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Jean-Claude Annezer, poète bibliothécaire, revient parmi nous avec un texte de 1977

C’est un petit livre de 90 pages que vient de publier L’Ollave, qui fête cette année ses 50 ans, sous le titre Un travail de lecture productive. On peut l’acheter en ligne sur le site de l’éditeur au prix de 15 € (+ 4 € frais d’envoi pour la France). Quelques libraires et grossistes le proposent également.

Le texte intitulé « La galerie-librairie « L’Ollave » et le collectif de la revue « Actuels » : un travail de lecture productive » est un mémoire rédigé en 1977 par Jean-Claude Annezer sous la direction du poète Georges Jean dans le cadre de sa préparation du diplôme de conservateur de bibliothèques (DCB) à l’École nationale supérieure de bibliothécaires (devenue depuis l’Enssib), à Villeurbanne. Julien Hage, spécialiste de l’histoire du livre et de l’édition, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, préface l’ouvrage sous le titre : « L’Ollave, au confluent de l’écriture et de la lecture, la création ». Ma postface, « Jean-Claude Annezer, poétiquement bibliothécaire », précédée d’un exergue de Françoise Danset, évoque le bibliothécaire poète et militant associatif que j’ai connu. Le volume se clôt par un texte du poète Patrick Laupin, « Présence de Pierre Rottenberg », évoquant cet écrivain disparu en 2002 qui fut de l’aventure d’Actuels.

Né en 1944, Jean-Claude nous a quittés trop tôt, en 2020. C’est pour moi une chance de l’avoir connu ! Ce «grand professionnel, extraordinairement cultivé, averti et visionnaire » qu’évoque Françoise Danset réjouissait ceux qui le côtoyaient, dans les réunions et congrès de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) comme dans le privé. Son œil vif, son sourire allègre, son verbe décalé et profond nous emportaient dans le plaisir de penser et d’agir. Inlassable militant de l’ABF mais également de l’ADBU, celui qui passa l’essentiel de sa vie professionnelle à la bibliothèque universitaire de Toulouse Le Mirail anima longtemps la commission Structures et contenus de la formation professionnelle tout en étant un fidèle animateur et rapporteur de la section des Bibliothèques universitaires de l’ABF, transmuée un jour en section des bibliothèques d’étude et de recherche. Dans les années 1980 à 2000, il a été un des membres de cette magnifique bande des Toulousains, militants de l’ABF exerçant en bibliothèque universitaire ou municipale, qui irriguaient l’association nationale de leur dynamisme euphorisant. Il était surtout poète, jusque dans ses paroles et écrits de tribune.

Jean-Claude nous laisse des fragments. La bibliothèque numérique de l’Enssib donne accès à une quarantaine de ses textes, publiés essentiellement dans des revues professionnelles : articles, comptes rendus, conférences données lors de congrès professionnels. Leur style est inimitable. On trouve par ailleurs, sur le web, au moins trois séries de poèmes parus dans la revue Horizons maghrébins, « Thrènes à la mémoire de Joan Claret » (2003), « Mémoire nomade, paroles morcelées » (2004) et Cairns, ligatures et traces (2006).

Quoi d’autre ? Justement, Ce ce travail de lecture productive, le texte le plus long qui nous soit parvenu et le seul de cette facture. Un travail qui, selon son auteur, « se reconnaît dès l’abord fragmentaire, expérimental, en constante relance », ce qui en fait le prix.

Il s’agissait au départ « d’approfondir la question de la lecture de la poésie aujourd’hui ». Mais voilà qu’au hasard de promenades dans le Vieux Lyon Jean-Claude Annezer découvre la galerie-librairie l’Ollave. Son propriétaire, Jean de Breyne, avait ouvert ce lieu en 1974 en lui donnant pour nom un terme celte qui désigne un poète officiel, chantre des succès et des peines. Rapidement le libraire devient éditeur de poètes, à commencer par Patrick Laupin, et d’une revue, Actuels.

Dès lors, le projet de mémoire se transforme : procédant d’abord à un « bilan des entretiens et des conversations avec le collectif d’Actuels », Jean-Claude Annezer va en déduire ce qu’il appelle des « points de rupture significatifs ».

Avec l’équipe de la revue, il ne cesse de s’interroger sur l’écriture, qui ne serait pas « s’envoler comme l’aigle icarien » mais « s’enfoncer ici-bas comme une taupe qui interroge le sol de la connaissance, qui interroge les mutations de la langue », cette langue qui « n’est pas quelque chose qui imite le monde, mais quelque chose qui produit le monde ».

Remettant en cause une écriture qui ne serait que « transmission d’un sens préétabli », Jean-Claude Annezer appelle à penser le texte en tant que « pratique productive », ce qui lui « permet de dessiner, comme en creux, le concept de lecture productive ».

Sous le titre de « relance critique », les quatre dernières pages du mémoire recèlent une définition virtuose, par approximations successives, de la lecture, qu’il convient de pratiquer « comme risque et en finir avec la rassurante clarté de la vision ».

C’est un texte retrouvé, ancré dans son époque, avec ses références politiques et intellectuelles (de Marx et Freud à Derrida, Sollers, Kristeva, Bataille…) et nourri par la lecture des écrivains, des poètes (Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Ezra Pound, Maïakowski, Rottenberg…). Merveilleusement surpris par cette découverte, Jean de Breyne écrit sur la quatrième de couverture : « il ne pouvait nous échapper d’éditer la réflexion d’alors, toujours d’actualité. »

Lisons Annezer et faisons-en une lecture productive !

Jean-Claude Annezer, Un travail de lecture productive, préf. de Julien Hage, postf. de Dominique Lahary, suivi de Présence de Pierre Rottenberg par Patrick Laupin, éditrice Catherine Jackson. Galerie L’Ollave, 2024, Collection Préoccupations dirigée par Jean de Breyne et Martina Kramer
http://www.ollave.org/

Rendez-vous à la Bibliothèque municipale de Lyon le 21 novembre 2024 à 19 heures pour une rencontre autour de cette publication.

Recensions (elles seront mentionnées au fur et à mesure de leur parution) :
Marc Wetzel, Un travail de lecture productive, Jean-Claude Annezer, La Cause littéraire, novembre 2024.

Jean-Claude Annezer, poète bibliothécaire, revient parmi nous avec un texte de 1977

C’est un petit livre de 90 pages que vient de publier L’Ollave, qui fête cette année ses 50 ans, sous le titre Un travail de lecture productive. On peut l’acheter en ligne sur le site de l’éditeur au prix de 15 € (+ 4 € frais d’envoi pour la France). Quelques libraires et grossistes le proposent également.

Le texte intitulé « La galerie-librairie “L’Ollave” et le collectif de la revue “Actuels” : un travail de lecture productive » est un mémoire rédigé en 1977 par Jean-Claude Annezer sous la direction du poète Georges Jean dans le cadre de sa préparation du diplôme de conservateur de bibliothèques (DCB) à l’École nationale supérieure de bibliothécaires (devenue depuis l’Enssib), à Villeurbanne. Julien Hage, spécialiste de l’histoire du livre et de l’édition, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, préface l’ouvrage sous le titre : « L’Ollave, au confluent de l’écriture et de la lecture, la création ». Ma postface, « Jean-Claude Annezer, poétiquement bibliothécaire », précédée d’un exergue de Françoise Danset, évoque le bibliothécaire poète et militant associatif que j’ai connu. Le volume se clôt par un texte du poète Patrick Laupin, « Présence de Pierre Rottenberg », évoquant cet écrivain disparu en 2002 qui fut de l’aventure d’Actuels.

Né en 1944, Jean-Claude nous a quittés trop tôt, en 2020. C’est pour moi une chance de l’avoir connu ! Ce «grand professionnel, extraordinairement cultivé, averti et visionnaire » qu’évoque Françoise Danset réjouissait ceux qui le côtoyaient, dans les réunions et congrès de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) comme dans le privé. Son œil vif, son sourire allègre, son verbe décalé et profond nous emportaient dans le plaisir de penser et d’agir. Inlassable militant de l’ABF mais également de l’ADBU, celui qui passa l’essentiel de sa vie professionnelle à la bibliothèque universitaire de Toulouse Le Mirail anima longtemps la commission Structures et contenus de la formation professionnelle tout en étant un fidèle animateur et rapporteur de la section des Bibliothèques universitaires de l’ABF, transmuée un jour en section des bibliothèques d’étude et de recherche. Dans les années 1980 à 2000, il a été un des membres de cette magnifique bande des Toulousains, militants de l’ABF exerçant en bibliothèque universitaire ou municipale, qui irriguaient l’association nationale de leur dynamisme euphorisant. Il était surtout poète, jusque dans ses paroles et écrits de tribune.

Jean-Claude nous laisse des fragments. La bibliothèque numérique de l’Enssib donne accès à une quarantaine de ses textes, publiés essentiellement dans des revues professionnelles : articles, comptes rendus, conférences données lors de congrès professionnels. Leur style est inimitable. On trouve par ailleurs, sur le web, au moins trois séries de poèmes parus dans la revue Horizons maghrébins, « Thrènes à la mémoire de Joan Claret » (2003), « Mémoire nomade, paroles morcelées » (2004) et Cairns, ligatures et traces (2006).

Quoi d’autre ? Justement, Ce ce travail de lecture productive, le texte le plus long qui nous soit parvenu et le seul de cette facture. Un travail qui, selon son auteur, « se reconnaît dès l’abord fragmentaire, expérimental, en constante relance », ce qui en fait le prix.

Il s’agissait au départ « d’approfondir la question de la lecture de la poésie aujourd’hui ». Mais voilà qu’au hasard de promenades dans le Vieux Lyon Jean-Claude Annezer découvre la galerie-librairie l’Ollave. Son propriétaire, Jean de Breyne, avait ouvert ce lieu en 1974 en lui donnant pour nom un terme celte qui désigne un poète officiel, chantre des succès et des peines. Rapidement le libraire devient éditeur de poètes, à commencer par Patrick Laupin, et d’une revue, Actuels.

Dès lors, le projet de mémoire se transforme : procédant d’abord à un « bilan des entretiens et des conversations avec le collectif d’Actuels », Jean-Claude Annezer va en déduire ce qu’il appelle des « points de rupture significatifs ».

Avec l’équipe de la revue, il ne cesse de s’interroger sur l’écriture, qui ne serait pas « s’envoler comme l’aigle icarien » mais « s’enfoncer ici-bas comme une taupe qui interroge le sol de la connaissance, qui interroge les mutations de la langue », cette langue qui « n’est pas quelque chose qui imite le monde, mais quelque chose qui produit le monde ».

Remettant en cause une écriture qui ne serait que « transmission d’un sens préétabli », Jean-Claude Annezer appelle à penser le texte en tant que « pratique productive », ce qui lui « permet de dessiner, comme en creux, le concept de lecture productive ».

Sous le titre de « relance critique », les quatre dernières pages du mémoire recèlent une définition virtuose, par approximations successives, de la lecture, qu’il convient de pratiquer « comme risque et en finir avec la rassurante clarté de la vision ».

C’est un texte retrouvé, ancré dans son époque, avec ses références politiques et intellectuelles (de Marx et Freud à Derrida, Sollers, Kristeva, Bataille…) et nourri par la lecture des écrivains, des poètes (Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Ezra Pound, Maïakowski, Rottenberg…). Merveilleusement surpris par cette découverte, Jean de Breyne écrit sur la quatrième de couverture : « il ne pouvait nous échapper d’éditer la réflexion d’alors, toujours d’actualité. »

Lisons Annezer et faisons-en une lecture productive !

Jean-Claude Annezer, Un travail de lecture productive, préf. de Julien Hage, postf. de Dominique Lahary, suivi de Présence de Pierre Rottenberg par Patrick Laupin, éditrice Catherine Jackson. Galerie L’Ollave, 2024, Collection Préoccupations dirigée par Jean de Breyne et Martina Kramer
http://www.ollave.org/

Rendez-vous à la Bibliothèque municipale de Lyon le 21 novembre 2024 à 19 heures pour une rencontre autour de cette publication.

Recensions (elles seront mentionnées au fur et à mesure de leur parution) :
Marc Wetzel, Un travail de lecture productive, Jean-Claude Annezer, La Cause littéraire, novembre 2024.

Dans la tourmente, quelques principes et notions comme repères

L’annonce surprise de la dissolution de l’Assemblée nationale par le Président de la République dimanche soir 9 juin a plongé le pays dans la stupeur. Chacun est obligé d’envisager comme probable un gouvernement composé de membres du Rassemblement national et de ses alliés.

Comme beaucoup d’autres, les bibliothécaires se sont posé de multiples questions. On en trouve trace sur les réseaux sociaux et c’est leur vertu que de rendre visible, écrit et archivable ce qui auparavant étaient cantonnés à une l’oralité. Je me permets d’apporter ici ma contribution à ce qui est une réflexion collective en mode accéléré, comme l’est cette campagne électorale imposée.

Je me suis servi pour écrire ce billet, publié de ma propre initiative et en mon seul nom, d’un post et de ses très nombreux commentaires parce qu’ils m’ont semblé représentatifs de débats actuels au sein de notre profession. Au préalable, je note que le RN n’est pas un parti comme un autre. Son histoire et ses programmes successifs posent un problème particulier aux bibliothèques. Un gouvernement RN disposant d’une majorité parlementaire pourrait changer des lois et influer sur la gestion de la BnF, de la BPI ainsi que sur la politique de subvention pilotée par les DRAC. Pas de conséquence immédiate (sauf celle qui découlerait de la loi et de l’action de l’exécutif) sur les collectivités territoriales… jusqu’aux prochaines municipales (2026).

Les impacts directs d’un pouvoir national du RN peuvent porter atteinte aux fondements même de notre République. Je me contenterai de ces deux seuks exemples : La préférence nationale (actuellement inconstitutionnelle) et l’interdiction des signes religieux dans l’espace public pourraient créer des obligations dans les conditions d’accueils des publics en bibliothèque. En outre, Il est possible le déchaînement de comportements désinhibés allant de la discrimination aux agressions qui pourraient toucher jusqu’aux lieux de bibliothèques.

Devoir de réserve : Pure création de la jurisprudence, il ne concerne que les propos publics en encadrant la liberté d’expression des agents publics en dehors du travail, alors que la liberté d’opinion leur est garantie par la loi. La jurisprudence fait appel à la notion de modération dans l’expression mais comme il ne s’agit que d’un éventuel motif disciplinaire, il ne concerne que la collectivité employeuse. Si c’est l’État, la question est plus complexe. Chacun reste pourtant libre de militer pour les causes qui lui conviennent en dehors du travail, y compris dans des engagements publics.

Références

Neutralité : Oublions les multiples sens de ce mot dans le langage courant qui mène à des fausses pistes, il s’agit ici du devoir de neutralité tel qu’il est défini dans la partie législative du Code général de la fonction publique. Il comporte deux volets complémentaires. Le premier c’est l’obligation d’égalité de traitement de chaque personne, ce qui interdit la moindre discrimination : voilà un principe très intéressant dans le contexte qui nous soucie ! Le second qui en est l’évident complément, c’est l’interdiction pour les agents public de se servir de leur fonction, lors du contact avec le public, pour promouvoir leurs propres idées ou croyances. Ce principe essentiel du service public en général concerne évidemment les bibliothèques et la loi Robert l’a rappelé qui proclame que les missions des bibliothèques « s’exercent dans le respect des principes de pluralisme des courants d’idées et d’opinions, d’égalité d’accès au service public et de mutabilité et de neutralité du service public. » Cela oblige aussi les élus et interdit à une municipalité de faire de sa bibliothèque une vitrine de ses idées comme cela a été mis en place par certaines municipalités dans les années 1990. Le code éthique d’IFLA associe la neutralité à l’impartialité.

Références

Pluralisme : En bibliothèque, c’est évidemment une déclinaison du devoir de neutralité qui en l’occurrence n’est pas la grisaille mais la profusion. Cela concerne tous les domaines, notamment culturels, mais en politique il faut le mettre en relation avec la notion de principe à valeur constitutionnelle forgée progressivement par le Conseil constitutionnel sur la base de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. De même que les médias audiovisuels doivent respecter une équité entre les courants politiques, ce qui n’est pas une mince affaire, de même, comme le proclame la loi Robert les collections « représentent […] la multiplicité des connaissances, des courants d’idées et d’opinions et des productions éditoriales ». Les équilibres l’ont pas à varier au gré des opinions des élus,des bibliothécaires ou de la majorité des électeurs de l’endroit, ni à compenser par leur déséquilibre un déséquilibre constaté ailleurs. Toute bibliothèque est à cet égard une vitrine de la République.
La loi Robert indique que « les bibliothèques des collectivités territoriales ou de leurs groupements élaborent les orientations générales de leur politique documentaire. » Un tel document doit présenter les principes selon lesquels les choix sont faits. Si des contenus sont exclus il doit énoncer selon quels critères ils le sont. Il est démocratique que la politique documentaire soit portée dans ses grandes lignes à la connaissance du public, selon la belle formule de l’article 15 de la déclaration de droits de l’homme de 1789 qui fait partie de notre Constitution : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ».

Références

  • Loi n° 2021-1717 du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique dite loi Robert, articles 1 et 5, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000044537514
  • Code d’éthique de l’IFLA pour les bibliothécaires et les autres professionnel(le)s de l’information, 2012, https://cdn.ifla.org/files/ assets/faife/codesofethics/frenchcodeofethicsfull.pdf
    « Les bibliothécaires et les autres professionnel(le)s de l’information sont strictement tenus à la neutralité et à l’impartialité concernant les collections, les accès et les services. [… Ils] font la distinction entre leurs convictions personnelles et leur devoir professionnel. »
  • La démocratie, fiche du Conseil constitutionnel, s.d.,
    https://www.conseil-constitutionnel.fr/node/18609/pdf
    Selon le Conseil, le principe du pluralisme des courants d’idées et d’opinions ainsi consacré « est un fondement de la démocratie » (décision n° 2017-651 QPC du 31 mai 2017).

Réflexion versus divertissement. Nous en arrivons là aux missions des bibliothèques. Elles sont définies dans la première phrase du premier article de la loi Robert : « garantir l’égal accès de tous à la culture, à l’information, à l’éducation, à la recherche, aux savoirs et aux loisirs ainsi que […] favoriser le développement de la lecture » Il y a à la fois le loisir et la culture, l’information (pas la désinformation), les savoirs (pas les pseudosciences). Le Manifeste IFLA.UNESCO sur la bibliothèque publique mentionne dans ses missions aussi bien «  fournir l’accès à un large éventail d’informations et d’idées, libres de toute censure » que « offrir des possibilités de développement créatif personnel, stimuler l’imagination, la créativité, la curiosité et l’empathie ». Il n’y a aucune raison d’opposer le divertissement et la réflexion, les deux sont dans les missions. Selon le Code de déontologie des bibliothécaires republié par l’ABF en 2020, « le personnel des bibliothèques veille à ce que la pluralité des ressources favorise l’autonomie de chacun, en recherchant l’objectivité et l’impartialité, et en respectant la diversité des opinions. Dans ce sens, il s’engage dans ses fonctions à mettre à disposition des publics l’ensemble des ressources et méthodes nécessaires à la construction d’une pensée complexe et autonome : compréhension éclairée des débats publics, de l’actualité, des grandes questions historiques, philosophiques, scientifiques et sociétales ». Voilà une belle mission loin de toute propagande. Et qui autorise bien évidemment à organiser des actions ou à mettre en avant des contenus en rapport avec divers aspects de l’actualité.

Références

Politique. Les bibliothèques sont politiques au sens où elles sont des outils de politique publique qui se déroule aux échelles nationales, régionales, départementales, intercommunales et communales, sans oublier les différents niveaux d’éducation jusqu’au supérieur. Les élus locaux définissent librement leur politique locale dans le cadre de la loi. Notamment leur politique de lecture publique qui, on le voit par la palette des missions visées dans la loi Robert, est au croisement d’autres politiques publiques :sociales, éducatives, urbaines, etc. Les personnels n’y échappent pas qui prennent chaque jour des décisions, agissent avec une certaines marges d’autonomie, non pas selon leur fantaisie pais au nom de l’intérêt public : ils sont donc des agents mettant en œuvre une politique publique, même si celle-ci n’est pas formulée. Cette action ne s’adresse pas à des « adhérents »  (on n’est pas adhérent d’un service public) mais à une population dans sa diversité même si seule une partie fréquente ponctuellement ou régulièrement la bibliothèque. Représente-t-on la municipalité ? Oui dans les limites de la loi, qui pose des principes. Un maire a-t-il à dicter les orientations de la bibliothèque ? Dans une collectivité, celle-ci n’est pas un électron libre mais un service parmi d’autres qui peut s’insérer dans une politique publique globale. Mais la loi Robert délègue clairement à « la bibliothèque » la définition de « sa » politique documentaire et le principe du pluralisme s’impose à elle mais aussi à la municipalité qui ne devrait pas ordonner qu’on y déroge.

Référence

Des collègues se demandent comment alerter sur le danger que représente le RN dans le cadre de leur travail. Ma réponse est : en faisant leur travail, et c’est déjà beaucoup, dans le cadre des principes qui l’encadrent et qui sont aussi des boucliers contre d’éventuelles atteintes aux fondements de notre République. En dehors du travail, chacun est libre d’agir. Rappelons cette belle formule de l’inspecteur général Jean-Luc Gautier-Gentès dans un texte faisant partie du recueil Pour une république documentaire : « Mon bibliothécaire idéal, […] c’est un homme qui, le soir venu, quitte sa bibliothèque pour aller combattre des idées dont il a veillé,dans la journée, à ce qu’elles soient représentées dans les collections. »

Référence

Référence personnelle complémentaire : Politiques publiques et responsabilités des bibliothécaires ; in Bibliothèques, objets politiques, L’année des bibliothèques, Bulletin des bibliothèques de France, 2023
http://www.lahary.fr/pro/2023/lahary-aunomdelaloi.pdf

Dans la tourmente, quelques principes et notions comme repères

L’annonce surprise de la dissolution de l’Assemblée nationale par le Président de la République dimanche soir 9 juin a plongé le pays dans la stupeur. Chacun est obligé d’envisager comme probable un gouvernement composé de membres du Rassemblement national et de ses alliés.

Comme beaucoup d’autres, les bibliothécaires se sont posé de multiples questions. On en trouve trace sur les réseaux sociaux et c’est leur vertu que de rendre visible, écrit et archivable ce qui auparavant étaient cantonnés à une l’oralité. Je me permets d’apporter ici ma contribution à ce qui est une réflexion collective en mode accéléré, comme l’est cette campagne électorale imposée.

Je me suis servi pour écrire ce billet, publié de ma propre initiative et en mon seul nom, d’un post et de ses très nombreux commentaires parce qu’ils m’ont semblé représentatifs de débats actuels au sein de notre profession. Au préalable, je note que le RN n’est pas un parti comme un autre. Son histoire et ses programmes successifs posent un problème particulier aux bibliothèques. Un gouvernement RN disposant d’une majorité parlementaire pourrait changer des lois et influer sur la gestion de la BnF, de la BPI ainsi que sur la politique de subvention pilotée par les DRAC. Pas de conséquence immédiate (sauf celle qui découlerait de la loi et de l’action de l’exécutif) sur les collectivités territoriales… jusqu’aux prochaines municipales (2026).

Les impacts directs d’un pouvoir national du RN peuvent porter atteinte aux fondements même de notre République. Je me contenterai de ces deux seuks exemples : La préférence nationale (actuellement inconstitutionnelle) et l’interdiction des signes religieux dans l’espace public pourraient créer des obligations dans les conditions d’accueils des publics en bibliothèque. En outre, Il est possible le déchaînement de comportements désinhibés allant de la discrimination aux agressions qui pourraient toucher jusqu’aux lieux de bibliothèques.

Devoir de réserve : Pure création de la jurisprudence, il ne concerne que les propos publics en encadrant la liberté d’expression des agents publics en dehors du travail, alors que la liberté d’opinion leur est garantie par la loi. La jurisprudence fait appel à la notion de modération dans l’expression mais comme il ne s’agit que d’un éventuel motif disciplinaire, il ne concerne que la collectivité employeuse. Si c’est l’État, la question est plus complexe. Chacun reste pourtant libre de militer pour les causes qui lui conviennent en dehors du travail, y compris dans des engagements publics.

Références

Neutralité : Oublions les multiples sens de ce mot dans le langage courant qui mène à des fausses pistes, il s’agit ici du devoir de neutralité tel qu’il est défini dans la partie législative du Code général de la fonction publique. Il comporte deux volets complémentaires. Le premier c’est l’obligation d’égalité de traitement de chaque personne, ce qui interdit la moindre discrimination : voilà un principe très intéressant dans le contexte qui nous soucie ! Le second qui en est l’évident complément, c’est l’interdiction pour les agents public de se servir de leur fonction, lors du contact avec le public, pour promouvoir leurs propres idées ou croyances. Ce principe essentiel du service public en général concerne évidemment les bibliothèques et la loi Robert l’a rappelé qui proclame que les missions des bibliothèques « s’exercent dans le respect des principes de pluralisme des courants d’idées et d’opinions, d’égalité d’accès au service public et de mutabilité et de neutralité du service public. » Cela oblige aussi les élus et interdit à une municipalité de faire de sa bibliothèque une vitrine de ses idées comme cela a été mis en place par certaines municipalités dans les années 1990. Le code éthique d’IFLA associe la neutralité à l’impartialité.

Références

Pluralisme : En bibliothèque, c’est évidemment une déclinaison du devoir de neutralité qui en l’occurrence n’est pas la grisaille mais la profusion. Cela concerne tous les domaines, notamment culturels, mais en politique il faut le mettre en relation avec la notion de principe à valeur constitutionnelle forgée progressivement par le Conseil constitutionnel sur la base de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. De même que les médias audiovisuels doivent respecter une équité entre les courants politiques, ce qui n’est pas une mince affaire, de même, comme le proclame la loi Robert les collections « représentent […] la multiplicité des connaissances, des courants d’idées et d’opinions et des productions éditoriales ». Les équilibres l’ont pas à varier au gré des opinions des élus,des bibliothécaires ou de la majorité des électeurs de l’endroit, ni à compenser par leur déséquilibre un déséquilibre constaté ailleurs. Toute bibliothèque est à cet égard une vitrine de la République.
La loi Robert indique que « les bibliothèques des collectivités territoriales ou de leurs groupements élaborent les orientations générales de leur politique documentaire. » Un tel document doit présenter les principes selon lesquels les choix sont faits. Si des contenus sont exclus il doit énoncer selon quels critères ils le sont. Il est démocratique que la politique documentaire soit portée dans ses grandes lignes à la connaissance du public, selon la belle formule de l’article 15 de la déclaration de droits de l’homme de 1789 qui fait partie de notre Constitution : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ».

Références

  • Loi n° 2021-1717 du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique dite loi Robert, articles 1 et 5, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000044537514
  • Code d’éthique de l’IFLA pour les bibliothécaires et les autres professionnel(le)s de l’information, 2012, https://cdn.ifla.org/files/ assets/faife/codesofethics/frenchcodeofethicsfull.pdf
    « Les bibliothécaires et les autres professionnel(le)s de l’information sont strictement tenus à la neutralité et à l’impartialité concernant les collections, les accès et les services. [… Ils] font la distinction entre leurs convictions personnelles et leur devoir professionnel. »
  • La démocratie, fiche du Conseil constitutionnel, s.d.,
    https://www.conseil-constitutionnel.fr/node/18609/pdf
    Selon le Conseil, le principe du pluralisme des courants d’idées et d’opinions ainsi consacré « est un fondement de la démocratie » (décision n° 2017-651 QPC du 31 mai 2017).

Réflexion versus divertissement. Nous en arrivons là aux missions des bibliothèques. Elles sont définies dans la première phrase du premier article de la loi Robert : « garantir l’égal accès de tous à la culture, à l’information, à l’éducation, à la recherche, aux savoirs et aux loisirs ainsi que […] favoriser le développement de la lecture » Il y a à la fois le loisir et la culture, l’information (pas la désinformation), les savoirs (pas les pseudosciences). Le Manifeste IFLA.UNESCO sur la bibliothèque publique mentionne dans ses missions aussi bien «  fournir l’accès à un large éventail d’informations et d’idées, libres de toute censure » que « offrir des possibilités de développement créatif personnel, stimuler l’imagination, la créativité, la curiosité et l’empathie ». Il n’y a aucune raison d’opposer le divertissement et la réflexion, les deux sont dans les missions. Selon le Code de déontologie des bibliothécaires republié par l’ABF en 2020, « le personnel des bibliothèques veille à ce que la pluralité des ressources favorise l’autonomie de chacun, en recherchant l’objectivité et l’impartialité, et en respectant la diversité des opinions. Dans ce sens, il s’engage dans ses fonctions à mettre à disposition des publics l’ensemble des ressources et méthodes nécessaires à la construction d’une pensée complexe et autonome : compréhension éclairée des débats publics, de l’actualité, des grandes questions historiques, philosophiques, scientifiques et sociétales ». Voilà une belle mission loin de toute propagande. Et qui autorise bien évidemment à organiser des actions ou à mettre en avant des contenus en rapport avec divers aspects de l’actualité.

Références

Politique. Les bibliothèques sont politiques au sens où elles sont des outils de politique publique qui se déroule aux échelles nationales, régionales, départementales, intercommunales et communales, sans oublier les différents niveaux d’éducation jusqu’au supérieur. Les élus locaux définissent librement leur politique locale dans le cadre de la loi. Notamment leur politique de lecture publique qui, on le voit par la palette des missions visées dans la loi Robert, est au croisement d’autres politiques publiques :sociales, éducatives, urbaines, etc. Les personnels n’y échappent pas qui prennent chaque jour des décisions, agissent avec une certaines marges d’autonomie, non pas selon leur fantaisie pais au nom de l’intérêt public : ils sont donc des agents mettant en œuvre une politique publique, même si celle-ci n’est pas formulée. Cette action ne s’adresse pas à des « adhérents »  (on n’est pas adhérent d’un service public) mais à une population dans sa diversité même si seule une partie fréquente ponctuellement ou régulièrement la bibliothèque. Représente-t-on la municipalité ? Oui dans les limites de la loi, qui pose des principes. Un maire a-t-il à dicter les orientations de la bibliothèque ? Dans une collectivité, celle-ci n’est pas un électron libre mais un service parmi d’autres qui peut s’insérer dans une politique publique globale. Mais la loi Robert délègue clairement à « la bibliothèque » la définition de « sa » politique documentaire et le principe du pluralisme s’impose à elle mais aussi à la municipalité qui ne devrait pas ordonner qu’on y déroge.

Référence

Des collègues se demandent comment alerter sur le danger que représente le RN dans le cadre de leur travail. Ma réponse est : en faisant leur travail, et c’est déjà beaucoup, dans le cadre des principes qui l’encadrent et qui sont aussi des boucliers contre d’éventuelles atteintes aux fondements de notre République. En dehors du travail, chacun est libre d’agir. Rappelons cette belle formule de l’inspecteur général Jean-Luc Gautier-Gentès dans un texte faisant partie du recueil Pour une république documentaire : « Mon bibliothécaire idéal, […] c’est un homme qui, le soir venu, quitte sa bibliothèque pour aller combattre des idées dont il a veillé,dans la journée, à ce qu’elles soient représentées dans les collections. »

Référence

Référence personnelle complémentaire : Politiques publiques et responsabilités des bibliothécaires ; in Bibliothèques, objets politiques, L’année des bibliothèques, Bulletin des bibliothèques de France, 2023
http://www.lahary.fr/pro/2023/lahary-aunomdelaloi.pdf

Merci, Jean-Claude Guézennec

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Hier c’était l’anniversaire de Jean-Claude Guézennec.
C’est la deuxième année qu’on ne lui souhaitera pas. Il nous a quittés le 23 juillet 2021 à l’âge de 93 ans.

Il fut pour moi comme pour beaucoup d’autres à Rouen un maître et un ami. De ceux qui vous inspirent dans la jeunesse et que vous ne pouvez oublier.

Je l’écris d’autant plus que je n’ai pas (ou à peine) participé à son grand engagement pour le cinéma au lycée. Créateur d’Archimed film et de Passions foot, il déborda jusqu’au boiut d’activités, toujours dans le partage.

Ce tardif billet où je reproduit le témoignage que j’ai envoyé pour ses obsèques manifeste que les gens demeurent vivant aussi longtemps que quelqu’un pense à eux.

Cher Jean-Claude,
Cher Guézo comme tes élèves t’appelaient,
Je veux évoquer le prof de français au lycée Corneille. J’ai eu la chance de t’avoir en 2nde et 1e entre 1965 et 1967. Quelle bouffée d’air frais ! Quelle stimulation de l’intelligence et de la sensibilité. De toutes mes années de secondaire c’est le souvenir le plus fort et qui marque à jamais. Pour la première fois au lieu des extraits du Lagarde et Michard nous étions invités à lire des livres en entier non pour être interrogés individuellement mais pour en discuter ensemble dans ce que tu appelais des « forums ». J’avoue que la Gervaise de l’Assommoir et Madame Bovary furent les rencontres qui m’ont le plus frappé.
Tous nous invitait aussi à recopier dans ce que tu appelais un Thesaurus nos citations préférées.
L’ami Jean-Claude que tu es plus tard devenu évoquait avec passion… « Passion foot » ou le sujet du prochain film éducatif d’Archimed. Et toi qui sut si bien nous sortir de Pierre Corneille ou les profs du lycée Corneille nous amarraient, tu nous émerveillas avec ton film  Moi Pierre C.J’ai oublié ce que j’ai consigné sur mon Thesaurus sauf cette citation de Térence que tu nous as transmise et qui dit tout : « Homme je suis, rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Homo sum et humani nihil a me alienum puto.
Merci Jean-Claude !

Quelques liens

Juste après son décès :
Ville de Bihorel, où il habitait et fut conseiller municipal – France 3 régionParis-Normandie

Hommages personnels ou associatifs
Dominique GambierArchimède filmsPassion footAssociation des anciens élèves du lycée CorneilleAmis des musées de l’école

La soirée d’hommage du 15 octobre 2022 au cinéma Omnia de Rouen
AnnonceVidéo avec un entretien filmé

Autres vidéos : Mes valeurs, entretien récent – Un viel entretien

Moi, Pierre C, 2000, 38 minute
Disponible sur divers sites de vente en ligne pour une douzaine d’euros
Réalisation et scénario : Jean-Claude Guézennec
Interprétation : Rufus et autres
« Mon chef-d’oeuvre » me disait-il. Moyen métrage éviquant la vie du jeune Corneille au collège des Jésuites à Rouen, devenu le lycée Corneille où j’ai été son élève.
Film parlé dans la langue alors en usage dans ce collège lors des cours mais aussi entre les élèves : c’est un film en latin sous-titré !

Merci, Jean-Claude Guézennec

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Hier c’était l’anniversaire de Jean-Claude Guézennec.
C’est la deuxième année qu’on ne lui souhaitera pas. Il nous a quittés le 23 juillet 2021 à l’âge de 93 ans.

Il fut pour moi comme pour beaucoup d’autres à Rouen un maître et un ami. De ceux qui vous inspirent dans la jeunesse et que vous ne pouvez oublier.

Je l’écris d’autant plus que je n’ai pas (ou à peine) participé à son grand engagement pour le cinéma au lycée. Créateur d’Archimed film et de Passions foot, il déborda jusqu’au boiut d’activités, toujours dans le partage.

Ce tardif billet où je reproduit le témoignage que j’ai envoyé pour ses obsèques manifeste que les gens demeurent vivant aussi longtemps que quelqu’un pense à eux.

Cher Jean-Claude,
Cher Guézo comme tes élèves t’appelaient,
Je veux évoquer le prof de français au lycée Corneille. J’ai eu la chance de t’avoir en 2nde et 1e entre 1965 et 1967. Quelle bouffée d’air frais ! Quelle stimulation de l’intelligence et de la sensibilité. De toutes mes années de secondaire c’est le souvenir le plus fort et qui marque à jamais. Pour la première fois au lieu des extraits du Lagarde et Michard nous étions invités à lire des livres en entier non pour être interrogés individuellement mais pour en discuter ensemble dans ce que tu appelais des “forums”. J’avoue que la Gervaise de l’Assommoir et Madame Bovary furent les rencontres qui m’ont le plus frappé.
Tous nous invitait aussi à recopier dans ce que tu appelais un Thesaurus nos citations préférées.
L’ami Jean-Claude que tu es plus tard devenu évoquait avec passion… “Passion foot” ou le sujet du prochain film éducatif d’Archimed. Et toi qui sut si bien nous sortir de Pierre Corneille ou les profs du lycée Corneille nous amarraient, tu nous émerveillas avec ton film  Moi Pierre C.J’ai oublié ce que j’ai consigné sur mon Thesaurus sauf cette citation de Térence que tu nous as transmise et qui dit tout : “Homme je suis, rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. Homo sum et humani nihil a me alienum puto.
Merci Jean-Claude !

Quelques liens

Juste après son décès :
Ville de Bihorel, où il habitait et fut conseiller municipal – France 3 régionParis-Normandie

Hommages personnels ou associatifs
Dominique GambierArchimède filmsPassion footAssociation des anciens élèves du lycée CorneilleAmis des musées de l’école

La soirée d’hommage du 15 octobre 2022 au cinéma Omnia de Rouen
AnnonceVidéo avec un entretien filmé

Autres vidéos : Mes valeurs, entretien récent – Un viel entretien

Moi, Pierre C, 2000, 38 minute
Disponible sur divers sites de vente en ligne pour une douzaine d’euros
Réalisation et scénario : Jean-Claude Guézennec
Interprétation : Rufus et autres
« Mon chef-d’oeuvre » me disait-il. Moyen métrage éviquant la vie du jeune Corneille au collège des Jésuites à Rouen, devenu le lycée Corneille où j’ai été son élève.
Film parlé dans la langue alors en usage dans ce collège lors des cours mais aussi entre les élèves : c’est un film en latin sous-titré !

Lire, est-ce comme respirer ?

« Lire, comme respirer, est une fonction qui nous définit ».

Cette phrase dite par Alberto Manguel, Président du jury du Prix Inter 2008, passait ces dernière semaines sur France-Inter. Je reconnais naturellement à l’écrivain de la lecture, qui fut le lecteur de Jorge Luis Borges, le droit de le penser et de le dire. Faut-il la reprendre à notre compte en tant que bibliothécaire ? Je pense le contraire. 

Alberto Manguel écrit sur la bibliothèque (La bibliothèque la nuit, Actes-Sud, 2006). Il est volontiers invité dans les bibliothèques. Lisez la belle intervention qu’il donna au congrès de Paris de l’ABF en 2006 et modestement titrée La bibliothèque hier, contre-pied du titre du congrès : La bibliothèque demain : « Je suis conscient que vous avez, vous autres bibliothécaires, la tâche difficile de réfléchir à ce que seront nos bibliothèques dans les temps à venir. Mais moi, en tant que lecteur, je ne suis pas équipé pour aborder le sujet de l’avenir ». 

Non, lire n’est pas comme respirer, car tout homme respire et tout homme ne lit pas. Dans l’histoire de l’humanité, la plupart des hommes n’ont pas lu. 

Certes, le mot lire est piégé. On le cantonne souvent au papier, contre les écrans ; au livre, contre le périodique, l’affiche, les signalisations diverses ; au roman, contre le documentaire ; à la littérature légitime ou lettrée, contre toutes les autres. Mais quel que soit le sens donné à ce mot, dans l’histoire de l’humanité, la plupart des hommes n’ont pas lu et aujourd’hui encore une immense proportion ne lit toujours pas. 

Est-ce que tous ces hommes n’ont pas respiré, ne respirent pas ? Non bien sûr. Ont-il été, sont-ils, sans richesse culturelle ? Evidemment non.

Il me semble important, quand on est bibliothécaire, de ne pas faire de la lecture, aux sens les plus extensifs ou les plus restrictifs, l’alpha et l’omega de l’humanité. Grâce à la lecture, et donc aux bibliothèques (ou aux librairies, ou à quiconque prête ou donne à lire), des gens accèdent à une part d’humanité qu’ils n’auraient jamais atteinte. D’autres y accèdent sans lecture. 

Pour autant que nous soyons une profession du livre (ce qui est réducteur), nous ne sommes dépositaire d’aucune voie unique d’accès à je ne sais quel salut. Il me semble utile de poser cela, d’abord.

La bibliothèque en mode dégradé : subir ou rebondir ?

par Anne Verneuil et Dominique Lahary

Lorsque le 28 avril 2020 le premier ministre a annoncé devant l’Assemblée nationale qu’à partir du 11 mai « les bibliothèques pourront ouvrir leurs portes », l’affaire passait pour simple : une bibliothèque est ouverte ou elle ne l’est pas.

Il n’en a rien été. C’est qu’en stoppant net le fonctionnement habituel des bibliothèques publiques, comme de bien d’autres services, institutions et entreprises, la crise sanitaire a agi comme révélateur de ce qu’elles sont dans la réalité des usages et dans les esprits tout en leur posant pour l’avenir de redoutables défis.

Voyons cela.

La bibliothèque en lambeaux

La bibliothèque entièrement numérique

Empêchées de pouvoir faire de l’accueil sur place et du prêt de documents physiques, les bibliothèques n’ont plus dans un premier temps existé qu’en ligne (voir les résultats de l’enquête express réalisée des les 25 et 26 mars par le ministère de la Culture).

Les ressources numériques payées par les bibliothèques pour leurs usagers (livres, musique, vidéo, autoformation, jeux…) ont connu un certain succès. Amplifié par des facilités souvent proposées pour s’inscrire en ligne, voire pour passer à la gratuité si elle n’était pas déjà instituée.

Les bibliothèques ne proposant pas ce type de service, ni par elles-mêmes, ni par le biais de  bibliothèques départementales, se sont trouvées fort dépourvues.

Mais il faut reconnaître quatre limites. La première est technico-juridique : les contraintes imposées aux usagers pour la protection des œuvres est souvent décourageante. La seconde est financière : les tarifications instituées ont pu entraîner des dépenses peu soutenables, le cas limité était représenté par la VOD. La troisième limite tient aux usages : ce genre d’offre ne concerne pas toutes les populations, touchées par l’illectronisme, ou qui, malgré des usages numériques habituels, n’ont pas ce genre de pratique, en tout cas pour les romans et essais. La dernière, parfois rencontrée, tient à la configuration technique des systèmes informatiques que des bibliothèques n’ont pu activer à distance pour élargir l’accès aux ressources à de nouveaux utilisateurs.

Le numérique à distance c’est aussi bien d’autres choses que ces ressources documentaires payées. La médiation se déporte vers le domicile de l’usager: animations en ligne, tutoriels sur de multiples sujets, accompagnement à distance autour de différents services… Qu’elles en proposent ou non, bien des bibliothèques ont multiplié les initiatives en direction de leurs publics, parfois dans des modalités pour elles inédites, du signalement de ressources gratuites disponibles ailleurs à des lectures enregistrées en passant par une interaction par les réseaux sociaux, pour autant que les services de communication acceptent le seul contrôle raisonnable en l’espèce : a posteriori.

Là encore se sont trouvées dépourvues les bibliothèques ne disposant d’aucun site web, ou une simple page peu maniable sur le site de la collectivité, et n’ayant pas de latitude pour intervenir sur les réseaux sociaux.

Mais si la bibliothèque en ligne a pu profiter d’une exclusivité de quelques semaines, elles n’a évidemment pu toucher tous les publics ni même répondre à tous les besoins et usages de celles et ceux qu’elles sont desservis.

La bibliothèque de prêt sur commande et le portage

Progressivement à partir du 11 mai ou plus tôt pour celles qui ici ou là ont précédé le mouvement pendant le confinement, les bibliothèques se sont mise à reprendre une activité physique de prêt selon une modalité inédite : la commande qu’on doit venir prendre sur place, sous l’appellation majoritaire bien qu’impropre de « drive » (on n’est pas obligé de venir se faire servir en voiture). 

Succès bien sûr auprès d’une partie du public. Une partie seulement. C’est que réserver ou aller choisir dans les rayons ce qu’on a déjà choisi correspond à un des usages que permettent les bibliothèques comme lieux d’approvisionnement. Mais il n’est pas le seul. Il y a aussi le libre furetage dans les rayons, sur les présentoirs et les chariots de retour et le conseil, entre usagers ou de la part du personnel.

Si le prêt n’est qu’une partie des services que rend une bibliothèque, le « drive » ne répond par lui-même qu’à une partie de cette fonction, tempérée éventuellement par du conseil personnalisé ou la formule du paquet surprise. C’est la bibliothèque de prêt qui ne marche que sur une jambe.

On a vu aussi se développer, à une moindre échelle, le portage à domicile à destination de publics particuliers, sur commande par l‘usager ou sur recommandation par le personnel, tantôt dans la lignée de ce qui était précédemment proposé, tantôt comme initiative nouvelle.

C’est donc la bibliothèque de prêt qui réapparaît dans ce cadre, rien que la bibliothèque de prêt, mais une partie seulement de celle-ci, sous la forme archaïque de l’accès indirect par le seule catalogue que le développement du libre accès aux rayonnages avait aboli depuis plus d’un demi-siècle.

 Le lieu empêtré

Détournement par D. Lahary de la couverture de Ouvrir grand la médiathèque, ABF, collection Médiathèmes. CC BY SA.

Même si une partie des bibliothèque ont dès le mois de mai « ouvert leurs portes », préfigurant ce que d’autres vont faire courant juin ou juillet, c’est à un bien singulier déploiement dans les locaux que les usagers y sont cantonnés. Gestes barrière, distance physique, souvent port du masque, itinéraires imposés avec sens de circulation, impossibilité ou difficulté pour s’asseoir, fureter, feuilleter, utiliser les matériels habituellement à disposition du public. Et ne parlons pas des diverses animations, activités, formations. Et moins encore de ce lieu de libre séjour seul ou en groupe, de rencontres, de brassages, Ce lieu ouvert à toutes et tous sans condition, qui n’est ni la maison ni le travail ou l’école et qui remplit tant de fonctions, un lieu de liberté individuelle et collective… bref, très exactement, un « troisième lieu » !

Avait-on jamais imaginé une bibliothèque pareille ? C’est pourtant celle qui ouvre, quand elle peut, comme elle peut, au sortir du confinement.

Ce qui reste des lambeaux

Cette période du confinement et du début de déconfinement imposé par la crise sanitaire de la covid-19 aura confirmé bien des vérités déjà présentes mais qui méritent d’être rappelées,

Chaque type de service proposé par les bibliothèque publiques est en soi légitime et est utile à une partie du public. La crise en a, s’il en était besoin, administré la preuve.

Confirmée, l’importance de la bibliothèque en ligne des ressources documentaires comme celle de l’interaction et du service. Mais elle ne suffit pas.

Consacrée, l’importance du prêts de documents physiques. Mais il n’y a pas que ça.

Chacun de ces bouts de bibliothèque qui a pu perdurer ou ressurgir a trouvé ses usages et les proposer était mieux que rien. Il est d’ailleurs des usagers exclusifs de ces services et ils en ont bien le droit.

Mais on ne voit que trop que ce qui a manqué et manque encore pour un temps difficile à prévoir c’est tout ce qui a fait l’essor récent de la lecture publique : l’ouverture, l’accueil, le lien social. Dans les verbatim d’usagers frustrés de ne pouvoir accéder à leur bibliothèque (et souvent déconcertés entre les annonces ministérielles et la réalité bien plus nuancée des réouvertures), on retrouve souvent le manque de documents, mais aussi d’animations, ou tout simplement l’impatience d’élèves et d’étudiants de pouvoir revenir “travailler à la bibliothèque”. Et au travers des échanges, c’est bien un tout qui fait défaut, le lieu où l’on récolte mais aussi où on échange.

Rebondir ?

Face à une situation aussi soudaine que imprévue, la communauté professionnelle a très vite enclenché de nouveaux réflexes et des pratiques sinon toujours nouvelles, du moins amplifiées: 

  • de la débrouille pour faire accéder un maximum de personnes aux ressources avec des moyens techniques souvent contraints

  • faute de programmation possible in situ, le développement d’activités et animations en ligne (lectures, vidéos, jeux, tutos, expositions, critiques…)

  • un rapprochement sensible entre collègues et équipements pour échanger sur les pratiques, les inquiétudes… et les associations professionnelles ont su répondre aux attentes avec la mise en place de recommandations très détaillées qui seront encore suivies durant de nombreux mois. La veille et les interactions professionnelles ont atteint, comme souvent en période de crise, un pic certain, et le succès du séminaire de l’enssib proposé par Raphaëlle Bats durant le confinement en est un exemple éclatant.

  • allant au-delà des attentes, les makers ont participé à un formidable mouvement d’entraide, en fabriquant des visières notamment… etc.

La créativité et la réactivité ont donc été au rendez-vous… et il sera nécessaire de poursuivre en ce sens.

Mortelle convivialité

Photo Médiathèque de Villeneuve-d’Ascq. Montage par D. Lahary. CC BY SA

Garder les distances, ne plus se toucher, ne plus manipuler, tout nettoyer, circuler là où c’est prévu… Une sacré claque dans la figure de l’accueil en bibliothèque tel qu’il était prôné ces dernières années. Tout de même, on ne va pas revenir à l’accès indirect et aux hygiaphones ? Quid de la convivialité, du lien social, de l’utilisation en famille ou entre amis de la médiathèque ? Tous ces petits plus qu’on ne peut plus utiliser ou avec des mesures draconiennes: café et gâteaux offerts, peluche et déguisements pour enfants, jeux de société, lunettes de lecture, paniers de transport… Enlevez les sièges en tissu, adieu les séjourneurs.

Tout ce qui faisait la convivialité de nos équipements, dans des détails parfois, mais si importants, est remis en question. Et cela questionne notamment la place du public non lecteur dans les bibliothèques. Car il n’y a pas que les emprunteurs, ou même les utilisateurs d’ordinateurs et tablettes chez nous. Il ne suffit pas de tout nettoyer derrière les usagers, on sait très bien que ces mesures, sanitairement nécessaires, vont en faire fuir plus d’un et pas seulement les publics dits difficiles qui nous (professionnels comme autres usagers) cassaient parfois les pieds. L’enjeu d’attirer ces nouveaux publics durement atteint… et voilà que tout est mis en péril.

Les animations, fer de lance d’une nouvelle attractivité des bibliothèques, en font aussi les frais: arrêt de programmations, remise en route avec beaucoup de précautions… A quoi vont ressembler les prochains ateliers, spectacles, heures du conte, comité de lecture, séances de jeu ou de création numérique ? La médiation à distance va sans doute perdurer bien au-delà des confinements, mais la rencontre, le lien, l’échange ont besoin de s’incarner et d’une forme de proximité d’autant plus importante pour les publics les moins familiers.

Comment ne pas perdre ce que l’on vient à peine de gagner

Après beaucoup d’efforts, de transformations, pour attirer de nouveaux publics peu consommateurs des services traditionnels de bibliothèque, nous risquons donc de les perdre à nouveau. D’abord parce que ces services que nous ne pouvons plus rendre, ou plus de la même manière, vont perdre de leur attrait et que les habitants n’auront plus a priori, et pendant un temps encore inconnu au moment de l’écriture de ce billet, la possibilité d’utiliser aussi librement le lieu et son contenu en détournant les usages, en se créant son espace personnel, avec son mode d’utilisation à soi, ses propres codes. Les fonctions qui nous échappent ont-elles encore leur place en bibliothèque ?

Ensuite parce qu’une certaine forme de discrimination risque de se mettre en place plus ou moins consciemment, entre celles et ceux, motivés, qui savent et font bien, et les autres qui hésitent, ne connaissent pas, peuvent se décourager face aux contraintes. La bibliothèque, dernier lieu public où l’on rentrait sans nécessité d’usage légitime, d’identification, de pré-requis autre que le respect approximatif d’un obscur règlement, va devoir passer au même tamis sanitaire les usages les plus variés. Cela questionne aussi les modèles architecturaux: le plateau ouvert considéré comme espace idéal car permettant toutes les flexibilités devient un concept dangereux, propice à la circulation de virus.

Photo Médiathèque de Villeneuve-d’Ascq. CC BY SA.

L’accessibilité au sens large sera plus compliquée encore : du drive calé sur des horaires impropres aux travailleurs (pour arranger l’emploi du temps des agents ?) aux circulations alternées difficiles pour les personnes à mobilité réduite, en passant par l’illectronisme et les réservations nécessaires pour tel ou tel service, comment garantir l’accueil de tous ? Peut-on recréer un nouveau modèle qui atténue ces discriminations ? Comment aussi éviter un effet “club” où la bibliothèque devient celle des familiers, des “abonnés”, de celles et ceux qui réservent tout (accès, emprunts, animations) et en premier ? Comment garder de la place pour les occasionnels, les néophytes, les timides, les passants, les volages ?1 (1) Un public difficilement gagné va être perdu, celui qui séjournait, n’utilisait pas ou peu les ordinateurs, celui qui venait chercher le contact, qui venait jouer avec ses amis… Les “réviseurs” qui déjà peinaient à trouver de la place devront être encore moins nombreux. S’il y a des files d’attente, beaucoup se décourageront et nos processus de simplification de l’accès et de l’accueil seront mis à mal.

Les besoins d’inclusion numérique ont fait un nouveau bond avec la crise sanitaire et le travail reste énorme en la matière. Comment douter encore du rôle à jouer en médiation autour du numérique et par voie numérique ? Reste à voir comment pratiquer l’accompagnement des publics en toute sécurité, et comment développer une offre de contenus et de valorisation en ligne. Et pour tout cela, pas de secret, les moyens vont devoir suivre.

Le nerf de la guerre… et les combattants

Si la bibliothèque n’est pas un service obligatoire, il va falloir, plus que jamais, démontrer qu’elle est indispensable. On savait déjà que les budgets alloués aux bibliothèques n’étaient que rarement prioritaires, la période que nous traversons risque de le prouver encore plus nettement. Si les besoins en équipement à visée sanitaire seront plus facilement négociables, quid des budgets d’acquisition, de contenus numériques, de matériel ? Comment accroître une offre numérique quand les contenus, les accès, et les coûts proposés aux bibliothèque sont encore si insatisfaisants ? Le confinement a donné lieu à des assouplissements qui devraient être considérés à une échelle temporelle plus large.

Les moyens humains sont également source d’inquiétude: comment justifier l’emploi, notamment en CDD ou vacation, de médiateurs, d’animateurs, d’agents d’accueil quand les fonctions ne sont plus maintenues ou plus contraintes ? Qui nettoie derrière chaque usager tout au long de la journée quand on n’a pas suffisamment d’agents d’entretien pour appliquer les mesures et que les autres agents vivent difficilement l’arrivée de tâches de nettoyage dans leurs fiches de poste ?

Les collectivités vont subir la nouvelle crise économique, les baisses de financements, les dépenses nouvelles, nos emplois seront d’autant plus difficiles à conserver face à d’autres missions obligatoires. Pas nouveau, mais accélération prévisible. Il faut faire évoluer nos missions pour les rendre adaptées et utiles aux yeux des décideurs, en multipliant probablement les passerelles avec d’autres services.

Et dans ce contexte tendu, depuis plusieurs semaines et pour un moment encore, la gestion d’équipes déboussolées, inquiètes sur des situations personnelles ou un avenir professionnel incertain, est une difficulté majeure pour les encadrants, eux-mêmes soumis au doute. Comment assurer un leadership dans ces conditions, remotiver les équipes, ouvrir les esprits et faciliter la moisson d’idées, aider les uns et les autres pour ne pas en laisser sur la touche, composer avec les traumatismes et les angoisses ? Comment résister en tant qu’agent:  peur de ce qu’on va me demander, de la pression des élus, du public parfois incompréhensif, des collègues plus ou moins vigilants, du métier bouleversé… Quel que soit le rôle dans l’organisation, tous sont confrontés à des interrogations multiples et répétées, de l’anxiété qui se traduit parfois dans des détails mais qu’il ne faut pas négliger. 

Au-delà de la question des effectifs, il faut donc prendre en compte ce soutien des agents plus que jamais nécessaire pour continuer à avancer.

Ce soutien n’est pas seulement psychologique et managérial, il implique de nouvelles formations pour le personnel,en matière sanitaire mais aussi en termes d’outils, de pratiques innovantes. Le personnel moins qualifié aura de plus en plus de difficultés à trouver sa place, car les futures pratiques impliqueront des savoir-faire nécessaires quoique diversifiés. Certes on peut se dire que l’épidémie est maintenant quasiment maîtrisée, bientôt derrière nous… mais cet épisode risquant de ne pas être le dernier, nous aurons traversé une expérience difficile qui doit nous laisser vigilants et nous a bien montré à quel point la réactivité devait être de mise.

Darwinisme, encore

On se doute que la reprise des bibliothèques en mode “troisième lieu” n’est pas pour demain et nous ne pouvons pas anticiper quand et à quel niveau vont pouvoir reprendre les pratiques de libre fréquentation des lieux. La pandémie qui s’est abattue sur le monde n’est probablement pas la dernière et l’idée de devoir repenser ses pratiques de façon durable concerne aussi notre profession. Se réinventer, encore, alors que le dernier modèle en date semblait porter ses fruits quant à la fréquentation et la diversification des utilités de la bibliothèque ? Quand des équipes entières ont été accompagnées, plus ou moins douloureusement, dans le changement des postures et des missions ? N’y a-t-il pas un réel risque de découragement devant les écueils qui apparaissent ?

Photo D. Lahary. CC BY SA.

Même si des hypothèses plus favorables peuvent être formulées, il est indispensable de prendre en compte la plus sévère, soit qu’elle se réalise de façon permanente, soit qu’elle revienne de façon cyclique ou conjoncturelle.

Ressortons alors notre darwinisme des bibliothèques: de la même manière que nous avons dû évoluer dans un contexte de nouveaux outils, de nouvelles pratiques, de nouvelles attentes et d’un environnement se mouvant à grande vitesse, une fois encore notre adaptation à un nouveau contexte va conditionner notre pérennité. La bibliothèque couteau suisse, somme de nombreux services et usages, va devoir rebondir pour intégrer les contraintes actuelles et à venir dans son fonctionnement et sa prospective. Réactifs et créatifs, nous devrons l’être plus que jamais. Et pour cela, il ne faut pas avancer seuls mais profiter d’une communauté professionnelle internationale foisonnante, jouer la carte de l’émulation, faire profiter chacun de ses trouvailles, de ses expériences, dans un seul objectif commun: le service rendu aux publics (et le pluriel est fondamental). 

Au-delà de ce but honorable, notre profession n’a que des avantages à gagner à cette évolution: retrouver du sens à son travail, prouver (encore une fois !) ses capacités d’adaptation et son éthique professionnelle, trouver une voix commune qui se fasse entendre des décideurs locaux et des ministères mais aussi des médias locaux comme nationaux.

Ce ne sera possible qu’en s’appuyant non sur une définition étroite de la bibliothèque publique comme stock de livres, à quoi pouvait ramener la période post-confinement, mais multiple dans ses fonctions et ses rôles, au croisement des politiques publiques culturelles ; sociales et éducatives, utile non pas à ses habitués mais à la population dans sa diversité. Là est le défi.

C’est le moment de militer à nouveau pour la gratuité totale, l’accès aux services simplifié, dans un contexte où de nombreux habitants vont souffrir d’une situation économique brutalement aggravée. L’advocacy des bibliothèques doit aussi se repositionner dans cet environnement, en s’appuyant sur des réseaux de collaboration qui trouveront une nouvelle dynamique, ainsi qu’un esprit d’ouverture indispensable.

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1« Plus une bibliothèque est poreuse avec la société, plus elle a également d’usagers occasionnels, c’est très bien comme cela. Vivent les infidèles ! Sinon on construit ses services uniquement pour de fidèles, comme des théâtres font avec les abonnés. On a une bibliothèque qui sélectionne les usagers qui lui sont adaptés. Plus on a d’usagers qui ne sont pas tout à fait satisfaits, plus cela montre qu’on est de plain pied avec la population dans toute sa diversité.Dominique Lahary, Questions subsidiaires : quelques leçons d’un séjour prolongé en bibliothèque (départementale), Journées d’étude de l’ADBDP, 2012.

Halte au feu ! Retour sur une polémique indigne

Avoir un ennemi est important pour se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeur et montrer sa bravoure. Par conséquent, au cas où il n’y aurait pas d’ennemi, il faut le construire.
Umberto Eco, Construire l’ennemi, Grasset, 2011

Additif du 16 octobre 2018.

Un blogueur estime que dans le présent billet je me complais à entretenir le flou sur le sens réel des textes de droit. Or j’entendais ici évoquer des pratiques polémiques et non aborder des points de droit.

Pour le reste j’ai fourni moi-même les liens vers les sources montrant qu’il ne saurait y avoir de délit de consultation habituelle et il ne me viendrait pas à l’idée de le contester.

Cet été est chaud, jusqu’à l’inattendu.

Dans la nuit du mardi au mercredi 27 juin 2018, la médiathèque John Lennon de La Courneuve brûlait sous les flammes causées par une voiture bélier lancée contre ses murs.

C’était la médiathèque de la cité des 4000. Il y en aura pour des mois pour la remettre en état et rouvrir un lieu si utile à la population de cette cité des 4000 où elle est implantée. La ville et l’agglomération Plaine commune ont organisé le 28 juin un rassemblement citoyen.

Cet article du Monde évoque la colère et l’incompréhension d’habitants, premières victimes de cet acte, et d’élus locaux.

Puis, dans la nuit du 4 au 5 juillet, c’est la bibliothèque associative du quarter Malakoff à Nantes qui a été incendiée dans le cadre des violences qui ont suivi le décès, évidemment plus dramatique, d’un jeune.

Bien sûr, il y eu des réactions de bibliothécaires, pour exprimer la solidarité avec l’équipe de ces bibliothèques, ce qui est bien le moins, et parfois, il est vrai, pour exprimer comme une plainte, alors qu’il est aussi permis d’essayer de comprendre comment ces actes très minoritaires peuvent se produire. On peut lire ou relire à cette occasion l’utile Pourquoi brûle-t-on les bibliothèques de Denis Merklen paru en 2013 aux Presses de l’Enssib. Et prendre des nouvelles de la médiathèque John Lennon de La Courneuve ou de la bibliothèque du quartier Malakoff de Nantes.

Mais voilà que le 9 juillet un retweet suivi d’un tweet évoquait cet épisode de façon singulière :

Je passe sur le 1er (figurant en bas) qui reproduit un extrait de ce billet portant sur le traitement médiatique des événements de Nantes. Ce qui m’intéresse ici (façon de parler) est le second, en haut.

D’où vient donc cette hypothèse et de quoi donc parle cet analyste dont on est en droit de penser qu’il s’est livré à une enquête de terrain ?

D’autres tweets ou statuts de Facebook avaient fleuri depuis le 31 mai, venant de quelques personnes qu’il faut apparemment féliciter : nous assisterions au combat valeureux de blancs chevaliers défenseurs des libertés numériques contre d’abominables auxiliaires de la police. Par exemple:

Mais qui sont donc ces bibliothécaires félons contre lesquels la foule des followers est invitée de s’indigner, ce que certains font derechef ?

Quand l’un d’eux demande de quoi il s’agit on le renvoie vers un texte intitulé Voulons-nous des bibliothèques sous surveillance en France ? dont la première publication a été faite dans le forum Agorabib mis en place et géré par l’Association des bibliothécaires de France (ABF).

Fort bien, mais il s’agit ici d’un commentaire, d’une interprétation.

Où est le texte source ?

Le voici : http://www.abf.asso.fr/fichiers/file/ABF/prises_position/bib92-93p150-153.pdf

Tâchons d’y débusquer cet appel à la surveillance des usagers que dénonce courageusement notre escadrille.

Mais d’abord, le contexte éditorial. Il s’agit de deux articles parus dans les derniers jours du mois de mai 2018 dans le n° 92-93 de la revue Bibliothèque(s) de l’ABF. Ils prennent place dans une rubrique intitulée Le débat, qui n’existait pas auparavant mais dont l’introduction ne fait pas l’objet d’un texte de présentation. Je l’ai découvert pour ma part à la parution, ou plutôt, puisque j’étais encore pour quelques jours en voyage loin de ma boîte aux lettres, par les réactions sur les réseaux sociaux et sur le web qui ont pu me parvenir par messagerie.

Deux articles donc, différents, c’est semble-t-il le principe d’une telle rubrique, mais portant tous deux d’une part sur la question des recherches sur internet en bibliothèque mais aussi, de façon inextricablement liée, sur le sens de l’engagement que peuvent revendiquer des bibliothécaires.

Le premier, intitulé Devenir bibliothécaire, devenir militante, expose le refus de la surveillance des connexions et promeut une vision militante du métier de bibliothécaire.

C’est du second, intitulé Militant de la liberté ou sentinelle du pacte républicain ?, qu’il sera question ici.

Car il a dès parution fait immédiatement l’objet de ce texte à charge, Voulons-nous des bibliothèques sous surveillance en France ? dans le forum Agorabib, suivi de 7 pages de commentaires apparus entre le 30 mai et le 15 juin et d’un certain nombre d’allusions directes ou indirectes sur les réseaux sociaux et quelques blogs.

Ce texte, signé par cinq personnes se présentant comme membres de l’ABF, constitue sur la base d’une interprétation du texte original une condamnation vigoureuse particulièrement personnalisée, puisque le nom de l’auteur y est mentionné à pas moins de douze reprises. Nous appellerons ici cet auteur « Chrysostome ».

Où sont donc les appels à surveiller les usagers dans son texte ?

C’est très simple : on ne les trouve pas. Jamais, à aucun moment, il n’exprime l’idée que les personnels des bibliothèques doivent prendre l’initiative de surveiller les connexions des personnes se trouvant dans les locaux d’une bibliothèque.

Il suffit de lire son article pour s’en rendre compte.

Ce qu’il évoque ce sont des faits (« la possibilité d’une utilisation dévoyée des espaces publics que peuvent être les bibliothèques… ») qui l’amène à poser des questions « … qui nous ramènerai[en]t alors à un questionnement sur notre position – et notre devoir- de fonctionnaire ».

Quand il mentionne « les éventuelles informations que des bibliothécaires seraient susceptibles de communiquer dans le cadre d’un soupçon de radicalisation de certains usagers compte tenu, par exemple, de sites consultés dans les bibliothèques »,  il parle de faits qui viennent à la connaissance de membres du personnel, non d’un dispositif organisé de surveillance émanant d’un ordre hiérarchique interne. Même chose quand il évoque « toute la difficulté et le malaise des professionnels que nous sommes face à des informations dont nous pourrions disposer et dont nous ne savons que faire ». Disposer n’est pas aller chercher.

Ce qu’il exprime, c’est un éventuel conflit de valeurs, question bien connue et que des codes d’éthique mentionnent, par exemple celui de l’European Council of information association (ECIA, 1999)  : « on rencontrera des moment ou des circonstances où mêmes des principes éthiques bien fondés entrent en conflit ». Il ouvre ici la discussion sans trancher. Ce conflit ne porte pas sur d’éventuelles procédures délibérées de surveillances (nulle part mentionnées par Chrysostome) mais sur le fait de communiquer ou non des faits parvenus à la connaissance du personnel sans qu’il ait eu à les rechercher.

Ce faisant, Chrysostome procède à un déplacement de point de vue, à une parallaxe, démarche qui, sur les plans scientifique, politique, éthique, professionnel, est si essentielle qu’elle est au fondement même des démarches intellectuelles qui tiennent compte de la complexité du réel et pratiquent le croisement des points de vue. Un tel cheminement peut d’ailleurs, rien ne s’y oppose, aboutir à revenir à un point de départ tel que celui exprimé dans le texte Devenir bibliothécaire, devenir militante. Mais il serait alors renforcé, approfondi par le lessivage de la contradiction.

En tout état de cause, le texte de Chrysostome ne conclut pas, se terminant sur l’expression de doutes, sur des questions non résolues. Ce qui est une invitation à poursuivre la discussion. En ce sens, l’économie de ce texte est bien différente de celle du premier qui exprime une position ferme et définitive, ce que je ne critique pas tant qu’il apporte des éléments solides à la réflexion, ce qui est le cas. Il faut en quelque sorte de tout cela pour que se développe un débat fécond. Mais je me souviendrai toute ma vie de ces mots prononcés un jour à la radio par la regrettée France Quéré, alors membre du comité consultatif national d’éthique, à propos d’un sujet très difficile qui avait fait l’objet d’un long débat entre les membres de cette instance : « Il y a pu y avoir accord entre nous parce qu’il y avait désaccord en chacun ».

Comment donc nos analystes s’y sont-ils pris pour faire dire à Chrysostome ce qu’il n’a pas dit et que rien n’indique qu’il pense ? L’un d’eux s’en est vanté sur Facebook : « on a déconstruit le texte de [Chrysostome] ». Voyons cela de plus près.

Quand Chrysostome écrit « devons-nous pour autant ne pas interroger le monde dans lequel nous vivons et imaginer, par exemple, la possibilité d’une utilisation dévoyée des espaces publics que peuvent être les bibliothèques qui nous ramènerait alors à un questionnement sur notre position – et notre devoir- de fonctionnaire (voire même de citoyen) ? », les analystes évoquent la consultation habituelle de sites faisant l’apologie du terrorisme ou incitant à la haine introduit loi n°2016-731 du 3 juin 2016 à l’article 421-2-5-2 du code pénal (c’est moi qui précise), et sa censure par le conseil constitutionnel intervenue le 10 février 2017 (c’est toujours moi donne le lien en ajoutant ceux qui confirment que ce même délit a été réintroduit par la loi n°2017-258 du 28 février 2017 puis censuré à nouveau par le Conseil constitutionnel le 15 décembre 2017).

Fort bien, mais comment nos analystes en viennent-ils à écrire : « quel est le but poursuivi par [Chrysostome] en remettant ainsi frontalement en cause une décision du Conseil constitutionnel ? », ce qui revient sous une forme rhétoriquement interrogative à reformuler lourdement son article ? Précisément, par le glissement subreptice de l’interrogatif à l’affirmatif.

Quand Chrysostome écrit « La radicalisation violente n’est pas un délit. Et c’est là que réside toute la difficulté et le malaise des professionnels que nous sommes face à des informations dont nous pourrions disposer et dont nous ne savons que faire. Les militants de la liberté vous diront de regarder ailleurs, de ne surtout rien communiquer. A personne » nos analystes questionnent : « Lorsqu'[il] déplore que les bibliothécaires doivent « regarder ailleurs », appelle-t-[il] à demi-mots nos collègues à exercer une surveillance sur les sites consultés par les usagers, alors même que la loi ne leur impose nullement une telle obligation ? Si c’était le cas, [il] inciterait, non pas à respecter les devoirs des fonctionnaires, mais à les violer gravement, car le premier d’entre eux est le principe de légalité auxquels les agents administratifs sont strictement tenus. »

« A demi-mots »« Si c’était le cas »… Tout est là ! Si donc nos analystes ont un doute sur ce qu’a voulu dire Chrysostome, qu’ils lui demandent donc de préciser sa pensée. Mais ayant sorti l’artillerie lourde (« ce n’est pas uniquement la loi [que Chrysostome] a mise à mal dans sa tribune, mais directement la Constitution et la Déclaration des Droits de l’Homme ! ») ils ne risquent pas d’engager le dialogue. Ils ne le recherchent d’ailleurs pas. Ils extrapolent. Ils font dans la lecture « entre les lignes » et s’en vantent : « Ce n’est pas notre problème si vous avez des œillères ou si vous refusez de lire entre les lignes » écrit l’un d’eux dans les commentaires qui ont suivi sur Agorabib la publication du texte Voulons-nous des bibliothèques sous surveillance en France ?.

Nous en arrivons maintenant au cœur nucléaire du texte des analystes. Ceux-ci reproduisent le passage tronqué suivant de Chrysostome :

« Peut-être est-il temps d’ailleurs d’évoquer ce qui a généré ce débat au sein de notre association, à savoir les éventuelles informations que des bibliothécaires seraient susceptibles de communiquer dans le cadre d’un soupçon de radicalisation de certains usagers compte tenu, par exemple des sites consultés dans les bibliothèques […] La radicalisation violente n’est pas un délit. Et c’est là que réside toute la difficulté et le malaise des professionnels que nous sommes face à des informations dont nous pourrions disposer et dont nous ne savons que faire. Les militants de la liberté vous diront de regarder ailleurs de ne surtout rien communiquer. A personne. »

Et ils enchaînent : « C’est ce passage en particulier qui est extrêmement choquant et que nous voulons dénoncer. Nous pourrions le faire en soulignant l’incompatibilité de tels propos avec la Charte de l’UNESCO sur les bibliothèques ou encore avec la Déclaration de l’IFLA sur la vie privée dans le monde des bibliothèques. […] A vrai dire, il n’est même pas nécessaire d’en passer par là, car il suffit de s’en tenir au droit positif pour montrer à quel point les propos [de Chrysostome] sont inacceptables et n’ont absolument rien à voir avec une « position équilibrée » qu'[il] souhaiterait voir l’ABF adopter. »

Pourtant dans cette déclaration adoptée par le conseil d’administration de l’IFLA le 14 août 2015 figure la phrase suivante : « Même si l’accès des gouvernements aux données des utilisateurs et la surveillance des données ne peuvent être entièrement évités, les bibliothèques et les services d’information doivent s’assurer que l’intrusion des gouvernements en fait d’informations relatives aux usagers ou à leur communication est fondée sur des principes légitimes pour de telles pratiques, nécessaires et en rapport avec des fins légitimes (telles que par exemple décrites dans les Principes internationaux sur l’application des droits de l’homme à la surveillance des communications ».

Chrysostome s’exprime avec beaucoup de prudence, emploie le conditionnel, pose des questions sans y répondre. Le voilà cloué au pilori.

Pour la bonne bouche, observons ce bouquet final sous la plume de nos analystes :

« Malgré les deux censures du Conseil, il reste encore en France quelques rares responsables politiques, comme Eric Ciotti, qui demandent une modification de la Constitution pour réinstaurer le délit de consultation habituelle. Cette précision aidera à mieux situer le type de terreau idéologique susceptible d’inspirer les nostalgiques de ce délit… Doit-on comprendre [que Chrysostome] appelle l’ABF à adopter une telle « position équilibrée » en soutenant ces projets hautement marqués de révision de la Constitution ? Car c’est aujourd’hui la seule façon dans notre système juridique de revenir sur les deux décisions du Conseil… Ne nous y trompons donc pas : ce [que Chrysostome] présente comme des questions de déontologie professionnelle constituent en réalité des positionnements politiques qui s’avancent masqués. »

On voit le procédé. On cite nommément un homme politique qui milite pour la réintroduction de délit de consultation habituelle. On pose la question : « doit-on comprendre » que Chrysostome est sur cette même position ? On y répond soi-même (c’est tellement commode). Et on en déduit un positionnement politique « masqué » de Chrysostome. Cela rappelle ces perquisitions où l’on découvre des doses de came qu’on a préalablement caché.

dessin représentant le Conseil constitutionnel et la déclaration des droits de l'homme en gants de boxeMa conclusion est que tous les signataires du texte Voulons-nous des bibliothèques sous surveillance en France ? posté sur Agorabib, et certains d’entre eux par des messages répétés sur les réseaux sociaux, se fondent sur une interprétation tendancieuse de l’article de Chrysostome pour se livrer à une campagne de dénigrement individuel. Plusieurs ont nié l’attaque personnelle, l’un d’eux arguant du fait qu’il ne connaissait pas particulièrement Chrysostome. La belle affaire. On ne pointe pas ici le fait que serait réglé je ne sais quel règlement de compte personnel mais bien qu’une personne réelle et nommément désignée soit utilisée comme moyen rhétorique pour se fabriquer un ennemi : cette soit-disant « partie substantielle des bibliothécaires » censés être peu attachés aux droits de l’homme. Tiens, prends ça, tu paye pour les autres. Quels autres ? A vrai dire, on n’en sait rien.

Je conçois tout à fait que l’article de Chrysostome ne plaise pas et même choque. Il était dans la logique du débat imaginé par l’éditeur que des contradicteurs y répondent. L’intéressé aurait pu s’expliquer, approfondir et préciser sa réflexion, apporter des éléments nouveaux, comme tout un chacun aurait pu le faire. Et nous aurions eu un vrai débat qu’il n’est pas trop tard pour mener. Une partie des commentaires lisibles sur Agorabib participe d’ailleurs d’une telle discussion possible.

Mais nos analystes ont évidemment tué le débat en le lançant par une procédure accusatoire, en prononçant un anathème propre à décourager quiconque aurait l’outrecuidance d’émettre un doute, de poser une question, de prendre l’affaire par un autre bout. Ce qui n’a pas échappé à certains commentateurs d’Agorabib à qui je rends hommage.

J’aimerais à ce stade préciser deux points d’importance :

  1. J’ai entendu parler, pour qualifier les protestations contre la méthode de nos analystes, de corporatisme ou de solidarité de classe. Je me fiche bien ici que Chrysostome se trouve être directeur, ou même bibliothécaire. Un tel procédé aurait été utilisé dans une revue de personnel de santé, d’enseignants ou de buralistes qu’en ayant connaissance j’aurais éprouvé la même indignation. Non, cet hallali c’est une atteinte à une personne humaine, tout simplement. Mais peut-être nos analystes ne voient-ils que des étiquettes ou des statuts, eux qui brandissent la déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
  2. Je n’entends nullement faire à quiconque un procès d’intention et n’utilise absolument pas l’argument de la mauvaise foi. Il faudrait être grand clerc pour sonder nos esprits, les dispositifs de surveillance ne vont pas encore jusque-là ;-). Je ne me situe pas du point de vue d’une morale de l’intention. Ce qui importe à mon sens ce sont les actes et leurs conséquences, c’est la responsabilité de chacun. La conséquence de cette affaire c’est que nos analystes ont pourri un débat et la vie de quelqu’un.

Sans cet assaut furieux, trois discussions auraient pu se déployer et j’espère bien que c’est partie remise.

La première est évidemment celui des consultations sur Internet en bibliothèque. Je ne conteste pas une seconde le principe de la protection de la vie privée et de la réduction du stockage des données aux logs de connexion, mais ces principes étant posés, il n’est pas inutile de débattre de situations réelles d’une part, et de consolider la documentation juridique et technique d’autre part.
Je reconnais volontiers l’apport de la journée d’étude ABF de janvier 2018 dont les enregistrements sont disponibles ici (ne sont fort malheureusement accessibles que les interventions générales du matin, non celles de l’après-midi en rapport direct avec les bibliothèques).

Sans prétendre ici à l’exhaustivité, j’imagine qu’un débat documenté pourrait porter notamment sur les éléments suivants :
– le droit sur la consultation en lieu public et les obligations des collectivités responsables ou au contraire ce qui ne relève pas de leur responsabilité ;
– les ordres, injonctions ou démarches pouvant venir de l’autorité hiérarchique ou politique, des forces de l’ordre, du monde judiciaire et la façon d’y répondre ou non ;
– l’exposé et la discussion (avec l’anonymisation nécessaire) de cas pratiques effectivement rencontrés.

Je ne vois pas bien qui aurait peur d’un tel débat que je ne dois pas être le seul à appeler de mes vœux.

La seconde discussion, qui pourrait concerner l’apport des bibliothèques sur les questions de citoyenneté et leur rôle dans la promotion des valeurs républicaines, devrait être au centre de la journée d’étude organisée à Strasbourg le 12 novembre 2018 conjointement par les médiathèques de Strasbourg et la BPI avec le concours de l’ABF sous le titre Bibliothèques et valeurs de la République, comment accompagner la citoyenneté ?

Et la troisième qui est à mon sens tout à fait passionnante et découle des deux textes parus dans Bibliothèque(s), concerne la question du positionnement des bibliothécaires comme militants et/ou fonctionnaires. Voilà qui mériterait des échanges animés qui ne peuvent qu’être productifs que s’il y a écoute réciproque.

Je reconnais volontiers que le texte de Chrysostome commence par des considérations polémiques (mais non personnalisées) quand il déplore qu’une « posture dogmatique pose immédiatement le débat en des termes binaires : vous êtes pour ou contre, vous avez raison ou tort […] vous êtes avec moi ou contre moi ».

Je conçois tout-à-fait que cette entrée en matière ait pu heurter des personnes se sentant visées. Mais il est étrange que celles-ci se soient ingéniées à correspondre parfaitement au portrait qui en était fait alors que la meilleure critique de ce passage aurait pu être justement d’en démontrer, par son comportement, la fausseté. Voilà une occasion ratée :  j’aurais pour ma part été ravi d’un tel démenti dans les faits.

Un dernier mot sur la démarche qui sous-tend le texte de nos 5 analystes et en particulier sur sa fin :

« Au-delà de ce qu’il faut bien appeler un dérapage individuel, il importe également de pointer les responsabilités collectives que la publication de tels propos implique. Comment un tel texte peut-il être publié dans la revue de l’ABF, comme s’il s’agissait de n’importe quelle « opinion », sans que le comité éditorial ne prenne au moins la précaution de marquer une distance vis-à-vis de [lui] ? »

Faut-il entendre que la revue de l’ABF ne doit comporter que des textes dûment validés et ne défendant qu’un point de vue ? Ils ne vont pas jusque là puisqu’ils dénient aux propos qu’ils ont dûment réécris la qualification d’opinion de même qu’en France on dit que le racisme n’est pas une opinion mais un délit. Je serais pour ma part bien ennuyé que ne paraissent que des points de vue officiels ou qu’une censure nous prive de ce qui est discordant. Le principe même de la rubrique impliquait d’accepter la contradiction, ce qu’a opportunément rappelé le comité éditorial dans sa déclaration du 1er juin Bibliothèque(s) un lieu de liberté et de respect mutuel.

Il est au demeurant absurde d’exiger de l’éditeur d’une revue qu’il condamne un article qu’il a lui-même sollicité et publié, et c’est une singulière démarche que d’accepter de contribuer à une rubrique par définition contradictoire puis de pétitionner contre l’autre contribution.

Il me faut terminer ce billet par quelques mises au point.

  1. Je l’ai rédigé de ma propre initiative. Aucun organisme, aucune personne, aucun groupe de personnes n’est à son origine. Je m’exprime en mon nom seul. Je salue celles et ceux qui se sont déjà exprimés dans le même sens sur les réseaux sociaux ou dans Agorabib.
  2. En particulier, je ne me préoccupe pas ici de « la position de l’ABF ». L’association est diverse, travaillée de sensibilités et de positions différentes, c’est à la fois normal et sain. Et à chaque moment ses instances élues, nationales et régionales, peuvent prendre en responsabilité des positions que chacun approuve ou pas. Je conserve ma liberté d’appréciation sur chacune tout en acceptant par avance qu’éventuellement elle ne me convienne pas.
  3. Ce billet n’est pas une approbation personnelle de l’article de Chrysostome, pas plus qu’une condamnation de celui qui lui fait pendant. Ce n’était pas mon objet et il me semblait important d’écrire ce que j’ai écrit indépendamment de ce que je peux penser de l’un et l’autre article (dont je considère qu’ils avaient tous les deux leur place dans la revue).
  4. D’une manière générale je n’ai aucun goût pour la polémique et n’y prend aucun plaisir. Je ne m’exprime contre des écrits ou des actes (sachant que de toutes les façons les écrits sont des actes) qu’exceptionnellement parce que je m’y sens moralement, politiquement, professionnellement obligé.
  5. L’absence de nom propre dans ce billet, à l’exception d’un prénom d’emprunt, est absolument délibérée. Je vise non des personnes mais des comportements. Les liens suffisent pour que chacun sache à quoi s’en tenir s’il le souhaite. Et s’il en est qui s’en moquent, tant mieux !
  6. Je considère la plupart des écrits des personnes dont je déplore ici le comportement, qu’ils soient personnels ou dans le cadre d’un groupe, comme de grande qualité et apportant des éléments indispensables au débat public, ce qui ne vaut pas approbation permanente et totale bien sûr. J’ai déjà relayé certains de leurs billets sur les réseaux sociaux, et tout dernièrement le jour même de la mise en application du RGPD (règlement général européen de protection des données personnelles) pour signaler ce qui me semblait alors le meilleur texte. Je continuerai à le faire car j’ai toujours distingué, selon l’expression consacrée, « l’homme et l’œuvre ».
  7. Bien des collègues se sentent loin de la dispute évoquée, qui les indiffère ou les lasse. Je le comprends parfaitement et trouve cela sain. Passons à autre chose, notamment aux questions qui auraient pu être l’objet de la rubrique citée, avec le calme et le sens de l’écoute réciproque que réclament les questions délicates et sérieuses.

 

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