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La reconnaissance faciale en bibliothèque n’est plus une chimère

1 juin 2021 à 23:53

La reconnaissance faciale est en train d’envahir notre quotidien. Entre les smartphones qui intègrent cette technologie pour déverrouiller l’appareil, l’accès aux services publics ou le déploiement de caméras pour observer et repérer les comportements suspects, la reconnaissance faciale nous entoure. Les bibliothèques ne sont pas épargnées et certaines utilisent cette technologie pour l’emprunt des documents.

Des sociétés qui proposent…

La reconnaissance faciale a le vent en poupe et est en train de devenir un marché particulièrement lucratif. Une étude de 2019 prévoit un « taux de croissance annuel moyen de 16% sur la période 2019-2024. »

L’identification et l’authentification à des fins de technopolice vendues dans un contexte de surenchères sécuritaires laissent aujourd’hui la place à d’autres usages. Les entreprises ont développé des technologies qui peuvent être utilisées dans différents environnements. Et pourquoi pas celui des bibliothèques ?

Une des premières entreprises que j’ai repérées qui proposent ce service est Helmes qui se présente comme un alchimiste des logiciels pour entreprises. C’est déjà tout un programme. L’entreprise a mis au point un dispositif de reconnaissance faciale pour permettre à ses salariés d’emprunter des livres. Ne jamais consommer la drogue qu’on refourgue à ses clients…

Comme on peut le voir sur la vidéo, l’employé se présente devant la caméra avec le livre qu’il souhaite emprunter. L’algorithme identifie puis authentifie la personne et le prêt est enregistré sur le compte de la personne qui doit valider la transaction avec le doigt. La première réaction qui me vient : pourquoi ne pas utiliser un automate si on doit finaliser une opération en appuyant sur un écran tactile ?

Ce dispositif est déjà en lui-même assez inquiétant mais le spécialiste en machine learning de l’entreprise est encore plus surprenant. Il regrette que la solution ne soit pas connectée à la base nationale des photos des documents administratifs parce que cela permettrait aux bibliothèques de pouvoir déployer le système de reconnaissance faciale.

If the solution were connected with the national database of document photos, it would be technically possible to start using face recognition-based lending in public libraries as well. We could do away with the library card and literally hand out books judging by the borrower’s face 


https://www.helmes.com/book-lending-based-on-face-recognition/

Puis il poursuit avec une phrase qui lui permet de décrocher le Big Brother Award 2019 (leur article a été publié en 2019). « Chaque prêt est connecté aux profils de l’employé et les mentors peuvent voir ce que les employés lisent et leur recommander d’autres lectures pour approfondir leurs connaissances. »

Thales, mastodonte des technologies, considère aussi que les bibliothèques pourraient être un lieu propice au déploiement de la reconnaissance faciale.

…aux bibliothèques qui disposent

En Chine, j’ai identifié plusieurs établissements qui permettent le prêt grâce à la reconnaissance faciale. Après tout, en Chine on peut payer chez KFC avec son visage, pourquoi ne pas emprunter des livres ?

Depuis 2017, la bibliothèque de la ville de Guangzhou fournit ce service. L’argument qui est avancé est celui de la facilité de l’opération. Ce serait plus simple de montrer sa trombine à une caméra que d’utiliser sa carte de bibliothèque. Je veux bien que les automates de prêts peuvent parfois être facétieux mais ils fonctionnent globalement correctement. L’argument de l’expérience utilisateur est souvent celui mis en avant pour dissimuler les enjeux et les conséquences de cette technologie.

L’établissement de Guangzhou qui a déployé la reconnaissance faciale est une bibliothèque jeunesse. Ce dispositif contribue – comme d’autres services en Chine – à favoriser l’acceptation et l’accoutumance à cette technologie. En tombant dans la marmite en étant jeune, c’est plus difficile d’en percevoir les risques et les menaces qu’elle peut représenter dans un autre contexte.

Au moins une autre bibliothèque en Chine propose de la reconnaissance faciale pour emprunter des documents. Mais je n’ai pas réussi à trouver plus d’informations que cette page. L’argument de la simplicité d’utilisation est ici complétée par l’argument du gain de temps.

Singapour fait également partie des villes qui disposent de la reconnaissance faciale pour gérer le prêt de documents dans ses bibliothèques. Le dispositif semble être le plus évolué de tous. Le prêt peut être effectué avec plusieurs documents en même temps (jusqu’à 5). L’usager présente son visage devant la caméra qui doit l’authentifier. Il passe un portique où il patiente le temps que l’authentification se produise. Puis les livres sont ajoutés sur son compte. Enfin le portique s’ouvre.

Les risques et les dérives de la reconnaissance faciale

Tout d’abord, les algorithmes de reconnaissance faciale n’ont pas encore démontré leur efficacité. Par ailleurs, ils sont sources de discriminations. En effet, plusieurs études ont montré que les personnes noires ou les femmes étaient moins bien identifiées et reconnues par les algorithmes.

En outre, même si leur efficacité tend à être démontrée, les algorithmes de reconnaissance faciale peuvent par leur simple présence exacerber une forme d’auto-contrôle. Par crainte d’apparaître comme un élément suspect, ces dispositifs nous poussent à nous soumettre à une norme sociale. Notre façon d’occuper l’espace public est aussi remis en question. Un simple stationnement peut être considéré comme suspect et déclencher l’intervention des forces de l’ordre.

Enfin, je vous recommande le documentaire diffusé sur Arte Tous surveillés – 7 milliards de suspects qui finira de vous convaincre des dangers que représente cette technologie.

Red Mirror : l’avenir s’écrit en Chine – Simone Pieranni

12 mars 2021 à 00:02
Red Mirror : l'avenir s'écrit en Chine
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Publié: 2021
"La Chine a longtemps été considérée comme « l'usine du monde » fabriquant pour l'Occident, grâce à sa main d'oeuvre surexploitée, les biens de consommation puis les objets technologiques conçus dans la Silicon Valley. Cette période est révolue : en développant massivement recherche, éducation et investissements, la Chine est devenue leader dans le domaine des technologies. Intelligence artificielle, villes intelligentes, paiement via les smartphones, surveillance et reconnaissance faciale sont déjà des réalités de l'autre côté…

Simone Pieranni dresse un portrait du paysage technologique de l’empire du Milieu. En tant qu’expatrié, l’auteur décrit une réalité qu’il a vu se dessiner et vécue de l’intérieur. Loin des clichés ou des représentations fantasmées d’une société panoptique, Red Mirror réussit à nous présenter une situation qui fait état du développement des technologies numériques en prenant soin d’apporter des éléments historiques et culturelles qui permettent de mieux appréhender le phénomène dystopique qui se déroule sous nos yeux.

Le socialisme de marché n’a rien à envier au capitalisme de surveillance. La Chine dispose d’une économie tech particulièrement développée et des infrastructures puissantes permettant de soutenir la politique de contrôle de la population établie par le gouvernement du parti communiste chinois. Le pays est même un laboratoire d’idées pour la Silicon Valley et les GAFAM. Si dans les pays occidentaux, des entreprises comme Google ont réussi à s’implanter suffisamment profondément dans nos vies et notre quotidien jusqu’à créer des confusions entre un moteur de recherche et le navigateur. Combien de fois avons-nous pu entendre « Google c’est Internet » ? En lisant l’ouvrage de Simone Pierrani, on réalise que des entreprises technologiques chinoises comme Tencent ou Alibaba ont été bien plus loin. Avec l’application WeChat, la société Tencent a réussi la prouesse de gommer la frontière entre le smartphone et l’application.

« En Chine, le smartphone, c’est WeChat. Et WeChat sait tout sur tout le monde » (p.12)

Tout mais absolument tout passe par cette application : commander un taxi, payer, commander à manger, discuter, se divertir, transférer de l’argent… Et depuis peu, elle est utilisée pour le passeport vaccinal dans le cadre de la lutte contre le covid 19. Cet écosystème ultra complet qu’a réussi à construire WeChat correspond tout à fait aux intentions de Mark Zuckerberg qui souhaiterait la même chose pour Facebook. Le rachat de WhatsApp et d’Instagram s’inscrit totalement dans cette logique. De même, Lybra, le projet de cryptomonnaie de Facebook, vise à permettre aux utilisateurs de pouvoir réaliser des achats au sein des applications contrôlées par Facebook. En outre, la réponse de Zuckerberg aux critiques sur l’exploitation des données personnelles consistant à s’appuyer davantage sur les groupes est une stratégie directement inspirée de WeChat pour donner l’illusion aux utilisateurs d’être dans des espaces privés. A l’heure où des réseaux sociaux centrés sur la voix, comme Clubhouse, émergent, la Chine a une décennie d’avance dans ce domaine. Depuis 2011, les Chinois s’envoient des messages vocaux… depuis WeChat. Le développement précoce de ces services s’est également fait au détriment d’autres qui sont plus répandus dans les pays occidentaux par exemple. En effet, Simone Pieranni explique que le courrier électronique est très peu utilisé en Chine.

La dimension sociologique et historique du livre permet de mieux comprendre la situation de la Chine et de ses rapports à la technologie. Une concordance d’événements a participé à définir le rôle et la place au niveau mondial qu’occupe aujourd’hui la Chine dans le secteur des technologies de contrôle et de l’intelligence artificielle. WeChat est apparue quelques années après la crise économique de 2008 qui a bouleversé les économies occidentales. Par ricochet, « l’atelier du monde » a été touché par la récession des pays occidentaux. Face à la baisse des exportations, l’Etat chinois, en la personne de son nouveau président Xi Jinping, a fait le choix d’investir très tôt dans les technologies. L’Etat chinois investit massivement dans la recherche et dans la robotisation de la production (p. 151).

Ce concours de circonstances a profité à des acteurs comme Tencent qui accumule depuis des années, par l’intermédiaire de WeChat, une multitude de données sur la population. Ces entreprises sont assises sur un matelas de données qui sont utilisées pour alimenter le développement de l’intelligence artificielle et pour servir les intérêts de l’Etat. Si Snwoden a révélé la collusion entre les GAFAM et les agences américaines du renseignement, la Chine n’est pas en reste. Le gouvernement chinois exerce un contrôle très fort sur les entreprises nationales. Les logiques de captation et de contrôle des données sont finalement assez similaires.

« Dans notre monde, les données sont gérées par les entreprises. En Chine, c’est l’Etat. » (p. 37)

Si la surveillance accrue exercée par l’Etat sur la population chinoise choque les occidentaux (ces derniers devraient s’occuper de la poutre qu’ils ont dans l’œil), l’auteur explique que cette accoutumance à la surveillance trouve son origine dans une période plus lointaine de l’histoire de la Chine. En effet, la culture de la surveillance entre voisins est ancrée dans le pays. Dès l’époque impériale, « les habitants étaient divisés en groupe de 5 ou 10 familles qui travaillaient ensemble et se surveillaient mutuellement » (p.53). Les caméras et la reconnaissance faciale se sont développées sur un terreau favorable. Le gouvernement chinois a pris la mesure de ce phénomène et a compris l’enjeu notamment économique de développer le marché de la sécurité publique. Les provinces dans lesquelles sont conduites des expérimentations sécuritaires sont devenues des showrooms des technologies sécuritaires prêtes à être vendues aux pays occidentaux. Mais ce contrôle s’exerce aussi dans la tradition de la société chinoise. « Pour retracer l’origine du panoptique chinois actuel (…) nous devons remonter aux années 1970. » (p.145). Les technologies modernes ne sont finalement qu’un instrument supplémentaire de contrôle pour le Parti.

Les entreprises chinoises ont d’ailleurs déjà réussi à investir les marchés occidentaux y compris dans des secteurs stratégiques comme la défense. La récente polémique contre Huawei en est un exemple concret. Même si le gouvernement américain a interdit l’utilisation de matériel chinois par peur de la surveillance ou d’espionnage, les caméras sont tout de même répandues sur le territoire américain en raison de leur prix et de la puissance de la technologie embarquée dans ces yeux électroniques.

En effet, d’après Simone Peranni, la Chine dispose d’une avance considérable en matière de reconnaissance faciale. Si elle a sous la main une grande quantité de données qui servent à entraîner ses algorithmes, elle possède aussi une hétérogénéité des échantillons qui lui permettent d’être bien plus précise dans l’identification des individus. Contrairement à d’autres solutions, notamment nord-américaine, la reconnaissance faciale développée par les entreprises chinoises commettrait moins d’erreur pour identifier les personnes noires. La Chine tire cet avantage concurrentiel de sa politique impérialiste et des relations commerciales qu’elle a pu construire avec différents pays du continent africain. Ainsi, en vendant ses technologies à des pays autoritaires friands des technologies de contrôles, la Chine a pu étendre son hégémonie et collecter des données utilisées pour améliorer ses technologies.

« Le système de surveillance chinois est actuellement l’un des plus avancés de la planète et l’objectif du débarquement au Zimbabwe est d’améliorer son savoir-faire pour rendre ses produits encore plus compétitifs sur le marché international : l’introduction de la technologie sur une population majoritairement noire permettra aux entreprises chinoises d’identifier plus clairement les autres groupes ethniques, dépassant ainsi les développeurs américains et européens. » (p.59)

Le livre aborde également des questions sociales et traite de la situation politique des travailleurs chinois et notamment des ouvriers qui construisent les smartphones. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer les ouvriers chinois exploités qui assemblent les appareils électroniques sont prompts à s’engager dans des batailles pour faire valoir leurs revendications. Ironie de l’histoire, le smartphone est un outil privilégié par les travailleurs pour organiser leurs luttes (p.101). C’est l’occasion de rappeler que les profits et les dividendes versés aux actionnaires des entreprises occidentales sont le produit de l’exploitation et de la sueur des ouvriers Chinois, Tchèques ou Turques. Dans tous les pays où Foxconn est implantée.

« Il est bon de le souligner, les luttes des travailleurs de la haute technologie ont commencé en Chine. Pas en Europe ni aux Etats-Unis . » (p.81).

Simone Pierrani déconstruit le mythe de l’intelligence artificielle en détaillant les coulisses de ce secteur qui repose sur une armée de travailleurs du clic qui passent leur journée à taguer des contenus pour améliorer les IA. Les OS d’aujourd’hui ont troqué les établis et les chaînes de productions pour des ordinateurs sur lesquels ils effectuent des micro-taches répétitives pour vendre le mythe d’une IA surdéveloppée aux consommateurs occidentaux. La Chine poursuit le projet de devenir leader dans ce secteur et investit énormément pour y parvenir. Elle a d’ailleurs lancé son programme de développement de l’IA en 2017 pour atteindre cet objectif (p.109).

La Chine est le reflet dystopique des fantasmes panoptiques que projette l’Occident. En haut de la liste, il y a évidemment le système de crédit social (SCS). A la lecture de ce livre, il apparaît que ce dispositif de contrôle est apprécié de la population (dans certains cas comme à Rongcheng). Ce modèle s’inspire de la pensée confucéenne qui considère que « la crainte de la honte, plus que les lois, qui incitait les hommes à suivre correctement les règles. » Il n’y a pas de SCS unifié à l’échelle du pays mais plusieurs modèles s’expérimentent et cohabitent dans différentes provinces chinoises. Ce modèle est aussi l’occasion pour l’Etat de combler les lacunes en matère de collecte de données aussi surprenant que cela puisse paraître. Les habitants ne sont pas les seuls à être soumis à ce système. Les entreprises aussi sont sujttes à un crédit social. Cette décision est apparue comme une réponse à la défiance de la population envers les entreprises. Chaque entreprise dispose désormais d’un matricule à 18 chiffres y compris les sociétés étrangères.

Les difficultés que peuvent vivre les personnes qui sont fichées ou ont un mauvais score ont déjà été rapportées par la presse  occidentale pour pointer du doigt le SCS. Les individus qui sont inscrits sur la liste des personnes malhonnêtes peuvent se voir interdire d’acheter un billet d’avion, certains produits de luxe ou de bénéficier d’un prêt immobiier. En 2016, on estime que 4,9 millions de personnes « se sont vues interdire de voyager en avion » (p.133). Les personnes peuvent essayer de récupérer des points en réalisant de bonnes actions. Parmi la liste des actions possibles certaines évoquent 1984 de Georges Orwell comme le fait de participer à des initiatives du Parti. Cela ressemble aux soirées organisées par Big Brother auxquelles participe Winston certains soirs.

La perception des occidentaux est biaisée et comme le rappelle l’auteur, les mesures prises par la Chine ne sont pas si éloignées que celles prises par certains pays démocratiques. Et de citer l’exemple de l’interdiction de participer à certaines manifestations sportives en Italie prise contre certains supporters. Ce qui distingue le modèle chinois est la disproportionnalité des peines. La grande force de ce livre est de pouvoir parler de la place de la technologie dans la société chinoise depuis l’intérieur. L’expérience de l’auteur est cruciale pour tenter de saisir les mécanismes à l’oeuvre et la réalité vécue par 1,4 milliard d’individus. Les intentions politiques  (en particulier contre les Ouïghoures extrêmement confrontés aux technologies de surveillance) de l’État et la rapidité de l’évolution de la place des technologies, amplifiée par la crise sanitaire du coronavirus, devraient nous aider à interroger nos régimes dits démocratiques et les choix techno-sécuritaires de nos représentants politiques.

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