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Rapport Racine sur la création : pourquoi les bibliothèques devraient davantage s’y intéresser

Par :calimaq
12 mai 2020 à 18:11

En janvier dernier, le rapport « L’auteur et l’acte de création » a été remis par Bruno Racine au Ministère de la Culture. J’avais publié à ce moment un premier billet de réaction, en me focalisant sur un point précis du rapport : le rejet de la proposition du domaine public que j’avais salué. Mais ce document comporte bien d’autres qui méritaient à mon sens de s’y pencher, si possible avec la perspective particulière du bibliothécaire qui est la mienne.

Je n’avais trouvé l’occasion de le faire depuis janvier, mais cette lacune est réparée grâce à l’IFLA (la Fédération Internationale des Associations et Institutions de Bibliothèques) qui avait repéré la parution de ce rapport et qui m’a demandé de répondre à quelques questions à ce sujet. Il en a résulté une interview, publiée cette semaine sur leur site et traduite en anglais (merci à Camille Françoise pour cela !).

Le rapport Racine n’a pas réellement entraîné de réactions de la la part des principales associations de bibliothécaires en France, ce qui est à mon sens un tort. Ce texte constitue un mon sens un des apports les plus importants que l’on ait vu passer ces dernières années sur la question de l’évolution du droit d’auteur. Et je vais même aller plus loin : c’est même sans doute la proposition la plus forte à avoir été faite depuis le projet de réforme – hélas avortée – tentée par Jean Zay en 1936 à l’époque du Front Populaire. Je fais cette comparaison à dessein, car il existe une forme de filiation intellectuelle assez claire entre les deux, notamment sur la question de l’articulation entre la question de la création et celle du travail (sujet que j’ai abordé aussi parfois sur ce blog). A mon sens, Il y a dans le rapport Racine rien de moins que des pistes pour faire advenir un droit d’auteur « post-Beaumarchais » et ce n’est pas exactement rien.

Quel rapport avec les bibliothèques, me direz-vous ? Il en existe – et de nombreux – et je vous propose de lire le texte de l’interview que j’ai donnée à l’IFLA dont je colle ci-dessous la version en français. La crise du coronavirus est hélas survenue au moment où le Ministère de la Culture avait commencé à mettre en oeuvre les premières mesures inspirées du rapport, mais dans une mesure bien insuffisante pour les syndicats d’auteurs professionnels qui poussaient pour une adoption plus large. Depuis, la situation des artistes auteurs s’est encore dramatiquement aggravée et l’urgence ne fait une renforcer encore l’importance de la plupart des préconisations du rapport (voir à ce sujet le site de la Ligue des Auteurs Professionnels).

Il est, à mon sens, impératif que les bibliothèques soutiennent les auteur dans ce combat et elles laisseraient à mon sens passer une chance historique si elles ne le faisaient pas.

23 recommandations sur les droits des créateurs : Quels enjeux pour les bibliothèques et comment elles peuvent contribuer à les soutenir ?

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est le rapport Racine et le contexte de sa production ?

Il s’agit d’un rapport remis au Ministère de la Culture en janvier 2020. Intitulé « L’auteur et l’acte de création », il a été préparé par Bruno Racine, conseiller à la Cour des Comptes, qui a dirigé la Bibliothèque nationale de France de 2007 à 2016. Il comporte 23 recommandations visant à améliorer la situation des artistes-auteurs en adaptant le cadre réglementaire aux nouvelles réalités des métiers de la création.

L’origine de ce rapport est à chercher du côté d’une forte mobilisation des auteurs en France, qui dure depuis plusieurs années, en réaction à une dégradation continue de leurs conditions d’existence. En 2017, une réforme fiscale est intervenue, qui a encore fragilisé une large partie des auteurs luttant déjà contre la précarité. Pour faire face, les artistes-auteurs ont choisi d’agir en s’appuyant sur des syndicats, ce qui est assez nouveau en France. Traditionnellement, les intérêts des auteurs sont en effet plutôt représentés par des sociétés de gestion collective des droits. 

La commande du rapport Racine est intervenue pour essayer de dénouer une situation qui devenait de plus en plus explosive, avec des appels des auteurs professionnels à boycotter de grands salons pour attirer l’attention sur leur situation. Elaboré au terme d’une large consultation, le rapport Racine était très attendu et il dresse un tableau sombre de la situation des auteurs en France. Dans certains secteurs comme la bande dessinée, pourtant économiquement en progression, près d’un tiers des auteurs vivent en dessous du seuil de pauvreté et le taux grimpe à 50% pour les femmes. La France est souvent présentée comme « le pays du droit d’auteur », mais cette réputation dissimule une situation de crise profonde pour les créateurs. 

Quelle analyse peut-on faire des recommandations de ce rapport ? 

Le plus grand apport de ce rapport est de montrer que la subsistance des auteurs ne dépend pas uniquement du seul droit d’auteur, mais d’un dispositif institutionnel beaucoup plus complexe, où les questions de fiscalité et de protection sociale jouent un rôle déterminant. Il montre aussi que les artistes-auteurs ne disposent pas d’un véritable statut professionnel, comme si leur activité ne constituait pas un métier à part entière. Pour remédier à cette lacune, Le rapport Racine propose de créer un tel statut, notamment pour faciliter l’accès des auteurs au bénéfice de droits sociaux (assurance-maladie, formation, retraite, etc.). 

Plus encore, le rapport Racine défend l’idée que les artistes-auteurs ne devraient pas dépendre pour vivre uniquement de l’exploitation de leurs œuvres par les industries culturelles, mais aussi être rémunérés directement pour leur travail. Il propose pour cela la mise en place d’un « contrat de commande » qui obligerait les intermédiaires, comme les éditeurs ou les producteurs, à payer le travail de création en plus du versement de droits d’auteur. 

Cela constituerait un changement profond en France, car depuis l’époque de Beaumarchais et la Révolution française, la loi considère l’auteur comme un propriétaire tirant ses revenus de l’exploitation de son œuvre. Ce système permet certes théoriquement à l’auteur de bénéficier d’une rémunération, mais on est arrivé aujourd’hui au paradoxe que l’œuvre est mieux protégée que l’auteur et c’est elle qui constitue le véritable centre de gravité de la propriété intellectuelle…

Samantha Bailly, une autrice particulièrement impliquée dans les syndicats d’artistes-auteurs qui se sont mobilisés autour du rapport Racine, résume ainsi le changement de perspective que ce texte propose d’opérer : « l’amélioration de nos droits sociaux est liée à la reconnaissance des artistes-auteurs à la fois comme des propriétaires d’œuvres, mais aussi comme des travailleurs. Nous sommes bien des individus, et pas seulement des œuvres — nous avons des corps, nous mangeons, nous nous blessons, tombons malades, etc. C’est ce changement de paradigme que propose le rapport de Bruno Racine. » 

Un autre point essentiel concerne les mécanismes de représentation des auteurs. Le rapport souligne de nombreux dysfonctionnements dans la manière dont les intérêts des artistes-auteurs sont défendus. Généralement, ce sont des sociétés de gestion collective que l’on entend beaucoup dans les débats publics autour de la création, notamment lorsque le droit d’auteur est concerné. Mais le rapport démontre que ces sociétés et les auteurs n’ont pas tout à fait les mêmes intérêts et il demande qu’une partie des sommes collectées par les premières servent à financer les syndicats d’auteurs. Il plaide également pour que ces syndicats soient plus largement associés à la définition des politiques culturelles, notamment à travers les différentes commissions mises en place par le Ministère de la Culture. Ces propositions ont été très mal reçues par les sociétés de gestion collective qui s’y sont vigoureusement opposées, ce qui tend à montrer que le rapport Racine a plutôt raison de souligner une divergence d’intérêts ! 

Les discussions sur le droit d’auteur seraient sans doute différentes si les créateurs pouvaient faire entendre leur voix plus directement. En 2018, une affaire a eu lieu en France s’est révélée très instructive. Une société de droits dans le domaine de l’édition a essayé de faire payer les lectures publiques en bibliothèque, y compris les Heures du Conte à destination des enfants. Cela a déclenché une forte opposition des bibliothécaires, mais aussi d’une partie des auteurs eux-mêmes qui, par le biais de syndicats, ont fait savoir qu’ils souhaitaient que ces usages en bibliothèque restent gratuits. Grâce à cette intervention directe des auteurs dans le débat, le projet des éditeurs a été abandonné. 

Quelles sont les principaux enjeux de ce rapport pour les bibliothèques ? 

A première vue, ce rapport paraît assez éloigné de l’activité des bibliothèques, mais celles-ci devraient s’y intéresser de près, car ses recommandations pourraient modifier en profondeur le paysage de la création. 

Depuis plus de 20 ans, les bibliothèques sont mobilisées pour faire évoluer la règlementation sur le droit d’auteur, notamment par la reconnaissance de nouvelles exceptions adaptées à Internet et aux usages numériques. Que ce soit au niveau mondial ou international, ces débats sont très difficiles et les progrès restent lents, car les bibliothèques se heurtent à une opposition, menée surtout par des sociétés de gestion collective ou des représentants de gouvernement, qui soutiennent que ces exceptions menaceraient les auteurs dans leur capacité à vivre de la création.

Or le rapport Racine démontre de manière très claire que les vrais problèmes des auteurs sont ailleurs : ils résident surtout dans le déséquilibre du rapport de force avec des intermédiaires comme les éditeurs ou les producteurs, qui conduit à une répartition inéquitable de la valeur au sein même des filières culturelles. La précarité des auteurs découle aussi du fait que leur travail n’est pas bien reconnu, et donc pas bien rémunéré, car il est « invisibilisé » d’une certaine manière par la propriété intellectuelle sur laquelle les lois se focalisent. 

A aucun moment le rapport Racine ne pointe la question du piratage des œuvres sur Internet comme la cause de la paupérisation des auteurs, pas plus qu’il n’indique que les exceptions au droit d’auteur fragiliseraient leur situation. En revanche, il adresse des critiques au fonctionnement des sociétés de gestion collective, en pointant par exemple les salaires trop élevés de leurs dirigeants ou le fait qu’elles redistribuent l’argent collecté à un trop petit nombre d’auteurs. 

Ces conclusions intéressent en réalité directement les bibliothèques, car elles ouvrent la voie à de nouvelles discussions sur la réforme du système. Il est significatif qu’aucun des points discutés dans le rapport Racine n’ait réellement été débattu lors de l’élaboration de la nouvelle directive sur le droit d’auteur adoptée en 2019 par le Parlement européen. Les débats se sont encore une fois focalisés sur le renforcement de la propriété intellectuelle et sur la critique des nouvelles exceptions au droit d’auteur. Mais ce n’est pas ce texte qui permettra de rééquilibrer les relations entre les auteurs et les intermédiaires, comme le demande le rapport Racine…

Un point figure dans le rapport qui illustre très bien les fausses questions dans lesquelles les débats sur le droit d’auteur tombent souvent. En France, revient régulièrement dans le débat public l’idée d’instaurer un « domaine public payant » pour établir une sorte de taxe sur les utilisations commerciales des œuvres appartenant au domaine public. Le domaine public est un mécanisme qui bénéficie au premier chef aux bibliothèques et à leurs usagers, notamment à travers la numérisation des collections patrimoniales. Or le rapport Racine écarte sans ambiguïté cette idée du domaine public payant, en montrant qu’il rapporterait très peu aux auteurs tout en restreignant les usages et la diffusion de la culture. En revanche, le rapport pointe le fait qu’une part trop faible des aides à la création versées par le Ministère de la Culture ou les sociétés de gestion collective bénéficient directement aux artistes-auteurs. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres montrant comment de faux débats cachent souvent les vraies questions… 

Quelles sont les premières étapes pour les bibliothèques pour soutenir ces principes au niveau national et international ?   

Il est assez frappant de constater que les bibliothèques sont absentes du rapport Racine, alors pourtant qu’elles constituent aussi une source de revenus pour les auteurs. A travers les acquisitions de supports, les abonnements à des ressources numériques, mais aussi avec les sommes versées au titre du droit de prêt, les bibliothèques contribuent à la rémunération des créateurs. En France, il existe même un lien direct entre le droit de prêt et les droits sociaux des auteurs, car une partie des sommes versées par les bibliothèques au titre du droit de prêt sert à financer la retraite des auteurs de l’écrit. 

Il est dommage – mais aussi très significatif – que le rapport Racine n’ait pas pris en compte ce lien, car cela révèle une certaine forme d’invisibilité des bibliothèques dans l’économie de la création. Trop souvent, les bibliothèques sont accusées de fragiliser le marché de la Culture en « cannibalisant les ventes », alors qu’aucune étude économique sérieuse n’a jamais démontré un tel phénomène. Bien au contraire, les bibliothèques pourraient contribuer plus largement au financement de la création si elles étaient mieux intégrées dans les systèmes de rémunération. Par exemple, le livre numérique se développe aujourd’hui de plus en plus en bibliothèque, mais sur des bases juridiquement fragiles, puisque la législation sur le prêt du livre papier ne s’applique pas et il a fallu réorganiser le système autour de négociations contractuelles avec les éditeurs. Du coup, l’offre à destination des bibliothèques reste lacunaire, mais surtout, le système légal du droit de prêt est mis de côté, ce qui ne permet pas de contribuer à financer les droits sociaux des auteurs…

On pourrait imaginer une refonte du système, de manière à ce que les bibliothèques puissent mettre à disposition plus facilement des contenus pour leurs utilisateurs, comme le propose par exemple le traité sur les bibliothèques défendu par l’IFLA auprès de l’OMPI. En contrepartie, de nouvelles rémunérations seraient logiquement versées aux ayants droit. Mais si l’on suit le rapport Racine, il faudrait être très attentif à ce que ces sommes aillent bien aux auteurs et qu’une partie soit utilisée pour financer leurs droits sociaux et leurs organisations syndicales.

Ce rapport ouvre en réalité la voie à de nouvelles discussions entre les auteurs et les bibliothèques. Pour cela, il faudrait mieux faire connaître le rôle que les bibliothèques jouent déjà pour soutenir la création et réfléchir à de nouvelles manières dont les activités des bibliothèques pourraient directement soutenir les créateurs dans l’exercice de leurs droits. On a trop souvent opposé les droits des auteurs et ceux des utilisateurs, comme s’ils étaient incompatibles. Le temps est venu à présent de trouver des articulations qui permettront de les renforcer mutuellement. 

Et si l’Open Access était une question de Digital Labor ?

Par :calimaq
3 février 2020 à 13:52

Le Consortium Couperin a publié récemment les résultats d’une enquête sur les « Pratiques de publication et d’accès ouvert des chercheurs français« , qui se démarque par son ampleur (plus de 11 000 réponses de chercheurs, soit 10% de la communauté scientifique française) et l’étendue des questions abordées. Beaucoup de points mériteraient d’être commentés, mais je voudrais me concentrer sur un seul aspect qui m’a particulièrement frappé.

On peut en effet lire cette phrase dans la synthèse effectuée par Couperin à partir des résultats :

Les chercheurs sont globalement favorables à l’accès ouvert et en comprennent l’enjeu majeur : la diffusion des résultats de la science de façon libre et gratuite. Néanmoins, cet objectif doit pour eux être réalisé sans effort, de manière simple, lisible et sans financement direct des laboratoires, le tout en ne bousculant pas trop le paysage des revues traditionnelles de leur discipline auxquelles ils sont attachés.

J’ai souligné les mots « sans effort », car ils me paraissent intéressants à relever. En gros, les chercheurs sont favorables au Libre Accès, à condition qu’il n’entraîne pour eux aucun surcroît de travail à effectuer. Si, d’après l’enquête, la méconnaissance des questions juridiques liées au Libre Accès reste le premier obstacle au dépôt en archives ouvertes, on trouve en seconde position des arguments du type : « Je n’ai pas le temps » ou « le dépôt est trop laborieux ». L’archive ouverte HAL attire encore souvent ce genre de critiques, et ce alors même que la procédure de dépôt a été grandement simplifiée ces dernières années (ajout de fichiers en glissé-déposé, diminution des champs obligatoires, possibilité de récupérer automatiquement les métadonnées via un DOI, etc.).

En réalité, les positions exprimées par les chercheurs à propos des archives ouvertes sont assez paradoxales. Une majorité d’entre eux trouvent en effet que le dépôt est « rapide » et « simple » (voir ci-dessous), ce qui paraît contradictoire avec l’argument du manque de temps ou des interfaces trop complexes.

L’enquête permettait aux chercheurs de laisser des commentaires libres, qui montrent que le vrai problème se situe sans doute ailleurs que dans l’ergonomie des plateformes. Une partie des chercheurs tendent en effet à considérer que ces tâches de dépôt – même simples et rapides à effectuer – ne correspondent pas à l’image qu’ils se font de leur travail :

« Ce n’est pas mon travail, je suis déjà très pris par des charges administratives je ne vais pas en plus faire ce type de tâches. »

« Ceci n’est pas du ressort d’un enseignant-chercheur dont on demande de plus en plus de tâches administratives ou « transversales » en plus de son travail d’enseignement et de recherche. Donc, j’estime que le dépôt sous HAL doit être assuré par des personnels archivistes dont c’est effectivement le métier ! Tant que les moyens ne seront pas mis pour ouvrir des postes à ces personnels, je refuserai de faire ce travail sous HAL. »

« Je dépose les références minimales, pour l’évaluation HCERS mais pas les articles.De mon point de vue, c’est l’institution qui doit se charger de la mise en ligne des notices et des articles (après obtention accord de l’auteur) et comme elle ne s’en charge pas… Je fais donc le minimum. »

Dans ce billet, je voudrais essayer d’éclairer ces positions ambivalentes en utilisant la notion de Digital Labor (travail numérique). Pour ce faire, je ne vais pas me référer à l’acception la plus courante du terme « Digital Labor », telle que l’utilise notamment Antonio Casilli dans ses travaux sur les plateformes numériques et l’intelligence artificielle. Je vais me tourner vers une conception plus large, que j’ai découverte dans l’ouvrage (remarquable) du sociologue Jérôme Denis : « Le travail invisible des données. Éléments pour une sociologie des infrastructures scripturales« .

Omniprésence et invisibilité du travail des données

Pour Jérôme Denis, le « travail des données » n’est pas un phénomène récent et il dépasse très largement les situations où les internautes sont « mis au travail » à leur insu par des plateformes comme Facebook ou Amazon. Il s’agit plutôt d’une caractéristique générale de toutes les organisations – publiques comme privées – qui ont besoin de produire et de faire circuler de l’information pour fonctionner. Sans cette capacité à organiser des flux de données standardisées, ni les entreprises, ni les administrations ne pourraient exister, dès lors qu’elles atteignent une certaine taille et se bureaucratisent. Jérôme Denis ajoute que, bien que ce « travail des données » soit absolument vital pour ces organisations, il a pourtant constamment été minimisé, dévalorisé et même invisibilisé. En témoigne la manière dont ces tâches ont été déléguées à des personnels généralement considérés comme subalternes – les secrétaires, par exemple – et il n’est pas anodin que les professions liées à l’information furent traditionnellement – et sont en grande partie toujours – exercées majoritairement par des femmes (c’est vrai des secrétaires, mais aussi des bibliothécaires ou des documentalistes).

Paradoxalement là encore, l’informatisation des organisations est venue aggraver ce phénomène de dépréciation et d’invisibilisation. Le déploiement des ordinateurs en réseau s’est accompagné d’une croyance en vertu de laquelle l’information pourrait se propager avec la facilité et la rapidité du courant électrique, comme des impulsions le long d’un système nerveux. Ce mythe est lié au fantasme de la « dématérialisation » qui, en libérant (soit-disant) l’information de ses supports physiques, lui permettrait de circuler comme un fluide parfait. Pourtant, et c’est une chose que le livre de Jérôme Denis montre remarquablement bien, le numérique ne supprime pas en réalité le « travail des données ». Bien au contraire, l’information reste largement dépendante de supports matériels (claviers, écrans, etc.) et la numérisation tend même à intensifier et à complexifier le travail informationnel (songeons par exemple au temps invraisemblable que nous passons à gérer nos boîtes mail professionnelles et à la pénibilité que cela engendre).

Un des avantages de cette conception large du « travail des données » est qu’elle permet d’embrasser et d’éclairer tout un ensemble de situations auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés. Pour illustrer son propos, Jérôme Denis prend notamment un exemple tiré de son expérience personnelle que j’ai trouvé particulièrement frappant. Il raconte en effet comment, après la mort de son père, il a été obligé d’effectuer avec sa famille pendant des mois de laborieuses démarches pour « pousser » l’information du décès vers de nombreuses organisations : administrations en tout genre, banques, assurances, boutiques en ligne, fournisseurs d’accès Internet, etc. Rien ne paraît pourtant plus élémentaire que l’annonce de la disparition d’une personne (vie/mort ; 0/1) et on pourrait penser à l’heure du numérique qu’une telle mise à jour des systèmes d’information est relativement simple à effectuer. Mais il n’en est rien et malgré l’interconnexion croissante des bases de données, une part importante du travail doit encore être effectué « à la main » par l’administré/client, en saisissant l’information dans des interfaces et en remplissant des formulaires.

Il existe donc une sorte « viscosité » de l’information que le numérique n’a pas fait disparaître et ne supprimera sans doute jamais complètement, sachant qu’il engendre sa propre part de « frictions » dans la production et la circulation des données.

Quelle perception du « travail des données » chez les chercheurs ?

La question n’est donc pas tant de chercher à faire disparaître le « travail des données » que de savoir quel statut et quelle reconnaissance on lui donne. La perception de la « pénibilité » de ce travail varie en outre grandement d’un contexte à un autre, non pas tellement en fonction de caractéristiques objectives, mais plutôt par rapport à la représentation que les individus s’en font.

Si l’on revient à la question de l’Open Access, j’ai toujours trouvé qu’il existait une forme de dialogue de sourds entre chercheurs et bibliothécaires/documentalistes à propos du dépôt des publications en archives ouvertes. Pour ces derniers, qui sont des professionnels de l’information, le dépôt des publications paraît quelque chose de simple, en partie parce que le travail des données est inhérent à leur métier et n’est pas déprécié symboliquement à leurs yeux. A l’inverse pour la majorité des chercheurs, un tel travail – même léger – suscitera un rejet mécanique, parce qu’il fait apparaître ce qui devrait rester invisible. Ce qui est intéressant, c’est que les mêmes chercheurs qui refusent d’effectuer les tâches de dépôt en archives ouvertes réalisent pourtant des opérations assez similaires dans leur pratique des réseaux sociaux académiques (type Researchgate ou Academia). C’est précisément le coup de génie (maléfique !) de ces plateformes d’avoir réussi à « mettre au travail » les chercheurs sans lever le voile d’invisibilité qui rend ce travail des données indolore (et pour le coup, on rejoint ici la thématique classique du Digital Labor comme exploitation des utilisateurs).

Researchgate, presque autant utilisé que les sites de laboratoire par les chercheurs pour donner de la visibilité à leurs travaux…

S’agissant des chercheurs, les choses sont encore compliquées par le fait qu’ils entretiennent traditionnellement un rapport ambigu avec la question des données. S’appuyant sur les apports des science studies, Jérôme Denis souligne le fait que ce sont les articles de recherche qui sont considérés depuis des siècles par les scientifiques comme les objets chargés de la plus haute valeur symbolique. Il en est ainsi car les articles, une fois mis en forme à l’issue du processus éditorial, deviennent des « mobiles immuables », c’est-à-dire des objets doués de la capacité de circuler, mais tout en gardant une forme fixe. Ils assurent ainsi la communication entre pairs des résultats de la recherche et c’est à partir d’eux quasi exclusivement que s’effectue l’évaluation de la recherche et des chercheurs. Dans un tel contexte, il est logique que le travail d’écriture des articles – celui qui assure justement cette stabilisation de la forme – soit considéré comme la partie la plus noble du travail des chercheurs, tandis que, par contraste, ce qui touche aux données – réputées instables, informes et volatiles – est rejeté dans l’ombre. A la mise en lumière des articles s’oppose la « boîte noire » du laboratoire, où le travail sur les données reste considéré comme quelque chose d’obscur, et même un peu « sale », dont traditionnellement on ne parle pas.

Certes, les choses sont en train de changer, car les données de recherche, à la faveur des politiques de Science Ouverte, gagnent peu à peu leurs lettres de noblesse, en tant qu’objets possédant intrinsèquement une valeur et méritant d’être exposés au grand jour. Mais nul doute qu’il faudra du temps pour que les représentations évoluent et l’enquête de Couperin montre d’ailleurs que si les chercheurs sont aujourd’hui globalement favorables à l’Open Access aux publications, ils restent plus réticents en ce qui concerne le partage des données.

Du coup, le travail des données est doublement dévalorisé au sein des populations de chercheurs. Il subit d’abord la dépréciation générale qui le frappe au sein des organisations modernes, mais cet effet est redoublé par la hiérarchie traditionnelle établie par les chercheurs entre travail rédactionnel et travail informationnel. Or le dépôt en archives ouvertes est précisément ce moment où le travail des données qu’on voudrait pouvoir oublier resurgit. « Cachez ces métadonnées que je ne saurais voir », alors qu’elles sont indispensables pour contextualiser les documents archivés et leur donner du sens…

Changer le statut du travail des données pour promouvoir le Libre Accès

Établir un lien entre Open Access et Digital Labor (au sens large de « travail des données ») est à mon sens important pour mieux comprendre le rapport conflictuel que les chercheurs entretiennent avec les archives ouvertes et leur demande que le Libre Accès s’effectue « sans effort ». Il me semble que cela pourrait au moins s’avérer utile pour identifier quelques « fausses bonnes idées » :

  1. Croire qu’en améliorant techniquement les interfaces des archives ouvertes, on pourra un jour supprimer complètement le « travail des données » lié au dépôt des publications et le rendre indolore. On trouve aujourd’hui des discours qui nous promettent la mise en place d’interfaces « seamless » (i.e. « sans couture ») qui permettraient une expérience utilisateur parfaitement fluide. On peut certes faire des progrès en matière d’ergonomie, mais il restera toujours à mon sens une part de « travail du clic » à effectuer et tant qu’il sera frappé d’une dépréciation symbolique, il suscitera une forme de rejet par les chercheurs.
  2. Proposer aux chercheurs d’effectuer l’intégralité de ce travail des données à leur place. C’est certes une demande que certains formulent (« ce n’est pas mon métier ; que l’on embauche des documentalistes pour le faire à ma place »). Mais outre qu’il paraît improbable de recruter un nombre suffisant de personnels d’appui pour effectuer l’intégralité de ce travail, cela ne ferait que participer encore à l’invisibilisation du travail des données et à sa dévalorisation. Les bibliothécaires qui s’engagent dans cette voie se livrent à mon sens à un calcul à court terme qui risque de s’avérer préjudiciable à long terme pour tout le monde.
  3. Faire effectuer ce travail des données par les éditeurs. C’est à mon sens la pire des solutions possibles et le dernier accord Couperin-Elsevier a bien montré les dangers que pouvait comporter l’idée de « sous-traiter » l’alimentation des archives ouvertes aux éditeurs. C’est aussi parce qu’il garantit justement le plein contrôle des interfaces et des données que le principe d’une alimentation des archives ouvertes par les chercheurs eux-mêmes reste absolument crucial.

Au final pour développer la pratique de l’Open Access, c’est le statut de ce « travail des données » qu’il faudrait faire évoluer au sein des communautés scientifiques pour qu’il regagne ses lettres de noblesses, lui donner la visibilité qu’il mérite et le faire apparaître comme partie intégrante de l’activité de publication. La question ne concerne d’ailleurs pas que le Libre Accès aux publications, mais aussi les données de la recherche qui gagnent peu à peu en importance. Néanmoins, cette dernière thématique étant en train de devenir « à la mode », elle va sans doute faire l’objet d’une revalorisation symbolique, tandis que l’on peut craindre que le travail informationnel à effectuer pour alimenter les archives ouvertes reste encore longtemps frappé d’indignité.

Dans l’enquête Couperin, on voit bien par exemple que les communautés de mathématiciens et d’informaticiens sont celles qui ont le plus recours aux archives ouvertes et ce sont justement aussi celles qui ont le moins « externalisé » le travail informationnel, puisque les chercheurs dans ces disciplines effectuent eux-mêmes une large partie du travail de mise en forme des publications (avec LaTeX) et de dépôt des préprints sur ArXiv.

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