Vue normale

Reçu avant avant-hier SF

Rossignol – Audrey Pleynet

23 mai 2023 à 13:45

« Attention, chef-d’œuvre », avait prévenu Jean-Daniel Brèque. Le trois fois récipiendaire du Grand Prix de l’Imaginaire et du prix Cyrano pour son travail de traduction, lui qui a tout lu et tout traduit, de Poul Anderson à Stephen King, en passant par Margaret Atwood et Lucius Shepard, ne tarissait pas d’éloge à la suite de sa lecture de Rossignol d’Audrey Pleynet en avant-première pour sa critique à paraître dans les pages de la revue Bifrost. Si la déclaration a de quoi susciter l’intérêt, elle engendre aussi l’appréhension en provoquant l’attente, une peur de la déception. Je ne vais pas mentir et faire semblant, je connais Audrey Pleynet depuis quelques années et l’autrice aujourd’hui publiée dans l’illustre collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’ est une amie. Nos échanges sont fréquents et Audrey partage avec moi ses idées, me demande à l’occasion mon avis sur un détail, un cadre, une situation. Parfois aussi, elle me fait lire un texte en cours d’écriture, pour une bêta lecture. Cette proximité n’est pas sans conséquence et me fait souvent redouter le moment délicat où je vais ne pas aimer un de ses textes. Alors si en plus Jean-Daniel Brèque en rajoute… De Rossignol, je ne savais rien. Je n’avais aperçu que les matériaux bruts sans idée des alliages qu’ils allaient former. Du travail de la forge, j’avais vu les doutes, et décelé dans leurs ombres l’infatigable détermination. Mais je n’ai pas assisté au recuit et à la trempe, cet art qui transforme le minerai brut en lame tranchante. Quant au polissage, il s’est fait avec son éditrice, Laetitia Rondeau. Et donc voilà, c’est Audrey Pleynet et c’est Le Bélial’. Mes peurs furent dissipées dès les premières pages.

Rossignol est un texte dense qui ne prend pas le lecteur par la main mais le plonge dans un univers où l’altérité est la règle, et ce sans ligne de rappel. Il faut pour le lecteur s’y fondre ou se raccrocher à sa dimension allégorique. Le propre de la science-fiction est de se saisir d’une problématique du présent et d’en faire une idée que l’on va porter au bout de sa logique, qu’on va déplacer dans un cadre qui permet de libérer les contraintes pour l’étirer et l’étendre jusqu’à en éprouver les limites conceptuelles.

« Il y avait bien des tensions, de la politique, des enjeux de pouvoirs. Rien que des gens méprisables à mes yeux, qui ignoraient tout de nos vies sous-jacentes et récupéraient à leur compte la tragique disparition d’une amie. »

 Rossignol construit une utopie, consciente de son impossibilité jusqu’au niveau biologique. Le cadre est un futur lointain. L’univers est peuplé de multiples espèces, la rencontre a eu lieu. Las des conflits, des soldats, contrebandiers et renégats en tout genre se sont dotés d’un espace, construit à partir de rien, où tous, quelle que soit leur biologie, peuvent vivre et cohabiter. Ce lieu est la Station, une expérience grandeur nature d’une tentative d’harmonie inter espèce devenu laboratoire de métissage des ADN.  Chaque individu est doté d’une cartographie génétique définie par des contributions majeures et mineures. Pour assurer la survie de tous, la Station est capable d’ajuster les paramètres environnementaux de chaque pièce, de chaque couloir qui la compose, et ce en temps réel. Ce n’est jamais optimal pour un individu en particulier, mais une moyenne supportable sans trop d’inconfort pour les individus présents à un moment donné. Le métissage des gènes permet de gommer les incompatibilités extrêmes. Mais l’on sait tous ce qu’il advient des utopies, surtout lorsque la politique, le poids du passé, et les influences extérieures s’en mêlent. Comme le montrait Ada Palmer dans Terra Ignota, il faut parfois détruire une utopie pour laisser la place à autre chose. Mais à la différence d’Ada Palmer, Audrey Pleynet ne construit pas son utopie initiale sur des certitudes supposées mais sur des doutes. Bref, un futur de paumés, quoi.

L’autrice fait le choix judicieux pour son propos de mener son lecteur au cœur du récit en faisant appel à une narratrice autodiégétique. C’est son histoire qui est racontée et le récit se fait à la première personne, parfois au présent, parfois au passé. On comprend rapidement la raison de cette narration non linéaire qui s’inscrit dans le cadre d’un témoignage livré à un tiers. Comme dans tout récit de vie, une situation appelle un souvenir, réclame une explication, un retour en arrière. Les enjeux se livrent ainsi dans le maelstrom émotionnel de la narratrice face à des événements dramatiques autant en ce qui concerne son existence que celle de la Station. Elle y est née, et du fait de sa singularité – qui n’est finalement qu’une normalité parmi d’autres au sein de la Station – elle se retrouve engagée dans le conflit entre deux factions, les Spéciens qui prônent un retour à la pureté raciale et Fusionnistes qui veulent l’effacer définitivement. Elle livre ainsi l’histoire de la Station de sa fondation jusqu’à… Elle y fait notamment au passage une peinture pleine de justesse sur la manière dont les enfants abattent naturellement, sans même y penser, les barrières dressées par leurs parents. Puis des oppositions que cela inévitablement génère. Audrey Pleynet ne fait jamais dans l’optimisme naïf et bon enfant. Le futur ne sera pas aimable et il faudra se raccrocher à ce qu’on a, faire le tri dans ses bagages et se débrouiller comme on peut. Rossignol est un récit cruel. C’est aussi un récit qui déborde d’intelligence et de sensibilité.

Quel texte ! Fait rarissime en ce qui me concerne dans le cadre d’une lecture, j’ai versé une larme à la fin.  Je me refuse à dire qu’il s’agit là du chef-d’œuvre d’Audrey Pleynet, car j’espère bien qu’elle fera encore mieux, plus haut, plus fort. Mais Rossignol est son plus beau texte à ce jour. L’autrice ne choisit pas la voie facile. Elle écrit une science-fiction exigeante qui va au bout de sa proposition, sur le fond comme sur la forme. Il se pourrait que Rossignol laisse quelques lecteurs sur le bord de la route car l’autrice fait le pari à la fois de l’émotion et de l’intelligence pour capter l’attention et surmonter les difficultés conceptuelles propres à la SF de haute volée, et ce n’est pas de tout repos. C’est en tout cas un texte qui non seulement trouve sa place dans la collection Une Heure-Lumière, collection exigeante qui allie émotion et intelligence, mais qui s’y creuse une place de premier rang. Celui où s’assoient les plus brillants. Rossignol est un grand texte.


D’autres avis : Apophis, Gromovar,


  • Titre : Rossignol
  • Autrice : Audrey Pleynet
  • Parution : 18 mai 2023, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 144
  • Support : papier et numérique

Une prière pour les cimes timides – Becky Chambers

14 mars 2023 à 14:57

Le moment est important dans une rencontre. Prenez, par exemple, une activité comme la lecture. Pour chaque livre – mis à part ceux qui ne mériteront jamais une microseconde de notre attention – il doit exister un moment pour que la rencontre se passe au mieux. À moins d’avoir une approche dépassionnée et purement analytique de la littérature, à ce moment va correspondre un état d’esprit, une humeur, qui permettra un intérêt pour le livre tenu en main, ou pas.

Ainsi, lorsque j’ai lu Un Psaume pour les recyclés sauvages de Becky Chambers en septembre dernier, j’étais de bonne humeur. Ça m’arrive. Et pour le coup, j’ai apprécié ce premier opus des Histoires de moine et de robot. Le livre était dédicacé à « ceux qui ont besoin de souffler ». Avais-je besoin de souffler ? Non, pas particulièrement. Mais j’ai apprécié la balade. Becky Chambers nous embarquait ailleurs et dans un autre temps, en direction d’une utopie planétaire, post-industrielle, et éco-responsable, libérée des tracas, apaisée et harmonieuse. Une vision idyllique du futur. Dex, un moine traversant une petite crise existentielle, partait s’isoler en quête de sens et faisait en chemin la rencontre d’Omphale, un robot qui lui cherchait aussi du sens dans son existence. C’était doux, aimable, calme.

Je ne suis pas dans le même état d’esprit aujourd’hui. Plus grognon envers l’univers, l’humanité et moi-même. Il semble que ce n’était pas pour moi le moment de lire le second tome, Une prière pour les cimes timides. Ce nouvel opus ne réserve pourtant, pour ainsi dire, aucune surprise. Il est la suite directe d’Un Psaume. Becky Chambers rejoue la même partition. Cette fois-ci, Dex emmène Omphale à la rencontre de la civilisation à sa demande. L’autrice, à nouveau, nous invite à prendre le temps de nous émerveiller du monde et de chaque petite chose de la vie, à réfléchir à ce qu’est le bonheur, derrière une question toute simple : de quoi avons-nous besoin ? Si Omphale et Dex poursuivent leur quête, autour d’eux tout le monde est beau, tout le monde est gentil, et TOUT VA BIEN. Et moi ça m’énerve.

« J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux ; c’est fait. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant : fatalité extraordinaire ! » Les chants de Maldoror, comte de Lautréamont, chant premier.

Ça m’énerve parce que je crois dans la fonction cathartique de la littérature, et des arts en général. Si la tragédie antique a le goût du sang, ce n’est pas parce que les grecs étaient tous des psychopathes en puissance, c’est au contraire parce que la civilisation a besoin d’exposer ses démons, de se purger de ses mauvaises passions. Les utopies, comme chez Ursula Le Guin ou chez Ada Palmer, sont crédibles lorsqu’elles se confrontent à leur part d’ombre. C’est là ce qu’il manque à Une prière pour les cimes timides. Certes, je comprends ce que tente de faire Becky Chambers, ou le hopepunk en général : nous amener dans une zone de confort chaleureuse et optimiste, pour faire une pause et soulager nos épaules du poids du monde. À l’occasion, éventuellement, ça fonctionne et on se passe un temps de catharsis. Mais pas tout le temps. Et le souci avec le temps, c’est qu’il est court.

Si vous avez l’envie de vous plonger dans une lecture doudou, vous savez quoi faire. Si comme moi vous aspirez à parcourir des chemins moins évidents et plus escarpés, alors vous saurez aussi quoi faire.


D’autres avis : Ombrebones,


  • Titre : Une prière pour les cimes timides
  • Série : Histoires de moine et de robot
  • Autrice : Becky Chambers
  • Traduction : Marie Surgers
  • Publication : 9 mars 2023, L’Atalante
  • Nombre de pages : 110
  • Support : papier et numérique

Connexions – Michael F. Flynn

10 mars 2023 à 14:30

Il faut être prudent et prendre soin de ne pas confondre coïncidence et causalité. La causalité est verticale, le hasard est horizontal. Ainsi, hier je me répandais sur les réseaux sociaux et disais le peu d’enthousiasme que provoquaient mes lectures récentes, abandonnant les ouvrages commencés les uns après les autres, n’éprouvant qu’ennui face à la production science-fictive des temps présents. Au même moment, pure coïncidence (ou vraiment ?), les éditions Le Bélial’ m’envoyaient par voie postale la novella Connexions de Michael F. Flynn, soit aisément le texte le plus déjanté de la collection Une Heure-Lumière, à paraître le 16 mars. Et la prodigieuse (je pèse mes mots, vous verrez) traduction de Jean-Daniel Brèque n’y est pas étrangère.

Cette chronique sera courte, car le texte ne fait que 120 pages, et bien qu’il s’y passe beaucoup, voire énormément, de choses, c’est mieux de ne pas trop en savoir avant de s’y plonger. Disons tout simplement que le texte de Flynn, auteur américain connu en France uniquement pour son roman Eifelheim publié en 2008 dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, est un hommage truculent  et pétillant à la science-fiction.

Imaginez un peu la collision frontale de tous les tropes de la SF en l’espace d’une centaine de pages, et vous aurez une bonne idée de ce qu’est Connexions. Au fil du texte, on y reconnait de nombreuses œuvres auxquelles la novella rend hommage. Imaginez des voyageurs du temps (des patrouilleurs comme chez Poul Anderson), des immortels, des extra-terrestres infiltrés, des androïdes, des télépathes et une menace venue de l’espace. Et nous. Ici, maintenant, sur Terre.

Tous ignorent tout des uns et des autres, mais voilà que par le jeu de l’humour et du hasard, tout ce petit monde tombe des nues et se retrouve assis autour de la même table en se demandant : Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Question que le lecteur est lui aussi amené à se poser dès les premières pages du texte, tout en se tapant les mains sur les cuisses et en roucoulant de plaisir. S’engage alors une course contre le temps, l’espace et tout le reste, qui nous emmène à un rythme endiablé de la première à la dernière page.

Connexions est un texte de pur plaisir pour les amateurs de science-fiction, délirant à souhait, emplis de références, qui rompt l’ennui des lectures récentes et convoque des images rappelant au lecteur désabusé ce pourquoi il entretient depuis l’adolescence une bibliothèque qui déborde de titres de science-fiction. Il n’y a pas de hasard.

Et vive la SF !


D’autres avis : chez Apophis,


  • Titre : Connexions
  • Auteur : Michael F. Flynn
  • Traduction : Jean-Daniel Brèque
  • Publication : 16 mars 2023, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 128
  • Support : papier et numérique

Le Maître – Claire North

14 janvier 2023 à 11:27

Accompagnés de la voix d’un mystérieux narrateur, nous étions à Venise en 1610 et nous suivions Thene dans Le Serpent. Puis nous fumes à Bangkok en 1938 et nous suivions Burke dans Le Voleur. À la fin de ce deuxième tome de la trilogie de La Maison des jeux, Claire North nous dévoilait le Grand Jeu qui se jouerait, celui où La Maîtresse des Jeux se verrait devoir défendre son titre. Nous sommes désormais ici et maintenant, et l’échiquier est le monde. Le Maître conclut la trilogie. Il sort le 19 janvier dans la collection Une Heure Lumière chez Le Bélial’.

Une ville, un pays, la planète, à chaque tour l’enjeu croit. Les volumes précédents ont fait monter les enchères, révélant qu’une partie toujours plus vaste se jouait en arrière-plan et Claire North disséminait discrètement des indices qui s’assemblent dans Le Maître. La partie d’échec finale se devait donc d’être à la hauteur. Il y a toutefois un danger à faire se reposer une série sur la promesse d’un toujours plus grand, toujours plus fort. C’est celui de la surenchère absurde au point d’y perdre la crédibilité du récit. Et dans Le Maître, surenchère il y a. Inévitablement. Claire North ne pouvait faire autrement dans une trilogie où, depuis les premières pages, elle nous dit que des royaumes se jouent aux tables de sa mystérieuse Maison des jeux.

« Des gouvernements chutent et des économies déclinent. Des banques s’effondrent, des ordinateurs tombent en panne, des militaires se rebellent, des frontières se ferment, des contrats partent à vau-l’eau, des oléoducs s’assèchent, des satellites brûlent, des hommes meurent, le monde tourne et la partie continue. »

La crainte du dérapage dans la folie des grandeurs a habité les premiers instants de ma lecture de ce troisième tome tant attendu, je dois bien l’avouer. Mais Claire North sait ce qu’elle fait et elle assume son récit, en se montrant subtile dans la démesure. Elle joue complètement de la surenchère promise et ne montre aucune retenue dans la débauche de moyens qu’elle jette dans le Grand Jeu. Les sommes dépensées de part et d’autre par les deux adversaires sont sidérantes. Le nombre d’hommes sacrifiés l’est encore plus. Des armées s’affrontent aussi bien sur terre que dans les airs. Des ministres tombent, des généraux meurent, les mafias et les assassins s’écharpent, et les services secrets ou de police s’enflamment. À ce point d’absurde que rapidement on le dépasse, comprenant que ni l’enjeu de la partie qui se joue ni celui du roman n’est véritablement là. Le Grand jeu ne connait pas de raison autre que la sienne propre.

Ainsi, Argent, ce personnage qu’on devinait être le narrateur depuis le début se dévoile et affronte La Maîtresse des Jeux pour gagner La Maison, et à travers elle les rênes de la destinée du monde. Pour gagner, il faut abattre l’autre, tout simplement. Les adversaires n’ont que deux choix pour mener cette partie. Se cacher ou courir. La Maîtresse, dont les moyens sont infiniment supérieurs choisit la première option, tandis qu’Argent n’en a d’autre que courir. Narrateur jusqu’au bout, c’est le récit d’Argent à la première personne que l’on suit alors qu’il s’échappe et parcourt le monde dans une fuite sans fin, évitant de près la mort à chaque étape. Préparé depuis des siècles, le Grand Jeu va durer une dizaine d’années. Autant de destructions, de pertes de vie car l’histoire du monde ne saurait s’écrire autrement que dans la violence jusqu’à ce que sur l’échiquier, où tout et tout le monde est un pion à jouer, le roi tombe.

Le Maître est une conclusion pour le moins explosive et grandiose à la trilogie. On y retrouve les personnages croisés précédemment, chacun à un rôle à jouer, et toutes les pièces s’assemblent. Tel un joueur d’échec stratège et patient, Claire North a savamment construit son récit depuis Le Serpent. La partie mise en scène est un prétexte à dénuder l’humanité et le fonctionnement du monde pris dans la dynamique brutale des contraires qu’ils soient politiques, philosophiques, économiques ou simplement humains. La logique affronte les émotions et l’intellect les sentiments. Qui écrira l’Histoire est affaire de choix personnel,… ou de hasard. On ne pouvait écrire mieux pour terminer là une trilogie enthousiasmante tant par sa construction que dans son écriture. Avec La Maison des jeux, Claire North nous offre une grande histoire nourrie par un regard acerbe et cruel sur le monde et l’humanité. Une très belle réussite.


D’autres avis : Yuyine, Au Pays des Cave Trolls, l’Albédo,


  • Titre : Le Maître
  • Autrice : Claire North
  • Série : La Maison des Jeux
  • Traduction : Michel Pagel
  • Illustration : Aurélien Police
  • Publication : 19 janvier 2023, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 160
  • Support : papier et numérique

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L’Antre – Brian Evenson

8 janvier 2023 à 14:59

À la suite du roman Immobilité de Brian Evenson publié chez Rivages, intéressons-nous à la novella L’Antre du même auteur, publié chez Quidam. Comme je vous le disais dans la chronique précédente, les deux textes ont beaucoup en commun et forment un diptyque. Le roman fut publié en version originale en 2012 et la novella en 2016. C’est dans cet ordre qu’il est préférable de les lire car le roman précède chronologiquement la novella qui constitue une suite se déroulant quelques dizaines d’années plus tard, soixante-dix ans voire plus. Le personnage principal d’Immobilité, nommé Horkaï, reparait dans L’Antre sous le nom d’Horak. Enfin, de nombreux éléments de l’univers dans lequel le récit se situe sont expliqués dans le roman mais pas dans la novella. La raison pour laquelle ces deux textes sont publiés le même mois par deux maisons différentes fait partie des mystères de l’édition française. Si cela ne fait aucun sens du point de vue éditorial, les lecteurs que nous sommes ne se plaindront pas d’avoir les deux à disposition dans le même temps.

Les années ont passé depuis Immobilité, mais à l’évidence les choses ne se sont pas améliorées.  Le monde est encore un peu plus mort qu’il ne l’était déjà. Si Horkaï avait été éveillé pour se lancer dans une quête de sens et d’identité au sein d’un monde sans raison, le narrateur de L’Antre, simplement désigné par la lettre X, n’a même plus ce loisir. Il vit dans l’antre, un complexe sous-terrain, dans lequel il perpétue la vie, ni plus ni moins, selon un principe établi par un certain Aarskog et transmis jusqu’à lui par des générations successives (mais brèves, chaque individu vivant 5 ans en moyenne) jusqu’à son prédécesseur Wollen, et avant lui Vigus et Vagus. Les noms de chaque génération se succèdent selon l’ordre alphabétique. X est donc la 24e génération. (Selon ce décompte, nous serions au moins 120 ans après Immobilité.)

« J’œuvre contre moi-même. Certaines partie en moi sont prêtes à me trahir et je n’ai plus sur elles aucun contrôle évident, surtout si je m’endors. »

Mais voilà, X n’est pas seul dans sa tête. Littéralement. Il est une sorte de composite de plusieurs individus qui l’ont précédé. La question qui le préoccupe alors est de savoir s’il est un humain, une personne, ou plusieurs. Etre humain ou être une personne sont deux notions distinctes. C’est le Terminal de l’antre qui lui en fait la révélation. Découvrant l’existence d’une autre personne « conservée » en dehors de l’antre, X va aller réveiller Horak.

« Mais vous, dit-il enfin. Selon quelle définition prétendez-vous être une personne ? »

Avec L’Antre, Brian Evenson poursuit le questionnement initié dans Immobilité sur la nature humaine et la définition que l’on peut donner d’une personne (voire de la vie sentiente) en dehors de la biologie et de la capacité à se définir soi-même. L’Antre est un texte moins sombre que ne l’est Immobilité, mais on y retrouve la plume précise et féroce de l’auteur. Il est moins marquant aussi, mais il ouvre la réflexion à des territoires annexes, ce qui est beaucoup pour un texte si court.


D’autre avis : Gromovar, le Maki, Le Nocher des livres,


  • Titre : L’Antre
  • Auteur : Brian Everson
  • Publication originale : 2016, anglais [US]
  • Edition française : 6 janvier 2023
  • Traduction : Stéphane Vanderhaege
  • Nombre de pages : 110
  • Support : papier et numérique

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Un Psaume pour les recyclés sauvages – Becky Chambers

21 septembre 2022 à 13:04

Pour vous qui avez besoin de souffler. La dédicace en ouverture du dernier livre de Becky Chambers vous dit tout ce qu’il y a à en savoir. Un Psaume pour les recyclés sauvages, novella qui vient de remporter le prix Hugo 2022 du meilleur texte court, fait partie des livres de la rentrée littéraire chez l’Atalante, éditeur exclusif de tous les textes de l’autrice à ce jour en France. Celle-ci ayant acquis une solide réputation dans l’hexagone auprès du lectorat d’imaginaire pour son approche résolument solaire et optimiste de la science-fiction, au point qu’elle en soit devenue la représentante la plus célébrée du courant hopepunk, chaque nouvelle parution signée de son nom crée une excitation tangible dans notre petit microcosme et fait causer.

Personnellement, je n’avais pas été particulièrement enthousiasmé par la série des Voyageurs – constituée de L’Espace d’un an (2016), Libration (2017) et Archives de l’exode (2019) – qui trainait un peu trop en longueur à mon sens et avait suscité chez moi un vague ennui bienveillant. C’est comme le thé. J’envie les personnes qui y trouve un tel réconfort qu’elles peuvent en boire de grandes quantités, mais c’est un goût que je ne partage pas. J’ai une préférence pour le café noir, serré. De la même manière, je trouve Becky Chambers plus convaincante dans la forme courte, et j’avais ainsi été très agréablement surpris, et touché, par Apprendre, si par bonheur…, autre novella précédemment publiée chez L’Atalante. Ce qui nous amène à Un Psaume pour les recyclés sauvages.

Nous sommes ailleurs et dans un autre temps. Une lune orbitant une planète à une époque post-industrielle. Il y a eu la Transition. L’humanité a dû trouver un compromis avec la Nature après l’avoir brutalisée, et revenir à un mode de vie responsable. La technologie n’a pas été abandonnée, elle fait partie de la solution aux problèmes du passé. Mais elle n’a plus la même emprise sur les vies. Dans le même temps, les robots ont acquis la conscience, et avec la bénédiction de leurs créateurs, ont abandonné les tâches pour lesquelles ils avaient été conçus et se sont retirés de la société des hommes. Les uns et les autres ne se sont pas croisés depuis deux siècles, et tout va bien. Becky Chambers décrit une forme d’utopie futuriste apaisée, harmonieuse.

« J’ai lu des livres, des textes monastiques, tout ce que j’ai pu trouver. J’ai redoublé d’efforts dans mon travail, j’ai accompli des pèlerinages dans tous les lieux qui m’inspiraient autrefois, j’ai écouté de la musique, j’ai admiré des œuvres d’art, j’ai fait du sport, j’ai fait l’amour, j’ai fait attention de dormir suffisamment et j’ai mangé équilibré, et malgré tout, quelque chose manque. »

Ce qui manque à Dex, c’est le sens. Froeur Dex est moine de thé. Sa vocation monastique remonte à loin, à l’enfance. Quittant la ville et le monastère, Dex s’engage sur les routes avec sa roulotte électrique pour faire ce que font les moines de thé : alléger les petits tracas du quotidien en servant un thé réconfortant à ceux qui ressentent le besoin de souffler un moment. Et si dans cette mission, Dex excelle, elle ne suffit pas. Froeur Dex traverse une crise existentielle qui l’amène en dehors des chemins. C’est là qu’iel fait la rencontre d’un robot, Omphale. Tous deux seront amenés à faire connaissance.

Un Psaume pour les recyclés sauvages est une fable philosophique qui, par de nombreux aspects, emprunte au bouddhisme. Texte court, il est aussi lent à démarrer, étonnamment. Mais sa deuxième partie, celle où le chemin est le prétexte à une discussion entre un moine et un robot sur le sens de la vie, égrainant au passage les réflexions sur les différences culturelles et le rapport à l’altérité et au monde, est ce qui fait tout son intérêt. S’il n’a pas le piquant d’Apprendre, si par bonheur… le texte est une courte lecture agréable et… apaisante. Si vous avez besoin de souffler pendant une heure.


D’autres avis : L’imaginarium électrique, Ombrebones, Le Nocher des livres, Vive la SFFF,


  • Titre : Un Psaume pour les recyclés sauvages
  • Autrice : Becky Chambers
  • Traduction : Marie Surgers
  • Publication : 15 septembre 2022, L’Atalante
  • Nombre de pages : 136
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Le Voleur – Claire North

16 septembre 2022 à 10:16

Nous étions à Venise en 1610, nous sommes désormais à Bangkok en 1938. Deuxième tome de la trilogie La Maison des Jeux de Claire North, Le Voleur fait suite au Serpent. La collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’ nous avait fait un joli cadeau en publiant cette enthousiasmante novella au premier semestre, et nous l’avions fort appréciée. Elle nous avait transportés dans la Sérénissime et fait découvrir la mystérieuse Maison des jeux où se jouent des couronnes et des empires à ses tables de la Haute Loge. Un narrateur resté anonyme, mais bien informé, nous avait proposé de rencontrer Thene et de suivre sa première partie d’envergure. C’est très certainement ce même troublant narrateur, dont on se demande décidément quel rôle il joue au sein de cette histoire, qui nous guide cette fois-ci à travers la Thaïlande à la veille de la seconde guerre mondiale.

Remy Burke est un habitué de la Haute Loge. Voilà une cinquantaine d’années qu’il y joue gros, et qu’il y gagne. S’il n’est pas l’un des plus anciens, il est toutefois considéré comme un vétéran et surtout un joueur doué. Mais lors d’une nuit d’ivresse, il parie et perd. Son opposant, Abhik Lee, le piège et l’amène à accepter une partie dans laquelle les enjeux sont personnels. L’enjeu ? La mémoire de Burke contre quelques années de vie. Le jeu ? Une partie de cache-cache. Le terrain de jeu ? La Thaïlande. Les règles sont simples.

« - À quel genre de jeu ?
- Cache-cache.
- Comme les enfants ?
- Exactement comme les enfants. Je me cache. Quelqu’un d’autre me cherche. Quand il m’attrapera, on échangera les rôles et je le chercherai. Le vainqueur est celui qui reste caché le plus longtemps.
- Vous jouez à un jeu très étrange.
- J’étais ivre quand j’ai dit oui.
- Et ce jeu, vous dites que c’est aussi un pèlerinage ?
- Un bon jeu ne fait pas seulement sourire. »

Remy Burke est le chassé et il dispose de trente jours pour échapper, sans aucune aide extérieure, au chasseur Abhik Lee. Mais rapidement il se rend compte que le jeu est très déséquilibré en sa défaveur. Abhik Lee dispose de cartes qui n’ont rien à voir avec une simple partie de cache-cache entre deux joueurs.

Comme dans Le serpent, la reconstitution historique documentée du cadre du récit en fait l’un des intérêts principaux. À la veille de la seconde guerre mondiale, le monde et les relations entre pays colonisés et pays colonisateurs sont sur le point de basculer. En Asie du Sud-Est, c’est l’ombre de l’invasion japonaise qui plane. Plus que les actions du personnage principal, se sont ses rencontres avec les personnages secondaires au cours de la partie qui se joue qui font le sel du récit. Comme précédemment, et notamment par l’entremise du narrateur omniscient qui s’adresse au lecteur, parfois pour lui raconter l’avenir des personnages croisés en chemin, ce n’est pas la partie en cours qui est la plus importante, c’est celle qui se joue en arrière-plan. Et si nous sommes en apparence loin des enjeux politiques qui sous-tendaient le jeu dans Le Serpent, nous en sommes en fait en plein cœur. Tout n’est toujours question que de perspective, de tour de main et d’illusions. Dans la Haute Loge de la maison des jeux, une partie en cache toujours une autre et il n’y a jamais de hasard. Le hasard est une construction et des forces s’affrontent à travers l’Histoire, mettent en place des pions, et jouent les parties sur des siècles. C’est un Grand Jeu dans lequel les joueurs sont eux-mêmes des pions. Et c’est cette histoire là qui se trame en filigrane dans la série La Maison des Jeux de Claire North. Il faut ici encore souligner l’importance du narrateur, et la riche utilisation qui en est faite par l’autrice, qui apporte à la série cette dimension sortant le récit des strictes limites du scénario.

Derrière un récit en apparence plus simple, une partie de cache-cache plutôt qu’un échiquier politique, Le Voleur dévoile un univers plus complexe que le premier volume de la série. On y retrouve l’écriture savoureuse de l’autrice qui dresse les portraits vivants de personnages croisés parfois très brièvement mais qui, par leur destin, habitent totalement le roman. Comme son prédécesseur, Le Serpent, c’est une nouvelle fois une très belle réussite. Ne reste plus qu’à attendre le troisième volet, et je me prends à rêver qu’il ne soit pas le dernier tant cet univers est riche de récits.


D’autres avis : Outrelivres, Gromovar,


  • Titre : Le Voleur
  • Autrice : Claire North
  • Série : La Maison des Jeux
  • Traduction : Michel Pagel
  • Illustration : Aurélien Police
  • Publication : 22 septembre 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 160
  • Support : papier et numérique

renaudorion

La Millième nuit – Alastair Reynolds

15 août 2022 à 16:41

La pause estivale touchant à sa fin, il est temps de se pencher sur les sorties de la rentrée littéraire qui nous promet de belles lectures dans le domaine de la science-fiction.  À commencer par un nouveau titre dans l’illustre collection Une Heure-Lumière – celle des textes courts d’un centaine de pages chez Le Bélial’ – et, qui plus est, un titre fort attendu puisqu’il s’agit de La Millième nuit de l’auteur gallois Alastair Reynolds qui sortira le 25 août 2022. Pourquoi donc cette attente autour de ce titre en particulier ? me demanderas-tu cher lecteur à l’esprit toujours aussi affuté et à qui l’on n’en compte pas sans fournir un minimum de justifications. Et bien parce qu’il s’agit d’Alastair Reynolds, astrophysicien de l’ESA devenu écrivant de hard-SF de premier plan, et qu’il s’agit du texte qui ouvre la porte sur l’univers de son chef d’œuvre, le roman House of Suns, resté inédit en français à ce jour (un troisième texte dans cet univers a été écrit par Alastair Reynolds en 2017, Belladonna Nights). Réjouissons-nous donc, car cette publication chez l’éditeur français qui aime la hard-SF, devrait annoncer la publication prochaine dudit roman. Enfin, on l’espère…

Thousandth Night (titre original) fut initialement publié en 2005, soit cinq ans avant House of Suns. Il ne s’agit pas véritablement d’une préquelle car, quand bien même l’action se situe avant le celle du roman et les personnages principaux sont communs aux deux œuvres, il existe certaines divergences entre ces deux textes. Il faut donc plutôt voir La Millième nuit comme un premier pas dans un univers qui sera plus vastement étendu et détaillé dans le roman.

Nous sommes dans un avenir très lointain. L’humanité a colonisé les galaxies sans rencontrer d’autres formes de vies intelligentes autre que les traces d’une civilisation depuis longtemps disparue nommée Les Précurseurs. L’univers est vaste et soumis aux lois de la physique qui interdisent le voyage plus rapide que la vitesse de la lumière. Les déplacements ainsi que les contacts entre les différentes branches de l’humanité dispersée sont donc lents et prennent du temps. Des milliers, voire des centaines de milliers d’années. Mais l’humanité a évolué, s’est adaptée aux contraintes rencontrées à travers les galaxies, et s’est diversifiée jusqu’à parfois ne plus rien avoir en commun avec l’humain des origines. Certains individus ont choisi de se cloner pour former des lignées d’êtres quasiment immortels qui parcourent l’univers en glanant des informations sur l’apparition et la disparition des civilisations intergalactiques et témoignent de la destinée humaine. Bénéficiant dune technologie très avancée, ces lignées paraissent presque des dieux aux yeux des humains (évolués) de base. L’histoire, celle de la novella comme celle du roman, est centrée autour d’une de ces lignées constituées de 1000 clones d’Abigail Gentian. Les membres de la lignée parcourent seuls l’univers à bord de gigantesques vaisseaux (certains font plusieurs centaines de kilomètres de long !) et se réunissent toutes les deux cent mille années lors de grandes Retrouvailles pendant lesquelles ils partagent leurs souvenirs lors de festivités durant 1000 nuits. C’est ainsi que Campion retrouve sa sœur et amante exclusive – une situation mal vue au sein de la lignée – Purslane. (Purslane et Campion sont les deux personnages principaux de House of Suns).

Alors que les clones chacun leur tour livrent le récit de leurs expériences, Purslane note des incohérences dans celui de l’un de leurs frères. Cette découverte va amener Campion et Purslane à mettre à jour un crime inimaginable et l’existence d’une menace au sein même de la lignée Gentiane.

« Tel était le Grand Œuvre. Le point culminant de deux millions d’années de progrès humains : une entreprise qui exigerait toute l’ingéniosité et les ressources des lignées les plus puissantes. »

La Millième nuit, et plus encore House of Suns, est à mon avis ce qui se fait de mieux en termes de space opera sous la plume d’Alastair Reynolds. L’auteur dévoile ici un scénario relativement simple mais qui s’inscrit au sein d’un univers – qu’il donne à découvrir – d’une amplitude tout à fait hors-norme. Le simple fait de limiter le voyage interstellaire à des vitesses inférieures à celle de la lumière a des répercussions inouïes que Reynolds utilise pleinement et dont il nourrit son récit en en tirant toutes les conséquences, voire même les motivations. Si certains aspects pourront paraitre obscurs aux lecteurs novices des écris de Reynolds, il leur faudra attendre la souhaitable publication de House of Suns en français, là où tout est expliqué dans les moindres détails. La Millième nuit n’en est pas moins un formidable récit qui traverse les immensités de l’espace et du temps pour le plus grand bonheur des amateurs de space opera.

Notons que les éditions Le Bélial’ ont récemment acquis les droits d’un autre formidable roman d’Alastair Reynolds, Eversion, qui est en cours de traduction par le sémillant Pierre-Paul Durastanti.


D’autres avis : Gromovar, Un dernier livre, Vive la SFFF, Le Maki,


  • Titre : La Millième nuit
  • Auteur : Alastair Reynolds
  • Publication : le 25 août 2022, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Traduction : Laurent Queyssi
  • Illustration : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 144
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Des bêtes fabuleuses – Priya Sharma

16 juin 2022 à 10:05

En 2016, les éditions Le Bélial’ lançaient la collection Une Heure-Lumière dédié aux romans courts d’une centaine de pages, format intermédiaire entre la nouvelle et le roman. L’idée rencontrait rapidement l’enthousiasme des lecteurs et, en 2018, l’éditeur accompagnait la rentrée littéraire d’une opération promotionnelle en proposant début septembre un hors-série gratuit pour l’achat de deux titres de la collection. À la demande des librairies partenaires, l’opération UHL a depuis 2021 été décalée à la fin du mois de mai, sauf à la FNAC qui préfère maintenir dans ses magasins l’opération en septembre.  Tout cela pour dire qu’en ce mois de juin 2022, l’opération UHL fait rage et un cinquième hors-série accompagne les sorties d’Opexx de Laurent Genefort et Un an dans la ville-Rue de Paul Di Filippo. Affirmer que cette opération est un succès est en deçà de la réalité. Rendez-vous compte : à peine trois semaines après la publication d’Opexx de Laurent Genefort, l’éditeur se voit obligé de lancer la première réimpression. Trois semaines ! C’est le temps désormais qu’il faut pour épuiser un titre de la collection UHL. Je ne saurai donc que vous conseiller de ne pas trop trainer si vous ne voulez pas passer à côté, d’autant que les hors-séries offerts durant l’opération ne sont pas réimprimés, une fois épuisés, ils sont collectors.

Ces hors-séries sont l’occasion d’offrir une existence à des textes trop courts pour être publiés dans la collection, mais trop longs pour apparaitre comme une nouvelle dans les pages de la revue Bifrost. Un format intermédiaire au format intermédiaire dont il serait pourtant dommage de se passer considérant la qualité des textes en question. Les cinq titres publiés à ce jour sont :

Afin de prévenir toute accusation de parti pris, il me faut préciser que je suis indirectement impliqué puisque j’ai traduit le titre Un château sous la mer de Greg Egan, mais que j’esquive habilement toute accusation de conflit d’intérêt puisque le titre étant distribué gratuitement, les revenus générés par le généreux pourcentage sur les ventes garanti par mon contrat de traducteur s’élèvent à exactement 0 €. (C’est toute l’histoire de ma vie résumée là, en une seule phrase.)

On admirera au passage les couvertures d’Aurélien Police qui habillent la collection.

Des bêtes fabuleuses – Priya Sharma

Le cinquième hors-série est donc un texte de l’autrice britannique Priya Sharma que l’on retrouve dans la collection après Ormeshadow (UHL n°29) publié en 2019 sous une traduction d’Anne-Sylvie Homassel. J’avais déjà eu l’occasion d’affirmer que tout texte traduit par madame Homassel méritait d’être lu, et ce hors-série le prouve encore. On retrouve dans ce texte l’univers particulier de l’autrice dans lequel l’horreur de la réalité entre en collision avec la puissance cathartique de l’irrationnel en une sorte d’inversion des mécanismes habituels de la littérature fantastique. Nous sommes dans un genre qu’on appelle parfois le réalisme magique. L’histoire est celle d’Eliza/Lola, une jeune femme mal-née dans une famille dont les secrets enfuis ne se dévoilent que très progressivement dans le texte à travers une série de flashbacks. Le mystère au cœur du récit n’est donc pas le devenir d’Eliza mais la révélation de ses origines. La réalité est sordide, sombre, violente, traumatisante. Mais dans la droite ligne d’Ormeshadow, l’autrice taille le monde au couteau et fournit une échappatoire. La plume est sans concession, rendue par une traduction de toute beauté.

« Je devrais savoir qu’il est inutile d’essayer de mesurer la masse et la profondeur de l’amour par ses tourments et ses drames, mais il a des moments où j’en ai le plus vif désir, comme si cela démontrait qu’il est bel et bien vivant. »

Je n’en dévoilerai pas plus, tout le plaisir de cette lecture reposant sur la découverte des secrets qui entourent Eliza, de ses forces et de ses blessures. Il s’agit là d’un excellent texte.

Notons que ce hors-série se referme sur un guide de lecture très original, créé à l’initiative de Camille « Vanille » Vinau, collaboratrice de la revue Bifrost et blogueuse sur La Bibliothèque derrière le fauteuil. Camille propose une série de « menus dégustation», comme au restaurant, pour aborder la collection UHL en fonction de thématiques communes, tels que Le menu qui va mal tourner, ou Un tour dans le système solaire. C’est fort bien imaginé, et fort bien rédigé.


D’autres avis : Apophis, Yozone, 233°C, Xapur, Le nocher des livres, Ombre Bones,

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Un an dans la Ville-Rue – Paul Di Filippo

12 juin 2022 à 12:11

Il y a six ans,  un petit éditeur indépendant alors sis à Saint-Mammès créait une collection dédiée à un format oublié en France, la novella, pour redonner ses lettres de noblesse au format court, ce formidable laboratoire d’idées dans lequel une grande partie de l’histoire de la science-fiction s’est inscrite. Ainsi naquit la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’, avec désormais « le succès que l’on connait », pour reprendre les termes du boss Olivier Girard. De quoi alimenter les jalousies germanopratines, n’en doutons pas, car oui, nos mauvais genres n’ont rien à envier à la Grande Littérature et si l’on en juge par les tentations de plus en plus voyantes de ladite Blanche à venir explorer nos chemins de côté, c’est bien plutôt l’inverse qui se dessine sous les sourires entendus et les quolibets à peine déguisés.  

Le roman court a ceci de précieux qu’il permet des expérimentations littéraires qui seraient autrement – je le pense, mais je ne vous inciterai pas à partager cet avis –  vouées à l’échec dans le format long. Ainsi, en juin de l’année dernière, Le Livre écorné de ma vie de Lucius Shepard paraissait dans la collection Une Heure-Lumière. Ce texte prenait la forme d’une autobiographie imaginaire, une autofiction radicale, dans laquelle l’auteur se peignait en sale type sous les traits d’un alter-ego fictif. Cela fonctionne – et comment ! – parce que la brièveté du texte rend la plongée dans les abysses supportables le temps d’une trêve de l’incrédulité et parce que l’auteur consent à livrer quelques clefs de lecture.  Pour le 37e titre de la collection Une Heure-Lumière, l’éditeur a choisi de livrer à ses lecteurs une autre expérience littéraire qui relève là encore de l’autofiction, ou plus précisément de la projection via l’imaginaire de l’auteur et de son art sur une toile où l’étrangeté fraye avec le commun, et qui, à l’opposé du texte de Lucius Shepard, vise la lumière.

Dans Un an dans la Ville-Rue,  Paul Di Filippo crée un personnage et une ville. Le personnage est un alter-ego. Diego Patchen est un auteur émergeant de « cosmos fiction », genre littéraire relevant de l’imaginaire, méprisé par les garants de la vraie littérature (ainsi que je l’évoquais dans l’introduction), et publié dans des revues à bas prix distribuées en kiosque à des lecteurs peu nombreux mais fidèles et passionnés. Vous aurez bien évidemment reconnu la science-fiction. Il publie ses premières nouvelles dans la revue Mondes Miroirs dirigée par un certain Winslow Compounce sous les traits duquel on devine aisément le portrait de John W. Campbell. Diego Patchen réside dans le quartier de Vilgravier, du côté du 10 394 850e bloc de l’Avenue. C’est l’unique rue de la ville, et elle s’étend à l’infini. Peut-être, ou pas. On ne sait pas. Le monde est peut-être torique comme l’Ouroboros. La ville est bordé d’un côté par le Fleuve et de l’autre pas les Voies. Au-delà, l’Autre Rive et le Mauvais Côté des Voies, c’est-à-dire dans cette géographie linéaire du monde projeté le long d’une seule dimension le Paradis et l’Enfer. Ce sont ici des lieux réels. La Mort frappe à l’improviste et se matérialise lorsque Les Bouledogues ou les Femmes des pêcheurs, les démons ou les anges, descendent des cieux pour emporter les corps d’un côté ou de l’autre.

Le monde imaginé par Paul Di Filippo, avec ses mots inventés, ses différents parlés, son double soleil ou sa géographie fabuleuse, est un monde miroir du nôtre. Un concept en entraine un autre, un mot devient une cosmogonie. Le worldbuilding, exceptionnel, a la fluidité du Fleuve qui borde l’a ville. Et plus il invoque l’étrangeté, plus il convoque chez le lecteur le sentiment de familiarité. Ce monde nous est instinctivement connu, mais comme une projection déformée mais néanmoins fidèle. D’autant que de multiples équivalences sont proposées. Les mondes imaginaires de Diego Patchen, folles élucubrations de sa part, sont des rappels à notre monde. Nous vivons dans la fantasy de Patchen et le passage de l’un à l’autre devient rapidement on ne peut plus naturel. Di Filippo procède ainsi à une inversion des points de vue qui amène à penser la littérature blanche comme une idiotie quelque peu ridicule.

Dans la forme, l’écriture de Di Filippo et le récit qu’il propose dans Un an dans la Ville-Rue  m’évoquent les textes de la Beat Generation. (Il s’agit là d’un sentiment personnel, d’autres lecteurs y ont projeté d’autres références.) Nous ne sommes pas sur la route avec Kerouac mais sur l’Avenue avec Di Filippo. On y croise des vies qui se font ou se défont, des drogues, du sexe et du jazz. Il y a à la fois un détachement et une implication au premier degré dans le récit, ce qui lui donne une force brute. Le style est spontané, l’écriture parfois quasi automatique, un mot en entraine un autre, et touche au sublime. Il faut souligner ici la traduction acrobatique de Pierre-Paul Durastanti. À la lecture du texte on perçoit – que très partiellement sans doute – la montagne que le traducteur a eue à gravir afin de rendre le style du texte, les langages employés, le jeu des noms, la richesse du vocabulaire. On en ressort admiratif.

Un an dans la Ville-Rue est une métafiction sur l’imaginaire, un texte formidable soutenu par une traduction admirable. Tout simplement.


D’autres avis chez Gromovar, Un dernier livre, Yozone,


  • Titre : Un an dans la Ville-Rue
  • Auteur : Paul Di Filippo
  • Publication : 26 mai 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 128
  • Format : papier et numérique

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Opexx – Laurent Genefort

10 juin 2022 à 10:30

L’humanité entretient un rapport privilégié avec la violence, qu’elle aime et abhorre avec autant de passion. Pour être honnête, c’est le cas de toutes les espèces vivantes sur cette planète, les plantes y compris. (Ceux qui imaginent la nature bienveillante sont des illuminés qui refusent de voir l’horreur qui se déroule constamment, dans la moindre parcelle d’herbe sous nos pieds.) Mais pour ce qui nous intéresse ici, à savoir les littératures de l’imaginaire, on se doit de constater que la violence, sous ses formes les plus diverses, est un sujet littéraire, si ce n’est LE sujet de la littérature. Nos mythes les plus anciens et les plus ancrés sont des histoires de violence, de meurtre, de vengeance et de guerre. Le sang abreuve nos pages. Dans cette production, la science-fiction a versé plus que son dû et ses bibliothèques de mots et d’images sont emplies de récits guerriers, que ce soit chez des auteurs accusés de militarisme comme Robert A. Heinlein après qu’il ait publié Starship Troopers, ou d’autres encensés pour leur progressisme comme Iain M. Banks après qu’il ait écrit le cycle de la Culture, ou encore au cinéma dans la fantasy militariste Star Wars, etc, etc. Nous ne dresserons pas une liste, elle est infinie. Toutes ces histoires nous racontent nous, ce que nous sommes. Une espèce spécialisée dans la violence et devenue pourvoyeuse de massacres à l’échelle industrielle. L’actualité nous le dit encore.

Rien d’étonnant donc à ce que le Blend nous contacte pour accomplir ses basses œuvres. Le Blend, c’est la communauté de civilisations intergalactiques imaginée par Laurent Genefort dans le court roman Opexx qui vient d’être publié dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Ces civilisations forment un ensemble hétéroclite d’espèces qui ont en commun d’en être à un stade de leur histoire et de leur développement beaucoup plus avancé que les humains. Elles forment une communauté dans laquelle règne la paix, l’abondance, etc. Une véritable utopie galactique. Mais Iain M. Banks l’a bien dit dans le cycle de la Culture, toute utopie possède ses côtés obscurs qui s’expriment le plus souvent à sa marge. Ainsi Banks imaginait que la Culture s’était dotée d’une force d’intervention extérieure, nommée Contact, service diplomatique et militaire commettant souvent des choses pas très « Culture ». Ainsi, lorsque le Blend se cherche un partenaire plutôt bien disposé à l’endroit de la violence et du fait de guerre, elle s’adresse à des spécialistes de la question : nous. En échange de quelques cadeaux technologiques améliorant le confort quotidien, mais rien à même de remettre en cause les rapports de force, faut pas déconner, le Blend emploie des soldats humains formés pour réaliser des opexx, soit des opérations outremondaines pour régler là un conflit, accompagner ici un de ses représentants, ou maintenir là-bas l’ordre. Laurent Genefort pose son récit dans le cadre du trope incontournable en SF des opérations militaires en terres lointaines. Il fait ce qu’il aime le plus en science-fiction : il imagine des mondes étrangers, des espèces vivantes étonnantes. L’altérité, concept plusieurs fois mis en avant dans le texte, est au cœur du roman. Il s’agit de l’idée directrice, et elle est exploitée sous différentes formes et à plusieurs niveaux sensibles.

Surtout, Opexx est un récit basé sur ses contradictions. Laurent Genefort, une fois le décor planté, met en lumière tout ce qui ne va pas dans cette histoire. Il y a tout d’abord le déroulé même des opérations. Le Blend fournit les armes, transportent les hommes, implantent dans leur cortex les informations nécessaires à la mission. Mais chaque sortie est suivie d’une déprogrammation, durant laquelle tous les souvenirs de la mission sont effacés. Officiellement, il s’agit d’éviter aux soldats les effets, bien réels, des syndromes post-traumatiques. Mais on ne peut passer à côté de la contradiction du fait d’implanter de faux souvenirs pour ensuite en retirer de vrais. Heureusement pour nous, le narrateur autodiégétique de l’histoire est atteint d’un syndrome dit de Restorff. Par défaut d’empathie, ses facultés mémorielles ne reposent pas sur l’émotion mais sur un attachement analytique aux détails (il rappelle sous cet aspect le personnage de Siri Keeton dans Vision aveugle de Peter Watts). La déprogrammation n’a ainsi aucun effet sur lui, et il garde ses souvenirs.

Chaque mission est soumise à des règles strictes, et il est strictement interdit de contaminer les mondes envahis de quelque manière que ce soit. Une douche avant de partir, une douche en revenant. C’est une évidence, il est hors de question de transporter avec soi ou de ramener des éléments potentiellement pathogènes. Mais, là aussi, Laurent Genefort souligne la contradiction intrinsèque à l’idée de guerre propre : merci d’être venus massacrer les populations locales, au revoir, et surtout n’oubliez pas de ramasser vos mégots en partant.

Ce ne sont là que deux exemples, parmi les plus évidents, et je n’en dirai pas plus. Laurent Genefort, lui, ne s’arrête pas là évidemment. Il va au bout des choses et met en opposition chaque élément du récit avec sa propre contradiction. Cela l’amène à donner une direction inattendue à l’histoire et à proposer une résolution surprenante, ou qu’en tout cas je n’avais pas vu venir, sous la forme d’une autre contradiction, mais somme toute tout à fait logique.

Opexx est un court roman très réussi, en ce sens qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de prime abord. C’est un texte qui s’installe dans un trope science fictif, l’action armée portée sur d’autres mondes, le place face à l’altérité et met en lumière ses contradictions. Opexx est un roman qui raconte la complexité du caractère humain.


Autres avis : Apophis, Vive la SFFF, Les lectures de Xapur, Vive la SFFF, Mondes de poche, Ombre bones,


  • Titre : Opexx
  • Auteur : Laurent Genefort
  • Publication : 26 mai 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 120
  • Format : papier et numérique

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Spacebred Generations – Clifford D. Simak

11 mai 2022 à 12:43

Je chroniquais, il y a quelques jours, Braking Day, un premier roman d’Adam Oyebanji, qui reprenait le trope science-fictif de l’arche générationnelle, ces vaisseaux spatiaux destinés à voyager à travers le vide interstellaire pendant des générations avant d’atteindre leur destination, à savoir une nouvelle planète à coloniser. Je regrettais que, au-delà d’un scénario cousu de gros fils blancs, l’auteur n’apporte rien à une thématique déjà battue et rebattue maintes fois par d’autres au cours de la longue histoire de la SF mondiale. Il est toujours un peu facile et gratuit de faire le procès d’un auteur pour manque d’originalité (et il n’est pas rare de lire ici ou là les complaintes de certains à cet égard, comme quoi l’exigence d’originalité serait déplacée – et bien oui, chers auteurs et autrices, on vous demande un minimum d’originalité pour être intéressants, personne n’a dit que ce serait facile de vivre de sa plume après quelques millénaires de civilisation, fin de la parenthèse) si l’on ne propose pas en retour quelques bases pour soutenir l’accusation. J’ai donc décidé de revenir sur le sujet.

Une des questions fascinantes – qui n’est que survolée par Adam Oyebanji – en ce qui concerne les microsociétés qui se constituent à l’occasion de l’isolement d’une population sur une longue période de temps, comme c’est le cas à bord des arches générationnelles, est celle des générations intermédiaires. Un voyage interstellaire possède un début et une fin, un départ et une destination, c’est-à-dire une genèse et une gloire. Mais quelle que soit la durée du voyage, cela ne concerne que deux générations : la première et la dernière. La première est celle qui définit le destin, la dernière est celle qui l’accomplit. Entre les deux, il n’y a qu’attente et désœuvrement autant physique que moral. Les générations intermédiaires n’ont pour principe d’existence que celui du trait d’union étendu dans le temps, sans autre fonction que d’être et de passer. Rapidement, les auteurs de science-fiction ont été frappés par la cruauté de ce paradigme et ont réfléchi aux conditions et aux conséquences d’une telle situation. Robert A. Heinlein dans Orphans of the Sky (1941), Brian Aldiss dans Non-Stop (1958), ou encore Harry Harrison dans Captive Universe (1969), imaginaient une régression de la société à un stade pré-technologique accompagnée d’un oubli de la raison d’être de l’arche. Plus récemment, Rivers Solomon imaginait une régression sociale vers une société esclavagiste dans L’Incivilité des fantômes (2017). Il y a pour moi deux textes essentiels qui explorent les mécanismes d’évolution de la culture et la pensée au sein des générations intermédiaires, allant jusqu’à redéfinir comme objectif ultime le voyage et non plus la destination : Lungfish (1957) de John Brunner et Paradis perdus (2002) d’Ursula K. Le Guin.

Ces deux romans ont été toutefois précédés par un court texte d’une quarantaine de pages, écrit par Clifford D. Simak, et publié sous le titre Spacebred generations, ou alternativement Target Generations, dès 1953 dans Science Fiction Plus. Il a été traduit en français sous le titre « La Génération finale » (OPTA, coll. Fiction n°187, 1969, et Retour/La génération finale, Denoël, coll. Etoile Double, 1984) et « Génération Terminus » (Visions d’antan, J’ai lu, 1997). La version du texte que je possède est une édition en anglais du texte seul, datant de 2009, publiée chez Wilside Press.

Dans Spacebred Generations, Clifford D. Simak raconte les derniers jours d’un voyage de plus de mille ans durant lesquels se sont succédées quarante générations. Pour elles, l’histoire est devenue mythe, puis légende, puis religion. La société humaine est dirigée par des règles stricte au sens religieux (une religion sans dieu). Parmi ces règles, il y a l’interdiction d’avoir un enfant tant qu’un ancien n’est pas décédé, l’entretien de certains systèmes dont on ignore la fonction, le recyclage de tout et toute chose, y compris des corps. Dès 1953, Simak évoque la nécessité des fermes hydroponiques. Avec le temps, il y a eu des dérapages. Comme l’interdiction et la destruction des livres, accompagnées d’une perte de connaissance. Cette société a oublié ses origines et son but. Elle ignore même se trouver dans un vaisseau qui se déplace, n’assistant qu’à la rotation des étoiles autour du navire à bord duquel elle se trouve, sans comprendre la raison de cette rotation. Pour elle, il n’existe pas de destination, mais simplement une existence sans but à bord. Tout va changer lorsque, au début du texte, tout à coup la gravité est modifiée et le sol devient plafond. Il sera de la responsabilité d’un homme, et d’un seul, d’apprendre la nature de cette Fin prophétisée. Pour sauver ses compagnons de voyage, il devra consentir à des actes radicaux.

Comme par la suite Brunner et Le Guin, Clifford D. Simak s’est penché sur la question de la culture développée par les générations intermédiaires à bord d’une arche interstellaire lors d’un voyage de très longue durée, suffisamment longue pour que l’oubli menace le but ultime du sacrifice imposé, et le conflit qui émerge lorsque le voyage touche à sa fin. Il décrit comment les règles ont nécessairement remplacé la raison, et comment la raison va devoir nécessairement remplacer les règles. Le texte est court, l’auteur n’a donc pas le temps d’y développer en profondeur les termes de l’existence à bord. Pourtant, il en déduit certaines des conséquences avec lucidité et pragmatisme, jusqu’à justifier, sans gloire aucune, du crime. Ainsi, en quarante pages, Clifford D. Simak aborde certaines des questions essentielles qui se posent à l’évocation de la possibilité d’une arche interstellaire. Et puis c’est Simak, donc forcément, c’est fait avec intelligence et talent. Il s’agit à mon avis d’un texte à lire si l’on s’intéresse au trope des arches générationnelles au-delà du roman occasionnel.

renaudorion

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