Vue normale

Reçu avant avant-hier Biblio Numericus

Madame la Ministre, je vous fais une lettre…

19 octobre 2021 à 07:00

Vous avez rappelé aujourd’hui votre refus de lever le pass sanitaire dans les bibliothèques territoriales considérant que le sésame « était une question de protection de la santé », pour lequel il fallait « se battre ».​

Vous et votre gouvernement nous avez abreuvés de décisions dépourvues de sens ou de logique. Un an et demi après le début de cette crise sanitaire, vous persévérez dans cette voie sans issue. Si le pass sanitaire est effectivement une question de santé pour lequel il faut se battre, comment justifiez-vous qu’il ne soit pas nécessaire dans les établissements nationaux comme la BnF ou la BPI ? La renommée et la dimension prestigieuse que vous accordez à ces lieux en font-elles des endroits sécurisés dans lesquels le virus ne circule pas ? Ou bien est-ce un raccourci et une manifestation de votre conscience de classe ? Peut-être, qu’engoncée dans vos préjugés bourgeois, les chercheurs sont des intellectuels éduqués et civilisés et savent se soustraire aux risques du covid-19 ? A l’inverse, les classes populaires qui fréquentent les bibliothèques territoriales sont des agents pathogènes qu’il faut surveiller et contrôler quand il ne s’agit pas de les punir ? Les classes laborieuses sont-elles des classes dangereuses ?

A ces critiques, vous répondez que le pass sanitaire sera levé quand les conditions sanitaires le permettront. Par cette réponse, vous nous prenez également pour des jambons. Comment expliquer de façon intelligente et logique que les centres commerciaux ne sont plus soumis au pass sanitaire ? Nous appliquons les gestes barrières, nous veillons au respect du port du masque, nous mettons à disposition du gel hydroalcoolique, nous mettons en place des sens de circulation, nous érigeons des barrières de plexiglas, nous disposons parfois d’automates de prêts/retours qui limitent les interactions et garantissent une distanciation physique entre les personnes. Mais vous avez raison, Madame la Ministre, en dressant cet inventaire à la Prévert, je m’aperçois qu’il manque quelque chose aux bibliothèques. Nous ne vendons rien ! Nous ne générons pas de profits. Nous n’avons pas d’actionnaires à satisfaire. La culture gratuite, la circulation des connaissances, la diffusion de l’information, l’ouverture sur les autres et les différences ne sont pas rentables. Ces valeurs ne correspondent pas à votre projet politique et social. En revanche, quand il s’agit d’aller consommer dans les supermarchés, il n’est plus question de se battre contre le Covid-19 !

Vos décisions insensées ont et auront des conséquences sur nos établissements. Nous devons refuser l’entrée à des personnes qui souhaitent emprunter un document, lire la presse, étudier, accéder à un ordinateur pour réaliser une démarche administrative parce que votre gouvernement décide de dématérialiser les services publics et crée de la fracture numérique. Chaque personne refusée nécessitera une énergie démentielle de la part des professionnels des bibliothèques pour aller la reconquérir.  Nous le ferons parce que nous croyons en nos missions et à l’importance de nos établissements. Nous le ferons parce que les bibliothèques sont des lieux ouverts à tous sans discrimination. Nous le ferons parce que nous en sommes convaincus.

Madame la Ministre, je vous fais une lettre, que vous ne lirez pas.

Les bibliothèques, leur dette technique et ses conséquences

2 juillet 2021 à 07:00

Les bibliothèques ont accumulé depuis des années une dette technique en se concentrant sur la fourniture de ressources et de contenus numériques dissimulés derrière des remparts technologiques.

Pendant des années, on s’est concentré à faire la promotion de plateformes qui sont inutilisables, constituées d’obstacles qui ont de quoi dissuader les usagers. DRM, mots de passe multiples, plugins spécifiques à installer sur sa machine, exclusion des machines sous Linux…

On a passé du temps à produire des tutos, des guides, à faire de l’accompagnement, des portes ouvertes, des démos… pour que les usagers réussissent à utiliser ces plateformes. Tout ce temps consacré à faire du service après-vente nous a empêché de mettre nos forces ailleurs. Les semaines, les mois, les années sont passées et nous nous sommes habitués aux obstacles et à l’expérience utilisateur dégradée en se disant que de toute façon on ne pouvait pas concurrencer les plateformes commerciales. Pendant qu’une minorité dénonçait les menottes numériques, les accès à jetons et les licences limitées dans le temps, les usagers ont développé leur pratiques culturelles numériques en dehors des bibliothèques. Les usages liés à la SVOD sont clairement installés et vont continuer à se développer. Nous payons aujourd’hui notre dette technique.

Ecopons avec notre SEO

Comme on pouvait s’y attendre, la crise du Covid a provoqué une accélération des usages numériques. Le baromètre du numérique 2021 indique que 92 % de la population se connecte à internet, soit 4 points de plus que l’an dernier. Cette évolution concerne notamment les seniors et les personnes peu ou pas diplômées (85 % → 91 % pour les personnes niveau BEPC et 55 → 66 % pour les non diplômés). Avons-nous enregistré une hausse aussi significative du nombre d’adhérents ou de l’utilisation des ressources numériques qu’on paye à prix d’or? Alors même que nous étions le seul équipement culturel ouvert pendant la crise sanitaire ! Nous payons notre dette technique.

Nous disposons du recul et de l’expérience pour faire le bilan. Je pense que nous avons arrêté de défendre l’intérêt général (les plus à l’aise avec le numérique de nos usagers arriveront à utiliser ces plateformes) et avons accepté de proposer un simulacre d’expérience de ressources numériques. Pendant que nous avons consacré notre énergie à montrer que nos plateformes de streaming sont incroyables, nous avons oublié de nous concentrer sur le fonctionnement du web et du principe même du référencement.

Avec nos usines à gaz, nous avons oublié de nous intéresser au parcours de navigation qui permet à un internaute de tomber sur une ressource. Nous ne nous sommes pas préoccupés de notre SEO.

Ce terme défini l’ensemble des techniques mises en œuvre pour améliorer la position d’un site web sur les pages de résultats des moteurs de recherche (SERP)

https://www.seo.fr/definition/seo-definition

Mettons-nous un instant dans la peau d’un usager qui recherche des films en streaming gratuit. Une requête qui a été fréquemment utilisée pendant le premier confinement.

Google Trends révèle l’importance des recherches de films en streaming pendant le premier confinement

En saisissant les mots-clés « film streaming gratuit » on s’aperçoit que les bibliothèques et leurs ressources numériques font partie du darkweb…Pas un site de médiathèque ni d’un prestataire de médiathèque ne remonte dans les résultats de recherche.

Aucun site de bibliothèque

Même si on rajoute « légal »….

CQFD. Nous sommes invisibles. A notre décharge, nous ne sommes pas entièrement responsables de cette situation mais en sommes complices. Nous avons fait confiance aux fournisseurs de plateformes, nous avons découvert des nouvelles façons d’acquérir et de proposer ces ressources dématérialisées, nous avons cru que l’abonnement à une ressource numérique suffisait à faire entrer la bibliothèque dans l’ère du 2.0. Mais nous avons été pris au piège et nous payons aujourd’hui notre dette technique. La médiation numérique appuyée sur une activité de production de contenus encadrée par des règles de l’écriture web et du référencement naturel aurait pu changer la donne.

Sommes-nous indispensables ?

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mon point de vue sur l’indispensabilité des bibliothèques. C’est d’ailleurs le thème du prochain congrès de l’ABF. Cette question rhétorique est une coquetterie bibliocentrée. Il est peu probable que la conclusion de cette grand-messe réponde par la négative. Mais je pense que notre crise identitaire nous conduit à nous poser de mauvaises questions ou à prendre de mauvaises décisions. L’année de crise sanitaire a accentué cette perte de sens.

Consacrer un temps fort professionnel sur un concours de toilettes me paraît totalement déconnecté des préoccupations de la majorité de la population. En particulier pendant une période où nous avons été en contact avec les usagers qu’à travers le click and collect. Je ne vais pas me faire des amis mais j’ai l’habitude et les commentaires en-dessous de l’article sont ouverts.

C’est très sympa d’écrire sur les murs des toilettes mais si on veut défendre l’inclusion, peut-être qu’il faudrait faire un concours des sites de bibliothèques RGAA réellement accessibles ? Ou faire un concours des bibliothèques qui promeuvent la gratuité ? Ou un concours qui dénoncent les amendes en cas de retard des documents ? Ou bien encore des bibliothèques qui demandent des cartes d’identité et des justificatifs longs comme le bras pour s’inscrire ? Ou encore le palmarès des initiatives envers les publics non-francophones ? Au vu des attaques régulières contre les migrants, ce serait peut-être bien de se positionner en faveur de cette partie de la population parce que la diffusion des connaissances et le droit à l’accès à l’information ne connaissent pas de frontière.

Sans vouloir défendre mes marottes (mais un peu quand même) le dernier baromètre du numérique indique que les internautes sont préoccupés par la protection des données personnelles. (1/3 des internautes) Quand est-ce qu’on décide collectivement de s’emparer de cette problématique ? Pourquoi y-a-til un silence radio des associations professionnelles quand le gouvernement annonce un dispositif de surveillance de masse ? Sauf si on considère que la construction du citoyen peut se faire sous l’oeil d’un Etat panoptique, je ne comprends pas que la profession ne se mobilise pas sur ces sujets.

La vie privée et les données personnelles semble préoccuper les internautes

Les bibliothécaires américains commencent à s’interroger sur le futur des collections de DVD au regard du développement des usages liés à la SVOD. Allons-nous continuer à regarder le train passer et à faire comme l’industrie musicale et le développement du mp3 au tournant des années 2000 ? Il ne tient qu’à nous de nous emparer des problématiques de notre temps pour retrouver du sens dans notre action et montrer à la population que nous sommes utiles et peut-être indispensables.

Bel été à tous et prenez soin de vous !

Offrir des espaces de confidentialité en temps de Covid

14 mars 2021 à 19:53
Démonstration de la cabine insonorisée – Stella Wieser

La crise du coronavirus, l’explosion du télétravail et des visioconférences ont fait ressortir le besoin d’espace pour travailler ou passer des entretiens d’embauche alors même que la plupart des lieux sont fermés en raison des restrictions sanitaires. La bibliothèque de Carthage, dans l’Etat du Texas, a peut-être trouvé la solution au problème.

La bibliothèque Sammy Brown a installé deux cabines insonorisées équipées d’ordinateur portable pour permettre aux usagers de s’isoler et de pouvoir réaliser des visioconférences sans se sentir écouter ni déranger les autres usagers de la bibliothèque.

Ce projet a été rendu possible grâce à une bourse attribuée par l’Institute for Museum and Library Services pour aider et accompagner les établissements de lecture publique à s’adapter et maintenir une activité à cause du coronavirus. Comme l’explique Kim Corner, la directrice de la bibliothèque, les usagers viennent souvent dans l’établissement pour utiliser les ordinateurs et effectuer des démarches autour de l’emploi. Evidemment, les restrictions sanitaires ont empêché les usagers de pouvoir profiter d’une large partie des services proposés par la bibliothèque. Face au besoin de pouvoir disposer d’un espace intime pour effectuer une visioconférence, les bibliothécaires ont décidé de concevoir un espace qui permette de répondre à ce besoin. Là où se distingue le projet de la bibliothèque Carthage, c’est que la mise en place de ces cabines insonorisées n’a pas nécessité de grands travaux d’aménagement. Une partie de la subvention a également été utilisée pour faire l’acquisition de deux ordinateurs portables adaptés à la visioconférence parce que les ordinateurs de la bibliothèque n’étaient pas adaptés pour cet usage. La directrice souhaite que cet espace soit pleinement investi y compris pour des réunions d’affaires ou de la téléconsultation.

Cet événement est l’occasion de rappeler que les bibliothèques sont encore aujourd’hui souvent le lieu privilégié pour disposer d’une connexion internet. Ce service est particulièrement vital en milieu rural mais aussi en milieu urbain où la plupart des lieux sont fermés. Les bibliothécaires américains ont su très tôt se saisir de cette problématique en élargissant l’accès au réseau wifi de la bibliothèque au-delà des horaires d’ouverture pendant le début de la crise sanitaire. Quand d’autres ont augmenté la bande passante afin de pouvoir satisfaire la demande ou prêter des hotspots wifi pour permettre aux usagers d’avoir accès à internet pendant le confinement. Quand il est difficile de disposer d’un espace pour s’isoler chez soi, cette idée de cabine insonorisée est une solution utile et adaptée pour de nombreuses personnes. Cela peut également être une offre proposée aux personnes qui souffrent en télétravail de ne plus pouvoir rencontrer des gens ou leurs collègues. La perspective de sortir et de se rendre à la bibliothèque pour effectuer une visioconférence dans une cabine adaptée est un moyen efficace pour ces personnes de sortir de l’isolement qu’elles peuvent ressentir.

Source : Panola Watchman

Le coup d’état d’urgence sanitaire : surveillance, répression et libertés – Arié Alimi

16 février 2021 à 19:04
Le Coup d'état d'urgenceSurveillance, répression et libertés Arié Alimi
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Publié: 21/01/2021
"Printemps 2020. Pour faire face au Covid-19, le premier état d’urgence sanitaire de l’histoire de France est instauré, s’inspirant de l’état d’urgence décrété pendant la guerre d’Algérie. Du jour au lendemain, l’intégralité de la population française se retrouve assignée à résidence, privée de sa liberté d’aller et de venir, de son droit à la vie privée et, selon les cas, de son droit au travail ou à la liberté d’entreprendre. Parallèlement, un mécanisme de surveillance…

L’avocat Arié Alimi signe un essai cinglant et argumenté de la gestion de la crise du Covid-19 par le gouvernement et comment cette dernière a entraîné un glissement vers une forme d’autoritarisme et a porté atteinte aux libertés fondamentales. Il analyse à partir du droit les dérives sécuritaires imposées par l’état d’urgence sanitaire et leurs conséquences potentiellement irréversibles. L’analyse d’Arié Alimi s’inscrit dans perspective historique. Si effectivement, l’état d’urgence trouve son origine dans la Guerre d’Algérie et a été décrété par la suite, A. Alimi démontre que notre histoire récente a fortement contribué à instaurer et accepter l’état d’urgence sanitaire. Depuis le tournant des années 2010, la France a subi l’état d’urgence provoqué par la vague d’attentats qui a ouvert la voie à l’état d’urgence sanitaire provoqué par le Covid-19. En outre, l’auteur établit une filiation entre les assignations à résidence de 2015 et le confinement appliqué à l’ensemble de la population en 2020. Il note également des points communs dans la mise en place de ces deux mesures d’exception. D’une part, les deux états d’urgence ont été pris brutalement (dès le lendemain des attentats de 2015 et quelques jours avant l’état d’urgence sanitaire, le Président invitait les gens à sortir et ne pas s’inquiéter). D’autre part, les deux mesures ont fait l’objet de prorogation infinie dans le temps.

Depuis 5 ans, la France a vécu plus longtemps sous le régime d’exception de l’état d’urgence que sous le régime de droit commun.

Au cours de son livre, Arié Alimi s’attache à montrer les mécanismes mis en œuvre dans les deux types d’état d’urgence. Comment on assiste au basculement d’une logique qui vise à contrôler celles et ceux qui pourraient nuire à l’ordre établi comme ont pu l’être les anarchistes au 19ème siècle au temps des lois scélérates à une logique qui cible l’ensemble de la population qui représente une menace potentielle en faisant de chacun d’entre nous un agent de propagation du virus. On assiste de plus en plus à une évolution de la législation qui vise à cibler des comportements et non des actes. Arié Alimi souligne qu’après les attentats de 2015, le fait de porter un voile, une barbe ou d’être de confession musulmane pouvait suffire à être identifié comme une menace pour la sûreté de l’Etat. Au cours de la COP21, les assignations à résidence ont été prononcées contres les militants écologistes par anticipation. Avec le recul des années, la polémique du voile au début des années 2000, la loi anti-casseurs de 2019 et toute l’action politique qui clamait que la « République se vit à visage découvert » a pris du plomb dans l’aile avec la crise du Covid-19. Nous sommes tous désormais obligés de porter le masque dans la rue et évidemment dans les établissements recevant du public. Les allers-retours dans le passé, de la polémique du voile à celle du masque de mars 2020, rappellent combien les pouvoirs publics peuvent manquer de cohérence, de constance et d’unité dans leurs choix. De nos jours, ne pas porter de masque peut conduire à une amende ou à une peine d’emprisonnement en cas de récidives.

L’instauration de l’état d’urgence sanitaire va bien au-delà de ce qu’a pu être l’état d’urgence prévu par la loi du 3 avril 1955 instauré pendant la guerre d’Algérie. Ces mesures se traduisent par un contournement du juge judiciaire, le juge des libertés et de la détention. On assiste à un changement de paradigme où ce rôle est confié à l’Etat par l’intermédiaire des préfets ce qui rompt avec le principe de la séparation des pouvoirs qui est le fondement d’une société démocratique. A.Alimi note que les renforcements des pouvoirs de l’Etat ont été tel que même l’ONU a rendu un avis sévère sur la dérive sécuritaire de la France et lui reproche d’appliquer des mesures attentatoires aux libertés en fondant sa décision sur des concepts flous. Concernant l’état d’urgence post-2015, l’ONU a reproché à la France de ne pas avoir été capable de définir la radicalisation en s’appuyant sur une méthode  d’évaluation scientifique

En premier lieu, le concept de radicalisation est considéré comme opaque. Ses critères ne résultent d’aucune méthode d’évaluation scientifique et il n’est jamais défini. (p.46)

Pour souligner le caractère autoritaire de l’état d’urgence sanitaire et l’affranchissement de l’Etat du cadre réglementaire auquel il doit se soumettre, Arié Alimi revient sur les moyens mis en oeuvre par l’Etat pour faire respecter les mesures sanitaires et met en lumière par la même occasion la porosité entre les deux formes d’état d’urgence qui ont tendance à céder aux sirènes des technologies de surveillance.  L’exemple le plus flagrant est celui des drones qui sont utilisés par les forces de l’ordre depuis plusieurs années notamment lors des manifestations sur la voie publique et en particulier lors du mouvement des gilets jaunes. Pendant le confinement du printemps 2020, plusieurs grandes villes ont déployé des aéronefs pour contrôler le respect du confinement en dehors de tout cadre légal. Malgré l’interdiction du recours au drone prononcée en mai par le Conseil d’Etat, l’Etat a maintenu l’utilisation de ce dispositif lors du défilé du 14 juillet 2020. L’œil électronique volant est l’opportunité pour l’Etat d’exercer un contrôle sécuritaire  de l’espace public façon « Big Brother » dans 1984 d’Orwell. C’est une bataille acharnée qui est en cours autour des drones et qui constitue un des éléments de l’opposition à loi Sécurité Globale qui vise à généraliser le recours à ce dispositif de surveillance. Des associations comme La Quadrature du Net ou La Ligue des Droits de l’Homme ont engagé des procédures pour les interdire définitivement. Mais si la plus haute juridiction administrative leur a donné raison, elle n’a pas pour autant interdit l’utilisation des drones si le cadre légal l’autorisait.

Le débat juridique et social qui se tiendra lors de la prochaine tentative de mettre en place ces dispositifs de surveillance généralisée est probablement un des enjeux majeurs de la société à venir. (p.65)

Autrement dit, l’Etat n’hésite pas à violer la loi (exemple des drones) mais se cache derrières des mesures visant à garantir la protection de tous pour justifier l’illégalité et favoriser l’acceptabilité sociale de l’utilisation de technologies issues de la sphère militaire pour contraindre la population civile. Si cela est valable pour les drones, Arié Alimi rappelle que c’est aussi cette stratégie qui a été utilisée pour les nasses en manifestations, les barrages filtrants, les saisies de matériel de protection (sérum physiologique), contrôle d’identité illégaux à l’approche d’un lieu de manifestation (gares). Mais toutes les pratiques illégales de l’Etat policier sont généralement légalisées après coup : les interpellations préventives autorisées par la loi anti-casseur, légalisation de la nasse avec le Nouveau Schéma de Maintien de l’Ordre, et peut-être l’utilisation des drones avec la loi sécurité globale. Cette stratégie fait penser aux méthodes de surveillance alégales employées par les services de renseignements et qui ont été autorisées avec la loi renseignement de 2015. (Cf. L’Etat secret de Jacques Follorou)

L’état d’urgence sanitaire est l’occasion de favoriser l’acceptabilité sociale de technologies du surveillance et l’accoutumance au solutionnisme technologique. L’exemple qui incarne le mieux c’est processus est indéniablement l’application StopCovid. Contrairement à d’autres pays, conformément à la législation en vigueur (RGPD et loi informatique et libertés actualisée) la France a fait le choix du volontariat pour utiliser cette application. L’utilisation de l’application de contact tracing repose sur le consentement. mais l’enjeu est de rendre acceptable une technologie sécuritaire en habituant « l’opinon publique aux mécanismes de traçage »

Mais cela soulève d’abord la question du consentement éclairé, c’est-à-dire de savoir si les personnes qui en usent ont une parfaite connaissance de ce à quoi ces applis les exposent en termes d’atteinte à leur vie privée. (p.84)

La leçon a retenir qu’A.Alimi essaie d’enseigner c’est qu’on assiste une fois de plus à un phénomène de la tache d’huile. Des méthodes qui étaient réservées jusqu’alors au terrorisme ou au grand banditisme se généralisent pour être appliquées à tout sujet de droits. Et de citer l’exemple de la géolocalisation téléphonique qui était auparavant utilisée par des juges judiciaires et qui est désormais utilisée par la sphère administrative.

Le livre aborde également la question de la répression qui est favorisée par le pouvoir qu’accorde l’état d’urgence sanitaire à l’Etat. Il a suffit d’un décret pour appliquer le confinement et sans passer par le Parlement. Le caractère exceptionnel provoqué par cette mesure d’urgence a abouti à une violation des règles fondamentales et indispensables à l’équilibre d’une société démocratique. L’auteur cite à titre d’exemple les personnes en comparution immédiate qui sont présentées devant le procureur sans avoir pu voir un avocat. Il ne s’agit pas de cas marginaux. Arié Alimi documente divers faits similaires qui se sont passés pendant le premier confinement. Par ailleurs, le manque de précision du législateur dans les conditions et les modalités du confinement a ouvert la porte à une série d’abus de la part des forces de l’ordre qui ont verbalisé des personnes de façon arbitraire et sans fondement.

Il incombe au législateur de définir strictement les contours d’un délit afin de permettre, tant aux forces de l’ordre qu’aux personnes résidant sur le territoire, d’avoir une sécurité juridique en connaissant les frontière entre ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. (p.110)

Les dérives arbitraires des forces de l’ordre ne se sont pas malheureusement limitées aux verbalisations. L’auteur passe également en revue un certain nombre de violences qui ont eu lieu pendant le confinement. La crise sanitaire et l’état d’urgence sanitaire ont été un accélérateur pour libérer les comportements racistes et violents mais aussi pour libérer la parole de certains fonctionnaires de police qui ont tenté de dénoncer ces dérives racistes.

L’opuscule d’Arié Alimi est une lecture particulièrement enrichissante et précieuse qui éclaire à la lumière du droit les dérives provoquées par l’état d’urgence sanitaire. Destiné à un public profane, le livre témoigne d’une réelle vulgarisation et d’une solide documentation qui vient étayer le propos de l’auteur. Arié Alimi s’inscrit dans une posture politique, militante et critique avec l’objectif de rappeler que le droit est le rempart qui permet, en théorie, de se soustraire à l’arbitraire. En partant du contexte sanitaire, il démontre comment les choix d’aujourd’hui conditionnent en partie nos conditions et nos libertés de demain.

Etat d’urgence technologique – comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie

11 février 2021 à 15:50
couverture Etat d'urgence technologique- olivier tesquet
Catégorie:
Illustrateur: Maya Palma
Publié: 04/02/2021
« En janvier dernier, je publiais À la trace, une cartographie que j’espérais complète des acteurs et des enjeux de la surveillance contemporaine. Quelques mois plus tard, l'épidémie de Covid-19 offrait, à l'échelle mondiale, un cas d’usage frappant des dispositifs que je m’étais efforcé de décrire. On a vu des officines de toutes tailles, hier positionnées sur le juteux secteur de la sécurité, pivoter vers un nouvel impératif, celui de la traque des corps malades – un levier encore plus puissant…

Olivier Tesquet nous livre une histoire particulière de la crise sanitaire provoqué par le Covid-19. Il s’attache à montrer comment la pandémie a été l’occasion pour les partisans du tout-sécuritaire de recourir à des technologies de surveillance afin de lutter contre la propagation du virus. Son livre est une démonstration éclatante de ce qu’est le solutionnisme technologique et les dangers des dispositifs de contrôle sur nos libertés. L’auteur expose clairement le contexte dans le quel s’est développé cet état d’urgence technologique. En effet, dès l’introduction il nous rappelle que les dérives techno-sécuritaires que nous subissons depuis un an ne sortent pas de nulle part et s’inscrivent dans un héritage de plusieurs années d’état d’urgence et de mesures liberticides provoquées par la série d’attentats qui ont marqué le territoire français.  L’état d’urgence sanitaire a poussé sur un terreau fertile et a su s’appuyer sur les technologies de contrôle pour s’installer au nom de l’intérêt général garantissant ainsi le droit d’être en bonne santé. Mais à quel prix et dans quel mesure l’effet cliquet est-il réversible ?

Au même titre que le virus a touché l’ensemble de la planète, l’état d’urgence technologique s’est abattu sur l’ensemble de la planète. Le livre d’Olivier Tesquet propose un tour d’horizon de la gestion de la crise par différents pays. Si les mesures prises peuvent varier en degré, elles partagent toute la même philosophie. Cet inventaire à la Prévert démontre que l’utilisation d’un arsenal de surveillance est un prétexte ou une occasion de construire une architecture de l’oppression bâtie sur une économie de la surveillance qui était plutôt discrète et méconnue jusque-là. A la lecture de ce livre, on s’aperçoit que les entreprises spécialisées dans la commercialisation d’outils de hacking, d’espionnage ou de surveillance sont vendus à des pays peu scrupuleux en matière de libertés publiques mais également à des pays dits démocratiques. Ces technologies militaro-industrielles ont été recyclées pour lutter contre l’épidémie : prendre la température des piétons, faire respecter la quarantaine à la population… Et si certains ne sont pas choqués par les mécanismes de surveillance qui s’instaurent et considèrent qu’à partir du moment où ils n’ont rien fait de mal, ils n’ont rien à cacher, l’exposé d’Olivier Tesquet est l’occasion de rappeler que se cacher derrière cet argument, c’est cautionner que les pouvoirs publics à l’échelle d’un pays ou de l’Union européenne recourent à des outils liberticides pour contrôler et limiter les flux migratoires.

La crise sanitaire est une opportunité incroyable pour les entreprises, comme Palantir ou NSO pour les plus connues, de redorer leur blason en mettant leur savoir-faire au service de la lutte contre l’épidémie et au nom de l’intérêt général. Si la plupart des ces sociétés sont souvent inconnues du grand public, elles sont particulièrement implantées depuis des années dans des secteurs stratégiques comme la finance (JP Morgan), l’industrie (Airbus) ou plus récemment la santé (l’assurance maladie britannique). Le poids économique de ces entreprises ne devrait pas s’éroder puisque la nouvelle administration du Président Biden et en particulier sa Vice-Présidente Kamala Harris est partisane de la police prédictive qui est une spécialité de Palantir. (p.60)

L’auteur parvient à réussir l’exercice de nous faire revivre un an de crise sanitaire et se souvenir ou découvrir comment la France s’est emparée des outils numériques pour essayer de combattre l’épidémie. A partir de citations, de sources extrêmement complètes et précises, il nous offre la possibilité de revivre la gestion de la crise par les autorités françaises. C’est presque avec nostalgie et émotions qu’on relit les propos de Stéphane Richard, le PDG d’Orange, qui explique que l’entreprise a pu cartographier l’exode urbain des franciliens à l’annonce du premier confinement en mars 2020. Comme le rappelle Olivier Tesquet, nos téléphones trahissent notre localisation en communicant avec les bornes des opérateurs télécoms qui permettent de géolocaliser une personne de façon plus ou moins précise. Si certains ont à coeur de ne pas utiliser d’applications qui collecteraient la géolocalisation, il est utile de dissiper le faux sentiment de préservation de la vie privée en rappelant que les opérateurs télécoms savent où on se trouve. Cela a d’ailleurs été une méthode utilisée par certains pays pour vérifier si la quarantaine était respectée. Mais quand des petits malins ont tenté d’ « oublier » leur téléphone à leur domicile pour faire croire qu’ils sont chez eux, les autorités ont déployées une autre stratégie. En effet, les Etats-Unis, l’Australie ou encore l’Italie ont eu recours à des bracelets électroniques pour contrôler le respect des protocoles sanitaires (quarantaine, distanciation physique…).

Olivier Tesquet revient évidemment sur le contract tracing et les différentes expériences qui ont été menées à l’échelle de la planète. 493 applications sont recensés fin octobre 2020 dans 98 pays (p.86). Le contact tracing diligenté à coups d’algorithmes requiert un équilibre entre le suivi épidémiologique et la surveillance de masse. Mais repose aussi sur une confiance dans les technologies et les entreprises qui les portent et surtout les pouvoirs publics qui en sont les VRP. Même dans les pays les plus technophiles (Singapour, Hong-Kong, Corée du Sud, Israël), l’efficacité n’a pas été démontrée et le confinement n’a pas été évité. Et si au départ, l’installation d’une application de contact tracing reposait sur le volontariat, la liberté s’est rapidement transformée en contrainte avec obligation de transmettre des données personnelles et chantage à la clé pour accéder à des lieux recevant du public. « Pas d’appli, pas de droits » is the new « pas de bras, pas de chocolats ».

Non seulement le consentement n’est plus libre dès lors qu’il est récompensé, mais il lui arrive d’être complètement courtcircuité (p.89)

La lecture du chapitre du contact tracing à la française est une bonne synthèse du fiasco de l’appli StopTousAntiCovidCaSuffit. Olivier Tesquet passe tout en revue : coût exorbitant (coucou la Cour des Comptes), inefficacité (faible nombre de notifications), le manque de personnel formé pour aller sur le terrain, tentatives de chantage pour accéder à certains lieux, l’obstination du gouvernement à prendre en compte uniquement le nombre de téléchargements comme métrique d’efficacité du dispositif sans évaluer le nombre de désinstallations ou des personnes qui n’activent pas le Bluetooth, faux positifs, revendication d’une souveraineté numérique alors que la France fait appel dans le même temps à Microsoft pour lui confier nos données de santé dans le cadre du Health Data Hub. Au-delà du caractère presque risible de l’expérience française, il ne faut pas oublier que la stratégie française a provoqué de véritables conséquences. D’une part, elle produit un faux sentiment de sécurité, (j’ai l’appli, j’ai pas reçu de notif, j’ai pas le covid), et d’autre part, elle fabrique une accoutumance aux technologies sécuritaires.

Apprendre à vivre avec le Covid, c’est apprendre à vivre sans certains droits et certaines libertés qui peuvent être des remparts à l’arbitraire, à la surveillance de masse et à la généralisation de dispositifs panoptiques qui transforment chacun d’entre nous en auxiliaire chargé de surveiller et punir dénoncer les comportements déviants au nom de la sécurité de tous.

Le gouvernement est en train de fabriquer une société de « Small Brothers » où les gens se surveillent les les autres au risque de porter atteinte à leurs droits fondamentaux. (p.106)

Olivier Tesquet n’oublie pas non plus d’aborder d’autres victimes du Covid-19 et de l’état d’urgence technologique. Pas celles et ceux qui sont morts du virus mais celles et ceux qui constituent les rangs des plus précaires et des plus fragiles (modérateurs de Facebook, livreurs, chauffeurs Uber, ouvriers, personnel d’entretien…) qui forment les nouvelles classes dangereuses en référence à l’ouvrage de Louis Chevalier. Celles et ceux qu’il faut contrôler et maintenir à distance pour les empêcher de faire corps. Ce sont aussi celles et ceux qui sont déjà soumis à des dispositifs de contrôle et de surveillance dans le cadre de leurs emplois uberisés. Et pour les privilégiés qui pensaient échapper à ce contrôle, le télétravail a été une expérience difficile avec la banalisation d’outils de surveillance et de contrôle (timer, keylogger, captures d’écran…) qui étaient déjà utilisés auparavant mais qui sont devenus lucratifs pour les entreprises qui les produisent.

A l’approche de l’anniversaire du premier confinement et du début de la crise sanitaire, le livre d’Olivier Tesquet est le cadeau qui tombe à pic.Il réussit à en faire une synthèse digeste pour le grand public et montrer que le virus est dangereux mais qu’on arrivera à s’en sortir grâce au vaccin. En revanche, le recours aux technologies risque de laisser des traces indélébiles sur nos libertés et sur notre capacité à nous opposer collectivement à ces dérives techno-sécuritaires. Il est peut-être temps de devenir « semeurs de panique ».

F.A.Q. des bibliothèques pendant le confinement

30 octobre 2020 à 08:38

Depuis ce vendredi 30 octobre, la saison 2 du confinement débute pour une durée d’un mois. Emmanuel Macron et le Premier ministre Jean Castex ont annoncé un certain nombre de mesures qui concernent les services publics. Qu’en est-il des bibliothèques territoriales ?

 

Les bibliothèques restent-elles ouvertes ?

Le site gouvernement répond clairement à cette question. Les bibliothèques, médiathèques, centres de documentation (établissements de type S) font partie des établissements fermés.

L’article 45 du décret 2020-1310 du 29 octobre 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l’épidémie de covid-19 dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire dispose :

I. – Les établissements relevant des catégories mentionnées par le règlement pris en application de l’article R. 123-12 du code de la construction et de l’habitation figurant ci-après ne peuvent accueillir du public :
1° Etablissements de type L : Salles d’auditions, de conférences, de réunions, de spectacles ou à usage multiple, sauf pour :


– les salles d’audience des juridictions ;
– les crématoriums et les chambres funéraires ;
– l’activité des artistes professionnels ;
– les activités mentionnées au II de l’article 42, à l’exception de ses deuxième, troisième et quatrième alinéas ;


2° Etablissements de type CTS : Chapiteaux, tentes et structures ;
3° Etablissements de type P : Salles de danse et salles de jeux ;
4° Etablissements de type Y : Musées, salles destinées à recevoir des expositions à vocation culturelle (scientifique, technique ou artistique, etc.), ayant un caractère temporaire ;
5° Etablissements de type S : Bibliothèques, centres de documentation.

Les bibliothèques pourront-elles mettre en place un service de clic & collect ?

La ministre de la Culture Roselyne Bachelot a été explicite là-dessus. Le drive est possible pendant le confinement. L’éventualité d’une réouverture sera évaluée dans 15 jours en fonction de l’évolution de la circulation de l’épidémie.

« Il est également prévu que les bibliothèques puissent instaurer un système de livraisons sur place »

https://mobile.francetvinfo.fr/#xtref=https://mobile.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/confinement/video-musees-theatres-cinemas-tous-les-lieux-culturels-qui-recoivent-du-public-seront-fermes-pendant-le-confinement-rappelle-la-ministre-de-la-culture_4160937.html

Le décret du 2 novembre acte la possibilité de faire du clic & collect. Les articles 34 et 45 sont modifiés comme suit :

3° Le 3° de l’article 34 est complété par les mots : « ainsi que pour le retrait et la restitution de documents réservés ;
4° Le 5° du I de l’article 45 est complété par les mots : « , sauf pour le retrait et la restitution de documents réservés
.

Comment les usagers peuvent-ils faire pour se déplacer ?

L’attestation d’autorisation de sortie à télécharger sur le site du ministère de l’Intérieur propose différents motifs dont :

Convocation judiciaire ou administrative et rendez-vous dans un service public ;

https://media.interieur.gouv.fr/deplacement-covid-19/

ou variante selon une autre attestation dérogatoire disponible sur le site de gouvernement qui ne fait pas mention de la notion de rendez-vous:

 

Convocation judiciaire ou administrative et pour se rendre dans un service public

https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/30-10-2020-attestation-de-deplacement-derogatoire.pdf

Les usagers peuvent-ils utiliser Tous AntiCovid ?

L’application de contact tracing Tous AntiCovid permet de récupérer une attestation de sortie. Cependant, contrairement à ce qui est annoncé, l’attestation n’est pas générée nativement par l’application. Elle renvoie vers le site du ministère de l’intérieur.

Cette F.A.Q sera mis à jour en fonction de l’évolution de la crise sanitaire et des mesures prises par le gouvernement.

Coronavirus, le virage manqué des bibliothèques ?

18 mars 2020 à 15:21

#RestezChezVous est le mot d’ordre. En raison de la crise sanitaire que traverse le pays, une bonne partie de la population est contrainte au confinement. Cette crise est intéressante à plus d’un titre et représente un événement important pour les bibliothèques.

Les métiers indispensables à la vie de la Nation

Un des grands problèmes que notre profession a dû mal à surmonter est la vision bibliocentrée des professionnels. Combien pensent que la bibliothèque est le centre de gravité de la vie des individus ? Il suffit de regarder les thèmes de journées d’étude, de congrès et de la presse professionnelle pour mesurer l’étendue du problème. Certes, ce réflexe est légitime mais il est aussi ce qui nous a éloigné d’une partie des usagers. Des situations exceptionnelles comme celle que vivons actuellement mettent en lumière ce problème.

Nous ne sommes pas indispensables à la vie de la Nation ni à celle des individus. Si c’était le cas, une loi imposerait à chaque commune d’avoir un établissement de lecture publique. Le taux d’inscription des usagers serait également bien plus haut. Certes nous sommes utiles, nous pouvons permettre à des individus de trouver des ressources qui leur permettront de transformer leur vie. Mais nous ne sommes pas indispensables. Croire que nous le sommes est une fois de plus l’expression du syndrome du bibliocentrisme.

Ce bibliocentrisme a pu sembler se justifier au siècle dernier. Avant le développement des usages numériques du 21ème siècle, les bibliothèques jouissaient d’un monopole sur l’accès aux savoirs et aux connaissances. A travers leurs collections, elles étaient les seules à pouvoir garantir l’accès à l’information aux individus. Mais ce tropisme des collections constituant l’ADN d’une partie de la profession devrait être résolu.

« Ce tropisme de la collection chez les bibliothécaires fait oublier que l’existence d’une collection imprimée n’est que la conséquence de la rareté de l’espace disponible dans les bâtiments que sont les bibliothèques. Le numérique permet de briser cette rareté, ce qui déplace l’enjeu de la collection vers la médiation des contenus. »

Source : Silvere Mercier

D’avoir fait des collections l’alpha et l’oméga de la profession sans prendre en compte l’évolution des usages et les progrès des technologies de l’information et de la communication conduit les bibliothèques à être reléguées en deuxième division en cas de crise comme celle du coronavirus qui nous contraint au confinement.

L’indispensable médiation

A l’heure où le web fournit un accès à une quantité illimitée de contenus, l’enjeu réside dans la capacité à pouvoir accompagner dans le choix. L’abondance de ressources disponibles induit la question du choix. Comment faire pour choisir, pour accéder, pour découvrir dans un océan de contenus ?

La crise de confinement que nous vivons révèle très précisément ces enjeux. Nous disposons d’un temps supplémentaire exceptionnel que nous devons combler. Avec des plateformes de musique proposant plusieurs dizaines de millions de titres, avec des services de vidéos à la demande avec un catalogue dont le temps de visionnage dépasse l’ensemble d’une vie, des plateformes de jeux vidéo en illimité, l’accès aux contenus n’est définitivement plus un problème. Tout le monde a compris que tout se jouait désormais dans l’accompagnement et le recommandation… sauf peut-être les bibliothécaires.

Les sites de presse spécialisée ou généraliste ont depuis longtemps compris la nécessité de proposer un accompagnement au choix. Bien évidemment, je mentirai en disant que les bibliothèques n’ont rien fait de similaire. J’ai vu passer des posts sur les réseaux sociaux qui recommandent des contenus à leurs usagers. Cependant, il s’agit souvent de renvois vers des ressources numériques auxquelles sont abonnées les bibliothèques. En effet, beaucoup de bibliothèques vont profiter de l’occasion pour faire de la promotion de leurs ressources numériques mais pas de la médiation. Elles communiquent en indiquant que plus 15000 livres sont disponibles en version numérique à télécharger. On retrouve à nouveau cette logique de collections et non pas la tentative de faire coïncider un besoin informationnel/documentaire avec des ressources. (Ex: 3 pour tablettes à télécharger pour occuper vos enfants, 5 sites pour vous aider à assurer la continuité pédagogique à la maison, 8 jeux vidéo pour faire passer le temps…).

Accès verrouillé VS accès ouvert

Promouvoir un accès à des plateformes de livres numériques (chut, chut, pas de marques) de la bibliothèque, c’est prendre le risque d’avoir des usagers qui restent sur le carreau et n’arrivent pas à télécharger leur epub en raison des difficultés d’accès des usines à gaz qu’on a l’habitude de proposer. Pour accéder à ce genre de contenus, les usagers doivent saisir leur identifiant, leur mot de passe, créer un compte Adobe Digital Editions pour gérer les DRM, ne pas avoir oublié le mot de passe s’ils avaient déjà créé leur compte… Toutes les étapes pénibles qu’on a l’habitude de gérer au quotidien auprès des usagers ne pourront certainement pas se faire à distance en période de confinement. En ne proposant que cette catégorie de ressources, nous risquons de nous couper d’une partie des usagers qui vont bénéficier d’un accès ultra simplifié à des plateformes commerciales voire illégales.

Par ailleurs, le modèle économique des plateformes comme PNB est contradictoire avec la période que nous vivons. Ces ressources numériques s’appuient sur des systèmes de jetons attribués par titre. Autrement dit elles reposent sur la rareté. Au-delà de la limite fixée par les éditeurs, il faudra racheter le livre. Comment faire pour acheter des documents en période de confinement ? Comment faire signer un bon de commande ? Encore une fois, le prisme des collections nous met hors-course. Alors que Canal + propose un accès gratuit pendant la période de confinement, ainsi que le média Les jours, des plateformes de podcasts, des éditeurs de manuels scolaires, l’Opéra de Paris… est-ce que les éditeurs qui proposent des titres via PNB vont supprimer le nombre de jetons pour permettre un accès le plus large possible le temps du confinement ? L’initiative de Publie.net mérite d’ailleurs d’être saluée. Pendant 15 jours, une partie du catalogue est accessible gratuitement et diminue le prix de l’abonnement.

Prendre le train en marche

Il n’est pas trop tard et nous pouvons collectivement essayer de prendre le virage numérique des usages. Ce n’est pas de proposer des ressources numériques qui feront de nos bibliothèques des établissements modernes. Notre résilience réside dans notre capacité à comprendre les enjeux de la médiation numérique des savoirs. Je ne dis pas qu’il faut arrêter de nous concentrer sur les collections, je dis qu’il faut qu’on rajoute une nouvelle corde à notre arc. Il faut qu’on intègre véritablement dans nos activités bibliothéconomiques le web et les contenus qu’il fournit. Nous devons être en phase avec les pratiques actuelles des individus qui reposent sur une connexion internet mobile. Inscrivons-nous dans l’écosystème de leurs usages en concevant des dispositifs de médiation adaptés. Cette voie sera la seule voie qui nous permettra de justifier notre utilité.

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