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Les Profondeurs de Vénus – Derek Künsken

29 mai 2023 à 14:12

Cette semaine, Les profondeurs de Vénus, nouveau roman de l’auteur canadien anglophone Derek Künsken, va paraître aux éditions Albin Michel Imaginaire sous une traduction de Gilles Goullet. Ce roman s’inscrit dans l’univers de la trilogie du Magicien quantique en cours de publication chez l’éditeur, avec déjà deux tomes parus (Le Magicien quantique et Le Jardin quantique). Les profondeurs de Vénus se déroule plusieurs siècles avant les évènements racontés dans la trilogie et en dévoile, en quelque sorte, les origines. Il est à noter que si cela n’apparait nulle part sur le livre ou le site de l’éditeur, Les Profondeurs de Vénus n’est que le premier volume d’un dyptique dont le second volet paraitra en VO en août 2023 (information dénichée sur le site de l’auteur). Il s’agit donc d’une histoire incomplète, et ce premier tome ne propose aucun dénouement, même partiel, aux situations en cours. C’est mieux de prévenir le lecteur.

Nous sommes au XXIIIe siècle, soit deux cent cinquante ans à peu près avant Le Magicien Quantique. Dans ce dernier, l’humanité a conquis une partie de l’univers et fondé une civilisation interstellaire, appelée l’Axis Mundi, au moyen de trous de vers, créés par une civilisation extraterrestre disparue et retrouvés par les humains. Les profondeurs de Vénus raconte la découverte fortuite du premier trou de ver. L’histoire se déroule dans l’atmosphère de Vénus, en cours de colonisation. Derek Künsken a travaillé son sujet et, sur la question vénusienne, le roman bénéficie d’une approche hard-SF et se montre précis et crédible. De par sa taille et sa masse, Vénus est parmi les quatre planètes telluriques du système solaire la plus semblable à la Terre. Les conditions physico-chimiques qu’on y rencontre sont toutefois très différentes. Son atmosphère est essentiellement composée de dioxyde de carbone et sa pression est de 91 atmosphères terrestres à la surface. Les températures y sont extrêmes, avec une moyenne qui dépasse les 450°C et, si l’on y ajoute une pluie permanente d’acide sulfurique, on comprend aisément que « l’étoile du berger » n’est pas un lieu propice à la vie telle qu’on la connait. Vénus, c’est un peu l’idée qu’on se fait de l’enfer. Mais comme l’homme a toujours aimé contempler les abysses, la NASA a réfléchi à un programme de colonisation de l’atmosphère vénusienne, avec notamment des habitats sous forme d’aérostats flottant au-dessus des nuages. En effet, si les conditions à la surface sont rédhibitoires, à 55 km d’altitude on retrouve des pressions et des températures plus clémentes et plus proches de celles présentes sur Terre. Un scientifique du nom de Geoffrey A. Landis, travaillant à la NASA sur les programmes d’exploration de Mars et Vénus, a même imaginé la colonisation de l’atmosphère de Vénus à partir de ces concepts. Il en a d’ailleurs tiré un livre, The Sultan of Clouds (2010) publié sous le titre Le Sultan des nuages (2018) dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Derek Künsken a très certainement lu The Sultan of Clouds.

De longues et minutieuses descriptions de l’atmosphère de Vénus, de sa surface, des habitats et des vols en « deltaplane » à travers les nuages, avec quelques inventions au passage, confèrent à Les profondeurs de Vénus une dimension de planet-opera scientifiquement solide et attrayant pour le lecteur de science-fiction toujours en quête de sense of wonder. L’auteur rend la planète vivante et en fait avec un certain succès le personnage principal de son roman. La colonie qu’imagine l’auteur regroupe environ 4000 individus – une population venue du Québec car la colonisation de cet enfer n’intéressait aucune autre nation – dont les conditions de vie sont précaires tant Vénus est dépourvue de tout. Sa survie dépend de l’obtention de prêts, auprès de banques qui utilisent la dette comme moyen de soumission, qui lui permettent tout juste de s’approvisionner en matériaux et technologies de base. Un gouvernement inféodé aux banques, une gendarmerie corrompue, et quelques individus en quête d’une autre vie, faite de liberté et d’indépendance, dessinent le cadre du récit. On est tenté de faire une comparaison avec la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson puisque celle-ci fait référence en matière d’exploration et de colonisation de planète. Si elle est justifiée à de nombreux points de vue – on y retrouve certains antagonismes, notamment sur le plan politique et économique – elle échoue toutefois sur l’ampleur des propositions. Le but de KSR dans la trilogie martienne était de proposer des solutions crédibles à la terraformation de Mars et la constitution d’une nouvelle forme de société sur plusieurs siècles. Derek Künsken ne vise pas la terraformation de Vénus et resserre son propos autour d’une poignée d’individus, à ce stade en tout cas. Cela changera peut-être dans le deuxième volume.

Au centre du récit, se trouve la famille d’Aquillon. C’est une famille meurtrie par la disparition tragique de plusieurs de ses membres et dont les conditions de vie difficiles sont en grande partie liées à l’intransigeance du père, Georges-Étienne, qui a préféré se couper de la colonie. Comme une petite poignée d’autres familles, ils sont devenus des « coureurs », terme qui fait référence aux coureurs des bois du XVIIIe siècle au Canada, et vivent dans les profondeurs de Vénus, loin des niveaux supérieurs de l’atmosphère où se trouve le reste de la colonie. Je suis assez partagé sur cet aspect du roman. En ne s’intéressant qu’à un tout petit nombre d’individus, et en négligeant le reste de la société uniquement représentée par un méchant gouvernement corrompu, mon sentiment est que Derek Künsken enferme son récit dans un cadre trop restreint pour son propre bien et brouille la réception du concept initial. Il consacre notamment de nombreuses pages aux questionnements psychologiques de ses différents personnages, au point de les rendre parfois pénibles (le personnage d’Émile par exemple est une vraie tête à claques.) Dans un souci d’inclusivité, Derek Künsken fait des membres de cette famille les porte-drapeaux d’une diversité incluant la neurodivergence, l’orientation sexuelle et le genre.  Mais, ce faisant, il tombe à mon avis dans une ornière et produit l’inverse de ce qu’il voulait faire en inscrivant cette diversité au sein d’une unique famille qui est présentée par ailleurs, et non pour ces raisons, comme une famille de parias.

Le défaut principal que je trouve à ce roman tient à cela. Que ce soit en ce qui concerne la colonisation de Vénus, la fondation d’une autre société, le combat contre le gouvernement et les banques (et non contre le capitalisme, car au final la famille d’Aquillon est une famille qui cherche à s’enrichir personnellement de ses découvertes) ou la diversité, Derek Künsken rate le coche en concentrant toutes ces thématiques sur un petit groupe d’individus. (Nous sommes là à l’opposé du projet développé par KSR dans la trilogie martienne.) Si bien que les coutures romanesques ont tendance à craquer sous le poids qu’il veut y mettre. S’il avait fait le choix d’inclure plus largement la société vénusienne dans son récit, son roman aurait été plus à la hauteur de son ambition.

Les Profondeurs de Vénus a des qualités et des défauts. C’est un roman qui comporte des longueurs, met du temps à se mettre en place, et possède un rythme qui vraiment ne décolle que dans les 100 dernières pages. J’ai trouvé certains passages d’une grande justesse et d’autres franchement ennuyants. C’est aussi un roman qui présente un attrait certain grâce à des personnages qui sortent de l’ordinaire et une dimension planet opera mâtiné de hard-SF réussie. Reste à attendre le second volet pour savoir comment cela va évoluer et si le roman acquiert l’envergure qu’il mériterait. Certains éléments tendent à indiquer que ça pourrait être le cas.


D’autres avis : Apophis sur la VO, Gromovar,


  • Titre : Les Profondeurs de Vénus
  • Auteur : Derek Künsken
  • Parution : 31 mai 2023, chez Albin Michel Imaginaire
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Nombres de pages : 544
  • Support : papier et numérique

Ymir – Rich Larson

25 septembre 2022 à 12:43

Nouveau jeune prodige de la science-fiction nord-américaine  ̶  par défaut dirons-nous puisque le parcours personnel de cet auteur de nationalité canadienne, né au Niger et ayant vécu en Europe après avoir pas mal bourlingué, relativise un peu cette catégorisation    ̶    Rich Larson s’est fait un nom en France par ses nouvelles. Ce sont les Quarante-Deux qui l’ont découvert et fait publier en partenariat avec les éditions Le Bélial’ d’abord dans la revue Bifrost, comme il se doit, puis dans le recueil La Fabrique des lendemains qui a reçu le grand Prix de l’imaginaire 2021 dans la catégorie recueil de nouvelles étrangères, soit à une époque où ce prix était encore dédié à la promotion des littératures de l’imaginaire et non à celle de la littérature blanche (paf !). La publication de son premier roman adulte, le deuxième après une incursion dans le domaine de la littérature jeunesse avec Annex (non traduit) en 2018, était donc fort attendue. Le voilà qui nous arrive chez Le Bélial’ le 29 septembre sous le titre Ymir, une traduction aux oignons de Pierre-Paul Durastanti (qui a dû bien saigner) et une superbe couverture de Pascal Blanché.

Ymir est une planète froide et inhospitalière, en bordure de la zone de colonisation humaine. C’est ici que Yorick est né et a vécu une jeunesse difficile, auprès d’une mère peu aimante et d’un frère trop fragile, entre pauvreté et rejet, lui qui n’est pas un pur sang-froid d’Ymir mais un demi-sang mêlé avec celui d’un père outremondain reparti depuis. Sur Ymir, il s’était juré de ne jamais remettre les pieds. Pour la fuir, il est devenu agent de la Compagnie. La Compagnie est une méga-corporation qui gère et assujettit les planètes pour leurs ressources minières, tout en y apportant une technologie avancée sous forme d’implants, de modifications génétiques, de réseau global ou encore de droïdes. Les transferts non- physiques entre mondes se font grâce à l’ansible, soit des structures laissées sur place par une ancienne civilisation désormais disparue, dont les humains sont incapables de reproduire la technologie mais savent se servir. Avec cette technologie vient une menace. Les Anciens ont aussi laissé derrière eux des créatures semi-biologiques semi-mécaniques, véritables armes de guerre déchainant une violence sans limite, les grendels. Ces derniers sont la spécialité de Yorick. Yorick est un tueur de grendel. Il en a déjà onze à son tableau de chasse, sur autant de mondes gérés par la Compagnie. Or, à creuser trop profondément au fond des mines d’Ymir, les humains ont réveillé, non pas un Balrog, mais un grendel. La compagnie et son tout puissant algorithme ont décidé qu’il serait bien de renvoyer Yorick sur Ymir. C’est là que les problèmes commencent. Ymir est la réification des failles de Yorick. Elle est son passé douloureux et maudit, lui qui a trahi la planète, son peuple, et son propre frère Thello pour mettre fin à une rébellion des mineurs face à la Compagnie avant de s’enfuir. Yorick va devoir affronter pire que le grendel, son passé et son frère, cet ennemi qui un soir fatidique lui a tiré en pleine tête, le laissant défiguré à vie.

Où sont tes plaisanteries maintenant Yorick ? Tes gambades, tes chansons, tes éclairs de gaieté dont hurlait de rire toute la table ? Aucune aujourd’hui pour moquer ta propre grimace ? Rien que cette mâchoire tombante ? Monologue sur la mortalité, Hamlet, acte V, scène 1.

Sans surprise si on a lu les nouvelles de Rich Larson, Ymir est un roman sombre et violent dans une veine post-cyberpunk peuplée de néologismes (pauvre Pierre-Paul Durastanti !) et de technologies invasives, de drogues qui déglinguent les cerveaux et d’implants qui se substituent aux faiblesses naturelles humaines la plupart du temps en les renforçant, au moins d’un point de vue psychologique. C’est un roman riche, débridé, une science-fiction qui ne fait pas semblant en y trempant juste un orteil pour se donner des airs sans trop y toucher. Rich Larson, à son habitude, rentre dedans et pousse devant tant qu’il peut. Il ne fait pas dans l’allégorie facile et transparente, mais plante un cauchemar, un futur inhospitalier comme sa planète et ses habitants, empli de crevasses, de failles, de coupures dans la matière, dans les esprits et dans les chairs (il s’agit là d’une image centrale dans le roman). Il taille, brutalise et déploie une infinité de grapins qui vont s’accrocher là où ça fait le plus mal. L’univers décrit par Rich Larson est un monde cruel qui broie les humains. Ymir est un roman principalement centré sur l’action et le destin des personnages et son ADN tient plus du récit épique antique et de la tragédie shakespearienne, avec un personnage principal qui réalise lentement qu’il n’est pas au centre de l’histoire, que du conte philosophique.

Dans la propre bibliographie de Rich Larson, Ymir emprunte le plus à sa nouvelle « Ice », adaptée en épisode dans la série d’animation LOVE DEATH + ROBOTS diffusée sur Netflix. Outre le monde glaciaire, on y retrouve une terminologie et des thèmes communs. Ice pourrait être un épisode tiré de la jeunesse de Yorick et Thello. Au-delà, Ymir est un roman qui est à la croisée du film Alien et du roman Carbone modifié de Richard Morgan. Yorick, personnage et héros antipathique au possible, a tout d’un Takeshi Kovacs. On l’a souvent dit, tout en incarnant un renouveau dans le monde de la science-fiction parce qu’il a réussi rapidement à développer une voix personnelle et unique dans le genre, Rich Larson s’appuie largement sur les acquis du genre et n’hésite pas à employer, quitte à les détourner, les tropes du genre.  Dans cette interview en anglais, l’auteur dit s’être inspiré autant de Les Misérables de Victor Hugo, que de Carbone modifié de Richard Morgan ou du Neuromancien de William Gibson. (Une majeure partie du roman se déroule dans l’Entaille, faille à la surface de la plante Ymir qui protège ses habitants du froid et où s’établit une ville protégée sous un ciel artificiel qui a parfois la couleur d’une télévision calée sur un émetteur hors service.) Ce ne sont pas les seules influences et le lecteur féru de science-fiction en trouvera mille et une autres allant de Dune de Frank Herbert à La Sonate Hydrogène de Iain M. Banks à Vision aveugle de Peter Watts. La science-fiction se construit sur les épaules des géants et évite ainsi de réinventer sans cesse la roue.

Je mettrais toutefois quelques bémols. Il faut toujours mettre des bémols, sinon on joue toutes les partitions en do majeur et on finit par tourner en rond. Ymir est un patchwork d’influences. Mais à trop s’inspirer, à trop rejouer la partition sans altération, on risque le manque d’originalité. Après un démarrage tonitruant    ̶    les premiers chapitres du roman impressionnent et démontrent s’il le fallait la virtuosité de la plume de son auteur    ̶   la suite s’inspire pour moi trop de Carbone modifié, quand bien même Rich Larson inverse les codes morganien. J’aurais aimé que l’auteur s’en libère pour proposer un récit et un univers plus personnels. Encore une fois : ces premiers chapitres ! D’autre part, Ymir, la planète, aurait bénéficié d’un traitement plus développé pour que le roman atteigne pleinement le statut de planet opera. Si elle a son importance dans le récit, elle n’est pas un personnage de plein titre. Et je trouve cela dommage. Dans l’interview citée ci-dessus, Rich Larson dit d’Ymir qu’il est le meilleur roman qu’il pouvait écrire à ce moment-là de son évolution en tant qu’auteur mais, de manière assez habituelle chez lui reconnaissons-le, ne lui prédit pas un grand avenir au-delà d’une reconnaissance chez les fans de SF. Notons que dans sa chronique dans le magazine Locus, Paul di Filippo au contraire y voit une œuvre qui fera date. Pour ma part, je pense que Rich Larson est capable de mieux et qu’il est loin d’avoir encore dit son dernier mot.

Au-delà de ces quelques réserves, Ymir est un très bon roman de science-fiction qui assume son caractère classique pour y injecter une bonne dose de modernité de ton et d’intention. L’écriture de Rich Larson impressionne toujours autant, comme elle le faisait déjà dans le format court, par sa liberté et sa dextérité. L’auteur manie les concepts et les mots avec l’élégance brute de ceux pour qui le génie n’est pas une simple posture mais un feu intérieur. C’est indéniablement un roman à côté duquel le lecteur de science-fiction qui s’intéresse à ses développements les plus contemporains ne devrait pas passer.

Si vous voulez découvrir ce roman, vous pouvez en télécharger un extrait sur cette page.


D’autres avis : Xeno Swarm (sur la VO), Le nocher des livresQuoi de neuf sur ma pile, Le Dragon galactique,


  • Titre : Ymir
  • Auteur : Rich Larson
  • Traduction : Pierre-Paul Durastanti
  • Parution : le 29 septembre aux éditions Le Bélial’
  • Illustration de couverture : Pascal Blanché
  • Nombre de pages : 384
  • Support : papier et numérique

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