Vue lecture

Contracting Iris – Peter Watts

En septembre 2021, Stoneburner – projet solo de musique électronique du musicien américain Steven Archer – a publié l’album digital Contracting Iris contenant deux morceaux, Contracting Iris et Soft Wet and Full of Danger, ainsi qu’un audio book sur une histoire écrite par Peter Watts et inspirée par le titre Contracting Iris. Vous pouvez écouter ce titre en suivant ce lien, et l’audio book en suivant celui-ci. Vous pouvez aussi désormais, c’est-à-dire depuis hier, lire le texte de Peter Watts en ligne dans le magazine Lightspeed qui a eu la bonne idée de le publier.

Contracting Iris nous embarque à Vancouver, dans un futur proche, un futur où un échange verbal avec une IA contactée en ligne remplace la visite chez un médecin en chair et en os, devenu rare et forcément débordé, donc inaccessible, où les voitures sont autonomes, et dans lequel les épidémies virales jouent au maitre des horloges de la cité et de la planète.

Au lendemain du décès de sa mère, Iris se rend à Porteau Cove, un parc provincial situé au nord de Vancouver, là où elle avait l’habitude d’aller enfant et du temps où la santé de sa mère le permettait encore. Arrivée sur place, elle est surprise par un orage soudain et nocturne, un ciel illuminé de teintes dorées et vertes, des nuages lumineux et une pluie acide qui lui brûle les yeux. Plus tard, rentrée chez elle, Iris commence à ressentir des symptômes étranges, des tremblements musculaires, des insomnies. Rien qui ne puisse être des conséquences de sa consommation trop élevée d’alcool lui dit l’IA médicale. Mais Iris sait que c’est autre chose.

Le monde est celui de Peter Watts, sombre, maladif, et menacé autant par un climat enfanté par deux siècles d’insouciance industrielle que par une biologie devenue sauvage et erratique. L’histoire est celle d’un premier contact, ou quelque chose du genre, d’un autre genre. Le texte est représentatif de l’univers littéraire de l’auteur canadien, une science-fiction ancrée dans un socle scientifique bétonné, dans laquelle le soleil ne pointe jamais pas et où l’humanité se tient au bord du précipice. Sa couleur est noir brillant et sa lecture évidemment hautement recommandable.

PS : les lecteurs qui pratiquent l’anglais seront heureux de se précipiter sur ce texte. Les autres peuvent raisonnablement espérer une traduction. Nous avons en France un éditeur cornu qui aime et publie Peter Watts et un traducteur barbu qui sait parfaitement rendre cet univers.

  •  

Singer Distance – Ethan Chatagnier

Voilà un livre qu’en toute logique je n’aurais pas dû croiser sur mon chemin de lecteur de science-fiction prétentieuse et élitiste, que j’aurais dû détester, et que je ne devrais pas recommander sur ce blog prétentieux et élitiste. Mais voilà, après cinq années à me faire passer pour un lecteur de hard-SF post-eganienne sirotant de la cosmologie branaire au petit déjeuner, il me faut vous dévoiler la supercherie : je suis en fait un grand romantique. J’ai donc lu Singer Distance, premier roman d’Ethan Chatagnier. Sur fond de tentative de communication avec une civilisation extraterrestre martienne, Singer Distance est le récit d’un homme qui cherche à retrouver la femme qu’il a aimée et perdue et la dérive obsessionnelle de celle-ci.

En 1896, des inscriptions sont observées sur la surface martienne, révélant l’existence d’une civilisation avancée sur la planète rouge. C’est un premier contact, utilisant les mathématiques comme langage universel, avec une question simple « 2+2=4. 3+3= ? ». La Terre répond et la communication s’établie à base de messages de plusieurs km gravés sur le sol des deux planètes. Les échanges mathématiques se complexifient et en 1922, les martiens posent un problème de relativité générale auquel même Einstein ne sait répondre. Après une dernière tentative en 1933, Mars devient silencieuse.

Début du roman : 1960, un groupe de 5 étudiants en mathématique du MIT se rend dans le désert d’Arizona pour y écrire un message. L’une d’eux, Crystal Singer, pense avoir trouvé la réponse. Cela fonctionne, et Mars répond avec un message encore plus complexe. Les cinq étudiants deviennent célèbres. Crystal Singer quitte Boston pour Stanford et disparait, laissant derrière elle son amoureux Rick, qui est le narrateur de l’histoire. Ainsi se clôt le premier tiers du livre. À partir de là, le roman prend une tournure différente, on oublie les martiens, et fait le récit de l’impossible reconstruction de Rick qui malgré le temps qui passe (13 années) refuse d’oublier Crystal et tente sans cesse de la trouver. Il apprend qu’il a une fille, Rhea, et la retrouve. Dernier tiers du roman, Rick et Rhea partent en quête de Crystal, parcourent les US, pour tenter de reconstituer une vie tournée de manière obsessionnelle vers la résolution du dernier problème martien.

« Everything goes to tragedy. That’s the direction of the universe [….] But there’s room for comedy on the way. »

Singer Distance est un roman qui trouverait plus sa place dans une collection de littérature blanche que dans une collection spécialisée en science-fiction. Si son ancrage science-fictif le place dans la catégorie de Rencontre du troisième type, Contact, ou encore Premier Contact – il a d’ailleurs de nombreux points communs avec ceux-ci et il pourrait donner lieu à un très bon film grand public – il ne présente pour le lecteur féru de science-fiction pas d’idées très originales, et l’aspect science-fictif n’est qu’une toile de fond métaphorique sur laquelle se dessine le véritable propos du livre qui est la relation amoureuse qui s’étiole dans le temps et l’espace, l’obsession et les troubles psychiatriques. L’histoire est lente, sans beaucoup d’action. C’est une histoire d’amour, une romance basée sur l’absence et l’incompréhension. L’aspect communication interplanétaire est mis en parallèle avec la distance qui existe entre les êtres chers et les difficultés de communication entre simples humains.

Voilà donc un livre que j’ai beaucoup apprécié, pour ses qualités littéraires tout d’abord, pour son approche science-fictive, quand bien même elle reste légère, ainsi que pour son histoire simple mais belle.

PS : Le roman apparait dans la sélection des œuvres de 2022 recommandées par le magazine Locus.

PPS : Les éditions Albin Michel Imaginaire ont annoncé le 3 février l’acquisition des droits de traduction du roman.


  • Titre : Singer Distance
  • Auteur : Ethan Chatagnier
  • Publication : 18 octobre 2022
  • Langue : anglais
  • Nombre de pages : 288
  • Support : papier et numérique

renaudorion

  •  

L’Aube – Octavia E. Butler

Régulièrement célébrée comme l’une des plus importantes plumes de la science-fiction américaine et récipiendaire des prix Hugo, Locus et Nebula à plusieurs reprises, Octavia E. Butler (1947-2006) est pourtant passée relativement inaperçue auprès du lectorat français. Sa série Patternist a été partiellement publiée en France dans les années 80 (le roman Wildseed, 1980, est toujours inédit chez nous) et il a fallu attendre les années 2000 pour que soient traduits la série des Paraboles et Liens de Sang. On doit à Marion Mazauric et à la maison d’édition Le Diable Vauvert de rendre à nouveau disponible son œuvre avec la réédition des textes déjà parus ainsi que la publication des inédits. C’est le cas avec L’Aube (Dawn, 1987), roman paru au mois d’octobre 2022, qui ouvre la trilogie Xenogenesis. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, L’Aube est l’un des meilleurs romans de premier contact extraterrestre que j’ai lus.

Octavia E. Butler nous projette dans un futur qu’on pourrait définir par 1987 + 250 ans.  La guerre froide entre le bloc occidental et l’URSS a dégénéré en apocalypse nucléaire et l’humanité s’est suicidée. La planète Terre est ravagée. Lilith Iyapo se réveille nue dans une pièce entièrement blanche et dénuée de fenêtre ou de porte. La voix qui s’adresse à elle semble sortir du plafond. Lilith Iyapo se souvient. Elle s’est déjà réveillée plusieurs fois dans cette même pièce. Elle a déjà subi ce même interrogatoire. Elle a tour à tour résisté, elle s’est murée dans le silence et a failli en perdre la raison, puis elle a parlé, elle a questionné et n’a jamais reçu de réponse. Elle se souvient aussi de sa vie, de son mari et de son fils morts dans un accident, de la guerre. Elle se souvient de l’humanité d’avant. Elle s’éveille et enfin rencontre l’un de ses geôliers.

Celui-ci n’est pas humain. Il s’agit d’un Oankali, un humanoïde bipède dont les organes sensoriels tentaculaires le font ressembler à l’hydre ou à une créature marine et déclenche chez Lilith une réaction de panique et de dégoût profondément ancrée dans l’instinct humain. Ce qu’il lui révèle sur la raison de sa présence ici est à la fois monstrueux et fascinant. Les Oankali ont sauvé ce qu’ils ont pu de l’humanité, à savoir quelques représentants et les ont tenus en sommeil artificiel pendant deux siècles et demi, le temps de les étudier et de nettoyer la planète Terre pour la rendre à nouveau habitable. Désormais, ils ont besoin de Lilith pour éveiller d’autres humains et les préparer à retourner sur Terre pour la repeupler. Mais la survie a un prix : la perte de leur humanité. Les Oankalai sont une espèce complexe et totalement étrangère (je vous laisse le loisir de la découvrir), dont la technologie est entièrement basée sur une maitrise avancée de la biochimie. Le vaisseau interstellaire à bord duquel ils se trouvent est un être vivant*, proche du végétal. Le mode de survie des Oankali en tant qu’espèce repose sur un échange d’ADN avec les autres espèces rencontrées dans l’univers. Le troc proposé à l’humanité implique que les enfants de ces derniers ne seront plus totalement humains et pas totalement Oankali, mais une espèce hybride.

Mais le deal se fait en l’absence totale de libre arbitre. Il est contraint. Les humains sont sous la domination, quand bien même bienveillante, des Oankali et n’ont jamais le choix. Dominés, ils sont manipulés chimiquement, sensoriellement, émotionnellement et physiquement, voire sexuellement, pour se plier aux choix des dominants.  Pour Lilith se sera « apprendre et fuir ».

Thématique récurrente chez Octavia E. Butler, L’Aube est un roman sur la complexité des relations de domination, et une exploration de l’humanité sous contrainte. Et comme toujours chez l’autrice, l’humanité n’est jamais belle à voir. L’autrice explore à la fois les relations inter-espèces mais aussi, au sein de l’humanité, les rapports de pouvoir, les relations entre hommes et femmes, la sexualité et la procréation, le consentement et le rapport au corps, l’influence du biologique et l’identité. Le mot important ici est « complexité ». Je ne sais plus qui disait que l’intelligence est la capacité à concevoir la complexité. Cet aphorisme pourrait servir à définir les écrits d’Octavia E. Butler. L’Aube est un roman bourré d’intelligence. Je disais récemment que ce qui me frappe chez l’autrice est sa faculté à dire simplement des choses dont on perçoit très clairement qu’elle les a longuement réfléchies avant de les coucher sur papier. Telle une excellente vulgarisatrice de sa propre pensée.

Octavia E. Butler est une autrice essentielle et L’Aube est un roman passionnant de bout en bout, qui ne verse dans aucune facilité et révèle des surprises à chaque tournant. J’attends fébrilement la suite.

*Parenthèse historique : il est à noter que l’un des premiers auteurs de science-fiction à avoir imaginé des vaisseaux interstellaires vivants est l’auteur et éditeur français Gérard Klein avec les ubionastes dans la nouvelle Jonas (1966) qui revisite dans un futur lointain le mythe biblique. Le tout premier a été Robert Sheckley dans la nouvelle Specialist (1953) récemment publiée sous le titre Les Spécialisés dans le recueil Le Temps des retrouvailles (2022) paru chez Argyll. Plus proches de nous, on peut citer les faucons de l’Aube de la nuit chez Peter Hamilton, les mindships dans l’univers de Xuya d’Aliette de Bodard, ou encore les vaisseaux-monde de Kameron Hurley dans Les Etoiles sont légion.


D’autres avis : De l’autre côté des livres, Quoi de neuf sur ma pile, Le Nocher des livres, Anudar,


  • Titre : L’Aube
  • Série : Xenogenesis 1/3
  • Autrice : Octavia E. Butler
  • Traduction : (Anglais US) Jessica Shapiro
  • Publication : 27 octobre 2022, Le Diable Vauvert
  • Nombre de pages : 432
  • Support : papier et numérique

renaudorion

  •  

Les Chants de Nüying – Émilie Querbalec

« Celui qui, poussé par son imprudence, écoutera la voix des Sirènes, ne verra plus son épouse ni ses enfants chéris qui seraient cependant charmés de son retour. » (Odyssée, Homère)

La science-fiction est homérique. Plus que de toute autre tradition littéraire, la science-fiction et la fantasy héritent directement de l’épopée. Oh, bien sûr, il y a eu la tentation de rapprocher la SF du roman psychologique dans les années 60 et 70, mais toujours en abandonnant une part de son identité et de son charme, à mon avis. Notamment parce qu’ils ont inventé des métaphores puissantes, les grands mythes classiques irriguent encore l’imaginaire d’aujourd’hui et s’il est un poète grec qui a influencé le genre, du Dune de Frank Herbert à Terra Ignota d’Ada Palmer, c’est Homère. Je pense qu’Émilie Querbalec ne me contredira pas sur ce point. L’autrice française voit publié le 31 août 2022 son deuxième roman, Les Chants de Nüying, chez Albin Michel Imaginaire, après le très remarqué Quitter les Monts d’Automne paru en septembre 2020.

Si j’ouvrais cette chronique sur une citation tirée de l’Odyssée, c’est que Les Chants de Nüying est une variation polymorphe et futuriste du chant des sirènes contre lequel Circé mettait en garde Ulysse.

Le roman se déroule au XXVIe siècle mais certains éléments de l’histoire indiquent qu’elle s’inscrit dans un univers uchronique au nôtre. Le point central étant que la conquête spatiale a connu une prédominance chinoise et non américaine, ce qui ouvre un univers un peu plus original que ce qu’on lit habituellement. Envoyée pour explorer le système solaire Shun situé à vingt-quatre années-lumière de la Terre, une sonde Mariner a enregistré sous les glaces de la planète Nüying des « chants » dont nul ne saurait dire s’ils sont d’origine naturelle ou artificielle, auquel cas ils seraient la preuve de l’existence d’une vie extraterrestre. Leur nature mystérieuse et leur beauté enflamment les imaginations et l’humanité cède au chant des sirènes de Nüying. Après 30 années de construction, le cargo-monde Yùtù est à quelques mois d’embarquer quelque 500 passagers, dont la majeure partie sera placée en stase, pour un voyage de vingt-sept années en direction de Nüying. Cette mission d’exploration scientifique, baptisée Shun, est financée par le milliardaire sino-américain Jonathan Wei.

Les Chants de Nüying est un roman touffu, riche et ambitieux, couvrant de nombreuses thématiques. Émilie Querbalec fait appel à plusieurs tropes de la science-fiction : l’exploration spatiale, les vaisseaux mondes, le premier contact, la numérisation des consciences, qui sont autant de thématiques à explorer et discuter sous l’ombre tutélaire d’Homère et de ses sirènes.

Le récit se divise en trois parties. La première concerne la préparation de la mission Shun. Elle se déroule dans la cité lunaire chinoise de Taihe-Concordia et permet de faire la rencontre des principaux personnages du roman, de divers origines et horizons, que l’autrice prend grand soin de développer. Il y a Brume, bioacousticienne qui poursuit ici son rêve d’enfant de découvrir l’origine des chants de Nüying. C’est un autre rêve que fait Jonathan Wei. Déjà âgé au moment du départ, il souhaite au cours du voyage bénéficier d’une technologie expérimentale de réincarnation numérique assistée (RNA). Ce n’est rien de moins que l’immortalité qu’il vise. Il y a encore William, Dana,… Quant au personnel sélène du Yùtù, ceux qui sont nés sur la Lune et n’ont jamais connu la Terre, c’est de tout autre chose dont ils rêvent… La deuxième partie du roman raconte le voyage et la troisième est l’arrivée à Nüying. Dans sa partie centrale, celle du voyage, l’autrice revisite des questions déjà abordées dans de nombreux romans (j’en parlais ici ou ) sur les arches générationnelles, à savoir celles de l’évolution culturelle d’une population à bord d’un vaisseau dont la destination n’est qu’un but lointain et intangible. De ce point de vue, Les Chants de Nüying évoque la nouvelle Paradis perdu d’Ursula Le Guin. Émilie Querbalec imagine, en mêlant fiction et histoire réelle, le développement d’une culture et d’un culte dérivé du bouddhisme et les conséquences qu’un mysticisme dévoyé peut avoir sur ceux qui cède à son chant au fin fond de l’espace. S’y mêle le chant des sirènes de la technologie et de l’inaccessible immortalité à laquelle aspire Jonathan Wei. Dans sa partie finale, une fois Nüying atteinte, le roman évoque alors plutôt Apprendre si par bonheur de Becky Chambers et l’on voit Brume répondre au chant des sirènes de la découverte d’un nouveau monde. Chacun des personnages principaux ou secondaires du roman répondra à sa manière à un appel. Mais loin d’être une mise en garde circéenne à ne pas céder en s’attachant au mât du navire, Les Chants de Nüying appelle à entendre les sirènes et suivre l’onde au risque de s’y perdre. Ou de s’y trouver.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage », écrivait Du Bellay.


D’autres avis : Les lectures du Maki, Vive la SFFF, Le Nocher des livres,


  • Titre : Les Chants de Nüying
  • Autrice : Émilie Querbalec
  • Publication : 31 août 2022 chez Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 464
  • Support : papier et numérique

renaudorion

  •  

Body Snatchers, L’invasion des profanateurs – Jack Finney

Que ce soit en format court ou long, les éditions du Bélial’ ont à cœur de publier aussi bien des textes inédits et des nouveaux auteurs de science-fiction (surtout), de fantasy, fantastique et horreur (un peu), que des textes plus anciens, en se donnant au passage une mission de mémoire.  C’est dans cette idée qu’elles ont réédité en juin dernier Body Snatchers, L’Invasion des profanateurs de Jack Finney. Le roman, initialement sérialisé en épisodes en 1954 puis publié en un volume en 1955, a connu quatre adaptations revendiquées au cinéma depuis 1956, et cinq éditions en France. Il est ce qu’on peut qualifier un classique de la SF horrifique.

Bien qu’il ait été actualisé dans les années 70 par son auteur, Body Snatchers est un roman rivé aux années 50. C’est un roman en noir et blanc qui s’apprécie avec le charme suranné d’un épisode de la première saison de The Twilight Zone dans lequel Humphrey Bogart jouerait le premier rôle. Les personnages féminins ne sont pas là pour émettre une opinion, seulement être en détresse, frissonner dans les bras du héros et pleurer sur son épaule, souvent. Mais c’est pour rappeler au héros qu’il faut sauver le monde car, parfois, il oublie. Si l’on passe les stigmates de l’époque et d’un genre qui tire vers le polar, le roman de Finney est une franche réussite d’ambiance. Il adopte, voire met en place, certains des canons du récit d’angoisse à l’américaine, celle des petites villes où l’horreur surgit des sourires plaqués sur le visage impassible de votre voisin. Et comme de principe, s’y dévoile une critique sociétale.

Nous sommes en 1976, dans la petite ville de Mill Valley, qui se trouve dans le comté de Marin (Marine County), au nord de San Francisco, juste de l’autre côté du Golden Gate Bridge. Miles Bennet est un jeune docteur de 28 ans. Il reçoit la visite de Becky, amour d’enfance, qui s’inquiète pour sa cousine Wilma. Cette dernière semble atteinte du délire d’illusion des sosies, ou syndrome de Capgras : elle est persuadée que ses proches ont été remplacés par des doubles en tout point identique. Peu à peu, le même syndrome va se répandre parmi les gens de la petite ville. Tiraillé entre désir de rationaliser les événements et constations des plus troublantes, Miles et Becky (celle qui pleure tout le temps) vont devoir affronter une terrible réalité et tenter de sauver leur peau.

Ficelé comme un scénario hollywoodien, d’où sa relative facilitée d’adaptation à l’écran, le récit est redoutable d’efficacité. Body Snatchers se lit d’une traite, sans pause ou temps mort. Au-delà de la thématique du simulacre (le nom de Philip K. Dick vient évidemment à l’esprit) qui n’est pas nouvelle même en 1955, c’est dans la peinture de la ville de Mill Valley alors que sa population mute que Jack Finney montre le plus de talent. Le semblant de normalité devient terrifiant sous l’effet de la normalisation forcée. C’est l’idée au cœur du roman. Le même schéma a été très efficacement utilisé par Robert Jackson Bennett dans l’excellent American Elsewhere où son auteur poussait loin les curseurs vers l’horreur lovecraftienne ce qui donnait des scènes hallucinantes dans la petite ville de Wink. Jack Finney entraine ici son lecteur dans cette angoisse de la normalisation de la vie américaine dans les années cinquante, ne lui laissant qu’un seul choix : fuir ou être le prochain.

En fin d’ouvrage, Sam Azulys propose une postface des plus éclairantes sur le roman et ses adaptations cinématographiques. Il montre notamment comment selon les époques, les interprétations du roman ont évolué en fonction du message que les différents réalisateurs et producteurs ont souhaité faire passer. L’auteur, lui, n’a toujours revendiqué que le désir de distraire ses lecteurs.


D’autres avis chez Outrelivres, Un dernier livre, Touchez mon blog,


  • Titre : Body Snatchers – L’Invasion des profanateurs
  • Auteur : Jack Finney
  • Edition : 16 juin 2022, Le bélial’
  • Traduction : Michel Lebrun
  • Illustration de couverture : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 272
  • Format : papier et numérique

renaudorion

  •  

Eversion – Alastair Reynolds

Alastair Reynolds, astrophysicien gallois devenu auteur de science-fiction, a toujours fait de l’exploration un thème central de ses écrits, et ce depuis son tout premier roman, Revelation Space, publié en 2000. Ce qui est somme toute assez peu surprenant de la part d’un scientifique, et plus encore d’un astrophysicien dont l’exploration de l’univers, comme ultime horizon, est la raison d’être. C’est ainsi qu’il est devenu l’un des plus renommés auteurs britanniques de space opera de cette génération. La majeure partie de ses romans et nouvelles aborde ainsi l’exploration de l’espace et la rencontre avec des civilisations extraterrestres ou, tout le moins, le souvenir de leur existence.

Ce sont des thématiques que l’on retrouve à nouveau dans son dernier roman, Eversion, mais sous une forme assez surprenante pour ses lecteurs habituels et fort originale. Et là, à cet instant, le chroniqueur de littérature science-fictive que je suis se trouve devant un affreux dilemme pour vous en parler, car tout le plaisir que vous pourrez tirer de sa lecture viendra du fait que je ne vous en dise rien, pour que la surprise soit entière. Je vais donc tâcher de vous en dire le moins possible, et ce sera une courte recension, mais essayer tout de même de vous donner l’envie de le lire, ou d’impatienter jusqu’à sa traduction en français. Il faudra se laisser aller de découverte en découverte, de révélation en révélation, pour pleinement apprécier le travail d’orfèvre déployé par Alastair Reynolds dans ce roman. Sachez que je l’ai reçu hier, que je n’avais pas prévu de le lire dès maintenant, mais que j’ai fait l’erreur de l’ouvrir et que je ne l’ai reposé que tard dans la nuit, une fois la dernière page tournée. C’est peut-être là le meilleur argument que je puisse vous fournir pour vous convaincre de ses qualités.

Nous sommes au début du 19e siècle, au large de la Norvège. La goélette Demeter remonte la côte vers le nord pour une mission d’exploration scientifique financée par un riche chasseur de trésor qui s’est mis en tête de trouver un passage vers un Fjord inconnu mais dont il aurait eu connaissance par l’intermédiaire de documents maritimes retrouvés et chèrement acquis. Le docteur Silas Coade est le médecin du bord et le narrateur, à la première personne, des aventures qui nous sont racontées dans le roman. Les choses ne se déroulent évidemment pas très bien et à la page 74 tout bascule. Et l’histoire reprend… Voilà, je ne peux vous en dire plus, car tout ce qui se déroule à partir de ce moment fait le sel du récit. Disons qu’Eversion possède un point d’entrée, qui se situe au 19e siècle quelque part au Nord de Bergen, et un point de sortie, qui lui se situe… loin dans le futur. La structure du livre est basée sur une récurrence et un certain nombre d’itérations qui nous emmènent de la première à la dernière page.  

 » I stared into the void inside the helmet. The void stared back. There was blackness there, and for an instant I thought it a complete absence of form, as if the helmet were entirely empty. But I needed only wait to the light to worm its way inside. By degrees, a face emerged. It was not really a face at all. It was a skull, garbed in only the thinnest mantle of withered flesh. To the dream of whispers, I added a scream. « 

Dans la forme, Eversion est un récit d’aventure, d’exploration au sens premier du terme, avec en son sein un mystère qui ne se dévoile que lentement, Reynolds disséminant habilement les indices jusqu’à une résolution grandiose dans laquelle tous les éléments s’assemblent et prennent sens. Cet aspect en fait un véritable page-turner ludique qui vous gardera éveillé jusqu’aux heures les plus sombres de la nuit. C’est un récit de science-fiction qui flirte avec l’horreur (on pourra faire un rapprochement avec la novella Diamond Dogs de l’auteur sur certains éléments bien précis), et cet aspect là vous gardera éveillé jusqu’aux heures les plus claires de l’aube. Mais le roman porte en plus une dimension metatextuelle et constitue un hommage appuyé, non seulement à l’écriture de fiction, mais aussi à l’histoire de la littérature de science-fiction depuis les romans de Jules Verne, ceux d’Edgar Rice Burroughs, et aussi de Lovecraft, jusqu’à 2001 l’Odyssée de l’espace et à l’œuvre de l’auteur lui-même. Enfin, ça n’a pas toujours été le cas, notamment pour ses premiers romans, mais Eversion est un livre que j’ai trouvé formidablement bien écrit avec un style qui s’adapte au récit et évolue au cours du roman.

Après quelques errances regrettables, comme avec Permafrost ou la série Vengeresse, Alastair Reynolds montre qu’il reste capable de surprendre son lectorat et d’écrire de très bons romans de SF. Eversion est de ceux-là. J’ai eu énormément de plaisir à le lire.


  • Titre : Eversion
  • Auteur : Alastair Reynolds
  • Langue : anglais
  • Publication : 26 mai 2022, chez Golancz
  • Nombre de pages : 320
  • Format : papier et numérique

renaudorion

  •