On poursuit la publication des guides consacrés à la protection de la vie privée édité par l’ALA. Selon moi, ce troisième volume est un des plus importants de la série. Il aborde la question de la confidentialité en dehors du prisme du numérique. On associe souvent la protection de la vie privée et des données personnelles aux risques de surveillance et de pistage en ligne. Or, ce n’est qu’un volet des actions que nous pouvons mener pour protéger le droit à la vie privée des usagers. Il ne faut pas négliger la partie déconnectée de la confidentialité. Nos organisations et le fonctionnement de nos bibliothèques compromettent souvent ce droit. C’est en cela que ce troisième guide est important. Il nous invite à repenser nos espaces, nos procédures et notre façon de collecter des données personnelles d’usagers. Bien que ce guide soit réalisé par nos confrères américains, qui ne sont pas soumis au RGPD, on retrouve des principes-clés du règlement qui encadre l’utilisation des données personnelles. Je pense notamment au principe de minimisation des données collectées et de ne recueillir que ce qui est strictement nécessaire à une finalité (slide 9). Le guide fait également référence à des textes spécifiques aux bibliothèques américaines (slide 10). Cependant, nous pouvons avoir des textes équivalents en France (la Charte Bib’Lib de l’ABF). Enfin, le grand intérêt de guide est qu’il s’adresse à l’ensemble des bibliothécaires. Il n’implique aucune compétence numérique particulière. Tout le monde peut s’en emparer et tenter de rendre la bibliothèque plus confidentielle.
Je poursuis la traduction des guides relatifs à la vie privée réalisés par l’American Library Association. Le premier guide était consacré aux gestes et techniques de bases à acquérir avant de pouvoir aborder ce sujet auprès des usagers ou de ses collègues. Ce deuxième volume fournit donc des conseils et des astuces pour réussir à discuter de la vie privée auprès des usagers. Si parler de protection de la vie privée est plus facile, cela reste toutefois un sujet minimisé. J’espère que ce guide sera utile à celles et ceux qui souhaitent faire entrer la protection de la vie privée et des données personnelles dans leur quotidien professionnel.
L’ALA a récemment publié une mise à jour de ses guides relatifs à la protection de la vie privée. Je trouve cette initiative particulièrement formidable et utile. L’ALA joue ici pleinement son rôle d’association professionnelle en abordant des notions indispensables et en aidant les professionnels à mesurer les enjeux de la protection de la vie privée. L’objectif de l’ALA est de pouvoir donner des billes aux bibliothécaires américains qui souhaitent se former. Le premier guide est consacré aux bases de la sécurité numérique. En effet, si on n’est pas sensibilisé et formé, cela semble difficile de pouvoir accompagner les usagers à reprendre le contrôle sur leurs données personnelles. Chaque guide, clair et concis, est disponible en PDF ou dans une version en ligne. Ces ressources sont diffusées sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Aussi, j’ai pris la liberté offerte par ces licences de faire une version française du premier guide consacré aux bases. Vous pouvez le télécharger ci-dessous. L’ALA a produit 6 autres guides (comment parler de la protection de la vie privée, intégrer la notion de vie privée dans les espaces de la bibliothèque, cycle de vie des données personnelles des usagers…). Si vous souhaitez que j’en fasse également des adaptations en français, n’hésitez pas à l’indiquer en commentaires.
Dernier article de l’année 2021 consacré à un service que j’ai découvert récemment et qui fait écho à un sujet particulièrement important à mes yeux : la confidentialité et la protection de la vie privée des usagers en bibliothèques. Il s’agit de LibraryVPN, un fournisseur de VPN pour les bibliothèques.
UN VPN pourquoi faire ?
Pour rappel, un VPN n’est pas infaillible et ne rend pas anonyme, il chiffre les données qui transitent entre votre appareil et les services en ligne que vous visitez. Dès lors, votre FAI n’a pas accès aux sites que vous visitez. Cependant, en utilisant un VPN vous décidez de confier votre navigation à la boîte qui édite le VPN que vous utilisez. Cela pose donc la question de la confiance que vous accordez à un intermédiaire. A ce propos, je vous invite à lire cet article sur l’utilité d’un VPN, contre quoi il protège et sa capacité à faire revenir l’être aimé.
Comme l’explique la page « à propos » du service, LibraryVPN est un VPN libre et open source dont le but est de permettre aux bibliothèques d’héberger un VPN pour les usagers de l’établissement. L’objectif est clairement de garantir la confidentialité des données des usagers, protéger leur droit à la vie privée et en particulier pour les publics qui ne peuvent pas s’offrir ce genre de service.
Comment ça marche ?
Les usagers de la bibliothèque téléchargent le client sur leur appareil (Windows, Mac ou Linux) et se connectent avec leur numéro de carte de bibliothèque pour faire passer leur connexion à travers le réseau privé virtuel. Ils peuvent utiliser le VPN dès qu’ils sont connectés à un wifi public ou pour se protéger des regards indiscrets de leur FAI.
Quelle confiance peut-on accorder à ce service ?
La question de la confiance dans les outils conçus pour protéger la vie privée est cruciale. La protection des données personnelles est devenu un argument commercial lucratif. En ce qui concerne LibraryVPN, on peut accorder sa confiance à l’équipe qui est en charge derrière. D’une part, le logiciel est libre et open source. Cela signifie qu’il peut être ausculté pour voir comment il fonctionne et s’il ne contient pas de porte dérobée ou un bout de code malveillant. Plus particulièrement, le service repose sur le protocole OpenVPN réputé pour sa robustesse (!= infaillible). D’autre part, le projet est actuellement conduit par l’équipe de LEAP ainsi que celles qui gèrent les systèmes d’informations des bibliothèques de Lebanon et de Wetchester. Pour rappel, la bibliothèque de Lebanon avait tué le game en hébergeant un noeud de sortie Tor. Enfin, LibraryVPN s’appuie sur la technologie utilisée par des activistes et des organisations comme Riseup qui propose des outils pour respecter la vie privée et la confidentialité des échanges de leurs utilisateurs. Autrement dit, on peut accorder une certaine confiance à ce service.
Est-ce le rôle d’une bibliothèque ?
La FAQ de LibraryVPN explique de façon limpide pourquoi les bibliothèques sont légitimes à proposer ce service.
LibraryVPN réunit deux idées qui principes qui sont largement partagés aujourd’hui dans les bibliothèques : les bibliothèques doivent s’efforcer de protéger la vie privée de leurs usagers et elles hébergent des services en ligne.
Les bibliothèques s’efforcent depuis des années à protéger la vie privée des usagers. Les bibliothèques parlent parfois de la « la liberté de lire » mais ce principe va au-delà des livres physiques. Nous tenons à ce que les gens puissent exercer leur liberté intellectuelle quand ils accèdent à de l’information, peu importe la forme qu’elle prend. Nous savons que la surveillance peut entraver la liberté intellectuelle, c’est pourquoi nous travaillons à protéger la vie privée de nos clients. Cela fait partie des valeurs de l’American Library Association
https://libraryvpn.org/faq/
LibraryVPN est une belle initiative qui mérite d’être saluée et partagée. Je ne sais pas si elle atteindra ses objectifs et parviendra à s’étendre largement aux bibliothèques américaines. Néanmoins, c’est une pierre de plus à l’édifice que les bibliothécaires américaines construisent pour être un rempart à la surveillance.
Belles fêtes de fin d’année à toutes et tous. Portez-vous bien et prenons soin les uns des autres.
Hasard malheureux du calendrier, nous venons de célébrer le 20eme hommage aux victimes des attentats du 11 septembre et en France un mouvement de contestation du pass sanitaire s’inscrit dans la durée. Les deux éléments semblent a priori n’avoir aucun lien. Pourtant, ils sont liés par une question importante : le développement d’une société de contrôle. En effet, le 11/09 s’est traduit par le vote en 4ème vitesse du Patriot Act qui a été une véritable chape de plomb sur les libertés des américains et l’effondrement du droit à la vie privée.
A l’occasion des 20 ans, nombreux sont les articles qui retracent les ravages provoqués par cette loi en matière de vie privée. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour lutter contre la menace terroriste. Si cette loi s’est traduite par une extension du domaine de la surveillance et d’un pouvoir accru accordé aux agences de renseignement, elle s’est manifestée également par un accroissement du contrôle y compris dans le quotidien des individus.
« Parmi les nombreuses dispositions du Patriot Act – qui vont de l’extension des pouvoirs de surveillance de la police à obligation de donner son adresse quand on achète des médicaments contre le rhume en vente libre (…) »
Le lien entre les attentats et le pass sanitaire semble un peu plus évident. Mais il y a également un autre lien qui m’intéresse, c’est la réaction des bibliothécaires US face à cette loi et la situation des bibliothèques en France face au pass sanitaire.
Que les choses soient claires, je ne suis pas favorable au pass sanitaire et je trouve que son application est profondément illogique (BU, BNF, Bpi VS bibliothèques territoriales). Comme certains collègues en lutte le dénoncent, ce pass sanitaire exclut une partie des usagers. La prochaine application du pass pour les enfants de 12 ans pose également la question du rapport à la culture de cette classe d’âge. Les plus précaires et notamment les migrants ou les SDF seront encore les plus exclus. Empêcher l’accès à la culture et à l’information interroge sur les chemins qu’emprunte une société.
Mais j’ai également pu lire que certains bibliothécaires refusaient de contrôler les usagers en dénonçant une forme de flicage. Et je ne peux qu’être d’accord avec ce raisonnement. Avec le pass sanitaire, on ne peut plus bénéficier de l’anonymat qu’offre un lieu qui est par nature ouvert à tous. Mais pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation ? Où était la profession quand des débats houleux sur la protection de la vie privée a eu lieu en 2018 ? Je ne veux pas jeter la pierre – pas complètement – mais si aujourd’hui on contrôle l’accès à la bibliothèque, c’est parce que depuis des années on tolère voire adhère à des mesures de contrôle et de surveillance dans nos établissements. Ça dérange combien de bibliothécaires de collecter les noms et prénoms des usagers pour accéder à un ordinateur ? Quelle est la finalité de cette collecte de données ? Sur quel fondement juridique cette pratique s’appuie-t-elle ? A quel point la lutte contre le terrorisme et la prévention des actes terroristes nous a accoutumé à contrôler ce que font les usagers sur les ordinateurs ?
Avec le pass sanitaire, certains bibliothécaires refusent de contrôler les usagers par principe. En revanche collecter le nom et le prénom dans des tableaux Excel pour donner accès à un ordinateur, ça passe crème depuis des années…#bibliothèqueshttps://t.co/NLrxSEcJgtpic.twitter.com/VYMpn1WEty
Si nous en sommes arrivés là, c’est parce que les digues se sont effritées au fil de ans, au grès des lois sécuritaires de circonstances votées à la hâte. Au-delà de ce grignotage régulier de notre droit à la vie privée, nous avons également accepté d’être des auxiliaires et acteurs de l’extension du domaine de la surveillance. A ce propos, je vous invite à lire le livre La société de vigilance de Vanessa Codaccioni qui analyse les mécanismes à l’œuvre depuis une vingtaine d’années qui ont fait des nous des acteurs de cette société de vigilance. Si la lutte anti-terroriste a fait de nous une menace potentielle à observer, le discours politique et les dispositions prises ont aussi fait de chaque citoyen le surveillant de l’autre. (On retrouve cette logique avec le pass sanitaire où le pouvoir de contrôle est délégué à d’autres corps non régaliens). Je ne sais pas s’il est trop tard mais une chose est certaine, c’est que notre participation au combat contre une société techno-sécuritaire est en retard. Et je pense qu’il faut s’inspirer de nos collègues américains et de leur expérience pour tenter d’agir collectivement. Mais nous pouvons aussi compter sur le fait que « nous vivons en démocratie. Nous avons le droit à liberté d’expression et celui de faire entendre nos voix ».
Après 20 ans de Patriot Act et d'hégémonie du capitalisme de #surveillance, il n'est pas trop tard pour défendre le droit à la vie privée parce que "nous vivons en démocratie. Nous avons le droit à liberté d'expression et celui de faire entendre nos voix"https://t.co/dD6WnsniWQpic.twitter.com/vJyeaT8iHZ
Je vous invite à lire ci-dessous un article dont j’ai retranscrit des passages qui revient sur la façon dont les bibliothécaires américains ont réagi face au Patriot Act. Cela permet d’interroger notre pratique et notre positionnement collectif dans ce contexte compliqué.
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« Dans les 7 semaines qui ont suivi les attaques terroristes qui ont frappé le World Trade Center et le Pentagone en 2001, le Président Bush a signé la loi du Patriot Act et les bibliothécaires étaient sous le choc.
« Au début, je pense qu’il y a eu beaucoup de panique » déclare Wanda Mae Huffaker, bibliothécaire à Salt Lake County. « Nous étions tous inquiets que le FBI débarque et de ce qui allait se passer. Nous ne savions ni comment ni quoi faire. Nous étions tous inquiets qu’ils débarquent et réquisitionnent les ordinateurs. Et si on disait quelque chose, nous aurions été arrêtés. »
Parmi les nombreuses dispositions du Patriot Act – qui vont de l’extension des pouvoirs de surveillance de la police à obligation de donner son adresse quand on achète des médicaments contre le rhume en vente libre – il y en a deux qui ont concernées directement les bibliothèques.
L’une autorisait le FBI à accéder aux dossiers des usagers que l’agence jugeait pertinente pour vérifier quels livres ces personnes avaient empruntés ou quels sites web elles avaient consultés. La seconde impose le silence aux bibliothécaires et le risque d’être condamné à 5 ans de prison.
Le bâillon n’a pas tenu longtemps. En 2005, un groupe de bibliothécaires, connu sous le nom des Connecticut Four, a contesté la loi devant les tribunaux, et le gouvernement a abandonné en 2006 la disposition qui interdisait aux bibliothécaires de parler d’éventuelles réquisitions et des lettres de sécurité nationale (NSL).
« Nous avons toujours défendu la vie privée. C’est ce que nous avons fait », rappelle Huffaker. « Ce que les gens lisent reste privé, ce qu’ils recherchent en ligne aussi. Tout d’un coup, quelqu’un nous contraignait à renoncer à ce principe ».
Et cela n’a pas pris longtemps – quelques années d’après Huffaker, pour que les bibliothèques trouvent une solution à ce problème en modifiant leur fonctionnement pour ne plus collecter autant de données personnelles qu’auparavant.
La règle appliquée aujourd’hui est celle du « le moins, c’est le mieux » (tiens, coucou le RGPD est le principe de minimisation des données collectées, nda). « C’est inutile de collecter des tas de données dont nous n’avons pas besoin et qui pourrait compromettre la vie privée des usagers en cas de fuite de données. »
Avant le Patriot Act, une bibliothèque conservait toutes les données de prêt d’un usager mais seul ce dernier pouvait y avoir accès. Jusqu’à l’instauration du Patriot Act qui a donné cet accès au FBI également.
Désormais, à la bibliothèque d’Orem ainsi que dans beaucoup d’autres, l’établissement conserve les données de prêt d’un usager jusqu’à ce qu’un autre usager retourne le même document emprunté. (Pour remonter à l’usager précédent en cas de document endommagé ou s’il y a des pénalité de retard). Après les données sont effacées.
Quand les usagers utilisent les ordinateurs de la bibliothèque, la plupart des établissements ont un système simple: « Dès que l’usager se déconnecte, les données sont effacées ». « Le FBI peut venir et saisir les ordinateurs, les données seront effacées. Ils ne trouveront rien ». (En France, la sauvegarde des données de connexion est imposée par la loi et le Conseil d’Etat a récemment rendu une décision rappelant la conformité de cette règle de droit avec le droit européen
Un responsable des bibliothèques de Salt Lake City explique que leurs « ordinateurs effacent l’historique de recherche » et ils « ne le conservent que si l’usager donne son consentement ».
Le respect de la vie privée est essentiel pour les bibliothécaires rappelle Huffaker qui pense que ce principe devrait être important pour tout le monde.
« Il y a des personnes qui disent que ce n’est pas important. Plus personne ne s’intéresse à la vie privée. » La bibliothécaire répond « Ok, dans ce cas pourquoi avec-vous des rideaux aux fenêtres ? »
D’après une autre bibliothécaire, devenir des chevaliers de la la protection de la vie privée a amélioré la réputation des bibliothécaires en montrant une autre image de rat de bibliothèques.
Enfin, les bibliothécaires interrogés évoquent le décalage qu’il peut y avoir avec la jeune génération de professionnels qui a grandi sous le Patriot Act et l’accoutumance à la surveillance que cela a pu engendrer chez certains.Et de citer l’exemple d’une situation où la police est entrée dans la bibliothèque pour regarder les images de la vidéosurveillance et que des bibliothécaires plus jeunes leur remette sur simple demande. « Nous devons leur dire « Attends, attends. Laisse-moi te rappeler comment nous faisons avec les mandats. Ce n’est pas que je n’aime pas les forces de l’ordre mais il y a des procédures à respecter. Nous devons aussi protéger les droits ».
Les bibliothèques ont accumulé depuis des années une dette technique en se concentrant sur la fourniture de ressources et de contenus numériques dissimulés derrière des remparts technologiques.
Pendant des années, on s’est concentré à faire la promotion de plateformes qui sont inutilisables, constituées d’obstacles qui ont de quoi dissuader les usagers. DRM, mots de passe multiples, plugins spécifiques à installer sur sa machine, exclusion des machines sous Linux…
On a passé du temps à produire des tutos, des guides, à faire de l’accompagnement, des portes ouvertes, des démos… pour que les usagers réussissent à utiliser ces plateformes. Tout ce temps consacré à faire du service après-vente nous a empêché de mettre nos forces ailleurs. Les semaines, les mois, les années sont passées et nous nous sommes habitués aux obstacles et à l’expérience utilisateur dégradée en se disant que de toute façon on ne pouvait pas concurrencer les plateformes commerciales. Pendant qu’une minorité dénonçait les menottes numériques, les accès à jetons et les licences limitées dans le temps, les usagers ont développé leur pratiques culturelles numériques en dehors des bibliothèques. Les usages liés à la SVOD sont clairement installés et vont continuer à se développer. Nous payons aujourd’hui notre dette technique.
Ecopons avec notre SEO
Comme on pouvait s’y attendre, la crise du Covid a provoqué une accélération des usages numériques. Le baromètre du numérique 2021 indique que 92 % de la population se connecte à internet, soit 4 points de plus que l’an dernier. Cette évolution concerne notamment les seniors et les personnes peu ou pas diplômées (85 % → 91 % pour les personnes niveau BEPC et 55 → 66 % pour les non diplômés). Avons-nous enregistré une hausse aussi significative du nombre d’adhérents ou de l’utilisation des ressources numériques qu’on paye à prix d’or? Alors même que nous étions le seul équipement culturel ouvert pendant la crise sanitaire ! Nous payons notre dette technique.
Nous disposons du recul et de l’expérience pour faire le bilan. Je pense que nous avons arrêté de défendre l’intérêt général (les plus à l’aise avec le numérique de nos usagers arriveront à utiliser ces plateformes) et avons accepté de proposer un simulacre d’expérience de ressources numériques. Pendant que nous avons consacré notre énergie à montrer que nos plateformes de streaming sont incroyables, nous avons oublié de nous concentrer sur le fonctionnement du web et du principe même du référencement.
Avec nos usines à gaz, nous avons oublié de nous intéresser au parcours de navigation qui permet à un internaute de tomber sur une ressource. Nous ne nous sommes pas préoccupés de notre SEO.
Ce terme défini l’ensemble des techniques mises en œuvre pour améliorer la position d’un site web sur les pages de résultats des moteurs de recherche (SERP)
Mettons-nous un instant dans la peau d’un usager qui recherche des films en streaming gratuit. Une requête qui a été fréquemment utilisée pendant le premier confinement.
Google Trends révèle l’importance des recherches de films en streaming pendant le premier confinement
En saisissant les mots-clés « film streaming gratuit » on s’aperçoit que les bibliothèques et leurs ressources numériques font partie du darkweb…Pas un site de médiathèque ni d’un prestataire de médiathèque ne remonte dans les résultats de recherche.
Aucun site de bibliothèque
Même si on rajoute « légal »….
CQFD. Nous sommes invisibles. A notre décharge, nous ne sommes pas entièrement responsables de cette situation mais en sommes complices. Nous avons fait confiance aux fournisseurs de plateformes, nous avons découvert des nouvelles façons d’acquérir et de proposer ces ressources dématérialisées, nous avons cru que l’abonnement à une ressource numérique suffisait à faire entrer la bibliothèque dans l’ère du 2.0. Mais nous avons été pris au piège et nous payons aujourd’hui notre dette technique. La médiation numérique appuyée sur une activité de production de contenus encadrée par des règles de l’écriture web et du référencement naturel aurait pu changer la donne.
Sommes-nous indispensables ?
J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mon point de vue sur l’indispensabilité des bibliothèques. C’est d’ailleurs le thème du prochain congrès de l’ABF. Cette question rhétorique est une coquetterie bibliocentrée. Il est peu probable que la conclusion de cette grand-messe réponde par la négative. Mais je pense que notre crise identitaire nous conduit à nous poser de mauvaises questions ou à prendre de mauvaises décisions. L’année de crise sanitaire a accentué cette perte de sens.
Consacrer un temps fort professionnel sur un concours de toilettes me paraît totalement déconnecté des préoccupations de la majorité de la population. En particulier pendant une période où nous avons été en contact avec les usagers qu’à travers le click and collect. Je ne vais pas me faire des amis mais j’ai l’habitude et les commentaires en-dessous de l’article sont ouverts.
C’est très sympa d’écrire sur les murs des toilettes mais si on veut défendre l’inclusion, peut-être qu’il faudrait faire un concours des sites de bibliothèques RGAA réellement accessibles ? Ou faire un concours des bibliothèques qui promeuvent la gratuité ? Ou un concours qui dénoncent les amendes en cas de retard des documents ? Ou bien encore des bibliothèques qui demandent des cartes d’identité et des justificatifs longs comme le bras pour s’inscrire ? Ou encore le palmarès des initiatives envers les publics non-francophones ? Au vu des attaques régulières contre les migrants, ce serait peut-être bien de se positionner en faveur de cette partie de la population parce que la diffusion des connaissances et le droit à l’accès à l’information ne connaissent pas de frontière.
Sans vouloir défendre mes marottes (mais un peu quand même) le dernier baromètre du numérique indique que les internautes sont préoccupés par la protection des données personnelles. (1/3 des internautes) Quand est-ce qu’on décide collectivement de s’emparer de cette problématique ? Pourquoi y-a-til un silence radio des associations professionnelles quand le gouvernement annonce un dispositif de surveillance de masse ? Sauf si on considère que la construction du citoyen peut se faire sous l’oeil d’un Etat panoptique, je ne comprends pas que la profession ne se mobilise pas sur ces sujets.
La vie privée et les données personnelles semble préoccuper les internautes
Les bibliothécaires américains commencent à s’interroger sur le futur des collections de DVD au regard du développement des usages liés à la SVOD. Allons-nous continuer à regarder le train passer et à faire comme l’industrie musicale et le développement du mp3 au tournant des années 2000 ? Il ne tient qu’à nous de nous emparer des problématiques de notre temps pour retrouver du sens dans notre action et montrer à la population que nous sommes utiles et peut-être indispensables.
L’industrie s’est appuyée sur la robotique pour pouvoir automatiser un certain nombre de tâches répétitives qui peuvent remplacer l’humain afin d’accroître la productivité et donc la rentabilité. Les progrès techniques ont permis d’automatiser le travail et le fantasme de l’intelligence artificielle propose d’étendre encore un peu plus ce rêve. Les bibliothèques ne sont pas épargnées par l’automatisation de leur activité. Les automates de prêts ont été conçus dans cette perspective afin de libérer du temps pour permettre aux bibliothécaires de se consacrer à de la médiation. Et si es bibliothèques s’équipaient de drone non pas pour surveiller les usagers mais plutôt pour effectuer des récolements par exemple ?
Après la RFID, place aux drones
Une étude s’est penchée sur l’utilisation d’un drone qui serait utilisé pour réaliser un inventaire ou identifier des documents mal rangés en partant du principe que l’aéronef est déjà utilisé dans d’autres secteurs et présente des avantages par rapport aux robots qui sont expérimentés dans certaines bibliothèques : taille, maniabilité, faible consommation électrique, coûts… Un des obstacles pointés par les auteurs de l’étude est de réussir à faire voler un drone dans un espace clos. Si la plupart des dispositifs utilisés de nos jours sont conçus pour des vols extérieurs, il existe cependant des systèmes de drones pour voler en intérieur.
Une des difficultés que l’équipe en charge du drone a dû intégrer est l’agencement et l’organisation des rayons au sein de la bibliothèque. Le drone doit pouvoir être capable de se déplacer dans tous les espaces, prendre en compte la taille et la hauteur des rayonnages sans l’intervention externe d’un humain. Pour leur recherche, les auteurs ont utilisé le drone Parrot Bebop 2 d’une taille relativement réduite pour pouvoir se faufiler partout (28 × 32 × 3.6 cm). Il est équipé d’une caméra RGB (capable de prendre des images couleurs et prendre en compte la profondeur).
L’utilisation d’un drone en intérieur conduit à une seconde difficulté liée à la cartographie. Si les drones peuvent être équipés de capteurs GNSS (Global Navigation Satellite System) leur permettant de se repérer dans l’espace, cela fonctionne mal en intérieur. Et les coordonnées GPS ne sont pas précises à l’intérieur d’un bâiment. Pour y remédier, les chercheurs ont mis en place un système de marqueurs pour aider le drone à se repérer et identifier les étagères. Je vous passe le passage de l’étude qui explique certains étalonnages peuvent être requis pour permettre au drone d’identifier correctement les marqueurs. Je vous laisse apprécier l’esthétique globale du rayonnage :
Déjà que les Qr-Code, c’est moche…
Après avoir effectué le balisage via les marqueurs et paramétrer le circuit du drone, l’aéronef peut procéder à la reconnaissance des livres. Il va identifier chaque livre présent sur l’étagère mais pour cela il doit prendre en compte les caractéristiques visuels de chaque livre (la taille, couleur, épaisseur, le style du titre…). Cela rend l’opération de reconnaissance difficile à réaliser. Pour y parvenir les chercheurs s’appuient sur des techniques de deep learning. Il faut donc alimenter l’algorithme à coups d’images sous différents angles de chaque livre pour permettre au drone d’être ensuite en capacité d’effectuer son processus de reconnaissance. En outre, le drone s’appuie également sur la cote présente sur le dos du livre pour effectuer la reconnaissance. En effet, il est équipé d’un système reconnaissance optique des caractères (OCR).
Processus de reconnaissance de caractères par le drone
Machine 0 – Humain 1
Les chercheurs ont effectué des tests du UJI Aerial Librarian Robot dans une bibliothèque universitaire. Ils précisent que cela a été réalisé en dehors des heures d’ouvertures pour éviter de perturber les usagers présents. Afin de se rapprocher au mieux des conditions réelles d’une bibliothèque ils ont volontairement dérangé des rayons ou mal positionnés des livres. Ils sont parvenus à une moyenne de reconnaissance et de localisation de 65 %. Ils reconnaissent qu’en l’état actuel, le dispositif manque de précision et nécessiterait une amélioration pour être utilisée dans des conditions réelles.
D’après les résultats de cette expérimentation, il semblerait que nous allons devoir attendre encore quelque temps avant de pouvoir compter sur les drones pour automatiser certaines de nos tâches. Cette étude n’a ni la vocation ni la prétention de proposer un dispositif opérationnel. Cela s’inscrit dans une démarche scientifique. Elle a le mérite de s’intéresser aux bibliothèques et montre comment les technologies modernes pourraient faciliter le travail des bibliothécaires.
Cependant, cette étude dit quelques choses de l’évolution et de la place des technologies dans notre société. Pour ma part, j’y vois un risque qui est celui de l’accoutumance aux technologies que cela peut produire. La banalisation de l’utilisation des drones contribue à nous faire accepter cette technologie quand elle se répand dans l’espace public notamment à des fins sécuritaires. C’est exactement ce qui se passe avec la reconnaissance faciale qui est embarquée dans les smartphones et qui est utilisée pour déverrouiller son appareil. On trouve la reconnaissance faciale pratique dans un premier temps, puis on s’habitue à cette technologie et on est plus surpris quand elle est déployée dans des applications de service public. Enfin, on finit par l’accepter voir la désirer quand elle est présentée pour assurer notre sécurité.
Démonstration de la cabine insonorisée – Stella Wieser
La crise du coronavirus, l’explosion du télétravail et des visioconférences ont fait ressortir le besoin d’espace pour travailler ou passer des entretiens d’embauche alors même que la plupart des lieux sont fermés en raison des restrictions sanitaires. La bibliothèque de Carthage, dans l’Etat du Texas, a peut-être trouvé la solution au problème.
La bibliothèque Sammy Brown a installé deux cabines insonorisées équipées d’ordinateur portable pour permettre aux usagers de s’isoler et de pouvoir réaliser des visioconférences sans se sentir écouter ni déranger les autres usagers de la bibliothèque.
Ce projet a été rendu possible grâce à une bourse attribuée par l’Institute for Museum and Library Services pour aider et accompagner les établissements de lecture publique à s’adapter et maintenir une activité à cause du coronavirus. Comme l’explique Kim Corner, la directrice de la bibliothèque, les usagers viennent souvent dans l’établissement pour utiliser les ordinateurs et effectuer des démarches autour de l’emploi. Evidemment, les restrictions sanitaires ont empêché les usagers de pouvoir profiter d’une large partie des services proposés par la bibliothèque. Face au besoin de pouvoir disposer d’un espace intime pour effectuer une visioconférence, les bibliothécaires ont décidé de concevoir un espace qui permette de répondre à ce besoin. Là où se distingue le projet de la bibliothèque Carthage, c’est que la mise en place de ces cabines insonorisées n’a pas nécessité de grands travaux d’aménagement. Une partie de la subvention a également été utilisée pour faire l’acquisition de deux ordinateurs portables adaptés à la visioconférence parce que les ordinateurs de la bibliothèque n’étaient pas adaptés pour cet usage. La directrice souhaite que cet espace soit pleinement investi y compris pour des réunions d’affaires ou de la téléconsultation.
Cet événement est l’occasion de rappeler que les bibliothèques sont encore aujourd’hui souvent le lieu privilégié pour disposer d’une connexion internet. Ce service est particulièrement vital en milieu rural mais aussi en milieu urbain où la plupart des lieux sont fermés. Les bibliothécaires américains ont su très tôt se saisir de cette problématique en élargissant l’accès au réseau wifi de la bibliothèque au-delà des horaires d’ouverture pendant le début de la crise sanitaire. Quand d’autres ont augmenté la bande passante afin de pouvoir satisfaire la demande ou prêter des hotspots wifi pour permettre aux usagers d’avoir accès à internet pendant le confinement. Quand il est difficile de disposer d’un espace pour s’isoler chez soi, cette idée de cabine insonorisée est une solution utile et adaptée pour de nombreuses personnes. Cela peut également être une offre proposée aux personnes qui souffrent en télétravail de ne plus pouvoir rencontrer des gens ou leurs collègues. La perspective de sortir et de se rendre à la bibliothèque pour effectuer une visioconférence dans une cabine adaptée est un moyen efficace pour ces personnes de sortir de l’isolement qu’elles peuvent ressentir.
Le marchand en ligne craint que le modèle de prêt de livres numériques des bibliothèques porte atteinte aux intérêts économiques des auteurs.
https://www.stop-amazon.fr/
Dans un article du Washington Post (propriété de Jeff Bezos), Geoffrey A. Fowler explique que les bibliothèques américaines ne peuvent pas fournir à leurs usagers des livres numériques publiés par Amazon parce que le géant du commerce en ligne considère que les établissements de lecture publique contribuent à cannibaliser des ventes de livres. La domination d’Amazon est déjà un problème connu dans le domaine du numérique mais il apparaît que la situation de monopole de l’entreprise a aussi des conséquences sur la capacité des gens à pouvoir accéder à des oeuvres. Amazon représente une menace pour les librairies, est-ce au tour des bibliothèques d’être inquiètes ?
Amazon fait la pluie et le beau temps dans le secteur du livre numérique. Il occupe une position stratégique en étant à la fois libraire, éditeur, vendeur de matériel de lecture et même bibliothécaire. Si jusqu’à présent les bibliothèques américaines étaient peu concernées par l’entreprise, la situation a changé avec cette déclaration de guerre. Et il semblerait que les bibliothécaires américains en ont totalement conscience. L’association américaine des bibliothèques considère qu’Amazon représente « la plus grande menace » pour les bibliothèques.
Si certains considèrent qu’Amazon est libre de définir les conditions de vente de ses livres, l’auteur rappelle les enjeux démocratiques et citoyens que représentent cette décision. En effet, tout le monde n’a pas les moyens de pouvoir acquérir des livres et constituer sa bibliothèque personnelle. En étant ouverte à tous, souvent gratuitement, les bibliothèques permettent de concrétiser ce principe d’égalité en fournissant un accès égal et équitable entre chaque individu. Un autre exemple en lien avec l’actualité permet de souligner la gravité de la décision d’Amazon. Michael Blackwell, responsable d’une bibliothèque, cite l’exemple d’une personne qui se retrouve au chômage à cause du Covid 19 et qui souhaiterait lire des livres pour acquérir de nouvelles compétences et retrouver le chemin de l’emploi. Une personne dans cette situation ne pourrait pas se tourner vers sa bibliothèque parce qu’elle ne pourrait pas lui proposer ce genre de livres qui pourrait être vendu par Amazon. Avec son refus, le GAFAM contribue à réserver la culture et l’accès aux savoirs à une catégorie privilégiée de la population. Dans un contexte de multiplication des plateformes numériques, qui a les moyens de pouvoir s’abonner à chacune d’entre elles pour avoir accès à un large éventail de l’offre éditoriale ? Les bibliothèques sont donc définitivement un moyen d’y parvenir.
En outre, la politique d’Amazon transforme le droit d’auteur en un droit d’éditeur en confisquant à l’auteur le choix d’autoriser ou non la diffusion de son oeuvre. Certains auteurs publiés par Amazon ne sont d’ailleurs pas particulièrement alignés sur la position d’Amazon.
Pollan, lauréat du prix James Beard, qui a publié en 2019 Caffieine en exclusivité sur le service de livre audio Audible a déclaré qu’il n’était pas au courant que son livre n’était pas disponible dans les bibliothèques. « Si cela tenait qu’à moi, il le serait ».
Par ailleurs, exclure les bibliothèques au motif qu’elles pourraient nuir aux intérêts économiques des auteurs est une ineptie quand on sait que les bibliothèques américaines payent les livres bien plus chers que les particuliers. Elles peuvent payer « entre 40 et 60 dollars pour un livre numérique et même plus de 100 dollars pour un livre audio à succès. »
Enfin, dans le contexte sanitaire où les bibliothèques ont surinvesti le livre numérique et les contenus numériques pour pouvoir continuer à proposer leurs services pendant les confinements, le choix d’Amazon apparaît définitivement comme une déclaration de guerre.
L’Association américaine des bibliothèques a adopté une résolution fin janvier contre l’utilisation de logiciel de reconnaissance faciale dans la continuité de la « Library Bill of rights » et d’autres textes portés par l’ALA qui promeuvent le respect de la vie privée des usagers des bibliothèques.
Les bibliothécaires américains soulignent que le droit et le respect de la vie privée sont indispensables pour garantir la liberté intellectuelle. Les bibliothèques doivent défendre ces valeurs et sensibiliser les publics à la protection de la vie privée mais surtout protéger les données personnelles des usagers. L’ALA rappelle que les usagers doivent pouvoir utiliser les services de la bibliothèque sans craindre une intrusion dans leur vie privée. Le risque que pourrait introduire ce genre de technologies serait de rompre la confiance des usagers et les dissuader de venir utiliser les services de la bibliothèque.
S’appuyant sur des études démontrant les dérives dont est capable la reconnaissance faciale et la menace qu’elle fait planer en sacrifiant la notion même de consentement libre et éclairé, l’ALA estime que cette technologie de contrôle crée des conditions propices à une surveillance non autorisée des usagers.
L’absence de cadre juridique au niveau fédéral, l’utilisation répandue par les autorités et le manque de transparence des logiciels protégés par des droits de propriété intellectuels justifient également le rejet de la reconnaissance faciale par les bibliothécaires américains. Quelle confiance peut-on accorder à une boîte noire qui ne permet pas de savoir comment elle fonctionne ?
Par ailleurs, cette technologie fait l’objet de biais cognitifs qui traduisent les représentations et les préjugés des développeurs derrière les algorithmes utilisés dans les logiciels de reconnaissance faciale. Cela produit des discriminations notamment à l’égard des minorités qui sont plus victimes d’erreurs d’identification. Au nom de l’antiracisme, de l’équité, de la diversité et de l’inclusion, l’ALA rejette la reconnaissance faciale.
Parce que la reconnaissance faciale porte atteinte à la vie privée des usagers mais aussi à celles des bibliothécaires qui devraient se soumettre à l’utilisation de leurs données biométriques, l’ALA s’oppose à cette technologie sécuritaire. Elle invite les professionnels mais aussi leurs partenaires à défendre cette position et sensibiliser les usagers, les élus ou encore le législateur sur les risques que fait planer la reconnaissance faciale sur la vie privée et les discriminations qu’elle produit. En l’absence d’étude qui démontrerait l’efficacité de ce dispositif panoptique, elle invite à cesser d’utiliser les logiciels de reconnaissance faciale et réclame un moratoire sur l’utilisation de logiciel de reconnaissance faciale dans les bibliothèques.
Il y a quelques jours au cours d’une conférence, Bill Gates
a listé les dix innovations technologiques à venir qui vont transformer le
monde. De l’énergie nucléaire à la santé en passant par l’alimentation, ces
technologies sont supposées transformer nos vies et notre quotidien. Mais si on
regarde du côté des bibliothèques, on voit qu’une autre ligne se dessine et des
technologies sont en train de faire leur place et transforment non pas le monde
mais l’image des bibliothèques et la pratique des professionnels.
L’American Libraries Magazine a interrogé des spécialistes « tech » dans le monde des bibliothèques pour faire le tour des tendances actuelles en matière d’applis, d’appareils, de logiciels et la façon dont certaines bibliothèques s’en sont emparées et les ont intégrés dans leur offre de services.
Les technologies immersives
D’après Joyce Kasman Valenza (@joycevalenza), les bibliothèques ne se sont pas suffisamment saisies de la réalité virtuelle (VR), de la réalité augmentée (RA) et de la réalité mixte (RM) et du potentiel que ces dispositifs technologiques peuvent offrir. Le coût des casques de réalité virtuelle constitue encore actuellement une barrière et beaucoup de bibliothèques ne peuvent pas faire l’acquisition de ce type de matériel. Celles qui en possèdent se limitent souvent à un effet show-room. On montre un dispositif pour donner à voir et faire découvrir aux usagers comment on peut vomir en 3’20. D’après l’ex-bibliothécaire, la réalité virtuelle pourrait par exemple être envisagée pour proposer des parcours et des expériences enrichis pour valoriser les collections. La VR pourrait être mise au service de l’apprentissage et l’éducation (e.g les médecins qui se forment à la chirurgie avec la VR).
Au-delà du jeu, Valenza cite l’exemple de nouvelles formes de narrations conçues spécifiquement pour la réalité virtuelle. Elle cite notamment Google Spotlight Stories, (mise à jour : la fermeture de ce service a été révélée aujourd’hui) des histoires. Certaines histoires sont accessibles sous la forme d’applications à télécharger ou directement sur YouTube. Google présente de la façon suivante :
« Nous combinons l’art et les sciences pour développer des technologies innovantes et créer des histoires immersives pour le 360°, la RV sur mobile et les casques de réalité virtuelle. Vivez pleinement l’expérience : regardez, écoutez, explorez. »
https://atap.google.com/spotlight-stories/
Mais Google n’est pas le seul à proposer ces expériences narratives. On note également Storyfab (applications de VR pour les appareils fonctionnant avec iOS d’Apple) ou encore Metaverse qui permet aussi de créer des contenus interactifs en réalité augmentée (RA). Cela fonctionne à partir d’une appli ou bien depuis un ordinateur. Ces outils sont une occasion pour les bibliothèques d’élargir leurs collections et de pouvoir proposer de nouvelles expériences narratives aux usagers.
Valenza poursuit en proposant d’autres usages possibles de la VR, de la RM et de la RA pour proposer des expériences insolites comme se déplacer dans le système solaire, être plongé au cœur d’une tornade, se déplacer dans un camp de réfugiés ou encore manipuler et disséquer un corps humain modélisé en 3D. Autrement dit, c’est pouvoir donner forme à des connaissances que l’on trouve par ailleurs dans les collections mises à disposition. Cela constitue une forme de complémentarité des supports pour mettre en pratique les connaissances acquises via les documents physiques.
Enfin, elle conclut avec une expérience de la RA avec le Merge Cube. Il s’agit d’un dispositif conçu pour jouer et apprendre à partir d’un cube. Si le merge cube propose des jeux en réalité augmentée, il a notamment été conçu pour enseigner et apprendre les S.T.E.A.M (sciences, technologie, ingénierie et les mathématiques). Cela fonctionne avec une appli ou bien des lunettes adaptées.
Développer la culture numérique
Ce n’est pas un élément particulièrement nouveau, les bibliothèques participent à l’acquisition et au développement d’une culture numérique. Valenza revient sur l’importance de sensibiliser les usagers à la question de la propriété intellectuelle et de le faire découvrir les licences comme les Creative Commons afin qu’ils puissent utiliser des contenus en toute légalité. Valenza prend l’exemple d’un barbier qui veut réaliser des flyers pour faire de la publicité sur sa boutique. Ce dernier a tout intérêt à connaitre des banques d’images comme Pixabay, Pexels ou Unsplash qui proposent des photos de qualité librement réutilisables. La bibliothèque est un lieu ressource qui peut l’accompagner.
Suzan Wulf, responsable des services numériques de la bibliothèque publique de Niles dans l’Etat de l’Illinois, partage l’expérience de son établissement autour des ressources numériques. Il y a actuellement tout un débat sur la nécessité ou non de former les jeunes à l’apprentissage du code informatique. Sa bibliothèque s’est abonnée à la plateforme Treehouse pour apprendre à coder. Comme beaucoup de ressources numériques proposées par les bibliothèques, le taux d’utilisation ne décollait pas. Pour pallier cette sous-utilisation, la bibliothèque a mis en place des « cours » de code grâce à la plateforme selon le modèle de la classe inversée. Les usagers consultent les vidéos chez eux ou seuls puis s’inscrivent à des sessions collectives dans les murs de la bibliothèque pour effectuer des quiz et résoudre des défis. Grâce à cette formule, la fréquentation a explosé et les statistiques d’utilisation ont été multipliées par 4 en deux mois. C’est une bonne stratégie de médiation pour favoriser l’appropriation d’une ressource numérique payée par la bibliothèque.
Enfin, Valenza insiste sur la question des ressources éducatives libres. Les bibliothèques doivent s’engager dans le mouvement de l’open access, de la science ouverte et de l’open data qui constituent des alternatives pour garantir une véritable équité dans l’accès à l’information et aux savoirs. Elle cite l’exemple du portail OASIS (Openly Available Sources Integrated Search) développé par la bibliothèque de l’Université Suny Geneseo. Ce portail est un outil de recherche qui indexe 78 sources différentes représentants plus de 316 000 documents. Son objectif est de faciliter la découverte de contenus ouverts.
Favoriser l’inclusion et dépasser la barrière de la langue
Les bibliothèques sont ouvertes à tous mais celles et ceux qui rencontrent des difficultés avec la langue peuvent se censurer et ne pas venir à la bibliothèque. Il existe des ressources pour permettre d’apprendre une langue notamment pour des primo-arrivants. Mais il peut-être difficile pour ces personnes d’utiliser des ressources numérique mises à leur disposition si l’interface de l’ordinateur n’est pas dans leur langue maternelle. Pour contourner cette discrimination, des bibliothèques ont recours à des applications de traduction en temps réel pour pouvoir comprendre la demande d’un usager y répondre. Plusieurs outils sont utilisés comme l’application SayHi pour mobile qui propose des traductions en 90 langues et dialectes.
Derrière ce titre volontairement provocateur se cache un dispositif en phase de test déployé aux Etats-Unis qui reprend le principe de desserte d’un quartier spécifique aux bibliobus.
La bibliothèque publique de Mountain View en Californie teste un nouveau dispositif pour faciliter le retour des documents : le book bot. C’est un robot qui patrouille un quartier de la ville pour permettre aux usagers de restituer les documents (livres, cd, DVD, audiolivres) qu’ils ont emprunté ou d’autres objets que la bibliothèque pourrait prêter. Le robot n’est pas conçu pour livrer des documents pour le moment. Il s’agit d’un projet développé en partenariat avec Google dans le cadre du projet Area 120 qui met en œuvre des dispositifs expérimentaux. Ce n’est pas anodin, on est à Mountain View, ville où siège Google.
Fonctionnement du service
Le robot fonctionne une fois par semaine, le jeudi de 10h à 20h. S’il est équipé de phares pour voir la nuit au coucher du soleil, il n’est pas en capacité de se déplacer les jours de pluies ou lorsque les conditions météorologiques ne le permettent pas.
Pour utiliser le service, il suffit de se rendre à l’adresse https://bookbot.area120.com/ pour programmer un rendez-vous afin que le robot passe pour récupérer les documents. Bien évidemment, le dispositif est gratuit. D’après la bibliothèque, il n’est pas nécessaire de renseigner son numéro de carte de bibliothèque ni d’utiliser le moindre login pour définir un rendez-vous pour la collecte. Il suffit de saisir son adresse, sélectionner le créneau horaire (8h – 10h), ainsi que son numéro de téléphone. Quand le robot arrive au lieu du rendez-vous, un texto est envoyé à l’usager pour le prévenir que le robot est arrivé. A l’image d’un colis Chronopost, l’usager dispose d’un lien reçu par SMS pour estimer le temps d’arriver du robot jusqu’à chez lui.
Il y a une trappe à l’arrière du robot qui permet de ranger 5 à 10 objets en fonction de leur taille.
Le Book Bot de la bibliothèque de Mountain View
Actuellement, le robot ne dessert pas l’ensemble de la ville mais seulement un quartier : le Old Mountain View. Il s’agit d’un dispositif expérimental. Par ailleurs, il peut se déplacer à une vitesse maximale de 7,2 km/h. Autrement dit, à cette vitesse-là, il ne peut pas couvrir une surface trop importante.
Quand le robot arrive à la bibliothèque, un bibliothécaire vide les documents et les passe en retour. Le robot est surveillé à distance par un opérateur notamment afin de s’assurer que le robot ne fasse pas l’objet d’acte de vandalisme ou que quelqu’un ne tente pas d’ouvrir la trappe pour récupérer les documents.
C’est un dispositif pilote intéressant pour amener la bibliothèque chez les usagers. Cela permet d’automatiser des tâches qui peuvent permettre d’assurer une meilleure couverture du territoire (compléter les dessertes du bibliobus) ou compléter une offre de service existante (portage à domicile pour les publics empêchés). Le robot book serait efficient s’il permettait d’apporter les documents que les usagers ont envie d’emprunter. Mais c’est peut-être une évolution qui sera apportée si le projet passe la version test. Bien sûr, ce dispositif a été réalisé avec la force de frappe de Google mais pourquoi ne pas envisager des partenariats avec des écoles d’ingénieurs quand elles existent sur les territoires pour construire des dispositifs similaires et permettre ainsi au bibliothèques de proposer des services personnalisés à leurs usagers ?
Quel est l’impact de la blockchain pour les bibliothèques ? Comment les bibliothécaires peuvent-ils s’emparer de cette technologie de rupture ? L’American Libraries Magazine a récemment publié une interview consacrée à la blockchain. Parmi les personnes interrogées, on retrouve Ryan Hess, bibliothécaire en charge de l’innovation numérique à la bibliothèque publique de Palo Alto, D arra L Hofman, une universitaire qui s’intéresse à la blockchain, Bohyun Kim professeure à l’université de Rhode Island, Annie Norman bibliothécaire de l’État du Delaware et Caroline Coward, bibliothécaire rattachée à un laboratoire de la NASA. Ces questionnements semblent assez prématurés par rapport à la France mais offrent des perspectives et un cadre de réflexion intéressant qui confirme que les bibliothèques ont et continuent d’entretenir un lien très for avec les technologies.
Les principes de la
blockchain
Quiconque
s’intéresse un tant soit peu au numérique et ses évolutions a
entendu parler du phénomène de la blockchain. Cette technologie est
actuellement surtout utilisée dans le domaine des cyrptomonnaies
avec notamment le Bitcoin. Il s’agit d’une monnaie immatérielle
qui s’appuie sur une chaîne de blocs. Je ne suis ni un expert de
la FinTech ni de la Blockhain mais la définition la plus simple que
j’ai trouvée pour expliquer de quoi il retourne est celle de Fred
Cavazza :
la
blockchain est un système de base de données distribuée qui permet
de rendre infalsifiable l’historique des transactions.
La blockchain
s’avère utile dans le cadre de transactions car son caractère
décentralisé permet de se passer d’un tiers qui vérifierait la
conformité des transactions. A chaque transaction, une empreinte
numérique est associée afin de pouvoir l’identifier. Le gros
avantages est donc de pouvoir se passer d’intermédiaires qui
vérifie la conformité des transactions et qui détient de ce fait
un pouvoir de contrôle.
Une réflexion engagée aux États-Unis
Ok. Une fois qu’on a dit ça, on n’y voit pas spécialement plus clair. Et encore moins le lien avec les bibliothèques. Pourtant, il semble que la chaîne de blocs intéresse nos confrères étasuniens qui en discutent et envisagent des usages pour spécifiques aux bibliothèques. D’après eux, la blockchain pourrait s’appliquer au prêt entre bibliothèques, les publications académiques (peer review), dépôts d’archives ouvertes, la délivrance de titres ou aider au développement d’une carte de bibliothèque universelle.
Mais avant de se
lancer dans des projets disruptifs, il est indispensable pour les
bibliothécaires amércains de réussir à conceptualiser un peu plus
cette technologie et de former la profession pour comprendre comment
elle fonctionne et comment elle pourrait être appliquée dans le
monde des bibliothèques.
Pour certains professionnels américains, la blockchain pourrait être utile dans la résolution de certains problèmes. Par exemple, Bohyun Kim explique que la blockchain serait utile dans le cadre d’un atelier de bidouille pour une personne qui souhaiterait partager un objet numérique (fichier à imprimer en 3D) avec un ami mais qu’il n’y aurait aucun serveur disponible pour héberger le fichier. Quant à Ryan Hess, il envisage la blockchain comme une solution destinée aux utilisateurs de la bibliothèques pour se partager des choses en dépassant le cadre physique de la bibliothèque.
Darra L. Hofman précise que la blockchain soulève encore beaucoup de questions et que les bibliothécaires n’auront pas nécessairement besoin d’être des experts de cette technologie pour aider les usagers. Elle cite l’exemple du protocole TCP/IP en précisant que tous les bibliothécaires ne sont pas des experts de ce protocole qui est au coeur de la transmission de données sur Internet mais en revanche tous les bibliothécaires sont en capacité d’accompagner les usagers pour trouver les bonnes sources sur le web pour répondre à un besoin informationnel. Toujours d’après Hofman, un moyen de s’emparer de la Blockchain pour les bibliothécaires consiste à faire ce qu’ils font déjà pour d’autres domaines : inviter des spécialistes (elle rappelle d’ailleurs à juste titre que les chercheurs aiment parler de leur sujet de recherche), constituer des bibliographies sur ce sujet… Bohyun Kim rajoute une dimension plus pédagogique en évoquant la possibilité d’animer des ateliers pour montrer aux usagers comment installer et utiliser un portefeuille Bitcoin.
Annie Norman va encore plus loin et pense que la chaîne de blocs serait efficace pour la gestion des données produites par l’activité des bibliothèques. Actuellement, les données des bibliothèques sont enfermées dans des silos fermement protégés par les fournisseurs avec lesquels les bibliothèques travaillent (prestataires, ressources numériques…). A cela, il faut ajouter aussi les problématiques liées à la gouvernance qui se traduisent par un manque de transparence et un accès difficile à ces données (démarche de l’open data). Or, Norman pense que si ces données étaient adossées à une chaîne de blocs, elles bénéficieraient d’une meilleure visibilité qui contribuerait à mettre en avant la valeur des bibliothèques. Par ailleurs, l’intégrité de ces données serait assurée car la particularité de la blockchain est d’assurer une traçabilité des transactions. Autrement dit, aucun risque de voir les données détériorées ou falsifiées.
Le risque de tomber dans la hype de la blockchain existe tout de même. Tout comme il a existé pour l’impression 3D qui était présentée comme la technologie disruptive qui allait révolutionner notre quotidien. Mais justement Bohyun Kim propose une réponse intéressante à la question de l’effet de mode. Elle explique que les bibliothèques n’ont pas pour mission de convertir les gens à la blockchain ou à les dissuader de l’utiliser. Elles sont là pour apporter les connaissances nécessaires pour permettre aux individus de faire leur avis sans avoir un discours biaisé qui pourrait dissimuler des intérêts particuliers autour de cette technologie. Les bibliothèques n’ont rien à vendre ! Comme elle le dit très bien, cela pourrait s’intégrer aux missions de littératie numérique des bibliothèques.
La blockchain est présentée comme une technologie révolutionnaire mais présente des inconvénients derrière ses multiples avantages. Cette technologie est coûteuse et nécessite de disposer d’un personnel compétent techniquement pour alimenter et maintenir à jour la chaîne de blocs. Comme l’explique Coward, il y a un moyen simple pour savoir si vous pouvez vous passer de la blockchain. Il suffit de se poser les 4 questions suivantes : Quel est le problème que la bibliothèque essaye de résoudre ? Est-ce que la blockchain est la technologie adaptée pour résoudre ce problème ? Disposez-vous déjà des ressources humaines avec les compétences techniques pour créer et mettre à jour un bloc ? Avez-vous quelqu’un dans l’équipe capable de maintenir le système ? Si la réponse à la deuxième, troisième ou quatrième question est non. Oubliez la blockchain et privilégiez une autre solution.
Par ailleurs, Hofman
soulève un problème intéressant avec la blockchain. Théoriquement
les transactions enregistrées sur une chaîne sont immuables pour
garantir l’authenticité et l’intégrité des échanges. La
blockchain consacre un principe existant sur le web : l’amnésie
n’existe pas. Autrement dit, comment consacrer le droit à l’oubli
alors que le principe de cette technologie est de ne jamais oublier.
On peut même s’interroger sur la compatibilité de la blockchain
et du RGPD. Comment exercer son droit à la suppression ou la
correction de données qui seraient conservées dans une chaîne de
blocs ?
Est-ce que la
blockchain est une menace pour les bibliothécaires ? D’après
Hofman, malgré les promesses qu’avance cette technologie, cela ne
représente pas un danger pour les professionnels de l’information.
Avec le développement des technologies de l’information, les
bibliothécaires ont toujours été positionnés à une place
charnière : entre l’information et l’individu. On pourrait
dire que les moteurs de recherche occupent la même place mais notre
capacité à comprendre le sens de la demande d’un individu, notre
jugement et notre humanité ne peuvent être automatisés. Et c’est
ce qui fait notre force.
L’ALA vient de mettre à jour son fameux Bill of rights. Ce document constitue un mantra pour les bibliothécaires américains avec une dimension éthique très forte. Il s’agit d’un document qui définit les principes de bases qui doivent guider le fonctionnement d’une bibliothèque. Ce document a été adopté en 1939 pour la première fois et a régulièrement été amendé. L’association vient d’apporter un amendement relatif à la vie privée qui dit ceci :
« Toute personne, indépendamment de son origine, de son âge, de ses antécédents, de ses opinions, dispose d’un droit à la vie privée et à la confidentialité quand elle utilise les services de la bibliothèque. Les bibliothèques devraient défendre, éduquer et protéger la vie privée des gens, en sécurisant toutes les données d’utilisation des bibliothèques, y compris les renseignements personnels identifiables. »
Cet amendement n’est pas qu’une simple déclaration d’intention. Comme le rappelle un des contributeurs de ce nouvel article, les bibliothécaires du pays vont pouvoir s’appuyer sur ce document de référence pour mettre à jour localement leur politique de confidentialité ainsi que leur pratique professionnelle favorisant la protection des données personnelles des usagers.
« D’un bout à l’autre du territoire, les bibliothécaires disposent désormais du soutien nécessaire pour protéger et défendre le droit à la vie privée de leurs usagers ».
A travers cet amendement, l’ALA envoie un signal fort à la profession. Toutefois, on manquera pas de noter une certaine contradiction de la part de l’ALA qui a récemment annoncé un partenariat avec Google. C’est facile de les attaquer là-dessus mais cette contradiction peut se justifier par des raisons très pragmatiques : prendre l’argent pour pouvoir mener des actions et sensibiliser à la question de l’intimité numérique. Ce reproche est d’ailleurs fait à d’autres organisations comme Mozilla qui peut continuer à mener des actions et développer des projets grâce au mécénat de Google. Retenir cette contradiction reviendrait à gommer toutes les autres initiatives que l’ALA peut conduire qui participent à une prise de conscience au sein de la profession. Ce serait aussi réduire et discréditer les actions menées localement par des bibliothécaires qui prennent leur bâton de pèlerin pour tenter de sensibiliser les usagers à la problématique de la vie privée.
On ne sauvera pas le monde
J’ai eu le plaisir d’intervenir cette semaine dans le cadre d’une journée professionnelle organisée conjointement par l’agence de coopération des métiers du livre en Normandie et la médiathèque départementale de l’Eure sur les données personnelles et les bibliothèques. Les échanges avec le public ont fait ressortir le constat que nous sommes prêts à agir en tant que professionnels mais notre action est plus proche du colibri que d’un raz-de-marée qui transforme en profondeur les usages. Ce constat est juste mais tout simplement parce que nous n’en avons pas la capacité. Ce combat collectif nécessite d’impliquer différents acteurs et notamment les pouvoirs publics. L’Etat organise et fournit une instruction à tous pour que chacun soit en capacité de lire, écrire, compter. (Bien évidemment, c’est la théorie et la réalité démontre que ce n’est pas le cas). Les pouvoirs publics mettent en place, par exemple, des dispositifs de sensibilisation aux dangers de la route avec l’éducation routière. Certes ces dispositifs sont incomplets mais sont portés par des politiques publiques qui offrent une visibilité à ces thématiques. Or pour l’intimité numérique, nous souffrons d’un manque de volonté de la part des pouvoirs publics. Bien au contraire, nous assistons actuellement à un processus de dé-tricotage des libertés individuelles et du respect des conditions nécessaires à notre intimité numérique. La récente loi anti-casseurs ou les récentes révélations sur les écoutes téléphoniques de manifestants rappelant la grande époque de la Stasi montrent que notre intimité est bafouée. Nous, professionnels des l’information, ne pouvons pas inverser cette tendance. Cependant, je suis convaincu que nous pouvons semer des graines qui porteront peut-être leurs fruits. Au regard de nos missions qui consistent à fournir un accès libre, neutre et équitable à l’information, à faire circuler les connaissances et favoriser l’acquisition de savoirs qui participent à l’équilibre d’une société démocratique où chacun a sa place, nous avons tout intérêt à mener des actions visant à faire prendre conscience de l’importance de l’intimité numérique. L’intimité, numérique ou non d’ailleurs, c’est ce qu’on décide de partager ou non avec des personnes ou des groupes définis. On voit bien qu’actuellement entre les GAFAM et la surveillance des agences de renseignements ce droit nous est ôté. L’intimité est la barrière qui nous permet de penser. Une société constituée de citoyens qui ne peuvent plus penser est une société déviante. Or les bibliothèques n’ont pas de place dans une société déviante. Alors prenons conscience collectivement et professionnellement de la nécessité de protéger les données personnelles de nos usagers pour continuer à donner du sens à notre métier.
Bonus
Dans le cadre du festival des libertés numériques organisés par les bibliothécaires de Rennes, j’ai animé un atelier pour les ados dans la médiathèque où je travaille. Je mets quelques ressources à disposition si jamais vous souhaitez vous en inspirer pour organiser ce genre d’événement. Cet atelier s’est déroulé sous la forme d’un parcours avec des minis ateliers que je présente ci-dessous, les participants peuvent naviguer d’un atelier à l’autre dans le sens qu’ils souhaitent.
Pour commencer, je me suis appuyé sur l’exposition Data Detox réalisée par l’EPFL Les premiers panneaux de l’expo ont constitué le point dé départ de l’atelier. Cela me semble intéressant pour définir le contexte et faire écho aux préjugés qu’ils peuvent avoir (« je n’ai rien à cacher »).
Puis ensuite un des ateliers abordait la question de la géolocalisation. Après avoir pris connaissance de la façon dont notre téléphone trahit notre position géographique, je leur ai fait un petit test avec l’application Google maps. L’objectif est de leur montrer comment cette appli collecte nos déplacements sans que nous en ayons conscience parce qu’elle est configurée par défaut de cette façon. La réaction des participants a été unanime : ils étaient tous en PLS. Pour ne pas les laisser dans leur torpeur, je les ai invités à désactiver le tracking de maps et à télécharger l’application OSMand+.
Une autre activité portait sur les demandes d’autorisations des applications. L’objectif de cet atelier consiste à faire prendre conscience que certaines applications sont très intrusives et demandent des autorisations d’accès sur le téléphone qui ne sont pas légitimes. A partir d’une tablette mis à disposition, le participant installe un certain nombre d’applications sur l’appareil. Ensuite, il installe l’application Exodus Privacy pour voir les trackeurs et les demandes d’autorisations abusives des applications précédemment téléchargées. Téléchargez le support de cet atelier : Des applis un peu trop curieuses
Une des activités portaient sur le tracking publicitaire lié à la navigation sur le web. L’objectif est de leur faire prendre conscience de ce qu’est le tracking et comment il se manifeste. Pour cet atelier, je me suis appuyé sur l’extension Lightbeam (ou Kimetrak) de Firefox pour révéler tous les trackers qu’il peut y avoir quand on navigue sur un site. Les réactions des participants étaient assez chouettes. Certains ont eu l’idée d’aller visiter le site qu’ils utilisent au collège pour leurs devoirs et la correspondance avec leurs profs. Ils n’ont pas été déçus du résultat ! Téléchargez le support de cet atelier : Le tracking.
Ensuite un des ateliers proposés concernait la question des métadonnées. L’objectif consiste à leur montrer en quoi les métadonnées compromettent notre intimité numérique et portent atteinte à notre vie privée sans avoir besoin d’accéder aux contenus. Cet atelier se décompose en deux temps : un questionnaire puis une vidéo pour tout comprendre sur les métadonnées. Je me suis servi de cette vidéo du journal Le Monde qui a été réalisée au moment du vote sur la loi renseignement. Cet atelier était accompagné d’un second sur les métadonnées associées aux photos (EXIF) afin de montrer comment une photo peut révéler des informations sur nous. Télécharger le support de cet atelier : Les métadonnées
Un des ateliers portait sur le chiffrement et plus précisément sur le chiffrement de données dans des espaces de stockage en ligne type Google Drive, DropBox ou OneDrive à partir du logiciel Cryptomator. (On peut utiliser également CryFS si on est sous un environnement Linux ou MacOS). Il est commun d’utiliser ce genre de service en ligne quand on dispose d’un compte gmail ou hotmail. Cette solution peut être utilisée si on n’est pas prêt à se lancer dans des solutions d’auto-hébergement qui peuvent être effrayantes quand on ne connaît pas. Grâce à Cryptomator, on peut déposer des fichiers dans son Drive sans que Google puisse accéder au contenu des documents. Télécharger le support de cet atelier : Chiffrez vos données dans le cloud
Un dernier atelier abordait la question du DNS. En effet les serveurs DNS compromettent notre intimité dans la mesure où le fournisseur du serveur DNS sait sur quels sites nous allons. Je vous invite à lire cet article de Korben pour comprendre rapidement de quoi il s’agit (ainsi que le livre Cyberstructure de Stéphane Bortzmeyer publié chez C&F éditions). Généralement, les serveurs DNS configurés par défaut sont ceux de Google (8.8.8.8 et 8.8.4.4). L’objectif de cet atelier était de modifier le DNS d’une connexion wifi à partir d’une tablette mise à disposition. Télécharger le support de cet atelier :Changer le DNS
Enfin, un ordinateur était accessible avec l’édition spéciale des Incollables réalisée en partenariat avec la CNIL pour tester les connaissances des ados et de ce qu’ils ont retenu après être passés sur les différents ateliers. J’avais mis en place également un atelier sur les conditions générales d’utilisation à partir de l’extension TOS;Dr. Mais ce n’était pas satisfaisant parce qu’elle est en anglais et n’indique pas systématiquement clairement le contenu des CGU des plateformes. Globalement, cet atelier est plutôt positif et assez intéressant à mener. Il permet d’aborder les questions des données personnelles en évitant l’écueil du cours magistral qui peut devenir assez ennuyeux pour des ados. Si vous avez des questions, n’hésitez pas à passer les commentaires !