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Etat d’urgence technologique – comment l’économie de la surveillance tire parti de la pandémie

11 février 2021 à 15:50
couverture Etat d'urgence technologique- olivier tesquet
Catégorie:
Illustrateur: Maya Palma
Publié: 04/02/2021
« En janvier dernier, je publiais À la trace, une cartographie que j’espérais complète des acteurs et des enjeux de la surveillance contemporaine. Quelques mois plus tard, l'épidémie de Covid-19 offrait, à l'échelle mondiale, un cas d’usage frappant des dispositifs que je m’étais efforcé de décrire. On a vu des officines de toutes tailles, hier positionnées sur le juteux secteur de la sécurité, pivoter vers un nouvel impératif, celui de la traque des corps malades – un levier encore plus puissant…

Olivier Tesquet nous livre une histoire particulière de la crise sanitaire provoqué par le Covid-19. Il s’attache à montrer comment la pandémie a été l’occasion pour les partisans du tout-sécuritaire de recourir à des technologies de surveillance afin de lutter contre la propagation du virus. Son livre est une démonstration éclatante de ce qu’est le solutionnisme technologique et les dangers des dispositifs de contrôle sur nos libertés. L’auteur expose clairement le contexte dans le quel s’est développé cet état d’urgence technologique. En effet, dès l’introduction il nous rappelle que les dérives techno-sécuritaires que nous subissons depuis un an ne sortent pas de nulle part et s’inscrivent dans un héritage de plusieurs années d’état d’urgence et de mesures liberticides provoquées par la série d’attentats qui ont marqué le territoire français.  L’état d’urgence sanitaire a poussé sur un terreau fertile et a su s’appuyer sur les technologies de contrôle pour s’installer au nom de l’intérêt général garantissant ainsi le droit d’être en bonne santé. Mais à quel prix et dans quel mesure l’effet cliquet est-il réversible ?

Au même titre que le virus a touché l’ensemble de la planète, l’état d’urgence technologique s’est abattu sur l’ensemble de la planète. Le livre d’Olivier Tesquet propose un tour d’horizon de la gestion de la crise par différents pays. Si les mesures prises peuvent varier en degré, elles partagent toute la même philosophie. Cet inventaire à la Prévert démontre que l’utilisation d’un arsenal de surveillance est un prétexte ou une occasion de construire une architecture de l’oppression bâtie sur une économie de la surveillance qui était plutôt discrète et méconnue jusque-là. A la lecture de ce livre, on s’aperçoit que les entreprises spécialisées dans la commercialisation d’outils de hacking, d’espionnage ou de surveillance sont vendus à des pays peu scrupuleux en matière de libertés publiques mais également à des pays dits démocratiques. Ces technologies militaro-industrielles ont été recyclées pour lutter contre l’épidémie : prendre la température des piétons, faire respecter la quarantaine à la population… Et si certains ne sont pas choqués par les mécanismes de surveillance qui s’instaurent et considèrent qu’à partir du moment où ils n’ont rien fait de mal, ils n’ont rien à cacher, l’exposé d’Olivier Tesquet est l’occasion de rappeler que se cacher derrière cet argument, c’est cautionner que les pouvoirs publics à l’échelle d’un pays ou de l’Union européenne recourent à des outils liberticides pour contrôler et limiter les flux migratoires.

La crise sanitaire est une opportunité incroyable pour les entreprises, comme Palantir ou NSO pour les plus connues, de redorer leur blason en mettant leur savoir-faire au service de la lutte contre l’épidémie et au nom de l’intérêt général. Si la plupart des ces sociétés sont souvent inconnues du grand public, elles sont particulièrement implantées depuis des années dans des secteurs stratégiques comme la finance (JP Morgan), l’industrie (Airbus) ou plus récemment la santé (l’assurance maladie britannique). Le poids économique de ces entreprises ne devrait pas s’éroder puisque la nouvelle administration du Président Biden et en particulier sa Vice-Présidente Kamala Harris est partisane de la police prédictive qui est une spécialité de Palantir. (p.60)

L’auteur parvient à réussir l’exercice de nous faire revivre un an de crise sanitaire et se souvenir ou découvrir comment la France s’est emparée des outils numériques pour essayer de combattre l’épidémie. A partir de citations, de sources extrêmement complètes et précises, il nous offre la possibilité de revivre la gestion de la crise par les autorités françaises. C’est presque avec nostalgie et émotions qu’on relit les propos de Stéphane Richard, le PDG d’Orange, qui explique que l’entreprise a pu cartographier l’exode urbain des franciliens à l’annonce du premier confinement en mars 2020. Comme le rappelle Olivier Tesquet, nos téléphones trahissent notre localisation en communicant avec les bornes des opérateurs télécoms qui permettent de géolocaliser une personne de façon plus ou moins précise. Si certains ont à coeur de ne pas utiliser d’applications qui collecteraient la géolocalisation, il est utile de dissiper le faux sentiment de préservation de la vie privée en rappelant que les opérateurs télécoms savent où on se trouve. Cela a d’ailleurs été une méthode utilisée par certains pays pour vérifier si la quarantaine était respectée. Mais quand des petits malins ont tenté d’ « oublier » leur téléphone à leur domicile pour faire croire qu’ils sont chez eux, les autorités ont déployées une autre stratégie. En effet, les Etats-Unis, l’Australie ou encore l’Italie ont eu recours à des bracelets électroniques pour contrôler le respect des protocoles sanitaires (quarantaine, distanciation physique…).

Olivier Tesquet revient évidemment sur le contract tracing et les différentes expériences qui ont été menées à l’échelle de la planète. 493 applications sont recensés fin octobre 2020 dans 98 pays (p.86). Le contact tracing diligenté à coups d’algorithmes requiert un équilibre entre le suivi épidémiologique et la surveillance de masse. Mais repose aussi sur une confiance dans les technologies et les entreprises qui les portent et surtout les pouvoirs publics qui en sont les VRP. Même dans les pays les plus technophiles (Singapour, Hong-Kong, Corée du Sud, Israël), l’efficacité n’a pas été démontrée et le confinement n’a pas été évité. Et si au départ, l’installation d’une application de contact tracing reposait sur le volontariat, la liberté s’est rapidement transformée en contrainte avec obligation de transmettre des données personnelles et chantage à la clé pour accéder à des lieux recevant du public. « Pas d’appli, pas de droits » is the new « pas de bras, pas de chocolats ».

Non seulement le consentement n’est plus libre dès lors qu’il est récompensé, mais il lui arrive d’être complètement courtcircuité (p.89)

La lecture du chapitre du contact tracing à la française est une bonne synthèse du fiasco de l’appli StopTousAntiCovidCaSuffit. Olivier Tesquet passe tout en revue : coût exorbitant (coucou la Cour des Comptes), inefficacité (faible nombre de notifications), le manque de personnel formé pour aller sur le terrain, tentatives de chantage pour accéder à certains lieux, l’obstination du gouvernement à prendre en compte uniquement le nombre de téléchargements comme métrique d’efficacité du dispositif sans évaluer le nombre de désinstallations ou des personnes qui n’activent pas le Bluetooth, faux positifs, revendication d’une souveraineté numérique alors que la France fait appel dans le même temps à Microsoft pour lui confier nos données de santé dans le cadre du Health Data Hub. Au-delà du caractère presque risible de l’expérience française, il ne faut pas oublier que la stratégie française a provoqué de véritables conséquences. D’une part, elle produit un faux sentiment de sécurité, (j’ai l’appli, j’ai pas reçu de notif, j’ai pas le covid), et d’autre part, elle fabrique une accoutumance aux technologies sécuritaires.

Apprendre à vivre avec le Covid, c’est apprendre à vivre sans certains droits et certaines libertés qui peuvent être des remparts à l’arbitraire, à la surveillance de masse et à la généralisation de dispositifs panoptiques qui transforment chacun d’entre nous en auxiliaire chargé de surveiller et punir dénoncer les comportements déviants au nom de la sécurité de tous.

Le gouvernement est en train de fabriquer une société de « Small Brothers » où les gens se surveillent les les autres au risque de porter atteinte à leurs droits fondamentaux. (p.106)

Olivier Tesquet n’oublie pas non plus d’aborder d’autres victimes du Covid-19 et de l’état d’urgence technologique. Pas celles et ceux qui sont morts du virus mais celles et ceux qui constituent les rangs des plus précaires et des plus fragiles (modérateurs de Facebook, livreurs, chauffeurs Uber, ouvriers, personnel d’entretien…) qui forment les nouvelles classes dangereuses en référence à l’ouvrage de Louis Chevalier. Celles et ceux qu’il faut contrôler et maintenir à distance pour les empêcher de faire corps. Ce sont aussi celles et ceux qui sont déjà soumis à des dispositifs de contrôle et de surveillance dans le cadre de leurs emplois uberisés. Et pour les privilégiés qui pensaient échapper à ce contrôle, le télétravail a été une expérience difficile avec la banalisation d’outils de surveillance et de contrôle (timer, keylogger, captures d’écran…) qui étaient déjà utilisés auparavant mais qui sont devenus lucratifs pour les entreprises qui les produisent.

A l’approche de l’anniversaire du premier confinement et du début de la crise sanitaire, le livre d’Olivier Tesquet est le cadeau qui tombe à pic.Il réussit à en faire une synthèse digeste pour le grand public et montrer que le virus est dangereux mais qu’on arrivera à s’en sortir grâce au vaccin. En revanche, le recours aux technologies risque de laisser des traces indélébiles sur nos libertés et sur notre capacité à nous opposer collectivement à ces dérives techno-sécuritaires. Il est peut-être temps de devenir « semeurs de panique ».

StopCovid, entre mensonges et malhonnêteté

4 mai 2020 à 11:51

Le Secrétaire d’Etat au numérique Cédric O a publié ce week-end un article sur la plateforme Medium dans lequel il revient sur l’application StopCovid et ses prétendus bénéfices. Mensonger et contradictoire, son texte n’est qu’une manoeuvre supplémentaire qui vise à favoriser l’acceptabilité sociale de cette application de contact tracing.

Opérationnelle ou pas ?

Alors qu’Olivier Véran, le ministre de la Santé, a annoncé, suite au conseil des ministres extraordinaire qui s’est réuni vendredi 1er Mai, que l’application StopCovid ne sera pas disponible

« Au 11 mai, non, il n’y aura pas d’application StopCovid disponible dans notre pays et le premier ministre a été très clair, : si ce type d’application devait voir le jour, il y aurait un débat spécifique au Parlement, rien n’a changé de ce point de vue là.« 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/05/02/quarantaine-stopcovid-abandonne-verbalisations-les-precisions-du-gouvernement-sur-l-apres-11-mai_6038464_823448.html

Cédric O n’a pas dû être informé de cette décision car dans son article il explique que l’application StopCovid sera disponible et testée dans le semaine du 11 mai :

« celle-ci devrait pouvoir entrer en test en conditions réelles la semaine du 11 mai »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

60% de la population et moi, et moi, et moi

Jusqu’à la présentation du plan de déconfinement présenté le 28 avril par le Premier Ministre, on nous répétait à longueur d’interviews et d’articles que pour fonctionner, StopCovid devait être installée par au moins 60% de la population.

« Pour que l’application soit utile, mieux vaut qu’elle soit installée par beaucoup de monde, pointe également l’étude de Science« Nous estimons que près de 60% de la population aurait besoin d’utiliser l’application pour qu’elle ait un impact significatif », détaille à franceinfo Christophe Fraser, co-auteur de l’étude. »

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/application-stopcovid-ce-que-les-dispositifs-de-surveillance-mis-en-place-a-l-etranger-nous-apprennent-sur-le-projet-francais_3907579.html

Très bon gymnaste, Cédric 0 effectue une pirouette et nous explique aujourd’hui que l’application n’a pas besoin d’être installée par une partie significative de la population pour fonctionner. Seuls quelques pourcents de la population suffisent à pouvoir limiter la propagation du virus.

« de telles application trouvent leur utilité dès les premiers pourcents de diffusions, notamment au sein des ville »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

L’art de la culpabilité

Cédric O a passé le mois d’avril a expliqué que cette application reposait sur le volontariat et qu’il n’y aurait aucune obligation à installer cette application :

« L’application ne serait utilisée que sur la base du volontariat et pourra être « désinstallée à tout moment », assure Cédric O. »

https://www.nouvelobs.com/societe/20200408.OBS27244/stopcovid-a-quoi-pourrait-ressembler-l-application-de-tracking-du-gouvernement.html

Pourtant, une forte pression sociale s’exerce pour inciter la population à installer l’application sur leur téléphone. Plus qu’une pression, Cédric O pratique même l’art de la culpabilité et du chantage en expliquant qu’il n’y a que deux possibilités :

« Le choix est donc très simple : tant que l’immunité collective n’est pas atteinte (ce qui est un horizon lointain), l’alternative se résume ainsi :

1. Tout faire pour couper les « départs de feu » le plus rapidement possible, y compris en utilisant des outils numériques comme StopCovid, dans des conditions très encadrées et proportionnées (et dans un contexte où l’ensemble des pays européens prévoient de déployer de tels outils) ;

2. Refuser ces outils pour des raisons philosophiques, mais dans ce cas accepter un risque significatif de malades et de morts supplémentaires.

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Le Secrétaire d’Etat au numérique explique noir sur blanc que si vous refusez d’installer cette application pour des raisons philosophiques, vous aurez des morts sur votre conscience. Cette culpabilité et cette tentative d’exercer une pression morale pour contraindre les individus à installer cette application contrevient au principe même d’un consentement libre et éclairé qui était au coeur de la discussion jusqu’à présent. 

Et de rajouter plus loin :

« Le projet StopCovid n’a rien d’obligatoire : il repose sur une installation volontaire, librement consentie. J’ai eu l’occasion, lors d’une interview récente au JDD, de rappeler que, par exemple, un employeur obligeant ses salariés à installer l’application pourrait être passible de poursuite pénales. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Et un ministre d’Etat qui culpabilise la population qui refuse d’installer cette application pour des raisons philosophiques, dans quelle catégorie cela rentre-t-il ?

Enfin, quand il explique plus loin que « Ces périodes de crise, nous le savons, sont toujours des périodes de danger pour les libertés publiques« , il est parfaitement légitime de vouloir refuser pour des raisons philosophiques des mesures de contrôle.

Tracing ou tracking

Cédric O se défend de faire la promotion d’une application de tracking ou de surveillance. Il va  même jusqu’à dire que :

« L’application ne demande absolument aucune donnée personnelle à l’utilisateur : ni le nom, ni l’adresse, ni même le numéro de téléphone mobile. « 

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Tant qu’aucun accès au code source de l’application ne sera garantie, StopCovid sera une boîte noire opaque qui empêchera de vérifier si les propos du Secrétaire d’Etat sont vrais ou pas. En outre, plusieurs éléments nous permettent d’en douter. Orange développe de son côté une application de contact tracing qui sème une confusion. Est-ce une initiative privée ou bien pour le compte de l’Etat ?

1/ Alors que personne n'a rien demandé, Stéphane Richard a annoncé la semaine dernière avoir développé une application de contact tracing avec cinq autres industriels français.

Aujourd'hui, aucun détail de cette app n'est public. Ils ne donnent pas d'infos? Allons en chercher! pic.twitter.com/XizTWct4AE

— Elliot Alderson (@fs0c131y) April 23, 2020

D’après les quelques éléments dont on dispose, tout porte à croire que StopCovid aura accès à des données personnelles de l’utilisateur. En effet, comme le démontre @fs0c131y dans ce thread, votre téléphone est associé à un identifiant :

Enfin, le Secrétaire d’Etat ajoute une que cette appli n’est pas un « un blanc-seing donné au gouvernement — ni du reste à aucun acteur privé ni public. » Pour nous rassurer et montrer que des gardes-fous sont mis en place pour préserver nos libertés, il n’hésite pas à invoquer les avis du CNnum ou la CNIL qui ont donné leur feu vert. 

« En un mot, StopCovid apporte autant de garanties que possible afin de protéger la liberté et la vie privée. C’est cette analyse qui a conduit la Commission Nationale Informatique et Libertés, son équivalent européen et le Conseil National du Numérique, dans la situation exceptionnelle que nous vivons, à estimer son usage proportionné tout en demandant des garanties. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Malgré quelques réserves, ces organismes ont effectivement donné leur accord. Mais Cédric O oublie d’évoquer dans sa tribune la Direction Interministérielle du Numérique (DINUM) qui a été écartée du pilotage de l’application StopCovid à cause des critiques qu’elle a formulées sur le choix d’un protocole centralisé et sur les risques de voir des acteurs privés (Orange, Capgemini, Thalès…) développer des applications de contact tracing « sans pouvoir accéder au code ».

« Architecture de l’oppression »

Cédric O cherche à nous rassurer en expliquant que cette appli n’est pas l’occasion pour l’Etat de faire entrer le loup dans la bergerie :

« Le projet StopCovid n’est pas un pied dans la porte. Tout y est temporaire : les données sont effacées au bout de quelques jours et l’application elle-même n’a pas vocation à être utilisée au-delà de la période épidémique. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Comme cela a déjà été rappelé au cours du confinement, on assiste à une fuite en avant technologique sécuritaire. Les Etats se sont emparés de dispositifs de contrôle pour tenter de réduire la propagation du virus. Israël a fait le choix d’utiliser sur l’ensemble de sa population des moyens de surveillance destinés à la lutte contre le terrorisme. Fort heureusement, le pays est revenu sur sa décision. A Hong-Kong, le gouvernement a fait le choix de recourir à des bracelets électroniques. Autrement dit, les autorités ont fait le choix d’utiliser des méthodes réservées à l’univers carcéral et appliqués généralement aux personnes en libertés conditionnelles ou sous contrôle judiciare. 

Quand Cédric O explique que ce n’est pas un pied dans la porte, il est légitime de douter de sa parole. Est-ce que la police va arrêter d’utiliser des drones quand la situation sera redevenue à la normale ? Est-ce qu’on va limiter le recours à la vidéosurveillance couplée à de la reconnaissance faciale pour essayer de repérer les individus qui présentent des comportements suspects ? A-t-on la moindre idée de la durée de vie du virus ? Comme l’a expliqué justement Edward Snowden, on peut largement en douter :

« Croyez-vous vrai­ment que lorsque la première vague, la deuxième vague, la 16e vague du coro­na­vi­rus seront depuis long­temps oubliées, ces moyens mis en œuvre ne seront pas conser­vés ? Que les données récol­tées ne seront pas conser­vées ? Quelle que soit la façon dont elles sont utili­sées aujourd’­hui, ce qui est construit en ce moment, c’est l’ar­chi­tec­ture de l’op­pres­sion. »

https://www.presse-citron.net/coronavirus-pour-edward-snowden-les-nouveaux-outils-de-surveillance-pourraient-devenir-permanents/

Europe, j’écris ton nom

Pour favoriser l’acceptabilité sociale de StopCovid, Cédric O souhaite mettre en avant l’universalité de cette mesure en invoquant l’Europe :

« Le projet d’application StopCovid est un projet européen, travaillé en coordination avec nos homologues allemands, belges, britanniques, espagnols, italiens… et bien sûr la Commission européenne, dont le travail de coordination est extrêmement précieux. »

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Si effectivement plusieurs payas européens se sont associés pour développer un protocole commun, très rapidement des désaccords se sont exprimés. Il y a pour le moment deux camps : les partisans d’un protocole centralisé défendu notamment par la France, l’Italie et puis les défenseurs d’un protocole décentralisé comme l’Allemagne ou la Suisse. L’Allemagne était même favorable à un protocole centralisé avant de faire volte-face et de s’orienter vers le développement d’une application dont le protocole s’appuie sur une décentralisation. La Belgique a, quant à elle, renoncé à recourir à ce genre de dispositifs et privilégie les moyens humains pour lutter contre l’épidémie. 

Distiller l’accoutumance aux menottes numériques

Pour être sûr que le lecteur soit convaincu de l’intérêt et de la nécessité d’utiliser l’application StopCovid, Cédric O n’hésite pas à dire que « les tests, les masques et les gestes barrières sont indispensables mais qu’ils ne suffisent pas ». Et d’invoquer la parole scientifique en s’appuyant sur une tribune d’une soixantaine de chercheurs parue dans Le Monde qui explique que le traçage numérique est indispensable pour combattre l’épidémie. Avec cet argument d’autorité, il vise à nous infantiliser et nous placer dans une position où nous devons écouter le personnel scientifique dont l’autorité ne peut être contestée. Il y a aussi un neurobiologiste qui a fait la promotion de la nicotine comme rempart au coronavirus et dont on sait qu’il a déjà été financé par l’industrie du tabac. L’arguement scientifique est donc à géométrie variable.

Il poursuit sa propagande en invoquant d’autres figures d’autorité comme le Conseil Scientifique, le Comité Nationale d’Ethique du numérique ou encore l’Académie de Médecine :

« C’est ce même constat qui est à l’origine de l’avis du Conseil Scientifique appelant à « l’utilisation d’outils numériques [en complément d’équipes mobiles] pour un traçage efficace des contacts.

C’est ce même constat qui a conduit le Comité National Pilote d’Ethique du Numérique à « insister sans délai sur l’importance que représente la mise en place d’une application de suivi numérique de contacts dont le contrôle souverain puisse être garanti aux citoyens français, voire européens, dès lors qu’il aura été statué sur ses qualités éthiques ».

Enfin, c’est toujours ce constat sur lequel s’appuie l’Académie de Médecine pour donner « un avis favorable à l’utilisation de smartphones pour le suivi du déconfinement ».

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Curieusement, il oublie de citer l’avis du Conseil de l’Europe sur les applications de traçage qui est pourtant explicite et sans ambiguïté.

https://twitter.com/oliviertesquet/status/1255845558738190338?s=20

Malheureusement, le discours dystopique de Cédric O ne s’arrête pas et prend soin de prendre en compte une critique qui a été adressée aux applications de contact tracing : comment faire pour les personnes qui n’ont pas de smartphone ou qui ne sont pas dans la capacité de télécharger une application ou activer le Bluetooth. La réponse du Secrétaire d’Etat au numérique est simple et orwelienne :

Pour ceux ne possédant pas de smartphone, une partie de l’équipe est dédié à essayer de trouver une autre solution — par exemple, un boitier ou un bracelet qui permettraient de se passer des téléphones.

https://medium.com/@cedric.o/stopcovid-ou-encore-b5794d99bb12

Mais rassurons-nous, ce n’est pas la technique du pied dans la porte. A quand la généralisation du bracelet électronique pour empêcher d’accéder à une manifestation, un rassemblement de soutien ou toute action indispensable à la vie démocratique d’un pays ?

La tribune de Cédric O est à mon sens un mauvais coup de communication visant à essayer de sauver les meubles tout en présentant StopCovid comme un rouage essentiel de la machine de guerre que l’Etat doit déployer pour lutter contre le Covid-19. Nous ne savons pas encore quelle sera l’issue définitive de cette application. Mais ce qui est sûr, c’est que nous n’avons pas fini de parler de mesures de contrôle et de dispositifs de fichage pour gérer l’épidémie. L’acte II de l’état d’urgence sanitaire débute prochainement et la menace sur les libertés plane toujours

StopCovid : l’histoire dont vous êtes la victime

28 avril 2020 à 18:54

Un mois qu’on entend parler de l’application de contact tracing StopCovid. Un mois qu’on essaye de comprendre comment va fonctionner cette application et savoir si elle sera obligatoire ou pas. Un mois que partisans du projet et défenseurs des libertés numériques débattent et défendent leur point de vue à coup de tribunes et articles interposés. Un mois qu’on attend de savoir à quelle sauce on va être mangé et si l’application StopCovid fera partie du plan de déconfinement. La réponse est tombée cet après-midi dans l’hémicycle : l’application n’est pas prête.

Depuis le début du confinement, j’alimente un thread sur le coronavirus et les moyens technologiques mis en oeuvre par les Etats pour y faire face.

Intéressant article qui montre que les Palantir, Clearview AI et autres GAFAM mettent leurs technologies de surveillance au profit de la lutte contre l’épidémie de #COVID19 ac des risques en matière de vie privée et pr les libertés.#privacy #surveillancehttps://t.co/XEdimhTfGk

— Fourmeux Thomas (@fourmeux) March 18, 2020

Si on s’intéresse un peu à la question des données personnelles et à la vie privée cela a de quoi donner le vertige. Plutôt que d’écrire un énième article sur les dispositifs de surveillance qui ont déjà été très bien analysés par d’autres, je me suis prêté à un jeu différent. A partir de tout ce matériau, j’ai écrit une nouvelle qui s’inspire de la réalité mais qui s’inscrit dans un univers dystopique. Cette nouvelle est une histoire dont vous êtes le héros. Ce sera à vous de choisir ! Chaque lien que vous découvrirez dans l’histoire est cliquable. Ma veille m’a permis de documenter cette nouvelle et de la sourcer. N’hésitez pas à cliquer dessus pour en savoir plus. J’ai réalisé cette histoire avec le logiciel Twine qui permet d’écrire des histoires interactives. Vous pouvez décider d’emprunter une voie de l’histoire mais vous pouvez revenir en arrière à tout moment en cliquant sur les flèches situées sur la gauche du récit. L’histoire comporte différents arcs narratifs, vous pourrez passer à côté de certains éléments en fonction de vos choix. Si jamais vous souhaitez découvrir une fin alternative, vous n’avez qu’à choisir une autre possibilité disponible. 

Pour découvrir, StopCovid : l’histoire dont vous êtes la victime, c’est par ici ! Toute ressemblance avec des personnages réels, des faits ou des situations n’est ni fortuite ni involontaire. 😉

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