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Reçu avant avant-hier SF

Le Retour du Hiérophante (Les Maîtres enlumineurs T.2) – Robert Jackson Bennett

8 mai 2023 à 14:53

Alors que sort Les Terres closes, troisième volume de la trilogie des Maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett publiée chez Albin Michel Imaginaire et débutée avec le très remarqué Les maîtres enlumineurs, j’ai enfin fini de lire Le Retour du Hiérophante, le deuxième volet de ladite trilogie.  Soit un an et demi après sa sortie. Pourquoi tant de temps ? Vous savez, si vous lisez régulièrement ces pages, le peu d’entrain que j’ai à lire de la fantasy, il faut vraiment m’y pousser, voire me tordre les bras, mais ce n’est pas tout. L’auteur est aussi responsable. Je suis longtemps resté englué dans ce roman qui montre tous les défauts qui souvent affectent les tomes 2 des trilogies, à quelques exceptions près. Ceux-ci font figure de roman de transition, entre un lancement tonitruant et un final explosif, et ont la délicate mission de porter un changement d’échelle et une redéfinition des enjeux. Nous sommes dans un schéma classique avec un arc narratif qui voit les héros être testés avant qu’ils ne se révèlent… plus tard. Bref, le ventre mou, quasi inévitable, c’est là qu’il loge.

Les Maîtres enlumineurs avait posé le monde et les personnages. Le roman de Jackson Bennett se distinguait par une fantasy qui puisait de manière totalement assumée dans les thématiques du cyberpunk, et proposait un système de magie directement inspiré des algorithmes informatiques. (Notons que le français Alexis Flamand avait déjà proposé un système similaire dans le Cycle d’Alamänder.). De ce système, l’auteur explore toutes les possibilités en filant la métaphore. Et c’est ce qui fait en grande partie l’intérêt de la série des Maîtres enlumineurs. Pour le reste, le scénario est classique et suit les aventures d’un petit groupe d’aventuriers aux talents multiples qu’ils utilisent pour monter cambriolages et autres arnaques contre les puissantes maisons commerciales qui dirigent la cité de Tevanne, avec pour vague espoir de faire tomber le système.

 L’action dans Le Retour du Hiérophante se déroule trois ans après Les Maîtres enlumineurs. La Maison Candiano est tombée et ses territoires ont été récupérés par la maison concurrente, les Michiel. Sancia, Orso, Bérénice et Gregor ont fondé leur propre startup, Interfonderies, installée dans les Communs (Commons an anglais, le nom jouant avec le terme Creative Commons). À la manière des logiciels libres, Sancia et sa bande propose une alternative à la magie copyrightée et marchande en constituant d’une bibliothèque partagée pour combattre les grands groupes. Autour d’eux, tout un ensemble de micro-entreprises indépendantes se développe dans le quartier. À ce niveau tout comme à d’autres, Robert Jackson Bennett pousse plus loin encore le parallèle entre magie et monde de l’informatique.  Le roman débute par une longue introduction dans la ligne droite du premier volet et, de manière très classique là encore, fait le récit d’un casse organisé par la petite bande contre une des maisons majeures de Tevanne. Mais bientôt, un problème d’une toute autre envergure se pose, à savoir le retour d’un mythe, d’une légende, d’un dieu, le premier des Hiérophantes. Crasedes Magnus, mort depuis longtemps, a été ramené à la vie et se dirige vers la cité. Et lui, qui a fait tomber plus d’un empire, ne vient pas là pour faire des emplettes.

« On parle d’enluminer le temps, l’une des plus puissantes permissions de toute la réalité, pas de voler la recette du ris de veau. »

Cresades a tout du méchant archétype, voire caricatural. Il a des raisons personnelles, et qui seront expliquées, d’en vouloir au monde tel qu’il existe et a décidé de le changer, quelles qu’en soient les dommages occasionnés, pour en faire un monde « meilleur ».  Le Retour du Hiérophante est le récit de l’affrontement épique entre lui et le groupe de Sancia. Car pour faire monter les enjeux et mener la magie à des niveaux stratosphériques, il faut faire étalage des immenses pouvoirs de Crasedes qui manipule la fabrique de la réalité et même du temps, jusqu’à la démesure. Traduction pour les joueurs d’AD&D : nous ne sommes plus dans la catégorie Gros Bill, nous sommes passés directement au Legends & Lore. Face à ce déchargement de magie, le groupe de Sancia tourne en rond, impuissant. Et c’est là que l’histoire s’englue. L’essentiel du livre est consacré à des discussions sans fin et des actions préparatoires à la rencontre ultime qui rappellent les phases quelque peu ennuyantes des campagnes de JdR qui tire en longueur. Il faudra attendre les derniers chapitres pour retrouver un rythme qui appelle à tourner les pages et faire évoluer une situation restée longtemps bloquée. Le fait est que la fin change beaucoup de choses. Et si Crasedes aime à répéter pendant tout le livre qu’on trouve toujours plus puissant que soi, tous découvrent qu’on trouve aussi toujours plus méchant.

Ce deuxième tome accuse donc un coup de mou, connait des longueurs, mais il fallait en passer par là pour redistribuer les cartes et atteindre le troisième volet, Les Terres Closes, dont il se dit qu’il est bien. Ce sera une lecture prochaine.


D’autres avis : Apophis (sur la VO), Quoi de neuf sur ma pile, les lectures du Maki, L’imaginarium électrique, Le Nocher des livres, La bibliothèque d’Aelinel, Au Pays des Cave Trolls, Les Chroniques du Chroniqueur, L’ours Inculte, et plein d’autres.


  • Titre : Le Retour du Hiérophante
  • Série : Les Maîtres enlumineurs
  • Auteur : Robert Jackson Bennett
  • Publication originale : Shorefall, 21 avril 2020 chez Del Rey
  • Publication française : 1 octobre 2021, Albin Michel Imaginaire
  • Traduction : Laurent Philibert-Caillat
  • Couverture : Didier Graffet
  • Nombre de pages : 603
  • Support : papier et numérique

Singer Distance – Ethan Chatagnier

1 février 2023 à 15:30

Voilà un livre qu’en toute logique je n’aurais pas dû croiser sur mon chemin de lecteur de science-fiction prétentieuse et élitiste, que j’aurais dû détester, et que je ne devrais pas recommander sur ce blog prétentieux et élitiste. Mais voilà, après cinq années à me faire passer pour un lecteur de hard-SF post-eganienne sirotant de la cosmologie branaire au petit déjeuner, il me faut vous dévoiler la supercherie : je suis en fait un grand romantique. J’ai donc lu Singer Distance, premier roman d’Ethan Chatagnier. Sur fond de tentative de communication avec une civilisation extraterrestre martienne, Singer Distance est le récit d’un homme qui cherche à retrouver la femme qu’il a aimée et perdue et la dérive obsessionnelle de celle-ci.

En 1896, des inscriptions sont observées sur la surface martienne, révélant l’existence d’une civilisation avancée sur la planète rouge. C’est un premier contact, utilisant les mathématiques comme langage universel, avec une question simple « 2+2=4. 3+3= ? ». La Terre répond et la communication s’établie à base de messages de plusieurs km gravés sur le sol des deux planètes. Les échanges mathématiques se complexifient et en 1922, les martiens posent un problème de relativité générale auquel même Einstein ne sait répondre. Après une dernière tentative en 1933, Mars devient silencieuse.

Début du roman : 1960, un groupe de 5 étudiants en mathématique du MIT se rend dans le désert d’Arizona pour y écrire un message. L’une d’eux, Crystal Singer, pense avoir trouvé la réponse. Cela fonctionne, et Mars répond avec un message encore plus complexe. Les cinq étudiants deviennent célèbres. Crystal Singer quitte Boston pour Stanford et disparait, laissant derrière elle son amoureux Rick, qui est le narrateur de l’histoire. Ainsi se clôt le premier tiers du livre. À partir de là, le roman prend une tournure différente, on oublie les martiens, et fait le récit de l’impossible reconstruction de Rick qui malgré le temps qui passe (13 années) refuse d’oublier Crystal et tente sans cesse de la trouver. Il apprend qu’il a une fille, Rhea, et la retrouve. Dernier tiers du roman, Rick et Rhea partent en quête de Crystal, parcourent les US, pour tenter de reconstituer une vie tournée de manière obsessionnelle vers la résolution du dernier problème martien.

« Everything goes to tragedy. That’s the direction of the universe [….] But there’s room for comedy on the way. »

Singer Distance est un roman qui trouverait plus sa place dans une collection de littérature blanche que dans une collection spécialisée en science-fiction. Si son ancrage science-fictif le place dans la catégorie de Rencontre du troisième type, Contact, ou encore Premier Contact – il a d’ailleurs de nombreux points communs avec ceux-ci et il pourrait donner lieu à un très bon film grand public – il ne présente pour le lecteur féru de science-fiction pas d’idées très originales, et l’aspect science-fictif n’est qu’une toile de fond métaphorique sur laquelle se dessine le véritable propos du livre qui est la relation amoureuse qui s’étiole dans le temps et l’espace, l’obsession et les troubles psychiatriques. L’histoire est lente, sans beaucoup d’action. C’est une histoire d’amour, une romance basée sur l’absence et l’incompréhension. L’aspect communication interplanétaire est mis en parallèle avec la distance qui existe entre les êtres chers et les difficultés de communication entre simples humains.

Voilà donc un livre que j’ai beaucoup apprécié, pour ses qualités littéraires tout d’abord, pour son approche science-fictive, quand bien même elle reste légère, ainsi que pour son histoire simple mais belle.

PS : Le roman apparait dans la sélection des œuvres de 2022 recommandées par le magazine Locus.

PPS : Les éditions Albin Michel Imaginaire ont annoncé le 3 février l’acquisition des droits de traduction du roman.


  • Titre : Singer Distance
  • Auteur : Ethan Chatagnier
  • Publication : 18 octobre 2022
  • Langue : anglais
  • Nombre de pages : 288
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Scale – Greg Egan

4 janvier 2023 à 07:51

Ce premier janvier de la nouvelle année, Greg Egan nous a réservé une petite surprise, en publiant au format ebook un nouveau roman, titré Scale. J’ignore si l’auteur australien a décidé de se tourner vers l’autopublication, ou si la raison est autre, mais il avait déjà fait ce choix pour son précédent roman, The Book of all Skies, publié en 2021. Pour les lecteurs complétistes de la bibliographie de Greg Egan, Scale ne surprend pas. Le roman s’inscrit dans la veine des mondes alternatifs où l’auteur imagine une variation dans les lois physiques de notre univers, en déduit un monde nouveau avec ses propres lois et leurs conséquences, y fait vivre une société et y plante un récit, plus ou moins convaincant. Cet exercice de pensée, il l’a déjà produit maintes fois, de manière très convaincante dans la trilogie Orthogonal, et nettement moins dans Phoresis, Dichronauts et le récent The Book of all Skies. Si, dans chacun de ces cas, on se doit d’admirer l’effort intellectuel fournit dans le développement d’une logique interne basée sur des conditions initiales autres, ce qui de mon point de vue pêche dans ces écrits est que le récit qui en découle, d’un point de vue purement romanesque, n’est pas toujours à la hauteur de la proposition de départ. Dans le cas de Dichronauts et The Book of all Skies, les conséquences de la physique impliquée restaient difficiles à appréhender, et l’effort consenti n’était pas récompensé par une histoire dont les enjeux étaient à même de susciter un intérêt suffisamment grand pour aider le lecteur à passer la barrière conceptuelle. En comparaison, par son ampleur, le récit proposé dans l’excellent Diaspora peut largement faire oublier les quelques difficultés que peuvent rencontrer les lecteurs les moins versés dans les sciences dures, parce la quête des personnages nous emporte plus haut et plus loin que nous ne pourrions jamais aller.

La nouvelle physique développée dans Scale ne présente pas de grandes difficultés de compréhension. Comme souvent, l’auteur fournit sur son site une longue explication, à la fois détaillée et très pédagogique, pour accompagner le roman, sachant que la lecture de celle-ci n’est pas obligatoire pour tout comprendre mais s’adresse aux curieux qui souhaitent aller plus loin. Brièvement, dans notre univers la matière est constituée de particules légères appelées leptons et d’autres plus lourdes appelées hadrons. Les hadrons sont eux-mêmes constitués de quarks, et forment le noyau des atomes (protons et neutrons). Les leptons portant une charge sont au nombre de trois : l’électron, le muon et le tau (les neutrinos sont aussi des leptons mais ils ne portent pas de charge et n’entrent pas dans la composition de la matière classique). Le muon et le tau sont plus lourds que l’électron mais aussi beaucoup plus instables. Le muon a une durée de vie de 2,2.10-6 s (quelques microsecondes) avant de se désintégrer et le tau de seulement de 2,8.10-13 s (quelques dix millièmes de milliardièmes de secondes). L’électron est quant à lui quasiment éternel ! Dans le monde de Scale, Greg Egan imagine qu’il existe huit leptons de masses différentes, qui tous sont aussi stables que l’électron. À partir de là, il peut développer une nouvelle chimie. La taille d’un atome est celle du nuage électronique qui l’entoure. L’une des conséquences de remplacer un lepton dans un atome par un autre plus lourd est que cet atome sera alors plus petit et la matière sera plus dense. Dans le monde de Scale, à peu près tout peut exister en huit tailles différentes : matière inanimée, mais aussi plantes, animaux, et humains, selon que l’évolution a favorisé le remplacement de leptons légers par d’autres plus lourds au sein des atomes. Et – un peu à la manière des cheelas dans le roman L’Œil du dragon de Robert Forward dont je parlais il y a quelques jours – les êtres les plus petits vivent aussi plus rapidement. (Il existe de nombreuses autres conséquences, Greg Egan ne laissant aucune pierre non retournée, comme à son habitude.)

La société humaine qui en découle est intrinsèquement inégalitaire. Les humains à l’échelle 1 (Scale one dans le roman) sont deux fois plus petits que les humains de l’échelle 0. Ceux de l’échelle 2, quatre fois plus petits. Et ceux de l’échelle 7, sont 64 fois plus petits que ceux de l’échelle 0 et vivent 64 fois plus vite. Tout ceci pose évidemment des problèmes de cohabitation et de communication entre échelles. Ainsi les villes sont divisées en quartiers, adaptés à la taille de chacun. La répartition des terres se fait en fonction de la taille des individus, ce qui ne correspond pas forcément à leurs besoins réels. De traducteurs sont utilisés pour que les uns et les autres puissent communiquer, en diminuant ou en augmentant la fréquence des sons de quelques octaves. Mais les vies des différentes échelles ne se faisant pas à la même vitesse, certains se trouvent lésés par la lenteur des autres, et d’autres ont du mal à suivre. Si tout ceci est réglé par des accords politiques maintenant un consensus en assurant la vie en société, que se passerait-il si l’une des échelles venait à développer une technologie lui donnant un très clair avantage sur les autres ? C’est la question qui se trouve au cœur du roman.

La première partie du roman prend la forme d’une enquête de détective autour de la disparition d’une femme d’une échelle dans un quartier d’une autre échelle. L’enquête va révéler qu’une compagnie privée a développé une technologie inimaginable (littéralement la fusion), et qu’elle a bien l’intention de ne pas partager la découverte avec les autres échelles mais de pousser son échelle à déclarer son indépendance. À sa moitié, le roman prend alors une tout autre direction, celle des choix faits par différents individus mis devant la perspective d’une guerre civile pouvant aboutir à la destruction de la société telle qu’ils la connaissent et qui a su préserver la paix entre échelles pendant 250 ans.

Le principe de départ du roman aurait pu donner lieu à des développements de grande ampleur et un récit ambitieux. La possibilité de l’exploration spatiale est envisagée dans le roman mais repoussée à plus tard, alors que c’est à mon avis là qu’il aurait été vraiment intéressant d’utiliser les particularités de cet univers et des différentes échelles. Greg Egan choisit de donner à lire une histoire somme toute très classique sur l’émergence d’une technologie disruptive dans une société divisée. Le changement de paradigme n’apparait plus que comme un artifice amusant mais aucunement nécessaire à l’histoire qui est contée. Le même récit pouvait être fait avec seulement trois leptons et des humains d’un mètre soixante-dix. Inévitablement, on est amené à se poser la question : tout ça pour ça ?  En d’autres termes, l’auteur ne tire pas pleinement parti de sa proposition initiale qui reste à l’état d’exercice de pensée pour étudiant en physique fondamentale. (J’ai eu maintes fois lors de mon parcours universitaire ce type de questions : imaginez un monde dans lequel la constante de Planck vaut 1, imaginez un monde dans lequel le nombre de leptons… etc.). La première partie, l’enquête, est tirée par les cheveux et, dans la seconde, Egan se veut moraliste mais ne va pas au-delà de réflexions politiques et morales qui déçoivent autant par leur évidence que par leur manque de subtilité : la voie démocratique est préférable au coup de force armé. Certes, mais bon. Je sors de cette lecture avec le sentiment que Greg Egan a passé plus de temps à penser son monde et à écrire les explications exposées sur son site qu’à imaginer une histoire étonnante.


  • Titre : Scale
  • Auteur : Greg Egan
  • Publication : 1 janvier 2023
  • Langue : anglais
  • Support : ebook

renaudorion

Children of Memory – Adrian Tchaikovsky

27 novembre 2022 à 12:52

On doit à Adrian Tchaikovsky l’un des romans incontournables de la science-fiction de ce début du XXIe siècle, à savoir Children of Time publié en 2015, et traduit en français sous le titre Dans la Toile du Temps chez Denoël en 2018. Roman d’une grande intelligence, il imaginait une humanité déboussolée par sa propre bêtise et condamnée par la destruction de sa planète d’origine, se lançant dans un programme de terraformation de quelques planètes avec le maigre espoir d’y voir ressurgir la vie intelligente quelques milliers d’années plus tard. Mais rien ne se passe jamais comme prévu et Children of Time faisait le récit d’une de ces expériences, a priori ratée, aboutissant à l’évolution d’une espèce d’arachnide avec l’aide d’un nanovirus sur une planète appelée le monde de Kern. En s’appuyant sur de solides connaissances scientifiques, Adrian Tchaikovsky décrivait minutieusement la provolution (évolution artificiellement provoquée) d’une conscience, d’un langage, d’une science, d’une culture et d’une civilisation selon des termes qui nous sont totalement étrangers. Une véritable altérité. Il récidivait avec autant de succès en 2019 avec Children of Ruin (Dans les profondeurs du temps, Denoël, 2021) dans lequel, suivant la même recette, il décrivait la provolution d’une espèce de céphalopode sur la planète Damascus, alors que sur sa voisine, la planète Nod, les choses tournaient au cauchemar lors de la rencontre d’une forme de vie microbienne parasitique et violemment invasive. Ces deux romans constituaient une formidable aventure à la fois à la fois scientifique et non-humaine, un modèle de hard-SF intelligente et ludique.

Le très prolifique britannique propose avec Children of Memory, paru le 24 novembre 2022, une troisième variation dans cet univers. Nombreux sont les lecteurs, et j’en fais partie, qui attendaient ce nouveau volume, impatients de découvrir quelle nouvelle bestiole allait rejoindre les rangs des créatures conscientes, mais soucieux aussi, peut-être, que l’auteur se laisse aller à la facilité en déclinant à l’infini une formule déjà éprouvée dans deux romans. Que le lecteur se rassure, ou s’inquiète, ce n’est pas le cas. Pour renouveler la série, Adrian Tchaikovsky fait le choix de proposer un récit totalement différent mais qui, selon une logique science-fictive, s’inscrit dans la continuité des explorations précédentes.

Il y a bien une nouvelle espèce animale devenue intelligente qui fait son apparition dans Children of Memory, elle était d’ailleurs annoncée dans le dernier chapitre de Children of Ruin et sa présence ne surprend pas. Si quelques chapitres en flashback reviennent sur son évolution propre, ce n’est pas le propos central du livre et l’auteur survole la question pour s’intéresser à un autre sujet. À la fin du précédent  volume, humains, araignées, poulpes et blob nodien s’étaient alliés pour partir explorer l’univers à la recherche des autres planètes qui avaient été la cible des expériences humaines de terraformation lancées des milliers d’années auparavant, et qui en conséquence pouvaient abriter de nouvelles formes de vie consciente. Nous retrouvons donc les principaux personnages de la saga réunis à bord d’un vaisseau d’exploration en direction de la planète Imir. Sur place, ils découvrent que des humains y ont installé une colonie. Mais celle-ci est au bord de l’effondrement. Après les bestioles, c’est l’humain qui passe sous le microscope d’Adrian Tchaikovsky. Children of Memory a des airs d’Inversion d’Iain M. Banks, d’Un feu sur l’abîme de Vernor Vinge, et plus encore de son propre Elder Race, court roman fort réussi à la frontière des genres, où se confrontent des niveaux de développements technologiques qui jamais ne devraient se rencontrer. Avant de prendre une toute autre direction car, évidemment, il y a un twist qui se déclenche à la moitié du roman.

Litterature.
Meaning what?
Meaning… a thing that a human wrote once that seems tangentially relevant, by context and linguistic pattern analysis, to the topic of our conversation. So I throw it in there to seem clever.

Tout ceci aurait pu magistralement fonctionner. Malheureusement, Adrian Tchaikovsky abandonne entièrement l’aspect hard-SF qui avait soutenu les deux premiers volumes de la série et les ressorts de cette installation laissent à plus d’une occasion de nombreux trous dans un scénario où l’incrédulité n’est plus seulement suspendue, mais désagréablement bousculée. Les contradictions apparentes abondent et les muscles impliqués dans le haussement de sourcil sont mis trop souvent à contribution. L’idée en soi, même si elle n’est pas nouvelle, est bonne d’autant qu’elle est relancée à mi-parcours par ce fameux twist dont je parlais. Mais voilà, si vous avez déjà lu de la science-fiction récente, vous saurez immédiatement décrypter ce twist et devinerez où le roman tente, assez laborieusement, de nous emmener. Là encore, cette autre idée est bonne – quand bien même un certain roman de Greg Egan et une récente novella d’Alastair Reynolds vous auront totalement ruiné la surprise –  mais elle me semble maladroitement mise en œuvre. Adrian Tchaikovsky fait des choix narratifs qui brouillent son propos. Le récit est présenté suivant trois fils narratifs distincts, qui chacun use et abuse des flashbacks pour révéler lentement les tenants et les aboutissants de l’histoire. Cette fragmentation excessive amène à ce que, pendant longtemps, le lecteur ne comprenne strictement rien à ce qu’il se passe. À ce point que l’auteur en prend conscience et que le dernier chapitre est entièrement consacré à une explication détaillée de ce qu’il s’est déroulé jusque-là. Et c’est de mon point de vue le principal problème de ce roman : Adrian Tchaikovsky oublie le principe du show don’t tell, il ne montre pas, il ne fait que dire. Des chapitres entiers sont consacrés à livrer des explications sur le mode « il se passe ceci parce que cela et donc, il advient que… ». Dépouillés de leur rôle d’incarner une histoire, les différents personnages du récit ne portent aucune émotion à destination du lecteur. Ils existent, se meuvent, et agissent selon les injonctions d’un navigateur démiurge qui fait tout pour cacher au lecteur la destination du voyage avant sa conclusion. Et pourtant tout n’est pas si sombre. Il y a de très bons passages. En chemin, Tchaikovsky aborde de très nombreuses thématiques, trop sans doute pour avoir le temps de les discuter véritablement. On croise notamment de belles discussions sur la nature de la conscience – l’une des grandes interrogations de la science-fiction s’il en est – amenant les personnages à revoir leur propre définition de ce qu’est la vie sentiente, aboutissant ainsi à un final qui aurait été savoureux s’il avait été amené avec plus de délicatesse romanesque et de mise en chair. Même si, là encore, d’autres ont déjà fait mieux.

Children of Memory est donc une déception en ce qui me concerne. Le roman repose sur une très bonne idée, qui s’inscrit à mon avis logiquement dans la continuité du parcours entamé dès le premier volume de la série, une idée qu’Adrian Tchaikovsky se devait d’explorer. Et ça c’est formidable. Mais il le fait de manière peu convaincante non seulement en choisissant de ne plus soutenir son propos par un minimum de réalisme scientifique, mais aussi rendant le récit confus par une structure trop lâche et des choix narratifs qui perturbent plus qu’ils n’aident la lecture. Les derniers mots laissant entrevoir la possibilité d’un quatrième volume. Je le lirai évidemment, avec l’espoir que l’auteur retrouve un peu de la flamboyance du premier roman qui a lancé la série.


D’autres avis : même déception chez Anudar,


  • Titre : Children of memory
  • Série : Children of Tile
  • Auteur : Adrian Tchaikovsky
  • Langue : Anglais
  • Parution : 24 nombre 2022, Macmillan
  • Nombre de pages : 496
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Termination Shock – Neal Stephenson

19 août 2022 à 09:50

Albin Michel Imaginaire vient d’annoncer l’acquisition des droits du dernier roman de Neal Stephenson, Termination Shock. Le roman a reçu un très bon accueil critique dans la presse anglosaxonne, qu’elle soit spécialisée (Tor, Locus mag, etc.) ou généraliste (Washington Post, New York Times, etc.) On peut ainsi comprendre l’intérêt que lui a porté l’éditeur de l’excellent [anatèm] du même auteur. Cet avis n’est pas partagé sur l’épaule d’Orion. Pour la petite histoire, c’est un roman dont j’ai lu le manuscrit pour une maison d’édition alors que ses responsables éditoriaux défrichaient l’actualité science-fictive dans l’espoir d’y trouver un bon texte à publier. J’avais alors vivement déconseillé ce roman.

Termination Shock est ce qu’on appelle une fiction climatique, ce genre qui imagine les désastres à venir, leurs conséquences et éventuellement leurs solutions. Le roman apparaît très directement comme une réponse au magistral (et à mon avis pour longtemps indépassable) The Ministry for the Future de Kim Stanley Robinson. Dans ce dernier, KSR s’intéresse aux conséquences immédiates du réchauffement climatique, et détaille les solutions techniques, politiques, sociales et économiques qui selon lui seront à mettre en place dans les cinquante prochaines années pour éviter la catastrophe. Comme vous le savez sans doute, KSR se positionne à gauche sur l’échiquier politique et il propose naturellement une action collective, internationale et concertée, faisant intervenir les gouvernements ainsi que l’ONU à l’origine de la création d’un « ministère pour le futur ». Neal Stephenson en prend le contrepied et adopte un point de vue ancré dans les idées de la droite libertarienne américaine. Il dit longuement dans son roman tout le mal qu’il pense des gouvernements, des institutions internationales comme l’ONU, de l’Europe et de toute forme de régulation. Selon lui, la solution se trouvera dans l’action individuelle de quelques milliardaires qui décideront d’agir sans demander l’avis de personne et en outrepassant les lois locales et internationales qui ne sont que des obstacles au progrès et aux bonnes volontés. On appréciera, ou pas, selon ses propres sensibilités politiques.

Du point de vue des propositions concrètes, Neal Stephenson n’en fait pas. Il ne fait que reprendre quelques principes connus de géo-ingénierie, par ailleurs développés en détails chez Kim Stanley Robinson, et notamment celui d’une émission massive de dioxyde de soufre dans l’atmosphère pour atténuer le rayonnement solaire. L’idée – bien réelle et inspirée par l’éruption du Pinatubo de 1991 – a été discutée par KSR qui montrait que si cela peut fonctionner localement, ce n’est en rien une solution viable en raison des conséquences globales (modification du régime des moussons, etc) et sur le long terme (le fameux choc terminal qui arrive dès qu’on cesse de pomper du SO2 dans l’atmosphère et conduit à une augmentation très rapide des températures). Dans son roman, Neal Stephenson n’évalue jamais la pertinence scientifique ou la simple faisabilité de concepts qu’il utilise uniquement comme ressorts romanesques, voire burlesques, mais ne produit pas le travail qu’on peut attendre d’un auteur qui ferait un minimum de prospective sur ce sujet plus que d’actualité. Typiquement, le choc terminal dont le roman tire son nom n’apparait jamais dans le récit et reste une conséquence vaguement agitée comme un épouvantail.

Structurellement, le roman présente les mêmes défauts que le précédent livre de l’auteur, Fall or Dodge in Hell. Il est inutilement long, lent à démarrer, et change de direction à mi-parcours pour oublier totalement son propos initial et s’égarer dans un récit dont la banalité se joint au ridicule. La première moitié du livre est constituée de chapitres d’exposition consacrés à la présentation des différents personnages, leur fonction, leur histoire personnelle, celle de leur famille, de l’endroit d’où ils viennent, dans les moindres détails. Puis, à la moitié du récit, Neal Stephenson oublie tout cela et oriente son récit vers de l’action grand spectacle totalement dénuée de sens, comme dans un mauvais western, en version terreur climatique. Ses personnages, construits pour incarner des figures culturelles du XXIe siècle et autant de points de vue alternatifs, sont forcés au point d’en être caricaturaux. On peut argumenter du fait que Neal Stephenson produit une satire, mais celle-ci oublie d’être comique et, dans l’ambiguïté idéologique savamment entretenue qu’elle transporte, confine au ridicule. J’avais abandonné la lecture à la page 300 lorsque la reine des Pays-Bas (dont on se demande bien ce qu’elle fait là) propose à un chasseur de cochons sauvages texan de lui faire une fellation, pensant qu’on avait atteint là le fond. Puis j’ai repris la lecture, pour savoir où cela allait tout de même. Cela ne mène nulle part car l’auteur fait le choix du thriller technologique et de l’action grandiloquente aux dépens de la réflexion.  Il me semble que depuis quelques romans, Neal Stephenson a perdu de sa pertinence, et quand bien même il en fait des tartines, il n’arrive pas à la cheville de Kim Stanley Robinson en termes de réflexion, de connaissances scientifiques, et d’argumentation. L’appréciation du lecteur dépendra donc entièrement de ce qu’il attend d’un roman.

Personnellement, Termination Shock est un livre que j’ai détesté. Cela ne m’arrive pas souvent de détester un livre, tout au plus je me contente de ne pas l’aimer. Mais celui-ci, je l’ai détesté. Avec force et passion. Je lui souhaite toutefois, pour le bien de la collection Albin Michel Imaginaire et de son directeur, de se trouver un lectorat plus conciliant que moi.


  • Titre : Termination shock
  • Auteur : Neal Stephenson
  • Langue : anglais
  • Publication originale : novembre 2021 chez HarperCollins
  • Nombre de pages : 720
  • Support : numérique et papier

renaudorion

Eversion – Alastair Reynolds

31 mai 2022 à 15:27

Alastair Reynolds, astrophysicien gallois devenu auteur de science-fiction, a toujours fait de l’exploration un thème central de ses écrits, et ce depuis son tout premier roman, Revelation Space, publié en 2000. Ce qui est somme toute assez peu surprenant de la part d’un scientifique, et plus encore d’un astrophysicien dont l’exploration de l’univers, comme ultime horizon, est la raison d’être. C’est ainsi qu’il est devenu l’un des plus renommés auteurs britanniques de space opera de cette génération. La majeure partie de ses romans et nouvelles aborde ainsi l’exploration de l’espace et la rencontre avec des civilisations extraterrestres ou, tout le moins, le souvenir de leur existence.

Ce sont des thématiques que l’on retrouve à nouveau dans son dernier roman, Eversion, mais sous une forme assez surprenante pour ses lecteurs habituels et fort originale. Et là, à cet instant, le chroniqueur de littérature science-fictive que je suis se trouve devant un affreux dilemme pour vous en parler, car tout le plaisir que vous pourrez tirer de sa lecture viendra du fait que je ne vous en dise rien, pour que la surprise soit entière. Je vais donc tâcher de vous en dire le moins possible, et ce sera une courte recension, mais essayer tout de même de vous donner l’envie de le lire, ou d’impatienter jusqu’à sa traduction en français. Il faudra se laisser aller de découverte en découverte, de révélation en révélation, pour pleinement apprécier le travail d’orfèvre déployé par Alastair Reynolds dans ce roman. Sachez que je l’ai reçu hier, que je n’avais pas prévu de le lire dès maintenant, mais que j’ai fait l’erreur de l’ouvrir et que je ne l’ai reposé que tard dans la nuit, une fois la dernière page tournée. C’est peut-être là le meilleur argument que je puisse vous fournir pour vous convaincre de ses qualités.

Nous sommes au début du 19e siècle, au large de la Norvège. La goélette Demeter remonte la côte vers le nord pour une mission d’exploration scientifique financée par un riche chasseur de trésor qui s’est mis en tête de trouver un passage vers un Fjord inconnu mais dont il aurait eu connaissance par l’intermédiaire de documents maritimes retrouvés et chèrement acquis. Le docteur Silas Coade est le médecin du bord et le narrateur, à la première personne, des aventures qui nous sont racontées dans le roman. Les choses ne se déroulent évidemment pas très bien et à la page 74 tout bascule. Et l’histoire reprend… Voilà, je ne peux vous en dire plus, car tout ce qui se déroule à partir de ce moment fait le sel du récit. Disons qu’Eversion possède un point d’entrée, qui se situe au 19e siècle quelque part au Nord de Bergen, et un point de sortie, qui lui se situe… loin dans le futur. La structure du livre est basée sur une récurrence et un certain nombre d’itérations qui nous emmènent de la première à la dernière page.  

 » I stared into the void inside the helmet. The void stared back. There was blackness there, and for an instant I thought it a complete absence of form, as if the helmet were entirely empty. But I needed only wait to the light to worm its way inside. By degrees, a face emerged. It was not really a face at all. It was a skull, garbed in only the thinnest mantle of withered flesh. To the dream of whispers, I added a scream. « 

Dans la forme, Eversion est un récit d’aventure, d’exploration au sens premier du terme, avec en son sein un mystère qui ne se dévoile que lentement, Reynolds disséminant habilement les indices jusqu’à une résolution grandiose dans laquelle tous les éléments s’assemblent et prennent sens. Cet aspect en fait un véritable page-turner ludique qui vous gardera éveillé jusqu’aux heures les plus sombres de la nuit. C’est un récit de science-fiction qui flirte avec l’horreur (on pourra faire un rapprochement avec la novella Diamond Dogs de l’auteur sur certains éléments bien précis), et cet aspect là vous gardera éveillé jusqu’aux heures les plus claires de l’aube. Mais le roman porte en plus une dimension metatextuelle et constitue un hommage appuyé, non seulement à l’écriture de fiction, mais aussi à l’histoire de la littérature de science-fiction depuis les romans de Jules Verne, ceux d’Edgar Rice Burroughs, et aussi de Lovecraft, jusqu’à 2001 l’Odyssée de l’espace et à l’œuvre de l’auteur lui-même. Enfin, ça n’a pas toujours été le cas, notamment pour ses premiers romans, mais Eversion est un livre que j’ai trouvé formidablement bien écrit avec un style qui s’adapte au récit et évolue au cours du roman.

Après quelques errances regrettables, comme avec Permafrost ou la série Vengeresse, Alastair Reynolds montre qu’il reste capable de surprendre son lectorat et d’écrire de très bons romans de SF. Eversion est de ceux-là. J’ai eu énormément de plaisir à le lire.


  • Titre : Eversion
  • Auteur : Alastair Reynolds
  • Langue : anglais
  • Publication : 26 mai 2022, chez Golancz
  • Nombre de pages : 320
  • Format : papier et numérique

renaudorion

Braking Day – Adam Oyebanji

8 mai 2022 à 17:54

J’aime les arches interstellaires. On attend de la science-fiction, entre autres, qu’elle invente des modèles de société et expérimente avec, tout en nous distrayant. L’arche, ou la nef, interstellaire est outil simple pour isoler un bout d’humanité et lui faire subir de vilaines choses. C’est un microcosme, un monde en bouteille, placé sous une loupe binoculaire. Dès le XVIe siècle, les philosophes humanistes imaginaient des îles. En SF, on construit des vaisseaux spatiaux géants et on y enferme des gens. Si l’idée des arches interstellaires est souvent attribuée au physicien américain Robert H. Goddard, pionnier de l’astronautique, pour avoir proposé d’envoyer des hommes dans l’espace pour des voyages longs des 1918 – il s’agissait alors de maintenir l’équipage en animation suspendue – c’est au physicien russe Konstantin Tsiolkovsky, que l’on doit l’idée de faire vivre plusieurs générations d’humains à bord d’un vaisseau spatial. Et depuis les auteurs de science-fiction en ont fait un trope et produit de très nombreux romans – la liste est trop longue pour être reproduite ici, mais depuis la nouvelle Universe de Robert A. Heinlein (Astounding Science Fiction, mai 1941, reprise dans le roman Orphans of the Sky en 1963), de nombreuses générations d’humain ont souffert dans les quartiers exigus des vaisseaux partis vers la promesse d’un ailleurs. (Rien que sur ce blog, on trouve Lungfish de John Bruner (1957), Paradis Perdu d’Ursula K. Le Guin (2002), La Nef des fous de Richard Paul Russo (2011), Aurora de Kim Stanley Robinson (2015), L’Incivilité des fantômes de Rivers Solomon (2017), Les Etoiles sont légion de Kameron Hurley (2017), Acadie de Dave Hutchinson (2017), Noumenon de Marina J. Lostetter (2017)…). Autre paradigme intéressant des vaisseaux générationnels : le voyage a un début et une fin. Et donc un but.

Ce trope est celui auquel s’attaque l’auteur américain Adam Oyebanji dans on premier roman Braking Day. L’exercice est délicat, dans un premier roman. Soit on a trop lu et on reproduit, soit on n’a rien lu et inévitablement on redit, souvent en moins bien. On est rarement innovant, en somme.

Adam Oyebanji nous emporte dans l’espace, dans un futur lointain. Trois nefs générationnelles ont quitté la Terre pour échapper aux IA qui ont pris le pouvoir. Après 132 ans de voyages, les vaisseaux approchent enfin de leur destination : Tau Ceti. À l’instar des très nombreux romans se déroulant à bord d’une nef générationnelle, l’auteur décrit minutieusement dans la première moitié de son roman un univers clos depuis des générations, où une société humaine s’est organisée pour un voyage au long cours. Bien que peu originale en regard de ce qui a été écrit avant (on pensera notamment à Lunfish de John Brunner et Paradis perdu d’Ursula K. Le Guin), cette première partie du roman est intéressante et plutôt bien écrite. L’auteur prend le temps de construire cet univers et de le faire découvrir au lecteur sans avoir recours à un infodump pesant. Tout est dit à travers les yeux du personnage principal, dans sa vie quotidienne à bord de l’Archimède – l’un des trois vaisseaux composant la flotte, les deux autres étant le Bohr et le Chandrasekar, ce qui rend la lecture assez plaisante. Les IA sont totalement interdites à bord de la flotte depuis la fuite de la Terre, mais tout individu est muni dès l’enfance d’implants cérébraux qui lui permettent de communiquer avec le vaisseau, avec ses congénères, et avec la Hive qui est le réseau local. Après des générations, la vie sociale est marquée par une forme de ségrégation basée sur l’origine familiale de chacun. Le personnage principal, Ravi, a ainsi les plus grandes difficultés à se faire accepter comme élève ingénieur et subit régulièrement les moqueries de ses camarades et de ses professeurs officiers, étant issu du clan MacLeod, négativement connu pour ses petits truands qui ont été prématurément « recyclés ». Sa cousine « Boz » est une paria, mais aussi un génie de l’informatique. On apprend rapidement l’existence d’une faction qui émet des doutes sur le bienfondé de la mission originale, à savoir l’établissement de la population humaine sur une nouvelle planète (oui, comme dans Lungfish, Paradis perdu et tant d’autres…). Le worldbuilding est assez prenant, l’auteur invente une culture locale, avec quelques inventions de langage et des expressions bien trouvées, qui découlent de la vie dans l’espace profond, loin de la Terre des origines.

Toutefois, à la moitié du roman, une importante révélation sur l’histoire de la flotte est faite.  Le roman prend alors une tournure de page turner à rebondissements, envoyant Ravi et Boz dans une série d’aventures rocambolesques tout d’abord à bord de l’Archimède, puis dans l’espace, puis vers les autres vaisseaux, … tout au long d’un scénario cousu de gros fils blancs, jusqu’à un inévitable happy end empli de bons sentiments.

Passant à côté de l’exploration sociologique qui habituellement fait tout l’intérêt des arches générationnelles, l’auteur oriente son roman vers un récit d’action dans lequel la psychologie des personnages et leur motivations respectives demandent une trop grande suspension d’incrédulité pour être passionnant. Les multiples rebondissements se résolvent grâce à d’improbables concours de circonstances. On entre dans le domaine de l’entertainment hollywoodien, et une fois la première moitié passée – qui était pourtant porteuse d’espoir – le cerveau se débranche et plus aucun neurone du lecteur n’est sollicité. Avec Braking Day, Adam Oyebanji n’apporte rien de nouveau ni au space opera, ni au trope des nefs générationnelles. C’est un roman d’aventures qui s’adresse essentiellement à un public jeune – il reprend d’ailleurs nombres des codes du YA, ou à qui n’a pas envie de trop réfléchir en parcourant ses pages. Je lui ai trouvé personnellement trop peu d’intérêt pour en recommander la lecture.


  • Titre : Braking Day
  • Auteur : Adam Oyebanji
  • Publication : 5 avril 2022 chez Daw Books
  • Nombre de pages : 368
  • Format : papier et numérique

renaudorion

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