7 livres de science-fiction qui vous feront réfléchir

La semaine passée, lors d’un weekend chez des amis, j’ai rencontré un professeur de philosophie avec lequel nous avons longuement discuté et échangé nos points de vue sur le roman Dune de Frank Herbert. De par sa renommée mais aussi sa complexité, ce roman est certainement l’un des plus discutés et commentés. En d’autres termes, il fait réfléchir ses lecteurs. Il y a quelques jours, le site anglophone The Fantasy Review publiait un court article intitulé 7 hard Science Fiction Books that will make you smarter (« 7 livres de hard science-fiction qui vous rendront plus intelligent »). La liste de romans que son auteur propose n’est pas dénuée d’intérêt et si je devais établir une liste sur le même thème, je produirais à peu de choses près la même. Comme son titre l’annonce, elle se consacre uniquement à des romans classés en hard-SF. C’est une évidence, il n’est pas nécessaire qu’un texte s’inscrive dans ce sous-genre souvent réputé pour son exigence pour provoquer les neurones de ses lecteurs – ni même qu’il appartienne à la science-fiction par ailleurs mais c’est là une autre évidence.
Je considère que la science-fiction est une littérature d’idées, un exercice de pensée. Ainsi, tout livre de science-fiction est censé amener ses lecteurs à réfléchir – ce qui est une affirmation forte sans cesse démentie par de nombreux exemples, je le concède. Les auteurs ont le choix des approches narratives. Le dialogue avec le lecteur peut passer par l’émotion, le rire, le simple divertissement, le sense of wonder, ou plus directement par le discours et l’argumentation des idées et des concepts. Cette dernière approche paraitra la plus intellectuelle. Elle sait produire des chefs d’œuvre qui souvent polarisent le lectorat, certains criant au génie d‘autres à l’ennui, selon les attentes de chacun en matière de lecture et de science-fiction.
Lors de ma discussion avec le professeur de philosophe, je n’ai pu m’empêcher de lui recommander quelques romans, et par la même occasion de réfléchir à ceux qui, récemment, m’avaient apporté matière à réflexion, voire avaient changé ma manière de voir les choses. Je vous propose donc une sélection de romans du XXIe siècle uniquement, très intellectuels – ou chiants et sans émotion selon vos critères personnels – qui moi m’ont sérieusement secoué le cerveau. À réserver aux amateurs d’aspirine. Voici donc 7 livres de science-fiction qui vous feront réfléchir.
(Note : le classement des œuvres présentées ci-dessous se fait suivant l’ordre alphabétique des noms des auteurs.)
La Tour de Babylone et Expiration de Ted Chiang


Ted Chiang est l’un des novellistes les plus brillants de notre époque, mais aussi l’un des moins productifs. L’ensemble de son œuvre, soit 17 nouvelles, se trouve réunie à ce jour dans deux recueils publiés chez Denoël dans la collection Lunes d’encre : La Tour de Babylone (2006) et Expiration (2020). Ces textes explorent des thématiques très diverses allant de la vie artificielle à la rencontre avec des extraterrestres, de l’écologie ou de la nature même de l’existence et de la conscience. Il s’agit de hard-SF de haute volée, écrite avec une plume très fine et souvent poétique.
(Voire mes chroniques détaillées sur La Tour de Babylone et Expiration)
Gnomon de Nick Harkaway

Gnomon est ce que j’appellerais un livre complet, un roman magistral, et l’un des meilleurs textes de science-fiction qu’il m’a été donné de lire. Un peu sommairement présenté comme une mise à jour de 1984 de George Orwell par la presse anglaise lors de sa sortie, Gnomon est bien plus que ça. C’est un labyrinthe intellectuel foisonnant et finement construit à travers quatre époques, qui amène le lecteur à s’interroger sur l’évolution de notre société dans un futur proche et sur la fragilité de la démocratie face aux questions de surveillance et de transparence. Toujours, le diable se cache dans les détails et croire bien faire n’est jamais faire bien.
(Voir mes chroniques détaillées du tome 1 et du tome 2)
Diaspora de Greg Egan

Autre chef d’œuvre de la hard SF, et roman aussi adulé car hors norme que décrié pour sa complexité et son style aride, Diaspora transporte son lecteur dans un futur lointain, très lointain, et une exploration de la galaxie et au-delà, où la vie est essentiellement post-humaine. Il s’agit là d’un tour de force science-fictif du maître de la hard-SF Greg Egan qui y explore la Vie, tout simplement. Si vous pensiez que l’imagination avait des limites, il est possible que Greg Egan vous fasse revoir votre jugement avec ce roman essentiel. Mais il faudra apprécier les plongées extrêmes dans l’univers des sciences.
(Voir ma chronique détaillée de Diaspora.)
Terra Ignota d’Ada Palmer

Plus qu’un roman, il s’agit là d’un cycle de 4 livres en anglais et 5 pour sa version française publiée chez Le Bélial’ : Trop semblable à l’éclair (2019), Sept redditions (2020), La Volonté de se battre (2021), L’Alphabet des créateurs (2021) et Peut-être les étoiles (2021). Ada Palmer y raconte la chute d’une utopie qui sombre dans la guerre mondiale. Complexe, le cycle l’est par des choix narratifs déstabilisants, comme celui d’avoir un narrateur non fiable, des personnages qui ne sont jamais ce qu’on croit, des références constantes à la philosophie du siècle des lumières et à l’Odyssée d’Homère. Il l’est aussi par la pluralité et la profondeur des questions qu’il aborde. L’autrice imagine la société humaine au vingt-cinquième siècle, une société d’abondance dans laquelle le lieu de naissance ne détermine plus la citoyenneté mais où chacun choisit son appartenance à une nation politique, une Ruche, au-delà des considérations géographiques, reléguant la notion de frontière à l’histoire. La question centrale qui s’y pose est de savoir s’il est possible de concevoir une utopie et de la laisser perdurer lorsqu’on réalise ses faiblesses. Au-delà de ces questionnements, le cycle montre ce que permet la science-fiction. C’est une masterclass et l’un des plus grands cycles de SF de notre époque.
(Voir mes chroniques détaillées des tome 1, tome 2, tome 3 et tome 4.)
The Ministry for the Future de Kim Stanley Robinson

The Ministry for the Future n’est pas encore paru en français, mais cela ne saurait tarder. Il s’agit d’un roman sur notre avenir climatique à relativement court terme, à 50 ans, qui propose une réflexion détaillée et à mon avis indispensable sur la possibilité d’offrir un futur viable à l’humanité. Lorsque j’ai lu ce roman, ma première envie fut de l’envoyer à tous nos députés pour qu’ils prennent conscience, avant de réaliser qu’ils n’étaient sans doute pas les personnes les mieux équipées pour le comprendre. C’est par contre un roman essentiel que tout citoyen du monde préoccupé par l’état de notre planète et son avenir proche devrait lire. Comme le dit Kim Stanley Robinson dans son livre : « le futur doit réussir ».
(Voir ma chronique détaillée du roman)
[anatèm] de Neal Stephenson

Neal Stephenson a produit des bons livres, des mauvais livres et un chef d’œuvre. Ce dernier est Anathem publié en français en deux volumes chez Albin Michel Imaginaire sous le titre [anatèm] (2018). Là encore, mais vous l’aurez compris c’est la thématique de ce billet, il s’agit d’une lecture exigeante mais Ô combien gratifiante. [anatèm] embarque le lecteur dans un futur lointain, sur une autre planète, pour suivre les aventures d’un moine et discuter de l’opposition entre le réalisme platonicien, le conceptualisme d’Abélard et la scolastique médiévale, pour finalement proposer une vision du monde au sein d’un multivers. La difficulté vient du vocabulaire inventé qu’il faudra saisir et des considérations philosophiques qui font le sel du roman. Là aussi, c’est un roman brillant qui secoue les méninges.
(Voir mes chroniques des tome 1 et tome 2)
Vision aveugle et Echopraxia de Peter Watts


À l’inverse, Peter Watts n’écrit que des bons livres. Et au sein de cette production exceptionnelle, il existe un diptyque qui se situe au-dessus du reste. Il s’agit des romans Vision aveugle (2009) publié chez Fleuve noir puis réédité chez Le Bélial’ (2021) et Echopraxie (2015) publié chez Fleuve mais qui sera prochainement réédité chez Le Bélial’. À la fois récit de premier contact dans un avenir à moyen terme et réflexion poussée sur la conscience, le cycle Bindopraxia est unique et effrayant. Unique car on n’a pas fait mieux en ce qui concerne l’exploration des notions de conscience et d’intelligence, et effrayant car pour ce faire Peter Watts choisit un point de vue intérieur à travers une galerie de personnages dont les traits psychologiques sont radicalement différents, voire s’opposent. Notre accès à la réalité (s’il en existe une) ne se fait qu’à travers leurs perceptions du monde, forcément fausses. Et c’est en grande partie là-dessus que repose la démonstration. Ces romans sont aussi puissants qu’ils sont sombres et leur lecture laisse des traces indélébiles.
(voir ma chronique détaillée du cycle Blindopraxia)
Et vous alors ? Quels sont les livres de SF qui ont fait vibrer vos neurones récemment ?



































