dans différentes œuvres de SF postérieures. Le premier exemple qui m’est venu à l’esprit est Neverness de David Zindel, publié 5 ans plus tard en 1988, qui m’apparait sur de nombreux points directement inspirés par le roman de Vonda N. McIntyre, quand bien même David Zindel a poussé les concepts plus loin en termes de hard-SF. Le second est Un Feu sur L’abîme de Vernor Vinge, publié en 1992 et qui reprend lui aussi certaines idées. La science-fiction s’est toujours construite verticalement, chacun empruntant à d’autres, et Superluminal s’inscrit dans le flux. Mais quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, c’est un roman étonnant. Tout d’abord, il est à rebours de ce qui se fait à l’époque. En 1983, on sort à peine de la période New Wave durant laquelle peu d’auteurs s’intéressaient véritablement à la science et encore moins au space opera. William Gibson n’a pas encore publié le Neuromancien et lancé le mouvement cyberpunk qui ne s’y intéressera pas beaucoup plus, et il faudra attendre le début des années 90 pour assister au renouveau de la hard-SF. En comparaison, Superluminal apparait de facture très classique, mais on réalise rapidement à la lecture qu’il est truffé d’idées qui seront incorporées dans les boites à outils des auteurs qui suivront. Il serait vain de tenter d’établir une liste des romans dont on pourrait le rapprocher tant ils sont nombreux. D’autre part, Vonda N. McIntyre donne à lire dans Superluminal une science-fiction positive, tant à travers ses personnages et leur rapport à l’altérité que dans le traitement des thématiques, et dont des auteurs actuels du « hopepunk », avec Becky Chambers en tête, me semble être les héritiers directs.

Elle n’avait pas hésité à renoncer à son cœur

Superluminal se déroule dans un futur indéterminé. (Une note de bas de page le situe en 2002, mais l’hypothèse me semble douteuse). Grâce au voyage supraluminique, l’humanité a conquis de nombreuses planètes et s’est répandue dans la galaxie. Ce n’est possible qu’en plongeant dans le Flux, ou dans l’hyperespace pour reprendre un terme plus courant en SF, c’est à dire les dimensions supérieures de la fabrique de l’univers. Si vous avez déjà lu de la SF, vous connaissez tout cela, c’est l’un des MacGuffin les plus utilisés en SF, y compris dans Star Wars, pour contourner l’impossibilité de se déplacer plus rapidement que la lumière. L’univers, c’est grand, etc. Mais cela ne se fait pas sans risque. L’humain ne peut survivre à une plongée dans le Flux à moins d’être placé en sommeil artificiel le temps du voyage. Les intelligences artificielles deviennent erratiques dans le Flux car le temps ne s’y comporte pas de manière linéaire, contrairement à l’espace commun, et il devient difficile, voire impossible, de le mesurer correctement. Les voyages automatisés sont donc dangereux. Pour naviguer à travers le Flux, il faut faire appel à des navigateurs de la Guide pilotes qui sont pour cela formés aux mathématiques avancées (tout comme les navigateurs de la Guilde, soit dit en passant) et qui, surtout, subissent une transformation assez radicale consistant à remplacer leur cœur biologique par un cœur artificiel qu’ils apprennent à contrôler afin d’accélérer ou ralentir leur débit sanguin au besoin. Ils sont les seuls à pouvoir survivre à une plongée dans le Flux. Devenus transhumains, leur condition les éloigne de leurs congénères avec lesquels ils abandonnent rapidement toute relation, vivant dans une sorte de club fermé. Leur sacrifice a pour récompense l’admiration que les humains de base leur portent, et la position sociale qui en découle, ainsi que l’expérience unique du Flux qu’ils sont les seuls à percevoir. C’est ce qui pousse Laena Trevelyan à accepter de renoncer à son cœur.

Superluminal raconte l’histoire croisée de trois personnages : Laena, Radu et Orca. À travers eux, Vonda N. McIntyre aborde ce qui constitue, à mon avis, le thème central du roman : les transformations auxquelles chacun consent pour changer le cours de son existence et les choix face à l’évolution individuelle (ou collective) sous une multitude d’aspects différents. Elle va ainsi convoquer des questions aussi diverses que celle des relations amoureuses et amicales qui vont se développer et se reformuler, jusqu’à celle des modifications génétiques volontaires d’une population complète qui désire quitter définitivement de l’humanité.  Le récit s’ouvre alors que Laena vient de subir l’intervention chirurgicale qui a remplacé son cœur, et qu’elle rencontre Radu avant d’effectuer son premier vol d’essai. Ils tombent amoureux. Rassurez-vous, si vous êtes allergiques aux romances, cela ne durera pas car la condition nouvelle de Laena (et celle de Radu) les rend incompatibles au point qu’ils ne peuvent rester l’un à côté de l’autre. Ils vont devoir redéfinir leur relation à l’aune de cet amour impossible. Radu est le survivant d’une épidémie virale qui a provoqué la disparition d’une partie de la population de sa planète d’origine et l’a transformé à un point que personne, pas même lui, ne soupçonne encore. Enfin, Orca appartient à une espèce humaine génétiquement modifiée pour se rapprocher des mammifères marins, et qui s’apprête à engager collectivement une transformation plus profonde encore. Sous des apparences trompeusement simples, Vonda N. McIntyre produit un roman riche tant les illustrations des thématiques qu’elle aborde sont nombreuses et abordées sous autant d’angles différents.

La science-fiction a ceci de totalement libre qu’elle peut se permettre de prendre au pied de la lettre une métaphore et la transformer en une réalité tangible. Au-delà de l’odyssée spatiale annoncée par son titre, qui évidemment fait référence à la possibilité du voyage plus rapide que la lumière, Superluminal est un roman sur le transhumanisme que résume son extraordinaire incipit (« Elle n’avait pas hésité à renoncer à son cœur »), c’est-à-dire à une évolution humaine plus rapide, car choisie, que l’évolution naturelle qui comme le rappelle l’un des personnages secondaires, n’a pas de direction. Vonda N. McIntyre est biologiste de formation, et Superluminal un roman que l’on peut qualifier de hard-SF, quand bien même l’autrice évite de s’appesantir sur des concepts scientifiques qui pourraient être ardus pour les lecteurs peu versés dans les arcanes de la science. Ainsi, contrairement à beaucoup d’autres auteurs un peu plus fainéants, elle ne fait pas l’économie d’un ancrage scientifique pour expliquer l’existence de l’hyperespace et revient à sa définition mathématique qui postule l’existence de plus de dimensions que les trois qu’on considère habituellement. Dans son roman, le Flux fait intervenir sept dimensions de l’espace, mais c’est avec un beaucoup d’humour qu’elle en approche la description :

 Lorsque le quatrième chemin apparut, perpendiculaire aux trois autres, il trouva cela presque drôle. Lorsqu’il était enfant, en étudiant les mathématiques, il avait conquis la géométrie dans l’espace de haute lutte. Les problèmes liés aux quatre dimensions l’avait contraint au match nul ; il était capable de manipuler les formules mais ne pouvait visualiser ce qu’elles représentaient. Les cinq dimensions l’avaient attaqué par surprise et tellement meurtri qu’il ne conservait pas le moindre espoir de vengeance.

Il en va de même sur les questions biologiques, mais si elle déploie tout un arsenal devenu classique en hard-SF – on y parle de génétique, de mathématiques, d’intelligences artificielles, de nanorobots, etc – le texte reste toujours très abordable, au risque même, peut-être, de frustrer ceux qui réclament des explications plus soutenues qui-là ne sont pas fournies. Mais comme je le disais en introduction, nous sommes là avant le grand renouveau de la hard-SF des années 90 qui propulsera le genre vers des sommets.

C’est une très bonne idée que les éditions Mnémos ont eu là de rééditer ce roman. C’est l’occasion de découvrir son autrice à travers un texte étonnant et ce fut un très bonne surprise en ce qui me concerne. Je l’ai lu d’un trait, en une matinée, sans jamais le reposer.


  • Titre : Superluminal
  • Autrice : Vonda N. McIntyre
  • Edition : 17 juin 2022, Mnémos, coll. Stellaire
  • Traduction : Daniel Lemoine révisée par Olivier Bérenval
  • Nombre de pages : 372
  • Format : papier et bientôt en numérique

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Opexx – Laurent Genefort

L’humanité entretient un rapport privilégié avec la violence, qu’elle aime et abhorre avec autant de passion. Pour être honnête, c’est le cas de toutes les espèces vivantes sur cette planète, les plantes y compris. (Ceux qui imaginent la nature bienveillante sont des illuminés qui refusent de voir l’horreur qui se déroule constamment, dans la moindre parcelle d’herbe sous nos pieds.) Mais pour ce qui nous intéresse ici, à savoir les littératures de l’imaginaire, on se doit de constater que la violence, sous ses formes les plus diverses, est un sujet littéraire, si ce n’est LE sujet de la littérature. Nos mythes les plus anciens et les plus ancrés sont des histoires de violence, de meurtre, de vengeance et de guerre. Le sang abreuve nos pages. Dans cette production, la science-fiction a versé plus que son dû et ses bibliothèques de mots et d’images sont emplies de récits guerriers, que ce soit chez des auteurs accusés de militarisme comme Robert A. Heinlein après qu’il ait publié Starship Troopers, ou d’autres encensés pour leur progressisme comme Iain M. Banks après qu’il ait écrit le cycle de la Culture, ou encore au cinéma dans la fantasy militariste Star Wars, etc, etc. Nous ne dresserons pas une liste, elle est infinie. Toutes ces histoires nous racontent nous, ce que nous sommes. Une espèce spécialisée dans la violence et devenue pourvoyeuse de massacres à l’échelle industrielle. L’actualité nous le dit encore.

Rien d’étonnant donc à ce que le Blend nous contacte pour accomplir ses basses œuvres. Le Blend, c’est la communauté de civilisations intergalactiques imaginée par Laurent Genefort dans le court roman Opexx qui vient d’être publié dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Ces civilisations forment un ensemble hétéroclite d’espèces qui ont en commun d’en être à un stade de leur histoire et de leur développement beaucoup plus avancé que les humains. Elles forment une communauté dans laquelle règne la paix, l’abondance, etc. Une véritable utopie galactique. Mais Iain M. Banks l’a bien dit dans le cycle de la Culture, toute utopie possède ses côtés obscurs qui s’expriment le plus souvent à sa marge. Ainsi Banks imaginait que la Culture s’était dotée d’une force d’intervention extérieure, nommée Contact, service diplomatique et militaire commettant souvent des choses pas très « Culture ». Ainsi, lorsque le Blend se cherche un partenaire plutôt bien disposé à l’endroit de la violence et du fait de guerre, elle s’adresse à des spécialistes de la question : nous. En échange de quelques cadeaux technologiques améliorant le confort quotidien, mais rien à même de remettre en cause les rapports de force, faut pas déconner, le Blend emploie des soldats humains formés pour réaliser des opexx, soit des opérations outremondaines pour régler là un conflit, accompagner ici un de ses représentants, ou maintenir là-bas l’ordre. Laurent Genefort pose son récit dans le cadre du trope incontournable en SF des opérations militaires en terres lointaines. Il fait ce qu’il aime le plus en science-fiction : il imagine des mondes étrangers, des espèces vivantes étonnantes. L’altérité, concept plusieurs fois mis en avant dans le texte, est au cœur du roman. Il s’agit de l’idée directrice, et elle est exploitée sous différentes formes et à plusieurs niveaux sensibles.

Surtout, Opexx est un récit basé sur ses contradictions. Laurent Genefort, une fois le décor planté, met en lumière tout ce qui ne va pas dans cette histoire. Il y a tout d’abord le déroulé même des opérations. Le Blend fournit les armes, transportent les hommes, implantent dans leur cortex les informations nécessaires à la mission. Mais chaque sortie est suivie d’une déprogrammation, durant laquelle tous les souvenirs de la mission sont effacés. Officiellement, il s’agit d’éviter aux soldats les effets, bien réels, des syndromes post-traumatiques. Mais on ne peut passer à côté de la contradiction du fait d’implanter de faux souvenirs pour ensuite en retirer de vrais. Heureusement pour nous, le narrateur autodiégétique de l’histoire est atteint d’un syndrome dit de Restorff. Par défaut d’empathie, ses facultés mémorielles ne reposent pas sur l’émotion mais sur un attachement analytique aux détails (il rappelle sous cet aspect le personnage de Siri Keeton dans Vision aveugle de Peter Watts). La déprogrammation n’a ainsi aucun effet sur lui, et il garde ses souvenirs.

Chaque mission est soumise à des règles strictes, et il est strictement interdit de contaminer les mondes envahis de quelque manière que ce soit. Une douche avant de partir, une douche en revenant. C’est une évidence, il est hors de question de transporter avec soi ou de ramener des éléments potentiellement pathogènes. Mais, là aussi, Laurent Genefort souligne la contradiction intrinsèque à l’idée de guerre propre : merci d’être venus massacrer les populations locales, au revoir, et surtout n’oubliez pas de ramasser vos mégots en partant.

Ce ne sont là que deux exemples, parmi les plus évidents, et je n’en dirai pas plus. Laurent Genefort, lui, ne s’arrête pas là évidemment. Il va au bout des choses et met en opposition chaque élément du récit avec sa propre contradiction. Cela l’amène à donner une direction inattendue à l’histoire et à proposer une résolution surprenante, ou qu’en tout cas je n’avais pas vu venir, sous la forme d’une autre contradiction, mais somme toute tout à fait logique.

Opexx est un court roman très réussi, en ce sens qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de prime abord. C’est un texte qui s’installe dans un trope science fictif, l’action armée portée sur d’autres mondes, le place face à l’altérité et met en lumière ses contradictions. Opexx est un roman qui raconte la complexité du caractère humain.


Autres avis : Apophis, Vive la SFFF, Les lectures de Xapur, Vive la SFFF, Mondes de poche, Ombre bones,


  • Titre : Opexx
  • Auteur : Laurent Genefort
  • Publication : 26 mai 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 120
  • Format : papier et numérique

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Le Cycle d’Andrea Cort [4/4] : La Guerre des marionnettes – Adam-Troy Castro

Le 15 juin, soit dans une semaine, le troisième et dernier (ou pas) volume du cycle d’Andrea Cort d’Adam-Troy Castro sort chez Albin Michel Imaginaire. Réjouissons-nous, pour ceux qui ont suivi les aventures éditoriales de ce cycle en France, ce n’était pas gagné. Heureusement, l’intérêt des lecteurs pour la Procureure Extraordinaire Andrea Cort a eu raison des dernières réticences financières qui auraient pu se mettre en travers de la parution de cet ultime (ou pas) volet. Pour rappel, le cycle est constitué à ce jour de trois romans, de novellas et de nouvelles parues à l’origine dans le désordre et présentant des contradictions. Le directeur de collection, Gilles Dumay, a eu la grande idée de rassembler et publier les textes dans l’ordre chronologique du récit, et non de parution, avec l’aide de l’auteur qui a réécrit certains éléments pour éliminer les contradictions internes. C’est donc une œuvre complète et cohérente qu’il nous présente. Ainsi, Emissaire des morts, sorti en 2021, contient le roman Emissaries from the Dead (2008) ainsi que les nouvelles Avec du sang sur les mains (With Unclean Hands, 2011), Une défense infaillible (Tasha’s Fail-Safe, 2015), Les Lâches n’ont pas de secret (The Coward’s Option, 2016) et Démons Invisibles (Unseen Demons, 2002). La Troisième griffe de Dieu sorti en 2021 contient le roman The Third Claw of God (2009) et la nouvelle Un coup de poignard (A Stab of Knife, 2018). Enfin, La Guerre des marionnettes n’est sorti en langue originale (anglais) qu’en audio-livre.  Il nous arrive ici accompagné de la novella Les Lames qui sculptent les marionnettes (The Knives that carve the Marionettes, inédit) et de la nouvelle La Cachette (Hiding Place, 2011).

À la question « est-il possible de lire La Guerre des marionnettes sans avoir lu préalablement Emissaire des morts ? », la réponse est non. À la question « est-il possible de lire La Guerre des marionnettes sans avoir lu préalablement La Troisième griffe de Dieu ? », la réponse est encore non. Et à la question « est-il possible de lire le roman La Guerre des marionnettes sans lire « Les Lames qui sculptent les marionnettes », la novella qui le précède au sommaire ? », la réponse est : je vous le déconseille. Cette novella fait le lien entre La Troisième griffe de Dieu et La Guerre des marionnettes par le récit d’évènements mentionnés brièvement dans le deuxième roman, et dont le protagoniste n’est pas Andrea Cort mais Jason Bettelhine, en lien avec la planète Vlhan sur laquelle se déroule l’histoire du troisième roman. La novella explique ce qu’il y a à savoir de la culture indigène de cette planète et ses rapports avec les autres civilisations. Sa lecture est donc, sinon nécessaire, au moins fort utile pour comprendre La Guerre des marionnettes.

Le contexte du cycle d’Andrea Cort est celui d’un space opera se déroulant quelques 4000 ans dans le futur. L’humanité a essaimé à travers l’espace et rencontré différentes espèces extraterrestres sentientes. Quoi que divisée, elle se regroupe principalement sous la bannière de la Confédération Homo-sapiens. Andrea Cort est représentante du Procureur Général du Corps Diplomatique de la Confédération Homsap. Enquêtrice, elle a en charge l’arbitrage de conflits juridiques entre cultures humaines et extraterrestres. Et ceux-ci ne manquent pas. L’ensemble du cycle repose sur deux idées directrices. La première est l’examen de crimes et de leur résolution juridique dans ce contexte d’interaction entre civilisations qui n’ont pas forcément la même conception ni de ce qui constitue un crime ni de la justice. La seconde est l’évolution du personnage d’Andrea Cort dans un monde violent où se joue ni plus ni moins que l’avenir de l’humanité menacée dans une guerre invisible que se livrent des Intelligences Artificielles anciennes et toutes puissantes.

La Guerre des marionnettes montre un changement de ton dans le cycle. Si les volumes précédents étalaient une certaine noirceur, celui-ci s’enfonce plus encore dans le côté obscur sans espoir de retour. Les crimes sur lesquels Andrea Cort enquêtaient relevaient pour la plupart du simple meurtre, aussi odieux soit-il, ou du complot politique. Adam-Troy Castro change de braquet dans La Guerre des marionnettes en s’attaquant cette fois-ci au crime contre une espèce dans son ensemble, au génocide et à toutes sortes d’horreurs qu’il est possible de faire subir à des êtres vivants.

La planète Vhlan est habitée par une espèce (très) intelligente qui se livre chaque année à un rituel dans lequel 100 000 d’entre eux meurent. Inexplicablement, ce suicide collectif attire des humains, chaque fois plus nombreux, qui vont jusqu’à subir des interventions chirurgicales extrêmes dans l’espoir de pouvoir participer à la cérémonie et y mourir à leur tour. De ce point de vue, le roman verse sans frémir dans le body horror, soyez prévenus. Comme va le découvrir Andrea Cort, tout ceci est depuis longtemps organisé et contrôlé. Alors que dans ses aventures précédentes, la procureure extraordinaire restait relativement maitresse de ses actions, dans ce volume elle subit plus qu’elle n’agit. Emportée par une situation qui la dépasse, et qui dépasse tout le monde à vrai dire, elle se voit malmenée par la tempête qui se déchaîne avant de comprendre qu’on n’attend d’elle qu’une chose, et une seule. Je n’en dévoile pas plus pour laisser au lecteur tout le loisir de découvrir Vhlan, ses habitants, ses rituels, et ses crimes.

Le roman est suivi de la nouvelle « La Cachette », qui ferme le cycle et scelle le destin d’Andrea Cort. Simple dans son déroulement, puisqu’il s’agit d’une simple enquête sur un meurtre, elle répond à une question qui me titillait depuis le début, à savoir les raisons profondes de l’association entre Andrea Cort et la gestalt formée par Skye et Oscin Porrinyard.

J’avais eu quelques réserves sur le deuxième volet, La Troisième griffe de Dieu, que je trouvais très classique dans sa forme quand bien même il traitait de façon aboutie le thème du crime en chambre close. Ce troisième volet n’est pas parfait, loin de là. Adam-Troy Castro garde des petites manies d’écriture qui m’exaspèrent toujours autant, notamment sa façon de se répéter sans cesse et de toujours trop expliquer, mais qu’on excuse en considérant qu’initialement l’ensemble de ces textes n’a pas été écrit pour être ainsi réuni en une trilogie.  On notera aussi de petites incohérences et des facilités. La résolution du roman, le choix d’Andrea, pourra faire grincer les dents du lecteur exigeant. Malgré tout, La Guerre des marionnettes est un roman qui m’a beaucoup surpris. J’ai été soufflé par sa noirceur assumée, par sa radicalité dans les horreurs qu’il décrit, ainsi que par son absence totale d’optimisme. S’il s’agit là de la conclusion du cycle, alors elle est très réussie.


D’autres avis chez : Gromovar, Apophis,


  • Titre : La Guerre des marionnettes : Andrea Cort – Tome 3
  • Série : Andrea Cort
  • Auteur : Adam-Troy Castro
  • Publication : Albin Michel Imaginaire, 15 juin 2022
  • Traduction : Benoît Domis
  • Nombre de pages : 529
  • Format : papier et numérique

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Braking Day – Adam Oyebanji

J’aime les arches interstellaires. On attend de la science-fiction, entre autres, qu’elle invente des modèles de société et expérimente avec, tout en nous distrayant. L’arche, ou la nef, interstellaire est outil simple pour isoler un bout d’humanité et lui faire subir de vilaines choses. C’est un microcosme, un monde en bouteille, placé sous une loupe binoculaire. Dès le XVIe siècle, les philosophes humanistes imaginaient des îles. En SF, on construit des vaisseaux spatiaux géants et on y enferme des gens. Si l’idée des arches interstellaires est souvent attribuée au physicien américain Robert H. Goddard, pionnier de l’astronautique, pour avoir proposé d’envoyer des hommes dans l’espace pour des voyages longs des 1918 – il s’agissait alors de maintenir l’équipage en animation suspendue – c’est au physicien russe Konstantin Tsiolkovsky, que l’on doit l’idée de faire vivre plusieurs générations d’humains à bord d’un vaisseau spatial. Et depuis les auteurs de science-fiction en ont fait un trope et produit de très nombreux romans – la liste est trop longue pour être reproduite ici, mais depuis la nouvelle Universe de Robert A. Heinlein (Astounding Science Fiction, mai 1941, reprise dans le roman Orphans of the Sky en 1963), de nombreuses générations d’humain ont souffert dans les quartiers exigus des vaisseaux partis vers la promesse d’un ailleurs. (Rien que sur ce blog, on trouve Lungfish de John Bruner (1957), Paradis Perdu d’Ursula K. Le Guin (2002), La Nef des fous de Richard Paul Russo (2011), Aurora de Kim Stanley Robinson (2015), L’Incivilité des fantômes de Rivers Solomon (2017), Les Etoiles sont légion de Kameron Hurley (2017), Acadie de Dave Hutchinson (2017), Noumenon de Marina J. Lostetter (2017)…). Autre paradigme intéressant des vaisseaux générationnels : le voyage a un début et une fin. Et donc un but.

Ce trope est celui auquel s’attaque l’auteur américain Adam Oyebanji dans on premier roman Braking Day. L’exercice est délicat, dans un premier roman. Soit on a trop lu et on reproduit, soit on n’a rien lu et inévitablement on redit, souvent en moins bien. On est rarement innovant, en somme.

Adam Oyebanji nous emporte dans l’espace, dans un futur lointain. Trois nefs générationnelles ont quitté la Terre pour échapper aux IA qui ont pris le pouvoir. Après 132 ans de voyages, les vaisseaux approchent enfin de leur destination : Tau Ceti. À l’instar des très nombreux romans se déroulant à bord d’une nef générationnelle, l’auteur décrit minutieusement dans la première moitié de son roman un univers clos depuis des générations, où une société humaine s’est organisée pour un voyage au long cours. Bien que peu originale en regard de ce qui a été écrit avant (on pensera notamment à Lunfish de John Brunner et Paradis perdu d’Ursula K. Le Guin), cette première partie du roman est intéressante et plutôt bien écrite. L’auteur prend le temps de construire cet univers et de le faire découvrir au lecteur sans avoir recours à un infodump pesant. Tout est dit à travers les yeux du personnage principal, dans sa vie quotidienne à bord de l’Archimède – l’un des trois vaisseaux composant la flotte, les deux autres étant le Bohr et le Chandrasekar, ce qui rend la lecture assez plaisante. Les IA sont totalement interdites à bord de la flotte depuis la fuite de la Terre, mais tout individu est muni dès l’enfance d’implants cérébraux qui lui permettent de communiquer avec le vaisseau, avec ses congénères, et avec la Hive qui est le réseau local. Après des générations, la vie sociale est marquée par une forme de ségrégation basée sur l’origine familiale de chacun. Le personnage principal, Ravi, a ainsi les plus grandes difficultés à se faire accepter comme élève ingénieur et subit régulièrement les moqueries de ses camarades et de ses professeurs officiers, étant issu du clan MacLeod, négativement connu pour ses petits truands qui ont été prématurément « recyclés ». Sa cousine « Boz » est une paria, mais aussi un génie de l’informatique. On apprend rapidement l’existence d’une faction qui émet des doutes sur le bienfondé de la mission originale, à savoir l’établissement de la population humaine sur une nouvelle planète (oui, comme dans Lungfish, Paradis perdu et tant d’autres…). Le worldbuilding est assez prenant, l’auteur invente une culture locale, avec quelques inventions de langage et des expressions bien trouvées, qui découlent de la vie dans l’espace profond, loin de la Terre des origines.

Toutefois, à la moitié du roman, une importante révélation sur l’histoire de la flotte est faite.  Le roman prend alors une tournure de page turner à rebondissements, envoyant Ravi et Boz dans une série d’aventures rocambolesques tout d’abord à bord de l’Archimède, puis dans l’espace, puis vers les autres vaisseaux, … tout au long d’un scénario cousu de gros fils blancs, jusqu’à un inévitable happy end empli de bons sentiments.

Passant à côté de l’exploration sociologique qui habituellement fait tout l’intérêt des arches générationnelles, l’auteur oriente son roman vers un récit d’action dans lequel la psychologie des personnages et leur motivations respectives demandent une trop grande suspension d’incrédulité pour être passionnant. Les multiples rebondissements se résolvent grâce à d’improbables concours de circonstances. On entre dans le domaine de l’entertainment hollywoodien, et une fois la première moitié passée – qui était pourtant porteuse d’espoir – le cerveau se débranche et plus aucun neurone du lecteur n’est sollicité. Avec Braking Day, Adam Oyebanji n’apporte rien de nouveau ni au space opera, ni au trope des nefs générationnelles. C’est un roman d’aventures qui s’adresse essentiellement à un public jeune – il reprend d’ailleurs nombres des codes du YA, ou à qui n’a pas envie de trop réfléchir en parcourant ses pages. Je lui ai trouvé personnellement trop peu d’intérêt pour en recommander la lecture.


  • Titre : Braking Day
  • Auteur : Adam Oyebanji
  • Publication : 5 avril 2022 chez Daw Books
  • Nombre de pages : 368
  • Format : papier et numérique

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Destination Outreterres – Robert A. Heinlein

Il y a quelques mois, les éditions Hachette lançait une nouvelle collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, Rayon Imaginaire, avec la sortie de Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow. Il s’agissait d’un texte de fantasy, orienté jeune adulte ou, en tous cas, qui en reprenait les codes. En ce mois d’avril, un nouveau titre entre dans la collection avec Destination Outreterres de Robert A. Heinlein. Ce roman, initialement publié en 1955, n’avait jamais été traduit en français. Un manque désormais comblé. Comment le roman d’un auteur si renommé, et à l’influence incontestable dans le domaine de la science-fiction, a-t-il pu être si longtemps oublié par l’édition hexagonale, me demanderez-vous ? Il y a sans doute de nombreuses raisons à cela, et une certaine ambigüité idéologique, peu appréciée en France, entourant le personnage n’y est sans doute pas totalement étrangère. Si on laisse de côté les controverses, notamment nourries par le roman Starship Troopers perçu comme une œuvre militariste, il faut reconnaître que Destinations Outreterres n’est pas son meilleur roman, et qu’il s’agit d’un roman pour jeunes adultes. Il fait partie d’une série de douze romans connus sous le nom de « juveniles », publiés entre 1947 et 1958, et intentionnellement écrits par l’auteur à destination des jeunes lecteurs. Il y décrit des voyages dans l’espace et l’exploration de nouveaux mondes par des héros jeunes qui vont vivre des aventures formatrices et devenir adultes. Les voyages forment la jeunesse. Heinlein étant Heinlein, la parution de ces romans ne s’est pas faite sans générer quelques discussions sur ce qui était convenable de faire lire à la jeunesse américaine ou non. Destinations Outreterres est le neuvième roman de la série, dont la chronologie de publication est la suivante :

  1. Rocket Ship Galileo, 1947
  2. Space Cadet, 1948 (La Patrouille de l’espace, 1974)
  3. Red Planet, 1949 (La Planète rouge, 1951)
  4. Farmer in the Sky, 1950 (Pommiers dans le ciel, 1958)
  5. Between Planets, 1951 (D’une Planète à l’autre, 1958)
  6. The Rolling Stones, 1952
  7. Starman Jones, 1953
  8. The Star Beast, 1954 (L’Enfant tombé des étoiles, 1977)
  9. Tunnel in the Sky, 1955 (Destination Outreterres, 2022)
  10. Time for the stars, 1956 (L’Âge des étoiles, 1974)
  11. Citizen of the Galaxy, 1957 (Citoyen de la Galaxie, 1957)
  12. Have Space Suit – Will Travel, 1958 (La Vagabond de l’espace, 1960)

Comme vous pouvez le constater, tous n’ont pas encore été traduits. Il est à noter que le très controversé Starship Troopers devait être le treizième titre de la série, mais qu’il fut refusé par l’éditeur. Depuis les années 80, les juveniles d’Heinlein ont rejoint les rayons adultes et ne sont plus considérés comme des romans pour la jeunesse. Il ne m’appartient pas d’en discuter, quoi que…

… non, mais sérieusement, Destinations Outreterres est un roman pour jeunes adultes, mais à la sauce Heinlein. Et donc il est inclassable. Résumé en une phrase, Destinations Outreterres est un roman d’apprentissage sur l’art de gouverner en démocratie.

Le futur est indéterminé mais il est éloigné d’au moins un siècle de nous. La Terre des origines souffre de surpopulation (Heinlein en appelle à Malthus dès les premières pages du livre). La découverte d’une technologie de portails a permis la conquête de planètes lointaines et soulage la pression démographique. Des lycées et universités forment des jeunes gens à devenir d’intrépides colons et l’un des cours de survie en milieu hostile inclut une épreuve de fin d’étude qui consiste à lâcher les gamins à travers un portail vers une destination inconnue, une outreterre, avec pour seule mission de réussir à y survivre en solo pendant une semaine, avant que le rappel ne soit sonné. Réussissent l’épreuve ceux qui sont encore debout à son terme. C’est ainsi que le jeune Rod Walker se retrouve envoyé avec une centaine de camarades sur une planète étrangère. Mais quelque chose tourne mal. Rod et ses camarades vont devoir trouver les moyens de survivre pendant… très longtemps. Dans sa partie centrale, le roman est une aventure de survie, façon boy scout (une autre passion d’Heinlein), avant de tourner à l’aventure politique avec la création d’une nouvelle société, avec ses règles, ses lois, ses conflits et ses difficultés. (On ne peut que faire le rapprochement, et noter l’opposition, avec le roman Sa Majesté des mouches de William Golding publié en 1954.)

L’existence de portails vers d’autres mondes était déjà au centre du roman Les Dix Mille portes de January, précédemment publié dans la collection, mais exploitée de manière très différente, plus symbolique. Ici, il s’agit d’un gadget permettant d’aller vers un ailleurs vierge de toute présence humaine et de toute civilisation. Il s’agit d’un trope commun à la fantasy (et on peut faire remonter ses origines au roman Alice’s Adventures in wonderland de Lewis Carroll) et à la science-fiction où ils sont souvent utilisés pour contourner sans avoir à trop réfléchir l’immensité de l’espace qui nous entoure et l’impossibilité de voyager plus rapidement que la lumière. Certains en abusent largement. Personne n’explique jamais vraiment comment ça fonctionne, précisément parce que le but premier des portails est justement de ne pas avoir à expliquer. Le pire est lorsque les auteurs nous disent qu’ils ont été posés là par une civilisation disparue. Ne riez pas, c’est un des trucs les plus répandus ces temps-ci en SF.  Mais bon, passons, ça existe, c’est là, dans la grande boîte à outils de la SF, tout le monde s’en sert. (Si l’on lorgne du côté de la hard-SF, certains font tout de même un peu d’efforts et invoquent l’existence de matières exotiques qui permettraient de maintenir ouverts des trous de ver dans la fabrique de l’espace-temps. Ce qui en fait ne fait que repousser le problème plus loin, sans être beaucoup plus satisfaisant. Greg Egan, lui, lorsqu’il parle d’un phénomène qui ressemble à un trou de ver, il vous dit exactement de quoi il s’agit et fait appel aux mathématiques qui vont avec.)

 Accordons à Robert A. Heinlein que, si les portails sont devenus un gadget surutilisé de nos jours, ce n’était pas le cas en 1955 lorsqu’il a écrit son roman. Il est même l’un des tout premiers à en faire mention, comme c’est d’ailleurs le cas pour de nombreuses autres inventions de la SF. Heinlein n’explique pas non plus, il se contente de dire que cela implique des mathématiques compliquées mais s’autorise tout de même à en raconter la découverte dans un chapitre tout à fait hilarant (Spoiler : ils sont découverts par erreur). Le début du roman est d’ailleurs très réussi, à mon avis, et Heinlein glisse de nombreux traits d’humour et propos qui contredisent l’image d’auteur réactionnaire dont on l’affuble régulièrement.

« Il est inutile de spéculer sur le cours de l’histoire, mais si les parents de Jesse Evelyn Ramsbotham avaient eu le bon sens d’appeler leur fils Bill au lieu de lui imposer deux prénoms féminins, il serait peut-être devenu milieu de terrain et aurait fini par vendre des obligations, ajoutant son quota de bébés à une somme déjà désastreuse. En lieu et place, il était devenu physicien et mathématicien. »

Il montre une certaine clairvoyance encore par la suite lorsque, dans la troisième partie du roman, il en vient à discuter de leardership et de la constitution d’un système démocratique. Rod Walker va s’imposer comme leader, non pas par ses exploits physiques car il va à plusieurs reprises se prendre des roustes, non pas par ses beaux discours car là encore il n’est pas le champion, non pas par son génie car souvent il se trompe, mais simplement par ses actions en faveur de la communauté, et la miséricorde dont il fait preuve face aux fauteurs de troubles. Un autre aspect remarquable dans ce roman datant des années 50 est le rôle accordé aux femmes. Il y a tout d’abord Helen, la grande sœur de Rod, qui est capitaine au sein d’une compagnie d’Amazones et femme de fort caractère et de très bons conseils. Dans le chapitre consacré à la découverte de la technologie des portails, Heinlein glisse que la personne qui supervise la programmation de l’UNIVAC, premier ordinateur commercial créé en 1951, est une femme. Rappel utile, alors qu’en 2022 on note l’invisibilisation des femmes dans l’histoire du développement de l’informatique. Puis ensuite, lorsque la communauté se créé et que fusent les remarques sexistes sur le rôle des femmes dans la société est discutée, typiquement faire la cuisine et les enfants, il y aura toujours un personnage de sexe féminin pour venir démonter ces théories.

Destinations Outreterres n’est pas le roman le plus époustouflant de Robert A. Heinlein. C’est aussi un roman écrit à l’origine pour un lectorat jeune, portant une ambition pédagogique. C’est toutefois un roman qu’on se félicitera de voir enfin traduit, et publié dans une collection de belle facture. Il serait bon de voir les derniers inédits de Heinlein connaître le même sort afin que le lectorat français ait accès à l’ensemble des œuvres de cet écrivain majeur dans le genre de la science-fiction.


D’autres avis : Le Nocher des livres, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : Destination Outreterres
  • Auteur : Robert A. Heinlein
  • Publication : 6 avril 2022, Hachette Heroes, coll. Rayon Imaginaire
  • Traduction : Patrick Imbert
  • Nombre de pages : 352
  • Format : Papier et numérique

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