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Reçu avant avant-hier SF

Les Profondeurs de Vénus – Derek Künsken

29 mai 2023 à 14:12

Cette semaine, Les profondeurs de Vénus, nouveau roman de l’auteur canadien anglophone Derek Künsken, va paraître aux éditions Albin Michel Imaginaire sous une traduction de Gilles Goullet. Ce roman s’inscrit dans l’univers de la trilogie du Magicien quantique en cours de publication chez l’éditeur, avec déjà deux tomes parus (Le Magicien quantique et Le Jardin quantique). Les profondeurs de Vénus se déroule plusieurs siècles avant les évènements racontés dans la trilogie et en dévoile, en quelque sorte, les origines. Il est à noter que si cela n’apparait nulle part sur le livre ou le site de l’éditeur, Les Profondeurs de Vénus n’est que le premier volume d’un dyptique dont le second volet paraitra en VO en août 2023 (information dénichée sur le site de l’auteur). Il s’agit donc d’une histoire incomplète, et ce premier tome ne propose aucun dénouement, même partiel, aux situations en cours. C’est mieux de prévenir le lecteur.

Nous sommes au XXIIIe siècle, soit deux cent cinquante ans à peu près avant Le Magicien Quantique. Dans ce dernier, l’humanité a conquis une partie de l’univers et fondé une civilisation interstellaire, appelée l’Axis Mundi, au moyen de trous de vers, créés par une civilisation extraterrestre disparue et retrouvés par les humains. Les profondeurs de Vénus raconte la découverte fortuite du premier trou de ver. L’histoire se déroule dans l’atmosphère de Vénus, en cours de colonisation. Derek Künsken a travaillé son sujet et, sur la question vénusienne, le roman bénéficie d’une approche hard-SF et se montre précis et crédible. De par sa taille et sa masse, Vénus est parmi les quatre planètes telluriques du système solaire la plus semblable à la Terre. Les conditions physico-chimiques qu’on y rencontre sont toutefois très différentes. Son atmosphère est essentiellement composée de dioxyde de carbone et sa pression est de 91 atmosphères terrestres à la surface. Les températures y sont extrêmes, avec une moyenne qui dépasse les 450°C et, si l’on y ajoute une pluie permanente d’acide sulfurique, on comprend aisément que « l’étoile du berger » n’est pas un lieu propice à la vie telle qu’on la connait. Vénus, c’est un peu l’idée qu’on se fait de l’enfer. Mais comme l’homme a toujours aimé contempler les abysses, la NASA a réfléchi à un programme de colonisation de l’atmosphère vénusienne, avec notamment des habitats sous forme d’aérostats flottant au-dessus des nuages. En effet, si les conditions à la surface sont rédhibitoires, à 55 km d’altitude on retrouve des pressions et des températures plus clémentes et plus proches de celles présentes sur Terre. Un scientifique du nom de Geoffrey A. Landis, travaillant à la NASA sur les programmes d’exploration de Mars et Vénus, a même imaginé la colonisation de l’atmosphère de Vénus à partir de ces concepts. Il en a d’ailleurs tiré un livre, The Sultan of Clouds (2010) publié sous le titre Le Sultan des nuages (2018) dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Derek Künsken a très certainement lu The Sultan of Clouds.

De longues et minutieuses descriptions de l’atmosphère de Vénus, de sa surface, des habitats et des vols en « deltaplane » à travers les nuages, avec quelques inventions au passage, confèrent à Les profondeurs de Vénus une dimension de planet-opera scientifiquement solide et attrayant pour le lecteur de science-fiction toujours en quête de sense of wonder. L’auteur rend la planète vivante et en fait avec un certain succès le personnage principal de son roman. La colonie qu’imagine l’auteur regroupe environ 4000 individus – une population venue du Québec car la colonisation de cet enfer n’intéressait aucune autre nation – dont les conditions de vie sont précaires tant Vénus est dépourvue de tout. Sa survie dépend de l’obtention de prêts, auprès de banques qui utilisent la dette comme moyen de soumission, qui lui permettent tout juste de s’approvisionner en matériaux et technologies de base. Un gouvernement inféodé aux banques, une gendarmerie corrompue, et quelques individus en quête d’une autre vie, faite de liberté et d’indépendance, dessinent le cadre du récit. On est tenté de faire une comparaison avec la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson puisque celle-ci fait référence en matière d’exploration et de colonisation de planète. Si elle est justifiée à de nombreux points de vue – on y retrouve certains antagonismes, notamment sur le plan politique et économique – elle échoue toutefois sur l’ampleur des propositions. Le but de KSR dans la trilogie martienne était de proposer des solutions crédibles à la terraformation de Mars et la constitution d’une nouvelle forme de société sur plusieurs siècles. Derek Künsken ne vise pas la terraformation de Vénus et resserre son propos autour d’une poignée d’individus, à ce stade en tout cas. Cela changera peut-être dans le deuxième volume.

Au centre du récit, se trouve la famille d’Aquillon. C’est une famille meurtrie par la disparition tragique de plusieurs de ses membres et dont les conditions de vie difficiles sont en grande partie liées à l’intransigeance du père, Georges-Étienne, qui a préféré se couper de la colonie. Comme une petite poignée d’autres familles, ils sont devenus des « coureurs », terme qui fait référence aux coureurs des bois du XVIIIe siècle au Canada, et vivent dans les profondeurs de Vénus, loin des niveaux supérieurs de l’atmosphère où se trouve le reste de la colonie. Je suis assez partagé sur cet aspect du roman. En ne s’intéressant qu’à un tout petit nombre d’individus, et en négligeant le reste de la société uniquement représentée par un méchant gouvernement corrompu, mon sentiment est que Derek Künsken enferme son récit dans un cadre trop restreint pour son propre bien et brouille la réception du concept initial. Il consacre notamment de nombreuses pages aux questionnements psychologiques de ses différents personnages, au point de les rendre parfois pénibles (le personnage d’Émile par exemple est une vraie tête à claques.) Dans un souci d’inclusivité, Derek Künsken fait des membres de cette famille les porte-drapeaux d’une diversité incluant la neurodivergence, l’orientation sexuelle et le genre.  Mais, ce faisant, il tombe à mon avis dans une ornière et produit l’inverse de ce qu’il voulait faire en inscrivant cette diversité au sein d’une unique famille qui est présentée par ailleurs, et non pour ces raisons, comme une famille de parias.

Le défaut principal que je trouve à ce roman tient à cela. Que ce soit en ce qui concerne la colonisation de Vénus, la fondation d’une autre société, le combat contre le gouvernement et les banques (et non contre le capitalisme, car au final la famille d’Aquillon est une famille qui cherche à s’enrichir personnellement de ses découvertes) ou la diversité, Derek Künsken rate le coche en concentrant toutes ces thématiques sur un petit groupe d’individus. (Nous sommes là à l’opposé du projet développé par KSR dans la trilogie martienne.) Si bien que les coutures romanesques ont tendance à craquer sous le poids qu’il veut y mettre. S’il avait fait le choix d’inclure plus largement la société vénusienne dans son récit, son roman aurait été plus à la hauteur de son ambition.

Les Profondeurs de Vénus a des qualités et des défauts. C’est un roman qui comporte des longueurs, met du temps à se mettre en place, et possède un rythme qui vraiment ne décolle que dans les 100 dernières pages. J’ai trouvé certains passages d’une grande justesse et d’autres franchement ennuyants. C’est aussi un roman qui présente un attrait certain grâce à des personnages qui sortent de l’ordinaire et une dimension planet opera mâtiné de hard-SF réussie. Reste à attendre le second volet pour savoir comment cela va évoluer et si le roman acquiert l’envergure qu’il mériterait. Certains éléments tendent à indiquer que ça pourrait être le cas.


D’autres avis : Apophis sur la VO, Gromovar,


  • Titre : Les Profondeurs de Vénus
  • Auteur : Derek Künsken
  • Parution : 31 mai 2023, chez Albin Michel Imaginaire
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Nombres de pages : 544
  • Support : papier et numérique

Rossignol – Audrey Pleynet

23 mai 2023 à 13:45

« Attention, chef-d’œuvre », avait prévenu Jean-Daniel Brèque. Le trois fois récipiendaire du Grand Prix de l’Imaginaire et du prix Cyrano pour son travail de traduction, lui qui a tout lu et tout traduit, de Poul Anderson à Stephen King, en passant par Margaret Atwood et Lucius Shepard, ne tarissait pas d’éloge à la suite de sa lecture de Rossignol d’Audrey Pleynet en avant-première pour sa critique à paraître dans les pages de la revue Bifrost. Si la déclaration a de quoi susciter l’intérêt, elle engendre aussi l’appréhension en provoquant l’attente, une peur de la déception. Je ne vais pas mentir et faire semblant, je connais Audrey Pleynet depuis quelques années et l’autrice aujourd’hui publiée dans l’illustre collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’ est une amie. Nos échanges sont fréquents et Audrey partage avec moi ses idées, me demande à l’occasion mon avis sur un détail, un cadre, une situation. Parfois aussi, elle me fait lire un texte en cours d’écriture, pour une bêta lecture. Cette proximité n’est pas sans conséquence et me fait souvent redouter le moment délicat où je vais ne pas aimer un de ses textes. Alors si en plus Jean-Daniel Brèque en rajoute… De Rossignol, je ne savais rien. Je n’avais aperçu que les matériaux bruts sans idée des alliages qu’ils allaient former. Du travail de la forge, j’avais vu les doutes, et décelé dans leurs ombres l’infatigable détermination. Mais je n’ai pas assisté au recuit et à la trempe, cet art qui transforme le minerai brut en lame tranchante. Quant au polissage, il s’est fait avec son éditrice, Laetitia Rondeau. Et donc voilà, c’est Audrey Pleynet et c’est Le Bélial’. Mes peurs furent dissipées dès les premières pages.

Rossignol est un texte dense qui ne prend pas le lecteur par la main mais le plonge dans un univers où l’altérité est la règle, et ce sans ligne de rappel. Il faut pour le lecteur s’y fondre ou se raccrocher à sa dimension allégorique. Le propre de la science-fiction est de se saisir d’une problématique du présent et d’en faire une idée que l’on va porter au bout de sa logique, qu’on va déplacer dans un cadre qui permet de libérer les contraintes pour l’étirer et l’étendre jusqu’à en éprouver les limites conceptuelles.

« Il y avait bien des tensions, de la politique, des enjeux de pouvoirs. Rien que des gens méprisables à mes yeux, qui ignoraient tout de nos vies sous-jacentes et récupéraient à leur compte la tragique disparition d’une amie. »

 Rossignol construit une utopie, consciente de son impossibilité jusqu’au niveau biologique. Le cadre est un futur lointain. L’univers est peuplé de multiples espèces, la rencontre a eu lieu. Las des conflits, des soldats, contrebandiers et renégats en tout genre se sont dotés d’un espace, construit à partir de rien, où tous, quelle que soit leur biologie, peuvent vivre et cohabiter. Ce lieu est la Station, une expérience grandeur nature d’une tentative d’harmonie inter espèce devenu laboratoire de métissage des ADN.  Chaque individu est doté d’une cartographie génétique définie par des contributions majeures et mineures. Pour assurer la survie de tous, la Station est capable d’ajuster les paramètres environnementaux de chaque pièce, de chaque couloir qui la compose, et ce en temps réel. Ce n’est jamais optimal pour un individu en particulier, mais une moyenne supportable sans trop d’inconfort pour les individus présents à un moment donné. Le métissage des gènes permet de gommer les incompatibilités extrêmes. Mais l’on sait tous ce qu’il advient des utopies, surtout lorsque la politique, le poids du passé, et les influences extérieures s’en mêlent. Comme le montrait Ada Palmer dans Terra Ignota, il faut parfois détruire une utopie pour laisser la place à autre chose. Mais à la différence d’Ada Palmer, Audrey Pleynet ne construit pas son utopie initiale sur des certitudes supposées mais sur des doutes. Bref, un futur de paumés, quoi.

L’autrice fait le choix judicieux pour son propos de mener son lecteur au cœur du récit en faisant appel à une narratrice autodiégétique. C’est son histoire qui est racontée et le récit se fait à la première personne, parfois au présent, parfois au passé. On comprend rapidement la raison de cette narration non linéaire qui s’inscrit dans le cadre d’un témoignage livré à un tiers. Comme dans tout récit de vie, une situation appelle un souvenir, réclame une explication, un retour en arrière. Les enjeux se livrent ainsi dans le maelstrom émotionnel de la narratrice face à des événements dramatiques autant en ce qui concerne son existence que celle de la Station. Elle y est née, et du fait de sa singularité – qui n’est finalement qu’une normalité parmi d’autres au sein de la Station – elle se retrouve engagée dans le conflit entre deux factions, les Spéciens qui prônent un retour à la pureté raciale et Fusionnistes qui veulent l’effacer définitivement. Elle livre ainsi l’histoire de la Station de sa fondation jusqu’à… Elle y fait notamment au passage une peinture pleine de justesse sur la manière dont les enfants abattent naturellement, sans même y penser, les barrières dressées par leurs parents. Puis des oppositions que cela inévitablement génère. Audrey Pleynet ne fait jamais dans l’optimisme naïf et bon enfant. Le futur ne sera pas aimable et il faudra se raccrocher à ce qu’on a, faire le tri dans ses bagages et se débrouiller comme on peut. Rossignol est un récit cruel. C’est aussi un récit qui déborde d’intelligence et de sensibilité.

Quel texte ! Fait rarissime en ce qui me concerne dans le cadre d’une lecture, j’ai versé une larme à la fin.  Je me refuse à dire qu’il s’agit là du chef-d’œuvre d’Audrey Pleynet, car j’espère bien qu’elle fera encore mieux, plus haut, plus fort. Mais Rossignol est son plus beau texte à ce jour. L’autrice ne choisit pas la voie facile. Elle écrit une science-fiction exigeante qui va au bout de sa proposition, sur le fond comme sur la forme. Il se pourrait que Rossignol laisse quelques lecteurs sur le bord de la route car l’autrice fait le pari à la fois de l’émotion et de l’intelligence pour capter l’attention et surmonter les difficultés conceptuelles propres à la SF de haute volée, et ce n’est pas de tout repos. C’est en tout cas un texte qui non seulement trouve sa place dans la collection Une Heure-Lumière, collection exigeante qui allie émotion et intelligence, mais qui s’y creuse une place de premier rang. Celui où s’assoient les plus brillants. Rossignol est un grand texte.


D’autres avis : Apophis, Gromovar,


  • Titre : Rossignol
  • Autrice : Audrey Pleynet
  • Parution : 18 mai 2023, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Nombre de pages : 144
  • Support : papier et numérique

Sleep and the Soul (recueil) – Greg Egan

12 mai 2023 à 15:00

Cet article ne sera pas une critique mais une note pour vous informer de la sortie d’un recueil de nouvelles de Greg Egan. Depuis quelques années, Greg Egan autopublie sur Amazon ses écrits en regroupant sous la forme de recueil les nouvelles qu’il a publié dans différents magazines anglosaxon.

Il l’avait fait en janvier 2020 avec Instantiation, dans lequel on trouvait quelques excellents textes dont la trilogie Bit Players. Ou encore The Slipway ou le magistral The Discrete Charm of the Turing Machine. L’auteur propose ces recueils en format électroniques ou en format papier, broché ou relié, au choix, et vendus sur Amazon. L’intérêt de ces recueils, si vous lisez l’anglais bien évidemment, est d’accéder aux dernières productions du maître de Perth sans avoir à parcourir toutes les revues anglosaxonnes et sans y être abonné. En ce qui me concerne, il y a un côté collectionneur des écrits d’un écrivain que je considère comme majeur en science-fiction, et dont j’aime garder une trace sur papier.

Depuis le 23 avril 2023, Greg Egan propose sous la même forme un nouveau recueil, Sleep and the Soul. Reprenant les dernières productions de l’auteur, il contient dix nouvelles et novellas :

  1. You and Whose Army?, publiée initialement dans Clarkesworld en 2020. Il s’agit d’une novella que j’ai déjà chroniquée ici, puis traduite pour les éditions Le Bélial’ et qui a été publiée sous le titre Un Château sous la mer dans le Hors-Série n° 4 de la collection Une Heure-Lumière en 2021.
  2. This is Not the Way Home, texte publié en 2019 dans l’anthologie Mission Critical dirigée par Jonathan Strahan. Peu convaincu, j’avais chroniqué ce texte lors de la sortie de l’anthologie.
  3. Zeitgeber, publié chez Tor.com en 2019.
  4. Crisis Actors, publiée en 2022 dans l‘anthologie Tomorrow’s Parties : Life in the Anthropocene de Jonathan Strahan.
  5. Sleep and the Soul, publiée dans Asimov’s Science Fiction en 2021 et chroniquée sur ces pages.
  6. After Zero, publiée dans l’anthologie Phase Change : New SF energies de Matthew Chrulew.
  7. Dream Factory, publiée dans Clarkesworld en 2022.
  8. Light Up the Clouds, publiée dans Asimov’s Science Fiction en 2021
  9. Night Running, publiée dans Asimov’s Science Fiction en 2023.
  10. Solidity, publiée dans Asimov’s Science Fiction en 2022 et chroniquée sur ce blog.

Quatre nouvelles – Bifrost numéro 110

25 avril 2023 à 16:10

La nouvelle livraison de la revue des mondes imaginaires éditée par les éditions Le Bélial’, Bifrost,  arrive dans toutes les bonnes boites à lettres et quelques librairies au goût sûr et orienté vers les mauvais genres. Ceux qu’on préfère. Le numéro est consacré à l’auteur gallois Alastair Reynolds qui a récemment fait une entrée remarquée et attendue dans le catalogue des romans publiés par l’éditeur avec la parution en début d’année de l’excellent Eversion. Du côté des nouvelles proposées, encore une fois, les textes sont de très bon niveau, et on y retrouve des auteurs « maison » : Ken Liu, Ian R. MacLeod, Olivier Caruso et Alastair Reynolds.

Idoles – Ken Liu

Voilà un texte que j’avais lu lors de sa publication en VO dans l’anthologie Made to Order de Jonathan Strahan, et déjà chroniqué sur ce blog. Je vous renvoie donc à la chronique originale.  C’est du Ken Liu, c’est excellent, et c’est traduit par Pierre-Paul Durastanti, comme d’habitude.

Bien-aimé – Ian R. MacLeod

Le second texte invite un auteur lui-aussi déjà plusieurs fois publié par l’éditeur, notamment avec la nouvelle La Viandeuse dans le numéro 102 de la revue, texte qui avait fait sensation et gagné le prix des lecteurs, ainsi que dans la collection Une Heure-Lumière avec Poumon Vert et Isabel des feuilles mortes. Bien-aimé est un texte très court, écrit au présent et à la seconde personne du singulier, un tutoiement qui lui donne des airs de chanson rock des années 70-80.

« Il n’existe qu’une route à travers la nuit, elle mène à un endroit plus loin que tous les autres endroits dans une longue rue entre nulle-part. »

De fait, c’est un texte très rock’n roll qui se lit en écoutant Walk on the Wild Side de Lou Reed. C’est une plongée futuriste en enfer dans le monde de la prostitution. Je n’en dirai pas plus, ça se déguste, tout est dans l’ambiance parfaitement retranscrite par la traduction encore une fois parfaite de Michelle Charrier, comme pour les textes précédents de l’auteur. Un grand texte.

L’Avertissement – Olivier Caruso

Olivier Caruso est de retour dans les pages de Bifrost. Avec désormais six nouvelles publiées dans la revue et une novella dans la collection Une Heure-Lumière, Symposium Inc, L’auteur est un habitué de la maison. Il se trouve que c’est aussi un type sympa, qui sait recevoir les critiques avec le sourire et relancer la discussion. L’Avertissement est une nouvelle cynique, emplie d’humour, et tout à fait cruelle dans le regard qu’elle porte sur l’aspect pervers des nouvelles technologies dans nos vies. De ce point de vue, Olivier Caruso est , à l’instar d’un Greg Egan, un moraliste. Ses histoires pourraient inspirer chacune un épisode de la série Black Mirror. Côté écriture, on retrouve le style Caruso : des phrases courtes, un débit rapide et une écriture au présent qui donnent un sentiment d’urgence. Pour résumer le propos, il suffit de citer l’auteur lui-même : L’Avertissement est une sorte de « Minority Report sans la magie bizarre dans une baignoire ».  Il imagine une technologie, en fait une IA prédictive qui, à partir des données accessibles en ligne, prédit qui va potentiellement passer à l’acte et commettre un crime. Mais plutôt qu’arrêter le suspect, celui-ci reçoit un avertissement accompagné d’un chèque, une somme d’argent importante qui l’incite à se reprendre en main et à rentrer dans le droit chemin avant que la justice ne doive sévir à son encontre. Evidemment, ça va déraper. Aussi bien en raison de l’arbitraire de la chose mais aussi en raison de la nature humaine qui fait que tout le monde est une graine de criminel prompt à abuser le système. C’est malin et très réussi.

Bleu Zima – Alastair Reynolds

Voilà un autre texte que j’avais lu en VO dans l’excellent (je ne le dirai jamais assez) recueil Beyond the Aquila Rift, sorte de Best-of d’Alastair Reynolds, et chroniqué il y a quelques temps déjà. Je vous renvoie donc à la chronique originale. Au-delà de sa très grande poésie, cette nouvelle a la particularité d’avoir été adaptée dans la saison 1 de la série Love, Death and Robots avec des visuels époustouflants. La traduction est de Laurent Queyssi à qui l’on doit aussi celle de la novella La Millième nuit publiée dans la collection Une Heure-Lumière. Il est à parier qu’on retrouvera l’auteur dans le catalogue des éditions Le Bélial’ avant la fin du monde. Si Cthulhu le veut bien.

Contracting Iris – Peter Watts

17 mars 2023 à 10:27

En septembre 2021, Stoneburner – projet solo de musique électronique du musicien américain Steven Archer – a publié l’album digital Contracting Iris contenant deux morceaux, Contracting Iris et Soft Wet and Full of Danger, ainsi qu’un audio book sur une histoire écrite par Peter Watts et inspirée par le titre Contracting Iris. Vous pouvez écouter ce titre en suivant ce lien, et l’audio book en suivant celui-ci. Vous pouvez aussi désormais, c’est-à-dire depuis hier, lire le texte de Peter Watts en ligne dans le magazine Lightspeed qui a eu la bonne idée de le publier.

Contracting Iris nous embarque à Vancouver, dans un futur proche, un futur où un échange verbal avec une IA contactée en ligne remplace la visite chez un médecin en chair et en os, devenu rare et forcément débordé, donc inaccessible, où les voitures sont autonomes, et dans lequel les épidémies virales jouent au maitre des horloges de la cité et de la planète.

Au lendemain du décès de sa mère, Iris se rend à Porteau Cove, un parc provincial situé au nord de Vancouver, là où elle avait l’habitude d’aller enfant et du temps où la santé de sa mère le permettait encore. Arrivée sur place, elle est surprise par un orage soudain et nocturne, un ciel illuminé de teintes dorées et vertes, des nuages lumineux et une pluie acide qui lui brûle les yeux. Plus tard, rentrée chez elle, Iris commence à ressentir des symptômes étranges, des tremblements musculaires, des insomnies. Rien qui ne puisse être des conséquences de sa consommation trop élevée d’alcool lui dit l’IA médicale. Mais Iris sait que c’est autre chose.

Le monde est celui de Peter Watts, sombre, maladif, et menacé autant par un climat enfanté par deux siècles d’insouciance industrielle que par une biologie devenue sauvage et erratique. L’histoire est celle d’un premier contact, ou quelque chose du genre, d’un autre genre. Le texte est représentatif de l’univers littéraire de l’auteur canadien, une science-fiction ancrée dans un socle scientifique bétonné, dans laquelle le soleil ne pointe jamais pas et où l’humanité se tient au bord du précipice. Sa couleur est noir brillant et sa lecture évidemment hautement recommandable.

PS : les lecteurs qui pratiquent l’anglais seront heureux de se précipiter sur ce texte. Les autres peuvent raisonnablement espérer une traduction. Nous avons en France un éditeur cornu qui aime et publie Peter Watts et un traducteur barbu qui sait parfaitement rendre cet univers.

Falling off the edge of the world – Suzanne Palmer

27 février 2023 à 14:12

Autre texte sélectionné par les lecteurs du magazine Asimov’s science-fiction, après Solidity de Greg Egan, cette fois-ci dans la catégorie « novelette » : Falling off the edge of the world de Suzanne Palmer. L’autrice américaine a publié une trentaine de nouvelles dans les magazines anglo-saxons les plus renommés (Asimov’s, Clarkesworld, Interzone,..) et une trilogie de romans, les Finder Chronicles. Cela fait quelques années que je suis avec curiosité et intérêt ses écrits, qui relèvent majoritairement du space opera, sans pour autant être totalement emporté par une production que je trouve inégale. J’ai aimé The Secret Life of Bots, novelette qui avait reçu le prix Hugo en 2018, Thirty-Three percent Joe, ainsi que Bots of the Lost Ark qui a lui aussi gagné le Hugo en 2022. À l’inverse, je suis resté fort dubitatif à la lecture du premier roman de sa trilogie, Finder.

Falling off the edge of the world appartient la catégorie des bons, voire très bons, textes de Suzanne Palmer. L’autrice y transporte l‘histoire de Robinson Crusoé dans un futur lointain, et dans une portion de l’espace qui l’est encore plus. Gabe et Alis sont les deux seuls survivants du terrible accident subit par l’Hellebore, un vaisseau transportant une trentaine de colons de Beenjai, alors qu’il se déplaçait dans l’hyper-espace. Le vaisseau est quasiment coupé en deux, et s’ils peuvent communiquer, Gabe et Alis ne peuvent se rejoindre. Ils vont devoir pourtant s’entraider pour survivre. Vingt-sept ans plus tard, une équipe d’explorateurs venus de Beenjai retrouve l’épave de l’Hellebore.  Mais que peuvent-ils espérer retrouver à son bord après tant de temps ?

Bien sûr, toutes les prémices de l’histoire l’annoncent, il y a un twist. On le soupçonne dès les premières lignes, on le voit se dessiner, et on le devine avant qu’il ne soit révélé, mais le texte fonctionne pour autant très bien car la révélation est lentement construite, par un jeu de points de vue croisés, de manière à n’en être plus une lorsque les mots (maux) sont dits. À titre de comparaison, on peut ranger ce texte aux côtés du film Moon de Duncan Jones, ou l’excellente nouvelle Beyond the Aquila Rift d’Alastair Reynolds qui a été adaptée à l’écran dans la série Love, Death and Robots diffusée sur Netflix. La novelette de Suzanne Palmer suit toutefois un mouvement inverse : elle va de l’ombre vers la lumière. Les lecteurs d’Asimov’s ont souvent bon goût, et à nouveau, il s’agit là d’un texte hautement recommandable si vous lisez l’anglais. Le magazine met à disposition gratuitement les textes sélectionnés par ses lecteurs et vous pouvez lire Falling off the edge of the world en suivant ce lien.

Solidity – Greg Egan

19 février 2023 à 11:31

Comme le fait aussi en France la revue Bifrost, le magazine américain Asimov’s science fiction organise un vote auprès de ses lecteurs pour élire les meilleurs textes publiés dans ses pages chaque année. Après le premier tour, le magazine rend accessible, en ligne et gratuitement, le top 5 des textes dans chacune des catégories : novella, novellettes, nouvelles et poèmes. Vous pouvez les lire à cette adresse. Asimov’s fonctionnant par abonnement, il n’y a habituellement pas d’intérêt à ce que je vous parle des textes qui y sont publiés, sauf en cette occasion où ils deviennent accessibles à tous. C’est le cas de Solidity, un texte publié dans le numéro de septembre/octobre 2022 et signé par le maître de la hard-SF et chouchou de ce blog, Greg Egan.

Futur proche, dès demain. Omar, fils d’immigré tunisien, s’ennuie en cours de géographie au lycée, contemple les nuages qui s’accumulent au dehors et pique du nez. Lorsqu’il revient au présent, le professeur a changé et le tableau s’est couvert de géométrie. L’ensemble de la classe s’interrompt. Ce n’est pas lui, Omar, mais la réalité qui a sursauté. Autour de lui, il ne reconnait personne. Si les lieux, l’école, les rues, la ville sont les mêmes, les personnes sont différentes, inconnues. Et cela vaut pour tout un chacun. Ils viennent tous de glisser dans une réalité alternative, qui plus est instable.

Solidity est une nouvelle sur la résilience et croise plusieurs thématiques chères à Greg Egan : les univers parallèles et la mécanique quantique (sans jamais les nommer directement) et, de manière allégorique, l’expérience vécue par les réfugiés. Omar découvre rapidement qu’il suffit de tourner le regard pour que la réalité change à nouveau. Les gens apparaissent et disparaissent au hasard, remplacés par d’autres tout aussi perdus que lui. La famille, les amis, les simples connaissances de quartier, le gouvernement, toutes les relations sont coupées et sont à réinventer perpétuellement. Cela s’accompagne d’une perte de repères, de sens, et de valeurs sociales. Pour faire face humainement à cette situation de déracinement totale – chacun est devenu un réfugié permanent – et éviter que l’idée même de civilisation ne s’effondre, il va falloir s’organiser, expérimenter avec une réalité changeante et tenter d’inventer une solidarité d’un nouveau genre pour redonner au monde un semblant de solidité. (Le texte joue explicitement sur la proximité des mots solidarité et solidité).

Greg Egan fait ici ce qu’il fait le mieux dans ses nouvelles : il se saisit d’une idée tirée des théories scientifiques avancées et la transporte dans notre réalité tangible pour altérer notre observation du monde. Le texte est court mais emporte son lot de bizarreries extraordinaires qui rendent sa lecture trépidante. Comme souvent chez Greg Egan, la fin reste ouverte, privant le lecteur d’une chute trop facile, mais l’auteur prend soin de proposer une voie suffisamment explicite pour être entièrement satisfaisante sans qu’il n’y ait rien à ajouter de plus. Hautement recommandable si vous lisez l’anglais.

renaudorion

Cinq nouvelles – Bifrost numéro 109

26 janvier 2023 à 09:55

Ô joie ! La cent neuvième livraison de la revue Bifrost arrive ces jours-ci dans les boites à lettres et sur les étals des librairies de bon goût. Elle nous propose une sélection de cinq nouvelles de très bon niveau.

(Déclaration préalable de conflit d’intérêt : il va sans dire que vous auriez tort de vous fier à mon avis en ce qui concerne la revue Bifrost puisque j’y collabore en tant que chroniqueur pour le cahier critique.)


Pissenlit – Elly Banks


Il s’agit d’une nouvelle que j’avais lue lors de sa première publication en 2018 sous le titre Dandelion dans le magazine américain Clarkesworld, fort appréciée et donc chroniquée ici même à l’époque. J’ai eu grand plaisir à la relire sous la traduction de Gilles Goullet, et mon avis n’a pas changé. Le texte prend la forme d’une lettre ouverte d’une petite fille à sa grand-mère aujourd’hui décédée, ancienne employée de la NASA, et qui 100 ans auparavant, en Octobre 1961, a fait une découverte inquiétante en Antarctique. L’objet trouvé pèse 6 tonnes et est radioactif. Officiellement reconnu comme un débris spatial soviétique, sans doute une arme, à une époque où les américains ignoraient tout du programme spatial russe, l’objet est appelé Sputnik X. Pour la grand-mère de la narratrice, cet objet s’appellera Pissenlit, et a une origine beaucoup plus lointaine que le Kazakhstan, et beaucoup plus ancienne que l’URSS. Cette découverte va engager sa famille sur trois générations, pour le meilleur et pour le pire. La nouvelle fait l’usage intelligent de trois concepts qu’elle relie : l’hypothèse panspermique de l’origine de la vie sur Terre, l’idée de plateau technologique et celle de l’éternel recommencement. Une superbe nouvelle de hard-SF !


L’homme gris – Christian Léourier


L’auteur français Christian Léourier livre ici une nouvelle à la facture d’une grande finesse sur un thème difficile qui est celui de la mort assistée. Le narrateur est cet homme en gris, celui dont le métier est de fournir à ceux dont la condition médicale leur permet d’en faire officiellement la demande, le repos éternel. C’est une leçon d’écriture. Sur le même thème, un plus jeune auteur, moins expérimenté, aurait été théâtral, surjouant le drame dans l’espoir de toucher son lectorat. Léourier a toute l’expérience de l’écriture et du vécu pour au contraire viser la justesse dans la pudeur et l’expression subtile des sentiments. C’est très fort et ça intériorise l’émotion plutôt que l’étaler à grand renfort d’effets superflus. Un grand texte à l’écriture pleinement maitrisée. Sortez les mouchoirs.


L’Hiver en partage – Ray Nayler


Si vous êtes lecteur habituel de ce site, vous savez que je ne suis pas objectif en ce qui concerne Ray Nayler dont je ne cesse de vous parler depuis maintenant quatre ans. L’auteur américain a été pour moi l’une des (rares) révélations de ces dernières années. La publication de ce texte dans Bifrost, en amont de la publication de son recueil de nouvelles à la fin de l’année dans la collection Quarante-deux chez Le Bélial’, me fournit le prétexte d’en parler encore une fois. Je l’avais indiqué lors de recensions précédentes, l’auteur revisite régulièrement les mêmes univers et plusieurs de ses nouvelles partagent des éléments communs, constituant ainsi un ensemble cohérent qui décrit un monde plus vaste que ne l’est la nouvelle prise individuellement. L’Hiver en partage appartient à la série dite du Protectorat d’Istanbul. Tout comme la nouvelle Sarcophage publiée dans le numéro 107 de la revue Bifrost, et les lecteurs attentifs retrouveront dans L’Hiver plusieurs indices faisant directement référence à Sarcophage.

« Que les morts restent morts ».

En une phrase, la première du texte, Ray Nayler pose les enjeux. (Un autre excellent novelliste, Rich Larson, est aussi très fort à ce jeu là.) Chaque hiver, deux femmes se retrouvent à Istanbul. Depuis longtemps. Le titre original, Winter Timeshare, est difficile à traduire en français. Un timeshare est une résidence de vacances en temps partagé. Il fait ici référence non pas à l’appartement qu’elles occupent à Istanbul mais aux corps qu’elles occupent pour l’occasion. Dans tous les textes du Protectorat d’Istanbul, il est question de ces « vacants » occupés par des personnalités qui y sont transférées au besoin. Une forme d’immortalité réservée à des privilégiés, pour des raisons économiques ou, comme c’est le cas ici, professionnelles. Cela ne va pas sans créer des tensions dans la société, ce qui est le thème de la nouvelle. Comme toujours chez l’auteur, le problème est considéré à hauteur d’homme. C’est un très bon texte de Ray Nayler, qui gagne à être considéré dans l’ensemble plus vaste du Protectorat d’Istanbul.

Skin – Emilie Querbalec


Skin est un texte très surprenant d’Emilie Querbalec. Je n’attendais pas du tout l’autrice de Quitter les Monts d’Automne et Les Chants de Nüying dans ce registre. Et quelle belle surprise ! Il s’agit d’une exploration assez osée du concept du moi-peau en psychanalyse (tel que développé par Didier Anzieu). C’est très bien vu, et suffisamment perturbant pour aller flirter avec l’horreur. L’autrice a la finesse de n’imposer aucune interprétation, elle distille les indices, et laisse le lecteur libre d’y voir les effets d’une pathologie ou de se retrancher derrière une explication purement science-fictive. C’est peut-être là, conceptuellement, le texte le plus ambitieux que j’ai lu d’ Emilie Querbalec.

Cicci di Scandicci – Valerio Evangelisti


Le dernier texte, de l’auteur italien Valerio Evangelisti auquel ce numéro de Bifrost est consacré, a été pour moi le plus difficile à aborder, et donc à apprécier. C’est un texte très court, fortement dérangeant, inspiré de l’histoire vraie d’un tueur en série, Pietro « Cicci » Pacciani, surnommé le monstre de Florence par les média italiens, qui a commis une dizaine de meurtres entre 1968 et 1985. Le texte est dit à la première personne par Cicci. Il amène donc à se placer dans la tête d’un psychopathe complet, la plus vile des ordures possibles. On en ressort secoué, en se disant qu’on se serait bien passé de lire ça, quand bien même il est du rôle de la littérature de sonder la part la plus sombre de l’humanité et de nous emmener dans ces abysses là. Glaçant.


D’autres avis : Le dragon galactique, Le Maki, Ombre Bones, Au Pays des Cave Trolls,


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2001, l’odyssée de l’espace – Arthur C. Clarke

13 janvier 2023 à 12:39

Profitant de la sortie d’une nouvelle traduction de 2001, l’odyssée de l’espace  d’Arthur C. Clarke dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, j’ai enfin lu ce roman. Comme tout le monde, j’ai vu et revu le film de Stanley Kubrick, chef d’œuvre incompréhensible qui a laissé sur le carreau plus d’un spectateur, qu’il soit amateur de science-fiction ou non. C’est avant tout une œuvre de Kubrick et je n’ai jamais été très fan de son cinéma. Mais 2001 est un cas à part. Je ne vous ferais pas l’affront de vous résumer l’histoire, je pense que tout le monde la connait. Je m’intéresserai plutôt ici aux raisons de lire le roman.

Pour l’écriture de 2001,  Stanley Kubrick a souhaité bénéficier de la collaboration d’un auteur de science-fiction et c’est en la personne d’Arthur C. Clarke qu’il l’a trouvée. Les deux hommes ont travaillé pendant quatre ans à l’élaboration du scénario, sur la base de la nouvelle La Sentinelle (1951) de l’auteur. Cette période de travail en commun ne fut pas exempte de tensions si l’on en croit les différents témoignages de l’époque. Certaines divergences de point de vue entre Clarke et Kubrick sont à l’origine des divergences entre le film et le roman. Mais pas seulement. La différence majeure que l’on trouvera entre le film et le roman est que ce dernier est beaucoup plus explicatif en ce qui concerne l’histoire et ses motivations et plus pédagogique du point de vue scientifique. Nous avons évidemment là à faire à deux supports très différents, l’image et l’écrit, mais aussi à deux approches artistiques.

Arthur C. Clarke a souvent montré dans ses écrits des préoccupations philosophiques, voire métaphysiques (voire par exemple les deux nouvelles Les Neufs milliards de nom de Dieu et L’Etoile, publiées dans le numéro 102 de la revue Bifrost consacré à l’auteur), c’est aussi un grand auteur de hard-SF, comme le montre son roman Rendez-vous avec Rama, pilier du genre. Si l’écrivain et le réalisateur souhaitaient dès le début de l’aventure garder une grande part de mystère, ils voulaient aussi que le film et le roman soient les plus réalistes possible sur le sujet de l’exploration spatiale et de son avenir. Rappelons qu’en 1968, année de sortie du film et de publication du roman, l’homme n’avait pas encore posé le pied sur la Lune. Et de ce point de vue, on peut dire que c’est une remarquable réussite. Les deux font aussi un état des connaissances sur les différentes planètes du système solaire. Mais là où Kubrick dispose de l’image, à sa manière, Clarke dispose de l’écrit. Au fur et à mesure du développement du film, Kubrick a choisi de dépouiller le scénario, notamment en retirant de nombreux dialogues, afin de raconter visuellement pour faire vivre au spectateur une aventure émotionnelle. Dans le roman Arthur C. Clarke propose au lecteur une aventure intellectuelle. Il choisit de détailler les concepts scientifiques, d’expliquer. En ce sens, les divergences de ton entre les deux œuvres ne s’opposent pas mais se complètent. Et c’est en cela, principalement, que la lecture du roman est enrichissante.

Dans le détail, il existe aussi de nombreuses autres divergences entre le roman et le film. La principale différence est la destination de la mission Discovery. Alors que dans le film le vaisseau s’arrête à l’orbite de Jupiter et que l’accent est mis sur la lune Europe, le roman poursuit jusqu’à Saturne et sa lune Japet. Les scènes d’action à bord du Discovery et le déroulement des déboires de son équipage présentent aussi de nombreuses différences. Clarke et Kubrick avaient tout d’abord imaginé un monolithe transparent, tel un écran qui projetterait des images pour éduquer les hommes-singes d’il y a trois millions d’année dans le premier chapitre. L’idée leur a semblé pourtant trop naïve et le film a opté pour un monolithe noir. Le roman décrit bien un monolithe transparent dans son premier chapitre. Et puis, la fin. Si elle garde une part de mystère, là encore Clarke explique et le devenir de Bowman est quelque peu différent. Mais je vous laisse le découvrir.

Un mot pour finir sur cette nouvelle édition. Elle présente l’intérêt majeur, à mon avis, de proposer une nouvelle traduction du roman réalisée par Gilles Goullet, que les lecteurs de science-fiction connaissent bien. Gilles Goullet traduit du Peter Watts au petit déjeuner, c’est vous dire le calibre du bonhomme. Il ne s’agit pas là d’une simple révision mais bien d’une nouvelle traduction. La traduction originale de Michel Demuth, publiée en 1968 chez Robert Laffont dans la collection Best-Sellers et reprise depuis dans toutes les autres éditions, présente quelques erreurs. La traduction de Gilles Goullet remet complètement les choses à plat et corrige par la même occasion ces défauts. Il revient notamment, et qu’il soit éternellement loué pour cela, à HAL pour le nom de l’ordinateur de bord en lieu et place de CARL dans la première traduction. Autre apport de taille, si je puis dire, les dimensions du monolithe ont enfin été corrigées afin de répondre aux rapports de 1 à 4 à 9 qui correspondent aux carrés de trois premiers nombres premiers. Nous noterons enfin qu’un effort particulier a été apporté aux descriptions des planètes et de leurs lunes en conformité avec les connaissances de l’époque et d’aujourd’hui. J’ai ouï dire que l’astrophysicien Franck Selsis n’y était pas étranger…


D’autres avis, sur des éditions précédentes : Lorhkan, Xapur, Apophis, Constellations,


  • Titre : 2001, l’odyssée de l’espace
  • Auteur : Arthur C. Clarke
  • Edition : octobre 2021, Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Nombre de pages : 270
  • Support : papier et numérique

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Scale – Greg Egan

4 janvier 2023 à 07:51

Ce premier janvier de la nouvelle année, Greg Egan nous a réservé une petite surprise, en publiant au format ebook un nouveau roman, titré Scale. J’ignore si l’auteur australien a décidé de se tourner vers l’autopublication, ou si la raison est autre, mais il avait déjà fait ce choix pour son précédent roman, The Book of all Skies, publié en 2021. Pour les lecteurs complétistes de la bibliographie de Greg Egan, Scale ne surprend pas. Le roman s’inscrit dans la veine des mondes alternatifs où l’auteur imagine une variation dans les lois physiques de notre univers, en déduit un monde nouveau avec ses propres lois et leurs conséquences, y fait vivre une société et y plante un récit, plus ou moins convaincant. Cet exercice de pensée, il l’a déjà produit maintes fois, de manière très convaincante dans la trilogie Orthogonal, et nettement moins dans Phoresis, Dichronauts et le récent The Book of all Skies. Si, dans chacun de ces cas, on se doit d’admirer l’effort intellectuel fournit dans le développement d’une logique interne basée sur des conditions initiales autres, ce qui de mon point de vue pêche dans ces écrits est que le récit qui en découle, d’un point de vue purement romanesque, n’est pas toujours à la hauteur de la proposition de départ. Dans le cas de Dichronauts et The Book of all Skies, les conséquences de la physique impliquée restaient difficiles à appréhender, et l’effort consenti n’était pas récompensé par une histoire dont les enjeux étaient à même de susciter un intérêt suffisamment grand pour aider le lecteur à passer la barrière conceptuelle. En comparaison, par son ampleur, le récit proposé dans l’excellent Diaspora peut largement faire oublier les quelques difficultés que peuvent rencontrer les lecteurs les moins versés dans les sciences dures, parce la quête des personnages nous emporte plus haut et plus loin que nous ne pourrions jamais aller.

La nouvelle physique développée dans Scale ne présente pas de grandes difficultés de compréhension. Comme souvent, l’auteur fournit sur son site une longue explication, à la fois détaillée et très pédagogique, pour accompagner le roman, sachant que la lecture de celle-ci n’est pas obligatoire pour tout comprendre mais s’adresse aux curieux qui souhaitent aller plus loin. Brièvement, dans notre univers la matière est constituée de particules légères appelées leptons et d’autres plus lourdes appelées hadrons. Les hadrons sont eux-mêmes constitués de quarks, et forment le noyau des atomes (protons et neutrons). Les leptons portant une charge sont au nombre de trois : l’électron, le muon et le tau (les neutrinos sont aussi des leptons mais ils ne portent pas de charge et n’entrent pas dans la composition de la matière classique). Le muon et le tau sont plus lourds que l’électron mais aussi beaucoup plus instables. Le muon a une durée de vie de 2,2.10-6 s (quelques microsecondes) avant de se désintégrer et le tau de seulement de 2,8.10-13 s (quelques dix millièmes de milliardièmes de secondes). L’électron est quant à lui quasiment éternel ! Dans le monde de Scale, Greg Egan imagine qu’il existe huit leptons de masses différentes, qui tous sont aussi stables que l’électron. À partir de là, il peut développer une nouvelle chimie. La taille d’un atome est celle du nuage électronique qui l’entoure. L’une des conséquences de remplacer un lepton dans un atome par un autre plus lourd est que cet atome sera alors plus petit et la matière sera plus dense. Dans le monde de Scale, à peu près tout peut exister en huit tailles différentes : matière inanimée, mais aussi plantes, animaux, et humains, selon que l’évolution a favorisé le remplacement de leptons légers par d’autres plus lourds au sein des atomes. Et – un peu à la manière des cheelas dans le roman L’Œil du dragon de Robert Forward dont je parlais il y a quelques jours – les êtres les plus petits vivent aussi plus rapidement. (Il existe de nombreuses autres conséquences, Greg Egan ne laissant aucune pierre non retournée, comme à son habitude.)

La société humaine qui en découle est intrinsèquement inégalitaire. Les humains à l’échelle 1 (Scale one dans le roman) sont deux fois plus petits que les humains de l’échelle 0. Ceux de l’échelle 2, quatre fois plus petits. Et ceux de l’échelle 7, sont 64 fois plus petits que ceux de l’échelle 0 et vivent 64 fois plus vite. Tout ceci pose évidemment des problèmes de cohabitation et de communication entre échelles. Ainsi les villes sont divisées en quartiers, adaptés à la taille de chacun. La répartition des terres se fait en fonction de la taille des individus, ce qui ne correspond pas forcément à leurs besoins réels. De traducteurs sont utilisés pour que les uns et les autres puissent communiquer, en diminuant ou en augmentant la fréquence des sons de quelques octaves. Mais les vies des différentes échelles ne se faisant pas à la même vitesse, certains se trouvent lésés par la lenteur des autres, et d’autres ont du mal à suivre. Si tout ceci est réglé par des accords politiques maintenant un consensus en assurant la vie en société, que se passerait-il si l’une des échelles venait à développer une technologie lui donnant un très clair avantage sur les autres ? C’est la question qui se trouve au cœur du roman.

La première partie du roman prend la forme d’une enquête de détective autour de la disparition d’une femme d’une échelle dans un quartier d’une autre échelle. L’enquête va révéler qu’une compagnie privée a développé une technologie inimaginable (littéralement la fusion), et qu’elle a bien l’intention de ne pas partager la découverte avec les autres échelles mais de pousser son échelle à déclarer son indépendance. À sa moitié, le roman prend alors une tout autre direction, celle des choix faits par différents individus mis devant la perspective d’une guerre civile pouvant aboutir à la destruction de la société telle qu’ils la connaissent et qui a su préserver la paix entre échelles pendant 250 ans.

Le principe de départ du roman aurait pu donner lieu à des développements de grande ampleur et un récit ambitieux. La possibilité de l’exploration spatiale est envisagée dans le roman mais repoussée à plus tard, alors que c’est à mon avis là qu’il aurait été vraiment intéressant d’utiliser les particularités de cet univers et des différentes échelles. Greg Egan choisit de donner à lire une histoire somme toute très classique sur l’émergence d’une technologie disruptive dans une société divisée. Le changement de paradigme n’apparait plus que comme un artifice amusant mais aucunement nécessaire à l’histoire qui est contée. Le même récit pouvait être fait avec seulement trois leptons et des humains d’un mètre soixante-dix. Inévitablement, on est amené à se poser la question : tout ça pour ça ?  En d’autres termes, l’auteur ne tire pas pleinement parti de sa proposition initiale qui reste à l’état d’exercice de pensée pour étudiant en physique fondamentale. (J’ai eu maintes fois lors de mon parcours universitaire ce type de questions : imaginez un monde dans lequel la constante de Planck vaut 1, imaginez un monde dans lequel le nombre de leptons… etc.). La première partie, l’enquête, est tirée par les cheveux et, dans la seconde, Egan se veut moraliste mais ne va pas au-delà de réflexions politiques et morales qui déçoivent autant par leur évidence que par leur manque de subtilité : la voie démocratique est préférable au coup de force armé. Certes, mais bon. Je sors de cette lecture avec le sentiment que Greg Egan a passé plus de temps à penser son monde et à écrire les explications exposées sur son site qu’à imaginer une histoire étonnante.


  • Titre : Scale
  • Auteur : Greg Egan
  • Publication : 1 janvier 2023
  • Langue : anglais
  • Support : ebook

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L’Œuf du dragon – Robert Forward

2 janvier 2023 à 12:52

Dans une rare interview donnée chez notre ami Gromovar, Greg Egan affirmait que « le vrai pouvoir de la SF vient de ce qu’elle n’a pas à parler tout le temps de nous. » Voilà qui ne cessera de faire s’émouvoir ceux qui estiment que l’objet de la littérature est et doit être l’humain. Il existe, dans un recoin du genre, une hard-SF dont le point de focalisation n’est pas l’Homme mais la science. Robert Forward, né en 1932 et mort en 2002, est un physicien américain, spécialiste des ondes gravitationnelles et d’ingénierie spatiale. Il est aussi l’auteur d’une dizaine de romans de science-fiction qui revendiquent tous des visées pédagogiques à l’endroit des sciences. Son premier roman est Dragon’s Egg, publié en 1980 et traduit en France sous le titre L’Œuf du dragon en 1984 dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont. Il obtenu le prix Locus du meilleur premier roman en 1981.

Pour écrire ce roman, Robert Forward dit avoir été inspiré d’une part par le roman Mission of Gravity (1954) de Hal Clement dans lequel l’auteur imagine la vie à la surface d’une planète où la gravité varie de 3 fois celle de la Terre à l’équateur jusqu’ à 700 fois à ses pôles ; et d’autre part par une interview de Frank Drake publiée dans le magazine Astronomy en décembre 1973, dans laquelle l’astrophysicien spécialiste de la recherche de vies extraterrestres suggère la possibilité d’une vie à la surface d’une étoile à neutrons.

En 2020, une équipe d’astronomes découvrent l’existence d’une étoile à neutrons se déplaçant selon une trajectoire qui l’amène à passer à seulement 250 unités astronomiques (soit 250 fois la distance Terre-Soleil) de notre système. Saisissant l’opportunité unique de pouvoir étudier de près un tel objet, une expédition scientifique est envoyée à sa rencontre en 2050. Voilà qui rappelle le point de départ d’un autre roman considéré comme l’un des piliers  de la hard-SF, Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke (1973). L’œuf du dragon, nom donné à cette étoile morte, fait ici figure de Big Dumb Object traversant le système solaire et éveillant la curiosité des scientifiques. Notez que l’utilisation de ce trope répond à une obligation de crédibilité scientifique. Des auteurs comme Robert Forward et Arthur C. Clarke savent que l’espace est grand et que la probabilité d’y voyager loin est très faible dans l’état actuelle de nos connaissances et de nos technologies. Si on ne peut voyager jusqu’aux mondes extraterrestres, il faut qu’ils viennent à nous. Mais contrairement au Rama du roman de Clarke, et répondant à la suggestion de Drake, l’œuf du dragon n’est pas inhabité. Très rapidement, les scientifiques découvrent qu’une civilisation intelligente, les cheela, s’est développée à sa surface, là où règne une gravité 67 milliards de fois celle de la Terre et un champ magnétique d’un milliard de gauss (environ 0,5 gauss sur Terre). Ces conditions physiques très particulières et extrêmes s’il en est ont des conséquences importantes sur les formes de vie qui peuvent s’y développer. La matière à la surface de l’étoile à neutron est dégénérée : elle n’est plus faite d’atomes avec leur cortège électronique et de molécules, mais de noyaux atomiques dans une mer d’électrons libres. La densité et la force des interactions nucléaires fait que si le corps d’un individu cheela est composé d’à peu près autant d’atomes que celui d’un être humain, il fait la taille d’une graine de sésame. De plus, son évolution est un million de fois plus rapide que celle des humains, son espérance de vie n’est que de 45 mn, et pour les humains, les cheelas semblent vivre en accéléré. (Cette distorsion du temps n’est pas due à des effets relativistes comme on le lit parfois dans les recensions sur ce roman. La gravité très forte à la surface de l’étoile au contraire implique que le temps y passe plus lentement.) En quelques jours, les scientifiques terriens vont assister à l’équivalent de milliers d’années d’évolution de la civilisation cheela jusqu’à un final tout à fait réjouissant.

Voilà les bases de l’aventure dans laquelle Robert Forward entraine ses lecteurs. L’essentiel du roman, depuis son premier chapitre qui décrit la formation de l’étoile à neutron il y a 500 000 ans, est consacré à décrire la civilisation cheela. Le point de vue humain n’intervient que très peu, les personnages ne sont pas développés, ils n’ont que des prénoms et des fonctions, et les chapitres qui leur sont consacrés ne servent qu’à expliquer en termes scientifiques les événements qui se déroulent à la surface de l’œuf. Du côté des cheelas, on ne s’intéresse pas vraiment non plus aux individus, car ceux-ci se succèdent trop rapidement les uns les autres et c’est une série de petites histoires individuelles qui composent celle de la grande civilisation. Par nécessité de communication d’un récit compréhensible pour un lecteur humain, les pensées et comportements des cheelas sont anthropomorphisés. Cela fut parfois reproché à l’auteur. Mais il eut été difficile, et sans doute peu pédagogique, que de faire autrement.

L’Œuf du dragon est donc un roman sans personnage, qui ne parle pas de l’humain, mais uniquement de science et imagine quelle forme pourrait prendre la vie dans des conditions extrêmes. Robert Forward lui-même reconnait avoir écrit un manuel déguisé sous forme d’un roman. Et c’est malgré tout passionnant. C’est un roman court, quelque 250 pages accompagnées d’un appendice technique qui reprend toutes les bases scientifiques disséminées dans le texte, qui raconte une civilisation en accéléré. Certes, on pourra lui faire maints reproches. Manque de psychologie, sécheresse de l’écriture, c’est-à-dire ceux qui reviennent souvent lorsqu’on parle de hard-SF orientée vers l’exploration scientifique brute. Mais combien de fois dans votre vie aurez-vous l’occasion de vous promener à la surface d’une étoile à neutrons ?

Et bien réjouissez vous, car vous en aurez l’occasion très bientôt car les éditions Mnémos ont choisi de rééditer ce roman le 22 mars 2023, sous une traduction révisée et présentée par Olivier Bérenval. Il est à noter que le texte avait bien besoin d’une révision car l’édition originale est truffée de fautes, de typos, et de choix de traduction maladroits. Un bon nettoyage s’imposait.


D’autres avis : Apophis,


  • Titre : L’Œuf  du dragon
  • Auteur : Robert Forward
  • Publication originale : 1980
  • Publication française : 1984, Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain ; 1990, Livre de poche
  • Traduction : Jacques Polanis
  • Nombre de pages : 296
  • Support : papier

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Une science-fiction chinoise post-Trois corps ? – Gwennaël Gaffric

17 décembre 2022 à 10:08

Chen Qiufan et Gwennaël Gaffric – photographie de Christophe Slazak (2022)

L’auteur chinois Chen Qiufan était présent au dernier festival des Utopiales de Nantes (29 oct. – 1 nov. 2022) pour présenter son premier roman, L’île de Silicium, paru en octobre dans la collection Rivages/imaginaire. Lors d’une rencontre organisée par les éditions Rivages, il a revendiqué une science-fiction « post-Liu Cixin » ou « post-Trois corps ». Gwennaël Gaffric, son traducteur et maître de conférence en langues et littératures chinoises, a accepté de revenir pour nous sur cet entretien afin de définir ce qu’est la science-fiction chinoise « post-Trois corps ».


Liu Cixin

Lors d’un échange récent avec l’écrivain Liu Cixin 刘慈欣 (né en 1963), celui-ci me rappelait à quel point il jugeait sa propre production marginale par rapport à la science-fiction chinoise contemporaine. De toute évidence, ce constat n’exprimait pas une position au sein du marché littéraire chinois et mondial – il demeure à ce jour l’écrivain de SF le plus lu dans son pays et au-delà – mais plutôt une observation des tendances actuelles contrastant avec son approche personnelle du genre. Très sollicité et multi-adapté (bandes dessinées, dessins animés, films, séries, expositions…), Liu Cixin et la trilogie qui l’a fait connaître hors de ses frontières, représentent néanmoins une balise, générationnelle et thématique, à partir de laquelle il peut être intéressant d’observer les dynamiques de la science-fiction en Chine aujourd’hui.

Autre écrivain chinois de SF récemment porté à la connaissance du lectorat français, Chen Qiufan 陈楸帆, tenait en 2016, lors d’une convention de SF au Japon, une conférence autour de la « science-fiction chinoise « post-Trois Corps » ». Si je n’ai personnellement pas trouvé trace du contenu de son propos, sa venue à Nantes lors du Festival des Utopiales de 2022 pour la parution de son roman l’Île de Silicium fut l’occasion de l’interroger sur le sujet.

Les réflexions qui suivent reposent donc à la fois sur les discussions que nous avons pu avoir à cette occasion et sur mes propres observations de la production science-fictionnelle actuelle en Chine.

Évidence qu’il convient malgré tout de rappeler, une première différence entre Liu Cixin et des écrivains comme Chen Qiufan (né en 1981), Hao Jingfang 郝景芳 (née en 1984), ou Xia Jia 夏笳 (née en 1984) (pour ne citer que des noms d’auteurs et d’autrices déjà traduit-es en français) est avant tout générationnelle.

Liu Cixin est né en 1963. Son enfance a été marquée par la Révolution culturelle (1966-1976), période sombre pour les arts et les lettres chinois, où les rares œuvres autorisées (fiction réaliste socialiste officielle, mais aussi manuels techniques et ouvrages de vulgarisation scientifique) ont néanmoins marqué durablement toute une génération d’écrivains connus et reconnus, comme Yan Lianke (1958), Su Tong (1963), Yu Hua (1960), Fang Fang (1955) ou encore le prix Nobel de la littérature Mo Yan (1955).

Enfant du maoïsme, Liu Cixin a connu les espoirs du Printemps de la science (1978), mais aussi la campagne contre la « pollution spirituelle » engagée au milieu des années 1980, condamnant entre autres… la science-fiction, jugée nihiliste, bourgeoise et trop occidentale. C’est peu de temps après l’abandon de cette campagne que le jeune Liu Cixin publiera ses premières nouvelles. Il connaît alors un succès d’estime dans le petit monde de la science-fiction, et remporte de nombreux prix. Les historiens de la SF chinoise le présentent comme l’un des « trois généraux » avec deux autres écrivains de sa génération (Han Song 韩松 et Wang Jinkang 王晋康), précurseurs de ce que le chercheur Song Mingwei appelle la « nouvelle vague de la science-fiction chinoise », qu’il fait débuter en 1985 avec le premier roman cyberpunk chinois, écrit par Liu Cixin : Chine 2185 (chef d’œuvre visionnaire qui ne sera malheureusement jamais publié sous format papier).

Les écrivains nés dans les années 1980 ont grandi dans un tout autre contexte : dans une société pansant tant bien que mal les blessures des dernières décennies maoïstes, ils ont connu le lancement des grandes réformes économiques, l’entrée de la Chine dans la mondialisation économique et culturelle, mais aussi les désillusions du capitalisme sauvage et sa collision avec un pouvoir toujours autoritaire.

Hao Jingfang

En 2016, l’écrivaine Hao Jingfang publiait un roman de littérature blanche : Née en 1984 (année de naissance de l’autrice), dont le récit oscille entre la jeunesse d’un père et celle de sa fille, chacun dans leur trentaine, et leur rapport au monde et à la liberté, le premier confronté aux grands bouleversements historiques de son temps, la seconde, à une vie quotidienne en apparence plus paisible et plus monotone, mais néanmoins confrontée aux incertitudes et aux angoisses de son temps : inégalités sociales de plus en plus marquées (un thème qu’elle reprendra dans « Pékin plié »), difficultés des étudiants pour trouver un emploi et une place dans la société (comme dans la nouvelle « L’année du rat », de Chen Qiufan). Liu Cixin dira du roman de Hao Jingfang qu’il donne à voir « un réalisme et une profondeur qui dépassent ses œuvres de science-fiction, abordant des questions psychologiques contemporaines telles que l’anxiété universelle. »

Cette différence générationnelle est en particulier marquante dans les lectures des autrices et des auteurs concernés, et des influences qu’ils revendiquent.

Liu Cixin, se définissant volontiers comme auteur de hard SF, aime à répéter que toute son œuvre n’est qu’un pâle hommage à Arthur C. Clarke. Il raconte aussi souvent comment Jules Verne, qu’il a lu en secret pendant les dernières années de la Révolution culturelle, a éveillé son intérêt pour la science et lui a fait comprendre la toute-puissance de l’imagination littéraire. Mais, comme plusieurs de ses contemporains, il est aussi un grand lecteur de littérature russe, soviétique ou non (il se dit admirateur de Tolstoï) et un lecteur attentif en trouvera sans peine les traces dans ses nouvelles et ses romans.

Les écrivains de science-fiction chinois nés dans les années 1980 citent plus facilement des auteurs japonais, ou parfois sino et afro-américains. Ainsi, le livre de chevet de Xia Jia est Brown Girl in the Ring, de Nalo Hopkison et Chen Qiufan se dit admirateur de Ted Chiang, grand maître de la nouvelle (le format le plus prisé par les auteurs de SF chinoise), lui-même né de parents taïwanais.

La nouvelle scène de la SF chinoise est d’ailleurs traversée par des tendances communes avec la SF euro-américaine : une littérature puisant davantage dans les sciences humaines que dans les sciences naturelles, éclatée dans une multitude de sous-genres (silkpunk, steampunk, solapunk, biopunk…), brouillant les frontières avec les autres genres de l’imaginaire, et accordant une visibilité inédite aux autrices (outre Hao Jingfang et Xia Jia, on peut citer Chi Hui 迟卉, Gu Shi 顾适, Mu Ming慕明, Tang Fei 糖匪, Regina Kanyu Wang  王侃瑜, toutes récipiendaires de prestigieux prix de SF…) alors que les écrivaines étaient tout à fait absentes des magazines de science-fiction chinois dans les années 1990-2000).

La diversité des acteurs du champ de la SF, de même que celle de leurs influences, expliquent en partie des différences de thématiques entre la génération actuelle et la précédente.

Liu Cixin et des auteurs de son âge, comme Wang Jingkang ou Xing He 星河, consacrent une grande partie de leurs œuvres à explorer les mystères encore non résolus de la science, extrapolant la plupart du temps leurs réflexions à une échelle universelle. En effet, si la Chine est présente dans leurs œuvres, c’est souvent par commodité scénaristique, et la Chine qu’ils donnent à voir n’est souvent qu’une diapositive du monde. Enfants de la Guerre froide, ils mettent certes fréquemment en scène la méfiance et la peur de l’altérité (humaine ou non-humaine), mais ils invitent presque toujours à leur dépassement et à retrouver un certain sens du commun et du dialogue, sur Terre ou dans l’Univers.

Or comme l’écrit Xia Jia, « la fin de la Guerre froide et l’intégration accélérée de la Chine dans le capitalisme mondial dans les années 1990 ont en effet entraîné le pays dans un processus de changement social dont l’exigence ultime était l’application des principes du marché à tous les aspects de la vie sociale, ce qui s’est manifesté en particulier par le choc et la destruction que la rationalité économique a infligés aux traditions [1] », déjà très ébranlées par une décennie de Révolution culturelle.

Dans ce processus de mondialisation et d’uniformisation culturels, des auteurs comme Chen Qiufan ou Xia Jia tentent quant à eux de retourner au local et au folklore. La Chine et ses avatars culturels, religieux et mythologiques, y sont donc bien plus visibles que dans les œuvres de Liu Cixin, dont la nationalité ou la langue des personnages est rarement déterminante. Par contraste, les frictions, les collisions et les fusions entre technologie et religion sont récurrentes dans les œuvres de Chen Qiu Fan et de Xia Jia (comme en attestent « Six histoires de la Fête du Printemps de 2044 » de Xia Jia ou L’île de silicium, de Chen Qiufan).

En cela, la génération d’auteurs de SF chinois née dans les années 1980 partage une partie des préoccupations de certains auteurs américains de SF afro ou asio-descendants : enrichir une science-fiction traditionnellement eurocentrée d’images et de codes culturels non-occidentaux. Ainsi Xia Jia tente-t-elle d’esquisser ce que serait une science-fiction aux caractéristiques « chinoises », la rapprochant par exemple des histoires de fantômes classiques [2].

Enfin, si la génération des auteurs nés dans les années 1980 se fait plus directement critique des inégalités sociales en Chine, c’est certes peut-être parce que ses représentants sont plus engagés que ne l’est Liu Cixin, mais aussi et surtout parce que leur focalisation n’est pas la même : si Liu Cixin est devenu l’un des héros (malgré lui ?) du soft power chinois actuel, ce n’est pas parce que le politique est absent de ses œuvres, mais parce que le contexte spatio-temporel de ses intrigues est plus flou et/ou plus lointain, historiquement et géographiquement. À l’opposé – et quand l’appareil de censure le leur permet – des auteurs comme Chen Qiufan, Hao Jingfang et Xia Jia situent plus volontiers leurs histoires dans des contextes sociaux et géographiques plus marqués.

Même si Liu Cixin demeure sans conteste la figure la plus médiatique de la scène contemporaine de la SF chinoise, les auteurs de la génération des « post-80 » ne sont toutefois pas boudés par la société civile et multiplient les projets en partenariat avec le monde technologique et industriel. L’exemple le plus parlant est peut-être l’ouvrage I.A 2042 – Dix scénarios pour notre futur, co-écrit par Chen Qiufan avec Kai-fu Lee, ancien président de Google China et pionnier des recherches sur l’intelligence artificielle.

Autre phénomène important témoignant encore un peu plus du caractère transmédiatique de la SF chinoise contemporaine, la « cyber-littérature » (littérature produite sur et pour le web) représente une proportion non négligeable de la production littéraire actuelle et touche un lectorat sans doute bien plus conséquent que celui des récits de science-fiction publiés sous forme imprimée. Au-delà du succès commercial et populaire de ces plateformes regroupant des centaines de milliers d’œuvres (!), ce sont aussi les habitudes de lecture, d’écriture et de publication qui se retrouvent bouleversées par ces nouvelles pratiques, qui renforcent notamment l’importance de la participation des lecteurs et des interactions entre plusieurs médias.

Mais comme pour la littérature plus traditionnelle, la cyberlittérature est elle aussi sévèrement soumise au contrôle des censeurs. Comme j’avais l’occasion de l’écrire ailleurs, « le moment où le régime chinois s’intéresse le plus à sa science-fiction est peut-être aussi le moment où elle désire le plus garder la main sur son futur. Malgré l’intérêt manifesté pour le genre, la censure fait toujours rage et, comme on le sait, le régime se durcit depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012. Il y a bien sûr de quoi se réjouir de la curiosité éprouvée à la fois en Chine et ailleurs pour la science-fiction chinoise, tout en gardant à l’esprit que plus la politique s’intéresse à la littérature, plus celle-ci est exposée… » [3]

C’est peut-être en ce sens qu’un auteur comme Chen Qiufan appelle de ses vœux un nouvel élan pour la SF chinoise, non pas tant pour saper l’héritage d’un auteur essentiel, mais pour (re)faire de la science-fiction un moyen de faire bouger les lignes et d’accompagner le changement social.


[1] Xia Jia, “What Makes Chinese Science Fiction Chinese?”, tr. Ken Liu, Tor, https://www.tor.com/2014/07/22/what-makes-chinese-science-fiction-chinese/.

[2] Voir référence précédente. On mesure à la lecture de cet article toute la difficulté éprouvée par Xia Jia de donner ne serait-ce qu’une ébauche de ce que serait une science-fiction « chinoise », car toute tentative de définir par une littérature par des traits culturels et nationaux est voué à la généralisation excessive…

[3] Gwennaël Gaffric, « Histoire et enjeux de la science-fiction sinophone », Monde chinois, vol.3, n°51-52, 2017 , p.12-13. Pour les lectrices et les lecteurs qui souhaiteraient en savoir un peu plus, je renvoie à ce numéro spécial de la revue le Monde chinois et au numéro spécial sur la SF en Asie de l’Est de la revue Res Futurae : https://journals.openedition.org/resf/759.


L’île de Silicium – Chen Qiufan – Rivages – 12 octobre 2022 – traduction de Gwennaël Gaffric – 448 pages.

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« SF post-eganienne»… de quoi parle-t-on ?

27 octobre 2022 à 13:57

L’auteur canadien Rich Larson est publié en France par les éditions Le Bélial’ qui aiment le présenter comme « le fer de lance d’une SF post-eganienne ». L’expression a provoqué chez quelques lecteurs un haussement de sourcil et une certaine incompréhension. Une réaction couramment lue ici et là a été « je ne vois rien de Greg Egan chez cet auteur !». C’est la source du quiproquo. Lorsqu’on parle de SF post-eganienne, on ne sous-entend pas par là que l’œuvre ainsi qualifiée copie ou même s’inspire de la rigueur du pape de la hard-SF Greg Egan, mais qu’elle s’inscrit dans un courant de la science-fiction qui dérive historiquement et philosophiquement de l’approche initiée par l’auteur australien dans les années 90.

Pour définir ce qu’est la SF post-eganienne, il nous faut donc observer comment historiquement différents mouvements s’articulent les uns par rapport aux autres et considérer les courants sous un angle ‘phylogénétique’. C’est ce que je me propose de faire dans cet article, de manière extrêmement succincte, car les liens réels qui sous-tendent l’émergence des courants sont complexes et seul un travail de recherche de niveau universitaire serait à même de traiter le sujet en profondeur et dans sa diversité. Et si l’on veut parler de Greg Egan, il nous faut évidemment parler d’abord de hard-SF.

Très brièvement, la hard-SF est un courant de la science-fiction dans lequel les technologies décrites doivent être compatibles avec l’état des connaissances scientifiques du moment. Il a connu son essor durant l’Âge d’or de la science-fiction aux Etats-Unis, notamment sous l’influence de l’éditeur John W. Campbell qui, dès lors qu’il eut la direction du magazine Astounding, exigea des auteurs qu’il publiait une précision scientifique poussée dans leurs écrits (tout du moins avant qu’il ne s’intéresse aux pseudo-sciences). Les  auteurs les plus reconnus du premier âge de la hard-SF, Isaac Asimov, Robert A. Heinlein, et Arthur C. Clarke, possèdent tous une formation scientifique. La hard-SF s’intéresse alors principalement aux sciences dites dures. Mais si les progrès scientifiques et technologiques, souvent considérés de manière positive, sont au cœur de la construction du genre, ils sont souvent des outils et non véritablement le sujet des récits. Le remarquable Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke (1973), qui est un des piliers du genre, est avant tout un roman d’aventure enrichi de faits scientifiques, dans lequel la démarche scientifique est l’outil de résolution d’un problème. Des auteurs comme Alastair Reynolds (L’espace de la révélation, House of Suns), et Andy Weir (Seul sur Mars, Projet dernière chance), par exemple, sont les héritiers directs à notre époque d’Arthur C. Clarke.

La hard-SF 1.0 associée à l’Âge d’or et à des penchants politiques conservateurs s’étiole toutefois progressivement dans les années 60 lorsqu’en réaction un nouveau courant, la New Wave, apparaît. (Le terme hard-SF est en fait lui-même inventé en 1957 pour qualifier une catégorie des textes de SF face au nouveau courant émergent.) La New Wave of science-fiction s’inspire du post-modernisme et s’éloigne des sciences dures pour se tourner vers la psychologie et les sciences sociales, tout en mettant l’accent sur l’expérimentation littéraire. (À ce propos, Robert Louit, traducteur de J.G. Balard et de Philip K. Dick, disait de la spéculative-fiction de ces deux auteurs qu’elle « penchait plutôt du côté de Freud que d’Einstein ».) De nature plus politique, proche des contrecultures des années 60 et 70, la New Wave va directement inspirer la naissance d’un nouveau genre au début des années 80 : le cyberpunk.

Le cyberpunk nait véritablement en tant que courant littéraire avec la publication du Neuromancien de William Gibson en 1984. Il s’agit alors d’une SF dystopique qui s’intéresse essentiellement à la culture underground et à l’effondrement politique et économique des sociétés futuristes ultracapitalistes dans un avenir à court terme. Bien que très éloigné des préoccupations de la hard-SF, le cyberpunk va toutefois produire une révolution dans le genre en plaçant l’informatique, les réseaux, le cyberespace, les implants et le transhumanisme au centre des préoccupations. Les sous-genres dérivés tels que le biopunk ou le nanopunk vont prolonger l’œuvre à d’autres sciences.

Au même moment, l’éditeur britannique David Pringle lance un appel dans le magazine Interzone à créer une nouvelle hard-SF radicale qui s’intéresserait autant à la physique qu’à la biologie et à la sociologie, et aux conséquences des développements scientifiques et technologiques sur l’humain. Cet appel est à l’origine du renouveau de la hard-SF dans les années 90 dont Greg Egan n’a pas tardé à devenir le principal artisan.

Greg Egan est lui-même un enfant du cyberpunk. Ou, plus précisément, il s’inscrit dans un héritage « post-cyberpunk » (je mets ici des guillemets car le post-cyberpunk est aussi le nom d’un sous-genre auquel Greg Egan n’appartient pas). Il publie son premier roman de science-fiction en 1992 sous le titre Quarantine (Isolation,2000). Quarantine est un roman cyberpunk, mais Egan y ajoute un twist quantique. Le développement de la SF eganienne se fait dans un premier temps essentiellement à travers les nouvelles qu’il publie dans le magazine Interzone. Greg Egan est avant tout un moraliste. Ses préoccupations sont la science et son éthique, en tant que sujet, et les conséquences des nouvelles technologies sur l’humain et son identité. Un parfait exemple est le roman La Cité des permutants qui, à partir d’une thématique cyberpunk, la numérisation des consciences, pousse la logique à son terme et examine la notion même de conscience et d’identité. Greg Egan va s’intéresser par la suite tout autant à la physique et à l’informatique qu’à la biologie et la sociologie. (Il faudrait ici faire une étude détaillée des œuvres de Greg Egan. Cela a été fait en grande partie dans l’essai Greg Egan de Karen Burham publié en 2014, et dont l’esprit de cet article est inspiré.) Pour paraphraser la troisième loi d’Arthur C. Clarke, on peut dire que toute technologie suffisamment avancée devient une nouvelle de Greg Egan.

Tout ceci nous amène à aujourd’hui. Si Greg Egan se distingue par une approche extrêmement poussée envers les sciences et l’exactitude mathématique, au point d’être parfois considéré comme illisible, plus souvent par les critiques que par les lecteurs, ce n’est généralement pas le propos des auteurs ‘post-eganiens’. Ceux-ci ne reviennent pas sur les démonstrations, qu’ils prennent pour acquises, mais retiennent de l’œuvre d’Egan une forte crédibilité scientifique, un positionnement hard-SF en opposition avec des formes littéraires plus libres au sein de la science-fiction, une partie de l’héritage cyberpunk, et l’approche moraliste de l’auteur pour examiner d’un point de vue éthique les enjeux des nouvelles technologies pour l’humain à plus ou moins long terme. Il s’agit donc pour eux de mettre leurs personnages face à des situations générées par l’émergence d’une technologie disruptive, mais compatible avec les connaissances actuelles, et d’en extrapoler à hauteur d’homme, en tant qu’individu, les conséquences, parfois dramatiques. La technologie n’y est pas seulement un gadget ou une solution à un problème, mais un sujet de discussion. C’est en cela qu’on peut qualifier la science-fiction écrite par Rich Larson ou Ray Nayler, et en France par Audrey Pleynet, de science-fiction post-eganienne.

PS : cet article a reçu des critiques de la part de certains spécialistes du domaine. Je répète donc ce que je disais en introduction : il ne s’agit pas ici de fournir un texte ouvrant sur une thèse universitaire, mais d’expliquer très brièvement un terme employé par un éditeur. J’ai bien conscience qu’il manque de précision, regorge de raccourcis, et ne propose aucune thèse révolutionnaire ni ne fait preuve de grande originalité. Ce n’est pas le but.

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Glace – Rich Larson

26 octobre 2022 à 12:49

Je pense qu’il n’est pas nécessaire de refaire les présentations, Rich Larson a été maintes fois chroniqué sur ce blog – 11 fois très exactement, et désormais 12 (clique sur l’index, lecteur, clique).  Chéri des éditions du Bélial’ depuis quelques années, avec 5 nouvelles publiées dans Bifrost,  le recueil La Fabrique des lendemains et le roman Ymir, l’auteur « post-eganien » (il me faudra revenir à l’occasion sur la signification de ce terme qui me semble être universellement mal compris) fait son retour sous nos latitudes dans le numéro 108 de la revue avec la nouvelle Glace (Ice, 2015) traduite comme à l’accoutumée par Pierre-Paul Durastanti. Cette nouvelle a une particularité : elle a été adaptée dans la saison 2 épisode 2 de la série d’animation Love, Death and Robots sur Netflix. Le studio Passion Animation Studios et le directeur Robert Valley ont fait un extraordinaire travail de réalisation avec un parti pris esthétique fort qui leur a valu de décrocher trois Emmy awards. Les mêmes ont réalisé la somptueuse adaptation de Zima Blue d’après la nouvelle d’Alastair Reynolds.

Glace raconte un court moment, juste un instant, dans la vie de deux frères, tous deux nés sur terre mais arrivés avec leur famille depuis leur enfance sur la planète glaciaire Néo-Groenland. Pour les autres habitants de la planète, ils sont des « extros ». Sedgewick est l’aîné. Contrairement à son frère cadet Fletcher, et tous les autres humains exilés, il n’a subi aucune modification génétique. Il n’est pas un « modé », et il est le seul à 16 années-lumière à la ronde. À l’occasion d’un jeu entre ados, une sorte de « t’es pas cap » qui consiste à se mettre en danger et courir sur la glace pour échapper aux baleines géantes qui la brisent en remontant respirer, la supériorité physique de son petit frère ainsi que ce qu’il interprète comme une certaine condescendance va faire remonter en lui de profonds ressentiments.

Rich Larson a déclaré que son roman Ymir était le fils spirituel de la nouvelle Glace. On y retrouve un décor semblable (la planète glaciaire) et l’expression d’une rivalité entre deux frères sur une planète à laquelle ils n’appartiennent pas vraiment. Sedgewick et Fletcher pourraient tout aussi être les versions adolescentes de Yorick et Thello d’Ymir et Glace un moment de leur enfance. Il est à noter que ce thème de la dynamique des relations entre frères, avec les rancœurs qu’elle peut générer, est récurrent chez Larson. Au-delà de la thématique qui touchera intimement toute personne équipée d’une fratrie, la nouvelle est particulièrement notable pour l’évocation puissante, en quelques mots, de l’univers étranger dans lequel elle se déroule. C’est une leçon de savoir-faire, et sans doute ce qui a attiré l’œil de Robert Valley pour son adaptation à l’écran. Il suffit de contempler les majestueuses baleines baignées de lumière sur l’image tirée de l’animation et utilisée en entête de cette chronique pour s’en convaincre. Quoi qu’il en soit, c’est encore là une superbe  nouvelle que nous livre Rich Larson.

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Un soir d’orage – Nicolas Martin

25 octobre 2022 à 11:10

Vous connaissez certainement Nicolas Martin – qui était il y a quelques mois encore le meilleur journaliste scientifique que ce pays ait engendré, et qui est aussi producteur, scénariste et réalisateur – mais vous ignorez peut-être qu’il est auteur de science-fiction. C’est pardonnable car, à ce jour, il n’a publié que trois nouvelles, toutes dans les anthologies du festival des Utopiales de Nantes : Le Cruciverbiste (Utopiales 2019, ActuSF, réédité au Club de la nouvelle), La mémoire de l’univers (Utopiales 2020, ActuSF), Loup y es-tu ? (Utopiales 2022, ActuSF).  Vous avez toutefois toutes les raisons du monde de vous réjouir car le numéro 108 de la revue Bifrost, qui sort le 27 octobre, va vous donner l’occasion de découvrir sa plume avec la nouvelle Un soir d’orage. (Une cinquième nouvelle sortira le 18 novembre 2022 dans la Xénographie, ouvrage collectif consacré à la franchise Alien, dont il a codirigé la conception.)

En parallèle à ce blog, j’ai quelques activités criminelles qui m’amènent à lire régulièrement des manuscrits. Je n’ai jamais lu un mauvais manuscrit de Nicolas Martin. Pas même un moyen. Nicolas possède une écriture très personnelle, ce qui est rare pour un auteur si novice, vous pouvez me croire. Cette écriture construit ses fondations sur un style, dont on pourra dire qu’il porte les stigmates de l’urgence, du besoin de crier quand bien même dans l’espace…, mais c’est aussi un regard sur le monde, qui appartient plus au registre du cauchemar viscéral que du rêve doucereux et apaisant. (Spoiler : Nicolas Martin n’est pas Becky Chambers.) Cette écriture singulière, vous la rencontrerez pleinement dans Un soir d’orage.

La nouvelle raconte une nuit d’orage, celle du 22 septembre 2021, telle qu’elle est vécue par Enzo, un enfant souffrant de crises d’épilepsie, alors que s’abat sur la planète un flux continu de milliards et de milliards de neutrinos et d’antineutrinos de haute énergie. Un soir d’orage est le cauchemar éveillé d’Enzo devant le monde, son monde, qui s’écroule littéralement autour de lui. C’est un texte très dur sur la façon dont un évènement traumatique peut-être vécu par un enfant en proie à une perte totale de repère, thème récurrent chez Nicolas Martin, dit avec la justesse du regard et des émotions dans l’urgence du moment. Je n’en dirai pas plus, je laisse la plume de Nicolas Martin vous remuer les viscères, mais si vous en avez l’occasion, je vous recommande très fortement la lecture de la nouvelle Loup y es-tu ? dans l’anthologie des Utopiales 2022, qui délivre de façon glaçante une autre variation sur le même thème.

En quelques textes, Nicolas Martin est devenu l’un de mes auteurs français de SF préférés. Je trouve dans ses écrits quelque chose d’infiniment personnel et profond qui me bouleverse. J’espère que vous serez aussi sensible à cet auteur que je peux l’être.


D’autres avis : Gromovar,

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La vie alien – Roland Lehoucq, Jean-Sébastien Steyer et Laurent Genefort

20 octobre 2022 à 11:58

Dans science-fiction, il y a science. Parmi les milles et une définitions du terme science-fiction existantes, il est commun de dire qu’il s’agit d’un genre littéraire qui explore les conséquences sociales d’innovations technologiques et scientifiques. Pourtant, il y a cette idée très répandue chez les auteurs d’imaginaire que la véracité scientifique limite l’imagination. (Les racines du mal sont plus profondes, mais la question nous entrainerait loin hors du cadre de cet article.) C’est doublement faux. Tout d’abord, l’univers a fait preuve en 13,7 milliards d’années de bien plus d’imagination que tous les auteurs réunis, inventant aussi bien le trou noir, l’intrication quantique que l’ornithorynque, trois choses parmi d’autres qu’aucun humain n’aurait su imaginer.  D’autre part, comme le dit astucieusement Hal Clement (p. 204), « la racine carré de l’infini n’est pas tellement plus petite que l’infini ». Au sein de la science-fiction, nous introduisons souvent une distinction entre soft-SF et hard-SF. La première serait un genre qui s’intéresse plus à l’aspect social du récit qu’aux questions techniques et scientifiques. La seconde désigne une catégorie de romans dans lesquels les avancées scientifiques et techniques sont considérées comme compatibles avec l’état des connaissances. Par glissement, se construit l’idée que seule la hard-SF devrait se contraindre à respecter la science et que la soft-SF peut donc tout se permettre. Cette distinction me semble assez artificielle et mal venue. Non seulement la pluralité des œuvres fait qu’il existe un continuum entre les deux définitions, et non une frontière bien établie, mais de plus, il existe très peu d’œuvres qu’on pourrait véritablement qualifier de hard-SF à strictement parler. Par exemple, on voit souvent la trilogie du Problème à trois corps de Liu Cixin être qualifiée d’œuvre de hard-SF alors que l’auteur n’a aucun respect des lois physiques. À l’inverse, le roman Dune de Frank Herbert est souvent pris comme exemple de soft-SF alors qu’il regorge en fait de science et plutôt de la bonne.

Si personne ne saurait dire a priori à un auteur ce qu’il est en droit d’écrire ou pas, après tout la science-fiction est ce qu’elle a envie d’être, le lecteur lui est en droit de soupirer face à un roman qui dit n’importe quoi car, s’il n’y a pas de limite à l’imagination, il y en a une à la suspension consentie d’incrédulité.

L’un des thèmes majeurs de la science-fiction est l’altérité, et l’un de ses tropes est la vie extraterrestre. C’est à celui-ci que s’attaque le dernier essai paru dans la collection Parallaxe aux éditions le Bélial’. Cette collection, dirigée par Roland Lehoucq, astrophysicien et brillant vulgarisateur des sciences, s’intéresse à faire dialoguer science et science-fiction (et ainsi à rendre meilleure l’humanité mais là encore cela nous entrainerait hors du cadre de cet article). L’essai La Vie alien regroupe les textes de trois auteurs, Roland Lehoucq, Jean-Sébastien Steyer et Laurent Genefort, auxquels on se doit d’ajouter Wiley Ley et Hal Clement dont deux textes inédits et traduits pour l’occasion par Laurent Genefort viennent compléter l’ouvrage. Le sous-titre de l’ouvrage est particulièrement clair sur son contenu : Manuel pour construire un monde extraterrestre.

Avant de pouvoir disserter longuement de l’ennui ressenti par Emma B, habitante d’un lointain trou paumé de la galaxie, que nous appellerons par exemple Yonterre, faut-il encore que Yonterre existe. C’est à dire qu’il y ait possibilité d’existence d’une planète habitable par Emma B, orbitant une étoile.

Dans les deux premiers chapitres de l’essai, Roland Lehoucq distingue ce qu’il appelle la cosmosphère et la géosphère. En ce qui concerne la cosmosphère, l’astrophysicien décrit minutieusement les conditions physiques et chimiques de la formation des étoiles et des planètes. Il serait aisé de prendre pour acquis que toutes les étoiles ressemblent finalement plus ou moins à notre bon vieux Soleil et que les planètes qui les orbitent ressemblent aux planètes du système solaire avec des planètes telluriques et des géantes gazeuses. C’est évidemment un peu plus compliqué que ça et la grande diversité des astres observés nous montre que des conditions très particulières sont nécessaires pour rendre habitable Yonterre. Dans le deuxième chapitre consacré à la géosphère Roland Lehoucq décrit les conditions tout aussi particulières qui peuvent permettre l’émergence de la vie sur une planète. Le bon professeur joue pleinement le jeu et accompagne ses explications de riches comparaisons avec ce qui s’est fait, en bien ou en mal, dans le domaine de la science-fiction, citant par exemple des œuvres comme Dune de Frank Herbert, Helliconia de Brian Aldiss, ou encore Le problème à trois corps de Cixin Liu. Mais il va plus loin, et montre qu’il existe dans l’univers des systèmes bien plus exotiques que la science-fiction ne l’a imaginé, et il livre des pistes à explorer. C’est brillant, limpide, et passionnant.

Le paléontologue Jean-Sébatien Steyer prend ensuite le relai pour  nous parler de la biosphère. Une fois la possibilité de l’existence d’une planète habitable établie, comment peut s’y développer la vie ? Ou suivant les termes choisis pour notre chronique, quelle forme va prendre Emma B sur Yonterre et sera-t-elle à même d’éprouver le sentiment d’ennui ? Là encore, l’auteur de l’article décrit et explique ce qui est possible ou non du point de vue de la biologie mais surtout insiste sur la grande diversité des possibles et des formes prises par le vivant, bien au-delà de ce qu’a pu produire l’imagination humaine. Comme Roland Lehoucq, Jean-Sébastien Steyer est un excellent vulgarisateur. C’est brillant, limpide, et passionnant. 

Avant de prendre la parole. Laurent Genefort nous propose la traduction de deux articles inédits en français, l’un écrit par le physicien Willy Ley (qui tenait la rubrique scientifique dans le magazine Galaxy) datant de 1959 et l’autre de l’auteur de science-fiction Hal Clement, datant de 1974. Ces deux articles reprennent le flambeau là où J.S. Steyer s’arrête, c’est-à-dire à la conception d’extraterrestres par les auteurs de science-fiction, ou en d’autres termes au passage de la théorie à la pratique. Il conclut l’essai par un remarquable article qui prend le point de vue de l’écrivain de science-fiction et qui s’adresse à d’autres auteurs afin de proposer des conseils à qui voudrait se lancer dans la création de monde, rappelant au passage qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un doctorat en physique ou en biologie, mais que tout cela ne relève finalement que du bon sens. Pour en revenir à notre chère Emma B sur Yonterre, pour que le lecteur s’intéresse à son ennui, il lui faudra bien être en mesure d’accepter préalablement l’existence d’Emma B, et pour cela, un tout petit peu de réalisme ne fera pas de mal.

Dernier volume de la collection Parallaxe, qui en compte à ce jour huit, La Vie alien est un essai passionnant présenté comme un manuel à l’usage des créateurs d’univers imaginaires. Proposant un voyage dans l’espace et le temps depuis les vastes étendues cosmiques jusqu’à la vie microbienne au fond des océans, il dresse une cartographie des possibles et de ce qu’il reste encore à explorer. Les possibilités sont infinies, même en restant dans le camp des sciences. C’est un livre que tout auteur de science-fiction devrait avoir lu, mais aussi toute personne qui s’interroge sur la vie dans l’univers. C’est brillant, limpide, et passionnant.


  • Titre : La Vie alien
  • Auteurs : Roland Lehoucq, Jean-Sébastien Steyer, Laurent Genefort
  • Collection : Parallaxe
  • Illustrations : Cédric Bucaille
  • Publication : le 20 octobre 2022, éditions Le Bélial’
  • Nombre de pages : 255
  • Support : papier et numérique

Tous les titres de la collection Parallaxe :

  1. La science fait son cinéma de Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer ; Coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2018).
  2. Comment parler à un alien ? de Frédéric Landragin ; Coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2018).
  3. Station Metropolis direction Coruscant d’Alain Musset ; Coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2019).
  4. Comment parle un robot ? de Frédéric Landragin ; Coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2020).
  5. Dune, exploration scientifique et culturelle d’une planète univers, collectif ; Coll. Parallaxe, Le Bélial’(2020).
  6. Cyberpunk’s Not dead de Yannick Rumpala ; coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2021).
  7. Neuro-science-fiction de Laurent Vercueil : coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2022).
  8. La Vie alien deRoland Lehoucq, Jean-Sébastien Steyer et Laurent Genefort : Coll. Parallaxe, Le Bélial’ (2022).

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La Cité des permutants – Greg Egan

24 août 2022 à 13:28

Disons les choses comme elles sont, car il est bon de temps à autre d’énoncer haut et fort des vérités qu’aucune imprécation ne saurait contrarier, Greg Egan est le plus grand auteur de science-fiction. On sait peu de choses de lui si ce n’est qu’il est mathématicien de formation et programmeur de profession, compétences qu’il met pleinement à profit dans son troisième roman, La Cité des permutants, publié en 1994. Ce 25 août 2022, les éditions Le Bélial’ réédite le texte à l’occasion de la rentrée littéraire, en reprenant à quelques détails près la traduction signée par Bernard Sigaud pour sa première publication en français dans l’illustre collection Ailleurs et Demain en 1996. Pour une maison d’édition qui s’est spécialisée dans la science-fiction qui ne fait pas les choses à moitié, il est naturel d’accueillir en son sein le pape de la hard-SF. Ainsi, entre Le Bélial’ et Greg Egan, l’histoire a commencé dès les premiers vagissements béliaques avec la publication en 1998 de la nouvelle « Radieux » dans le numéro de la défunte revue Etoiles Vives. Il y a eu depuis quelques nouvelles publiées dans la bien vivante revue Bifrost, le numéro 88 de ladite revue qui lui a été consacré, deux novellas parues dans la collection UHL, Cérès et Vesta (2017) et À dos de crocodile (2021) ainsi qu’un hors-série, Un Château sous la mer (2021).  Mais il y a eu surtout les trois recueils de l’intégrale raisonnée des nouvelles parus dans la collection Quarante-Deux sous les titres Axiomatique (2006, réédité en 2022), Radieux (2007) et Océanique (2009), ainsi que les deux romans inédits Zendegi (2012) et Diaspora (2019). Et l’histoire continue. D’autres rééditions pointent à l’horizon puisque le catalogue 2022 de la maison annonce encore les sorties à venir de Isolation, L’Enigme de l’univers et Téranésie. Au regard de l’intention, on peut même se prendre à rêver de quelques inédits…

Greg Egan, c’est du lourd. Et au sein de sa bibliographie, La Cité des permutants ne fait pas figure de poids plume. S’il n’est pas aussi déroutant que Diaspora ou Schild’s ladder pour les lecteurs les moins férus de science, ses ressorts romanesques reposent sur des concepts de haute volée que seule une lecture attentive permet de dénouer. Le principe ici à l’œuvre est le même que dans tous ses autres romans. L’auteur se saisit d’une idée scientifique, en fait une expérience de pensée et pousse loin ses conséquences. La théorie qu’il explore n’a pas besoin d’être parfaitement valide, il suffit qu’elle soit amusante et prolifique dans un contexte romanesque. Greg Egan reconnait ainsi qu’il ne prend pas au sérieux l’interprétation de Von-Neumann-Wigner de la mécanique quantique dans Isolation, ni la théorie de la poussière qu’il utilise dans La Cité des permutants. Mais tout ceci lui permet de décrire l’humain. Car Greg Egan est avant tout un moraliste.

La Cité des permutants s’organise en deux parties. L’action de la première se divise en deux fils narratifs situés en 2045 et 2050. Dans ce futur proche, l’avancée des techniques informatiques permet de produire une cartographie complète de l’état individuel des neurones à un instant donné et ainsi de numériser un cerveau humain.  La procédure est onéreuse et seuls les plus fortunés peuvent l’entreprendre en espérant pouvoir disposer d’un temps de calcul nécessaire à la survie de leur esprit numérique. Dans le meilleur des cas, le temps subjectif vécu par la version numérique est 17 fois inférieur au temps absolu vécu par les humains de chair et de sang. Les moins fortunés doivent se contenter de facteurs de ralentissement encore plus importants. Mais c’est le prix à payer pour qui se laisse tenter par cette quête d’immortalité numérique. Greg Egan pose la question centrale du roman qui est celle de la différence entre la simulation numérique d’une personne et la personne en question.

En 2045, Paul Durham expérimente sur des Copies de lui-même. (Le lecteur attentif observera que s’il est le personnage principal du roman, Paul Durham n’est jamais le narrateur. Ses paroles et actions sont toujours rapportées par un autre personnage.) Ses copies ont une fâcheuse tendance à se suicider dès qu’elles prennent conscience de leur condition. Tout ceci va l’amener à développer une idée farfelue qu’il mettra en œuvre en 2050. Il est convaincu que si des copies conscientes d’elles-mêmes habitent un univers simulé, celui-ci n’a plus besoin d’être supporté de manière extérieure pour exister, ni même d’être recueilli sur un support physique lié, il peut être dispersé dans l’espace-temps tant qu’une conscience lui donne sa cohérence interne. (C’est la théorie de la poussière.)

En 2050, Maria Deluca est programmeuse et passe son temps à tester des solutions de vies artificielles via un automate cellulaire, avec un certain succès. Elle est recrutée par Paul Durham pour développer ses recherches à l’échelle d’une planète entièrement simulée qui pourrait être à même d’accueillir l’évolution d’une vie artificielle. Suivant son idée de création d’un univers simulé indépendant du monde réel, Paul Durham a pour projet de vendre à quelques Copies fortunées la promesse d’une immortalité illimitée et d’une post-humanité totalement libérée. Et pour que l’expérience soit complète et satisfaisante, il propose de mettre dans cet univers une planète entière potentiellement porteuse d’une véritable altérité.

La seconde partie se déroule 7000 ans plus tard, dans la Cité des permutants, au sein de l’Elysium, le monde créé par Paul Durham où une copie de Maria Deluca est réveillée par ce dernier. Sa création est en danger.

Greg Egan illustre différentes visions de ce Paradis/Enfer numérique à travers une panoplie de personnages, en questionnant la nature de l’intelligence artificielle, de la conscience et de l’humain. Comme souvent dans ses romans, les personnages de Greg Egan ont une fonction ontologique. Pour la plupart, les aspects psychologiques sont moins développés, ils sont les parties constituantes de la démonstration d’un théorème. Ce qui n’empêche pas l’auteur d’écrire certaines scènes tout à fait poignantes, voire brutales, dans la description de l’enfer personnel que peut être une simulation de soi. L’accomplissement de l’auteur est d’aborder les choses sous l’angle le plus fondamental, à savoir philosophique et métaphysique. Sa démonstration de l’incohérence fondamentale d’une immortalité numérique est implacable et laisse peu d’illusions une fois le livre refermé. Sa conclusion est donnée dans un épilogue d’une beauté et d’une simplicité métaphorique redoutable et sans appel.

Dans l’Himalaya qu’est la bibliographie science-fictive de l’auteur, La Cité des permutants est indéniablement l’un des sommets. C’est un roman exigeant qui rétribue son lecteur par une profondeur de réflexion peu commune. J’admire le courage des auteurs de science-fiction contemporains. Il en faut pour encore écrire sur un sujet qui a été préalablement abordé par Greg Egan.


D’autres avis : Un dernier livre, Gromovar,


  • Titre : La cité des permutants
  • Auteur : Greg Egan
  • Edition : Le Bélial, 25 août 2022
  • Publication originale : 1994
  • Traduction : Bernard Sigaud
  • Couverture : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 432
  • Support : papier et numérique

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Termination Shock – Neal Stephenson

19 août 2022 à 09:50

Albin Michel Imaginaire vient d’annoncer l’acquisition des droits du dernier roman de Neal Stephenson, Termination Shock. Le roman a reçu un très bon accueil critique dans la presse anglosaxonne, qu’elle soit spécialisée (Tor, Locus mag, etc.) ou généraliste (Washington Post, New York Times, etc.) On peut ainsi comprendre l’intérêt que lui a porté l’éditeur de l’excellent [anatèm] du même auteur. Cet avis n’est pas partagé sur l’épaule d’Orion. Pour la petite histoire, c’est un roman dont j’ai lu le manuscrit pour une maison d’édition alors que ses responsables éditoriaux défrichaient l’actualité science-fictive dans l’espoir d’y trouver un bon texte à publier. J’avais alors vivement déconseillé ce roman.

Termination Shock est ce qu’on appelle une fiction climatique, ce genre qui imagine les désastres à venir, leurs conséquences et éventuellement leurs solutions. Le roman apparaît très directement comme une réponse au magistral (et à mon avis pour longtemps indépassable) The Ministry for the Future de Kim Stanley Robinson. Dans ce dernier, KSR s’intéresse aux conséquences immédiates du réchauffement climatique, et détaille les solutions techniques, politiques, sociales et économiques qui selon lui seront à mettre en place dans les cinquante prochaines années pour éviter la catastrophe. Comme vous le savez sans doute, KSR se positionne à gauche sur l’échiquier politique et il propose naturellement une action collective, internationale et concertée, faisant intervenir les gouvernements ainsi que l’ONU à l’origine de la création d’un « ministère pour le futur ». Neal Stephenson en prend le contrepied et adopte un point de vue ancré dans les idées de la droite libertarienne américaine. Il dit longuement dans son roman tout le mal qu’il pense des gouvernements, des institutions internationales comme l’ONU, de l’Europe et de toute forme de régulation. Selon lui, la solution se trouvera dans l’action individuelle de quelques milliardaires qui décideront d’agir sans demander l’avis de personne et en outrepassant les lois locales et internationales qui ne sont que des obstacles au progrès et aux bonnes volontés. On appréciera, ou pas, selon ses propres sensibilités politiques.

Du point de vue des propositions concrètes, Neal Stephenson n’en fait pas. Il ne fait que reprendre quelques principes connus de géo-ingénierie, par ailleurs développés en détails chez Kim Stanley Robinson, et notamment celui d’une émission massive de dioxyde de soufre dans l’atmosphère pour atténuer le rayonnement solaire. L’idée – bien réelle et inspirée par l’éruption du Pinatubo de 1991 – a été discutée par KSR qui montrait que si cela peut fonctionner localement, ce n’est en rien une solution viable en raison des conséquences globales (modification du régime des moussons, etc) et sur le long terme (le fameux choc terminal qui arrive dès qu’on cesse de pomper du SO2 dans l’atmosphère et conduit à une augmentation très rapide des températures). Dans son roman, Neal Stephenson n’évalue jamais la pertinence scientifique ou la simple faisabilité de concepts qu’il utilise uniquement comme ressorts romanesques, voire burlesques, mais ne produit pas le travail qu’on peut attendre d’un auteur qui ferait un minimum de prospective sur ce sujet plus que d’actualité. Typiquement, le choc terminal dont le roman tire son nom n’apparait jamais dans le récit et reste une conséquence vaguement agitée comme un épouvantail.

Structurellement, le roman présente les mêmes défauts que le précédent livre de l’auteur, Fall or Dodge in Hell. Il est inutilement long, lent à démarrer, et change de direction à mi-parcours pour oublier totalement son propos initial et s’égarer dans un récit dont la banalité se joint au ridicule. La première moitié du livre est constituée de chapitres d’exposition consacrés à la présentation des différents personnages, leur fonction, leur histoire personnelle, celle de leur famille, de l’endroit d’où ils viennent, dans les moindres détails. Puis, à la moitié du récit, Neal Stephenson oublie tout cela et oriente son récit vers de l’action grand spectacle totalement dénuée de sens, comme dans un mauvais western, en version terreur climatique. Ses personnages, construits pour incarner des figures culturelles du XXIe siècle et autant de points de vue alternatifs, sont forcés au point d’en être caricaturaux. On peut argumenter du fait que Neal Stephenson produit une satire, mais celle-ci oublie d’être comique et, dans l’ambiguïté idéologique savamment entretenue qu’elle transporte, confine au ridicule. J’avais abandonné la lecture à la page 300 lorsque la reine des Pays-Bas (dont on se demande bien ce qu’elle fait là) propose à un chasseur de cochons sauvages texan de lui faire une fellation, pensant qu’on avait atteint là le fond. Puis j’ai repris la lecture, pour savoir où cela allait tout de même. Cela ne mène nulle part car l’auteur fait le choix du thriller technologique et de l’action grandiloquente aux dépens de la réflexion.  Il me semble que depuis quelques romans, Neal Stephenson a perdu de sa pertinence, et quand bien même il en fait des tartines, il n’arrive pas à la cheville de Kim Stanley Robinson en termes de réflexion, de connaissances scientifiques, et d’argumentation. L’appréciation du lecteur dépendra donc entièrement de ce qu’il attend d’un roman.

Personnellement, Termination Shock est un livre que j’ai détesté. Cela ne m’arrive pas souvent de détester un livre, tout au plus je me contente de ne pas l’aimer. Mais celui-ci, je l’ai détesté. Avec force et passion. Je lui souhaite toutefois, pour le bien de la collection Albin Michel Imaginaire et de son directeur, de se trouver un lectorat plus conciliant que moi.


  • Titre : Termination shock
  • Auteur : Neal Stephenson
  • Langue : anglais
  • Publication originale : novembre 2021 chez HarperCollins
  • Nombre de pages : 720
  • Support : numérique et papier

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La Millième nuit – Alastair Reynolds

15 août 2022 à 16:41

La pause estivale touchant à sa fin, il est temps de se pencher sur les sorties de la rentrée littéraire qui nous promet de belles lectures dans le domaine de la science-fiction.  À commencer par un nouveau titre dans l’illustre collection Une Heure-Lumière – celle des textes courts d’un centaine de pages chez Le Bélial’ – et, qui plus est, un titre fort attendu puisqu’il s’agit de La Millième nuit de l’auteur gallois Alastair Reynolds qui sortira le 25 août 2022. Pourquoi donc cette attente autour de ce titre en particulier ? me demanderas-tu cher lecteur à l’esprit toujours aussi affuté et à qui l’on n’en compte pas sans fournir un minimum de justifications. Et bien parce qu’il s’agit d’Alastair Reynolds, astrophysicien de l’ESA devenu écrivant de hard-SF de premier plan, et qu’il s’agit du texte qui ouvre la porte sur l’univers de son chef d’œuvre, le roman House of Suns, resté inédit en français à ce jour (un troisième texte dans cet univers a été écrit par Alastair Reynolds en 2017, Belladonna Nights). Réjouissons-nous donc, car cette publication chez l’éditeur français qui aime la hard-SF, devrait annoncer la publication prochaine dudit roman. Enfin, on l’espère…

Thousandth Night (titre original) fut initialement publié en 2005, soit cinq ans avant House of Suns. Il ne s’agit pas véritablement d’une préquelle car, quand bien même l’action se situe avant le celle du roman et les personnages principaux sont communs aux deux œuvres, il existe certaines divergences entre ces deux textes. Il faut donc plutôt voir La Millième nuit comme un premier pas dans un univers qui sera plus vastement étendu et détaillé dans le roman.

Nous sommes dans un avenir très lointain. L’humanité a colonisé les galaxies sans rencontrer d’autres formes de vies intelligentes autre que les traces d’une civilisation depuis longtemps disparue nommée Les Précurseurs. L’univers est vaste et soumis aux lois de la physique qui interdisent le voyage plus rapide que la vitesse de la lumière. Les déplacements ainsi que les contacts entre les différentes branches de l’humanité dispersée sont donc lents et prennent du temps. Des milliers, voire des centaines de milliers d’années. Mais l’humanité a évolué, s’est adaptée aux contraintes rencontrées à travers les galaxies, et s’est diversifiée jusqu’à parfois ne plus rien avoir en commun avec l’humain des origines. Certains individus ont choisi de se cloner pour former des lignées d’êtres quasiment immortels qui parcourent l’univers en glanant des informations sur l’apparition et la disparition des civilisations intergalactiques et témoignent de la destinée humaine. Bénéficiant dune technologie très avancée, ces lignées paraissent presque des dieux aux yeux des humains (évolués) de base. L’histoire, celle de la novella comme celle du roman, est centrée autour d’une de ces lignées constituées de 1000 clones d’Abigail Gentian. Les membres de la lignée parcourent seuls l’univers à bord de gigantesques vaisseaux (certains font plusieurs centaines de kilomètres de long !) et se réunissent toutes les deux cent mille années lors de grandes Retrouvailles pendant lesquelles ils partagent leurs souvenirs lors de festivités durant 1000 nuits. C’est ainsi que Campion retrouve sa sœur et amante exclusive – une situation mal vue au sein de la lignée – Purslane. (Purslane et Campion sont les deux personnages principaux de House of Suns).

Alors que les clones chacun leur tour livrent le récit de leurs expériences, Purslane note des incohérences dans celui de l’un de leurs frères. Cette découverte va amener Campion et Purslane à mettre à jour un crime inimaginable et l’existence d’une menace au sein même de la lignée Gentiane.

« Tel était le Grand Œuvre. Le point culminant de deux millions d’années de progrès humains : une entreprise qui exigerait toute l’ingéniosité et les ressources des lignées les plus puissantes. »

La Millième nuit, et plus encore House of Suns, est à mon avis ce qui se fait de mieux en termes de space opera sous la plume d’Alastair Reynolds. L’auteur dévoile ici un scénario relativement simple mais qui s’inscrit au sein d’un univers – qu’il donne à découvrir – d’une amplitude tout à fait hors-norme. Le simple fait de limiter le voyage interstellaire à des vitesses inférieures à celle de la lumière a des répercussions inouïes que Reynolds utilise pleinement et dont il nourrit son récit en en tirant toutes les conséquences, voire même les motivations. Si certains aspects pourront paraitre obscurs aux lecteurs novices des écris de Reynolds, il leur faudra attendre la souhaitable publication de House of Suns en français, là où tout est expliqué dans les moindres détails. La Millième nuit n’en est pas moins un formidable récit qui traverse les immensités de l’espace et du temps pour le plus grand bonheur des amateurs de space opera.

Notons que les éditions Le Bélial’ ont récemment acquis les droits d’un autre formidable roman d’Alastair Reynolds, Eversion, qui est en cours de traduction par le sémillant Pierre-Paul Durastanti.


D’autres avis : Gromovar, Un dernier livre, Vive la SFFF, Le Maki,


  • Titre : La Millième nuit
  • Auteur : Alastair Reynolds
  • Publication : le 25 août 2022, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Traduction : Laurent Queyssi
  • Illustration : Aurélien Police
  • Nombre de pages : 144
  • Support : papier et numérique

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Apprendre, si par bonheur… – Becky Chambers

18 juillet 2022 à 17:21

Becky Chambers est une autrice heureuse. Enfin, je suppose. Son premier roman L’Espace d’un an, publié en 2015 (2016, pour la traduction française chez l’Atalante) est devenu un cycle, Les Voyageurs, composé désormais de quatre romans et pour lequel elle a obtenu le prix Hugo et le prix Julia-Verlanger en France, et pléthore de nominations. La science-fiction qu’elle écrit est depuis décrite comme positive et affublée de la taxonomie « hopepunk » dont elle n’a pas tardé à être propulsée cheffe de fil, le succès aidant. Mais il faut croire que ça ne lui a pas plu tant que ça à Becky Chambers d’être ainsi cataloguée et enfermée dans un sous-genre. Alors Becky Chambers a écrit en 2019 (2020) Apprendre, si par bonheur… histoire de glisser un bonbon acidulé au milieu de sa bibliographie et surprendre un peu son monde.

Voilà un moment que j’avais cette novella dans ma pile de livres à lire, que je n’y touchais pas, préférant jouer les durs, à lire des trucs déprimants, mais voilà, je suis dans une période où j’ai envie de lire des livres légers et solaires, et suite à la lecture récente de Superluminal de Vonda N. McIntyre, je me suis dit pourquoi pas maintenant ? Sauf qu’Apprendre, si par bonheur… n’est pas un livre joyeux. Il est au contraire déprimant, et la fin est à chialer.

Les nombreuses chroniques déjà parues sur la blogosphère (voir les quelques liens ci-dessous) cherchent à vous vendre du bonheur là où il n’y en a pas. On y lit des mots comme « positif », « bienveillance », « humanisme », « optimisme ». Les blogueurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.

Maintenant que je me suis brouillé avec l’ensemble de la blogosphère, pour bien faire, il ne reste plus qu’à me brouiller avec l’éditeur. Celui-ci a commis l’un des plus mauvais résumé en quatrième de couverture qu’on puisse imaginer. Je le reproduis ici :

« Un groupe de quatre astronautes partis explorer des planètes susceptibles d’abriter la vie : hommes et femmes, trans, asexuels, fragiles, déterminés, ouverts et humains, ils représentent la Terre dans sa complexité. »

Ce n’est pas le sujet du roman. D’ailleurs, les personnages qui l’habitent n’en sont pas le sujet non plus. L’éditeur a choisi de s’appuyer sur les thèmes du genre et de l’inclusivité, qui par ailleurs animent actuellement la SF, pour vendre du livre. Mais ce n’est pas le sujet de ce roman en particulier ! Les éditeurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.

Maintenant qu’il ne me reste plus aucun ami, je peux enfin vous parler sereinement d’Apprendre, si par bonheur… Becky Chambers, court roman que j’ai trouvé formidable. Apprendre, si par bonheur… est une émouvante ode à la recherche scientifique et à l’exploration, malgré tout. Et dans le contexte de l’histoire de cette novella, « malgré tout » signifie « malgré la fin du monde ».

« Dans l’intérêt de l’humanité, ben voyons.

Aux yeux des gens qui travaillaient pour ces programmes – les astronautes, oui, les scientifiques brillants, oui, mais aussi les milliers de petites mains, ingénieurs, mathématiciens, médecins, laborantins, analystes, dont les noms et les vies ont été oubliés -, il y avait tromperie sur la marchandise. On leur avait promis des découvertes, le progrès pour tous. Une vision collective. Une humanité meilleure. Mais ce rêve était empêtré dans les chaînes de la myopie nationaliste et de la cupidité. Deux mondes incompatibles. J’imagine que beaucoup ont perdu espoir et se sont découragés. » 

Apprendre, si par bonheur… se présente comme une lettre, un message envoyé à destination de la Terre par une astronaute partie depuis longtemps en mission d’exploration à 14 années lumières de sa planète d’origine.  Ariadne O’Neill ne sait pas à qui elle l’écrit, elle ne sait pas si quelqu’un la lira, mais elle doit l’écrire, pour elle et pour les trois autres astronautes qui sont avec elle. Ils ont voyagé en sommeil artificiel pendant 28 ans, pour explorer pendant une dizaine d’années quatre planètes situées dans la zone habitable de leur étoile et donc potentiellement porteuses de vie. C’est le récit de cette exploration en quatre chapitres, pour chaque planète visitée, que fait Becky Chambers, alors que les mauvaises nouvelles de la Terre, en proie aux dévastations climatiques et aux guerres qui en découlent, continuent de leur parvenir avec 14 ans de retard. Jusqu’à ce qu’elles ne parviennent plus.

Ce jour-là, personne n’a regardé les infos.

Personne n’a regardé les infos pendant quatre ans.

Quoi qu’il se passe, malgré les mauvaises nouvelles, malgré les difficultés rencontrées, les quatre astronautes vont poursuivre leur mission. Ils découvriront la vie, sous diverses formes, parfois exubérantes, parfois primaires, mais toujours de la vie, y compris dans les endroits les plus hostiles. Becky Chambers invoque avec beaucoup de pédagogie différentes branches des sciences : biologie, géologie, chimie, génétique, astronomie, sans jamais perdre son lecteur mais en inscrivant son récit dans un cadre respectant l’état des connaissances scientifiques actuelles. Ce qui est la définition même de la hard-SF.

En grande professionnelle, Ariadne O’Neill entame ce récit de la façon la plus factuelle possible. Mais petit à petit, le vernis craque. Les quatre astronautes vont passer par des phases d’exultation devant la richesse de leurs découvertes, mais aussi de profond désespoir lorsque les choses se déroulent mal. Ariadne joue les psychologues, essayant de raccrocher ses compagnons à des souvenirs ou des promesses, mais elle aussi est fragilisée et inévitablement… Inévitablement se posera la question du choix, individuellement ou collectivement. Le dernier chapitre est celui du choix ultime, celui qu’il faut être plus qu’humain pour prendre. La conclusion est de toute beauté, mais aussi d’une immense mélancolie.

Apprendre, si par bonheur… est un superbe texte qui m’a personnellement beaucoup touché.


D’autres avis : Le syndrome Quickson,  Les lectures du Maki, Ombre Bones, yuyine, Au Pays des Cave trolls,  lorhkan, L’imaginarium de symphonie, Le chien critique, zoe prend la plume, Aelinel, les blablas de Tachan, outrelivres, …


  • Titre : Apprendre si par bonheur…
  • Autrice : Becky Chambers
  • Publication : 20 août 2020, L’Atalante
  • Traduction : Marie Surgers
  • Nombre de pages : 144
  • Format : papier et numérique

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Superluminal – Vonda N. McIntyre

17 juillet 2022 à 08:56

Le mois dernier, les éditions Mnémos ont lancé Stellaire, une nouvelle collection consacrée aux récits d’aventures spatiales, avec la réédition du roman Superluminal de Vonda N. McIntyre sous la traduction originale de Daniel Lemoine révisée pour l’occasion par Olivier Bérenval. Vonda McIntyre (1948 – 2019) est une autrice américaine principalement connue du grand public pour ses romans et novellisations dans les univers de Star Wars et Star Trek. Mais c’est pour des textes indépendants qu’elle a obtenu une reconnaissance critique, notamment avec le roman Le Serpent de rêve (1978) qui a obtenu les prix Hugo et le prix Nebula.  Superluminal est un roman paru en 1983 et basé sur la nouvelle Aztecs publiée par l’autrice en 1977. Elle constitue les premiers chapitres du roman. Sa parution originale date de 1983, et il a été publié la première fois en France en 1986 dans la collection OPTA.

Sa lecture m’a plongé dans un océan de perplexité. Tout d’abord, j’ai douté jusqu’au premier quart du livre de trouver un intérêt à ce récit qui se présentait comme une simple romance dans l’espace. Puis à la moitié, je fus envahi d’un sentiment de déjà vu – ou déjà lu – renouvelé à chaque chapitre, le récit se déroulant pour moi sans la moindre surprise au point que je savais pas à pas où l’autrice voulait m’emmener. Ma lecture n’en a pas été gâchée pour autant, bien au contraire. J’ai beaucoup aimé ce roman. Mais de fait, j’étais incapable de déterminer si ce sentiment de familiarité avec le texte venait du fait de l’avoir déjà lu – peut-être, il y a longtemps – ou parce qu’il avait tant influencé d’autres auteurs que des idées, voire des scènes complètes, me semblent avoir été reprises à l’identique dans différentes œuvres de SF postérieures. Le premier exemple qui m’est venu à l’esprit est Neverness de David Zindel, publié 5 ans plus tard en 1988, qui m’apparait sur de nombreux points directement inspirés par le roman de Vonda N. McIntyre, quand bien même David Zindel a poussé les concepts plus loin en termes de hard-SF. Le second est Un Feu sur L’abîme de Vernor Vinge, publié en 1992 et qui reprend lui aussi certaines idées. La science-fiction s’est toujours construite verticalement, chacun empruntant à d’autres, et Superluminal s’inscrit dans le flux. Mais quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, c’est un roman étonnant. Tout d’abord, il est à rebours de ce qui se fait à l’époque. En 1983, on sort à peine de la période New Wave durant laquelle peu d’auteurs s’intéressaient véritablement à la science et encore moins au space opera. William Gibson n’a pas encore publié le Neuromancien et lancé le mouvement cyberpunk qui ne s’y intéressera pas beaucoup plus, et il faudra attendre le début des années 90 pour assister au renouveau de la hard-SF. En comparaison, Superluminal apparait de facture très classique, mais on réalise rapidement à la lecture qu’il est truffé d’idées qui seront incorporées dans les boites à outils des auteurs qui suivront. Il serait vain de tenter d’établir une liste des romans dont on pourrait le rapprocher tant ils sont nombreux. D’autre part, Vonda N. McIntyre donne à lire dans Superluminal une science-fiction positive, tant à travers ses personnages et leur rapport à l’altérité que dans le traitement des thématiques, et dont des auteurs actuels du « hopepunk », avec Becky Chambers en tête, me semble être les héritiers directs.

Elle n’avait pas hésité à renoncer à son cœur

Superluminal se déroule dans un futur indéterminé. (Une note de bas de page le situe en 2002, mais l’hypothèse me semble douteuse). Grâce au voyage supraluminique, l’humanité a conquis de nombreuses planètes et s’est répandue dans la galaxie. Ce n’est possible qu’en plongeant dans le Flux, ou dans l’hyperespace pour reprendre un terme plus courant en SF, c’est à dire les dimensions supérieures de la fabrique de l’univers. Si vous avez déjà lu de la SF, vous connaissez tout cela, c’est l’un des MacGuffin les plus utilisés en SF, y compris dans Star Wars, pour contourner l’impossibilité de se déplacer plus rapidement que la lumière. L’univers, c’est grand, etc. Mais cela ne se fait pas sans risque. L’humain ne peut survivre à une plongée dans le Flux à moins d’être placé en sommeil artificiel le temps du voyage. Les intelligences artificielles deviennent erratiques dans le Flux car le temps ne s’y comporte pas de manière linéaire, contrairement à l’espace commun, et il devient difficile, voire impossible, de le mesurer correctement. Les voyages automatisés sont donc dangereux. Pour naviguer à travers le Flux, il faut faire appel à des navigateurs de la Guide pilotes qui sont pour cela formés aux mathématiques avancées (tout comme les navigateurs de la Guilde, soit dit en passant) et qui, surtout, subissent une transformation assez radicale consistant à remplacer leur cœur biologique par un cœur artificiel qu’ils apprennent à contrôler afin d’accélérer ou ralentir leur débit sanguin au besoin. Ils sont les seuls à pouvoir survivre à une plongée dans le Flux. Devenus transhumains, leur condition les éloigne de leurs congénères avec lesquels ils abandonnent rapidement toute relation, vivant dans une sorte de club fermé. Leur sacrifice a pour récompense l’admiration que les humains de base leur portent, et la position sociale qui en découle, ainsi que l’expérience unique du Flux qu’ils sont les seuls à percevoir. C’est ce qui pousse Laena Trevelyan à accepter de renoncer à son cœur.

Superluminal raconte l’histoire croisée de trois personnages : Laena, Radu et Orca. À travers eux, Vonda N. McIntyre aborde ce qui constitue, à mon avis, le thème central du roman : les transformations auxquelles chacun consent pour changer le cours de son existence et les choix face à l’évolution individuelle (ou collective) sous une multitude d’aspects différents. Elle va ainsi convoquer des questions aussi diverses que celle des relations amoureuses et amicales qui vont se développer et se reformuler, jusqu’à celle des modifications génétiques volontaires d’une population complète qui désire quitter définitivement de l’humanité.  Le récit s’ouvre alors que Laena vient de subir l’intervention chirurgicale qui a remplacé son cœur, et qu’elle rencontre Radu avant d’effectuer son premier vol d’essai. Ils tombent amoureux. Rassurez-vous, si vous êtes allergiques aux romances, cela ne durera pas car la condition nouvelle de Laena (et celle de Radu) les rend incompatibles au point qu’ils ne peuvent rester l’un à côté de l’autre. Ils vont devoir redéfinir leur relation à l’aune de cet amour impossible. Radu est le survivant d’une épidémie virale qui a provoqué la disparition d’une partie de la population de sa planète d’origine et l’a transformé à un point que personne, pas même lui, ne soupçonne encore. Enfin, Orca appartient à une espèce humaine génétiquement modifiée pour se rapprocher des mammifères marins, et qui s’apprête à engager collectivement une transformation plus profonde encore. Sous des apparences trompeusement simples, Vonda N. McIntyre produit un roman riche tant les illustrations des thématiques qu’elle aborde sont nombreuses et abordées sous autant d’angles différents.

La science-fiction a ceci de totalement libre qu’elle peut se permettre de prendre au pied de la lettre une métaphore et la transformer en une réalité tangible. Au-delà de l’odyssée spatiale annoncée par son titre, qui évidemment fait référence à la possibilité du voyage plus rapide que la lumière, Superluminal est un roman sur le transhumanisme que résume son extraordinaire incipit (« Elle n’avait pas hésité à renoncer à son cœur »), c’est-à-dire à une évolution humaine plus rapide, car choisie, que l’évolution naturelle qui comme le rappelle l’un des personnages secondaires, n’a pas de direction. Vonda N. McIntyre est biologiste de formation, et Superluminal un roman que l’on peut qualifier de hard-SF, quand bien même l’autrice évite de s’appesantir sur des concepts scientifiques qui pourraient être ardus pour les lecteurs peu versés dans les arcanes de la science. Ainsi, contrairement à beaucoup d’autres auteurs un peu plus fainéants, elle ne fait pas l’économie d’un ancrage scientifique pour expliquer l’existence de l’hyperespace et revient à sa définition mathématique qui postule l’existence de plus de dimensions que les trois qu’on considère habituellement. Dans son roman, le Flux fait intervenir sept dimensions de l’espace, mais c’est avec un beaucoup d’humour qu’elle en approche la description :

 Lorsque le quatrième chemin apparut, perpendiculaire aux trois autres, il trouva cela presque drôle. Lorsqu’il était enfant, en étudiant les mathématiques, il avait conquis la géométrie dans l’espace de haute lutte. Les problèmes liés aux quatre dimensions l’avait contraint au match nul ; il était capable de manipuler les formules mais ne pouvait visualiser ce qu’elles représentaient. Les cinq dimensions l’avaient attaqué par surprise et tellement meurtri qu’il ne conservait pas le moindre espoir de vengeance.

Il en va de même sur les questions biologiques, mais si elle déploie tout un arsenal devenu classique en hard-SF – on y parle de génétique, de mathématiques, d’intelligences artificielles, de nanorobots, etc – le texte reste toujours très abordable, au risque même, peut-être, de frustrer ceux qui réclament des explications plus soutenues qui-là ne sont pas fournies. Mais comme je le disais en introduction, nous sommes là avant le grand renouveau de la hard-SF des années 90 qui propulsera le genre vers des sommets.

C’est une très bonne idée que les éditions Mnémos ont eu là de rééditer ce roman. C’est l’occasion de découvrir son autrice à travers un texte étonnant et ce fut un très bonne surprise en ce qui me concerne. Je l’ai lu d’un trait, en une matinée, sans jamais le reposer.


  • Titre : Superluminal
  • Autrice : Vonda N. McIntyre
  • Edition : 17 juin 2022, Mnémos, coll. Stellaire
  • Traduction : Daniel Lemoine révisée par Olivier Bérenval
  • Nombre de pages : 372
  • Format : papier et bientôt en numérique

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Cinq livres de science-fiction ou de fantasy à lire à la plage cet été

21 juin 2022 à 16:37

Nous sommes enfin en été ! Alors qu’on se remet à peine des canicules précoces ou des violents orages qui leur font suite, il est temps de penser aux vacances et avec elles à l’incontournable question : que lire cette année sur la plage ou à l’ombre des pins, au bord de la piscine en sirotant un mojito ou dans la cave en regardant pousser son blob ? Comme tous les ans, je vous propose une liste de cinq (six en fait) ouvrages de science-fiction ou fantasy publiés cette année, qui me semblent parfaitement convenir comme lectures estivales, afin de s’agiter mais pas trop les neurones. Il y en a pour tous les goûts.


Le Serpent de Claire North et Opexx de Laurent Genefort

Pourquoi ne prendre qu’un livre lorsqu’on peut en emporter deux ? Surtout si ce sont des romans courts. Je vous propose pour commencer la lecture de deux novellas, d’un peu plus de cent pages chacune, d’autant qu’en ce mois de juin court l’opération promotionnelle Une Heure Lumière qui vous permettra pour l’achat de ces deux titres de vous voir offrir le hors-série Des Bêtes fabuleuses de Priya Sharma.

Le Serpent de Claire North : nous sommes à Venise en 1610 et Thene est invitée à rejoindre la Haute Loge de la Maison des jeux, là où les échiquiers sont politiques et où tombent les empires. Cette novella a toutes les qualités d’un grand roman de fantasy. Il s’agit d’une lecture délicieuse pour l’été. Voir la chronique complète.

Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, trad. Michel Pagel, 160 pages, 10,90€

Opexx de Laurent Genefort. Changement radical de décor avec cette novella qui nous propulse vers des mondes étrangers à travers la galaxie pour suivre un soldat un peu spécial pour des opérations extérieures. La grande réussite du texte de Genefort est qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de premier abord et propose une jolie réflexion sur l’altérité. Voir la chronique complète.

Le Bélial’, coll. Une heure Lumière, 120 pages, 8,90€


Widjigo – Estelle Faye

Quoi de plus indiqué lors des grandes chaleurs que de s’offrir une petite promenade rafraîchissante. Mais attention au Widjigo. Estelle Faye nous promène dans un récit historique qui sombre rapidement dans l’horreur glaciaire. Parfait pour les longues soirées estivales. Voir la chronique complète.

Albin Michel Imaginaire, 256 pages, 18,90€


Mary Toft ou la reine des lapins – Dexter Palmer

Un autre roman historique qui dérape rapidement vers le bizarre. Mary Toft ou la reine des lapins est un superbe roman, à l’intelligence remarquable, qui, sous le couvert du récit d’un étrange fait divers, propose une réflexion fine sur notre époque et ses travers cognitifs. Voir la chronique complète.

Table ronde, trad. Anne-Sylvie Homassel, 448 pages, 24€


La Nuit du Faune – Romain Lucazeau

Dans ce conte philosophique, c’est une balade à travers l’univers à la rencontre de multiples formes de vies à laquelle nous convie Romain Lucazeau. C’est un roman brillant, qui fait réfléchir. Histoire de ne pas revenir bête de ses vacances. Voir la chronique complète.

Albin Michel Imaginaire, 256 pages, 17,90€


Projet Dernière chance – Andy Weir

Terminons par le plus fun, le dernier roman d’Andy Weir (l’auteur de seul sur Mars) qui revient avec un récit spatial drôle, malin, et fun de bout en bout. C’est l’option mojito de cette liste : Voir la chronique complète.

Bragelonne, trad. Nenad Savic, 480 pages, 22€.


En bonus : je signale aussi la sortie cette année en format poche d’Anatèm de Neal Stephenson. Il s’agit de l’un des romans de science-fiction les plus ambitieux de ces 20 dernières années. Voir la chronique complète.

Le livre de Poche, trad. Jacques Collin, tome 1, 800 pages, 9,40€; Le livre de poche, trad. Jacques Collin, tome 2, 672 pages, 8,90€

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Opexx – Laurent Genefort

10 juin 2022 à 10:30

L’humanité entretient un rapport privilégié avec la violence, qu’elle aime et abhorre avec autant de passion. Pour être honnête, c’est le cas de toutes les espèces vivantes sur cette planète, les plantes y compris. (Ceux qui imaginent la nature bienveillante sont des illuminés qui refusent de voir l’horreur qui se déroule constamment, dans la moindre parcelle d’herbe sous nos pieds.) Mais pour ce qui nous intéresse ici, à savoir les littératures de l’imaginaire, on se doit de constater que la violence, sous ses formes les plus diverses, est un sujet littéraire, si ce n’est LE sujet de la littérature. Nos mythes les plus anciens et les plus ancrés sont des histoires de violence, de meurtre, de vengeance et de guerre. Le sang abreuve nos pages. Dans cette production, la science-fiction a versé plus que son dû et ses bibliothèques de mots et d’images sont emplies de récits guerriers, que ce soit chez des auteurs accusés de militarisme comme Robert A. Heinlein après qu’il ait publié Starship Troopers, ou d’autres encensés pour leur progressisme comme Iain M. Banks après qu’il ait écrit le cycle de la Culture, ou encore au cinéma dans la fantasy militariste Star Wars, etc, etc. Nous ne dresserons pas une liste, elle est infinie. Toutes ces histoires nous racontent nous, ce que nous sommes. Une espèce spécialisée dans la violence et devenue pourvoyeuse de massacres à l’échelle industrielle. L’actualité nous le dit encore.

Rien d’étonnant donc à ce que le Blend nous contacte pour accomplir ses basses œuvres. Le Blend, c’est la communauté de civilisations intergalactiques imaginée par Laurent Genefort dans le court roman Opexx qui vient d’être publié dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Ces civilisations forment un ensemble hétéroclite d’espèces qui ont en commun d’en être à un stade de leur histoire et de leur développement beaucoup plus avancé que les humains. Elles forment une communauté dans laquelle règne la paix, l’abondance, etc. Une véritable utopie galactique. Mais Iain M. Banks l’a bien dit dans le cycle de la Culture, toute utopie possède ses côtés obscurs qui s’expriment le plus souvent à sa marge. Ainsi Banks imaginait que la Culture s’était dotée d’une force d’intervention extérieure, nommée Contact, service diplomatique et militaire commettant souvent des choses pas très « Culture ». Ainsi, lorsque le Blend se cherche un partenaire plutôt bien disposé à l’endroit de la violence et du fait de guerre, elle s’adresse à des spécialistes de la question : nous. En échange de quelques cadeaux technologiques améliorant le confort quotidien, mais rien à même de remettre en cause les rapports de force, faut pas déconner, le Blend emploie des soldats humains formés pour réaliser des opexx, soit des opérations outremondaines pour régler là un conflit, accompagner ici un de ses représentants, ou maintenir là-bas l’ordre. Laurent Genefort pose son récit dans le cadre du trope incontournable en SF des opérations militaires en terres lointaines. Il fait ce qu’il aime le plus en science-fiction : il imagine des mondes étrangers, des espèces vivantes étonnantes. L’altérité, concept plusieurs fois mis en avant dans le texte, est au cœur du roman. Il s’agit de l’idée directrice, et elle est exploitée sous différentes formes et à plusieurs niveaux sensibles.

Surtout, Opexx est un récit basé sur ses contradictions. Laurent Genefort, une fois le décor planté, met en lumière tout ce qui ne va pas dans cette histoire. Il y a tout d’abord le déroulé même des opérations. Le Blend fournit les armes, transportent les hommes, implantent dans leur cortex les informations nécessaires à la mission. Mais chaque sortie est suivie d’une déprogrammation, durant laquelle tous les souvenirs de la mission sont effacés. Officiellement, il s’agit d’éviter aux soldats les effets, bien réels, des syndromes post-traumatiques. Mais on ne peut passer à côté de la contradiction du fait d’implanter de faux souvenirs pour ensuite en retirer de vrais. Heureusement pour nous, le narrateur autodiégétique de l’histoire est atteint d’un syndrome dit de Restorff. Par défaut d’empathie, ses facultés mémorielles ne reposent pas sur l’émotion mais sur un attachement analytique aux détails (il rappelle sous cet aspect le personnage de Siri Keeton dans Vision aveugle de Peter Watts). La déprogrammation n’a ainsi aucun effet sur lui, et il garde ses souvenirs.

Chaque mission est soumise à des règles strictes, et il est strictement interdit de contaminer les mondes envahis de quelque manière que ce soit. Une douche avant de partir, une douche en revenant. C’est une évidence, il est hors de question de transporter avec soi ou de ramener des éléments potentiellement pathogènes. Mais, là aussi, Laurent Genefort souligne la contradiction intrinsèque à l’idée de guerre propre : merci d’être venus massacrer les populations locales, au revoir, et surtout n’oubliez pas de ramasser vos mégots en partant.

Ce ne sont là que deux exemples, parmi les plus évidents, et je n’en dirai pas plus. Laurent Genefort, lui, ne s’arrête pas là évidemment. Il va au bout des choses et met en opposition chaque élément du récit avec sa propre contradiction. Cela l’amène à donner une direction inattendue à l’histoire et à proposer une résolution surprenante, ou qu’en tout cas je n’avais pas vu venir, sous la forme d’une autre contradiction, mais somme toute tout à fait logique.

Opexx est un court roman très réussi, en ce sens qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de prime abord. C’est un texte qui s’installe dans un trope science fictif, l’action armée portée sur d’autres mondes, le place face à l’altérité et met en lumière ses contradictions. Opexx est un roman qui raconte la complexité du caractère humain.


Autres avis : Apophis, Vive la SFFF, Les lectures de Xapur, Vive la SFFF, Mondes de poche, Ombre bones,


  • Titre : Opexx
  • Auteur : Laurent Genefort
  • Publication : 26 mai 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 120
  • Format : papier et numérique

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Eversion – Alastair Reynolds

31 mai 2022 à 15:27

Alastair Reynolds, astrophysicien gallois devenu auteur de science-fiction, a toujours fait de l’exploration un thème central de ses écrits, et ce depuis son tout premier roman, Revelation Space, publié en 2000. Ce qui est somme toute assez peu surprenant de la part d’un scientifique, et plus encore d’un astrophysicien dont l’exploration de l’univers, comme ultime horizon, est la raison d’être. C’est ainsi qu’il est devenu l’un des plus renommés auteurs britanniques de space opera de cette génération. La majeure partie de ses romans et nouvelles aborde ainsi l’exploration de l’espace et la rencontre avec des civilisations extraterrestres ou, tout le moins, le souvenir de leur existence.

Ce sont des thématiques que l’on retrouve à nouveau dans son dernier roman, Eversion, mais sous une forme assez surprenante pour ses lecteurs habituels et fort originale. Et là, à cet instant, le chroniqueur de littérature science-fictive que je suis se trouve devant un affreux dilemme pour vous en parler, car tout le plaisir que vous pourrez tirer de sa lecture viendra du fait que je ne vous en dise rien, pour que la surprise soit entière. Je vais donc tâcher de vous en dire le moins possible, et ce sera une courte recension, mais essayer tout de même de vous donner l’envie de le lire, ou d’impatienter jusqu’à sa traduction en français. Il faudra se laisser aller de découverte en découverte, de révélation en révélation, pour pleinement apprécier le travail d’orfèvre déployé par Alastair Reynolds dans ce roman. Sachez que je l’ai reçu hier, que je n’avais pas prévu de le lire dès maintenant, mais que j’ai fait l’erreur de l’ouvrir et que je ne l’ai reposé que tard dans la nuit, une fois la dernière page tournée. C’est peut-être là le meilleur argument que je puisse vous fournir pour vous convaincre de ses qualités.

Nous sommes au début du 19e siècle, au large de la Norvège. La goélette Demeter remonte la côte vers le nord pour une mission d’exploration scientifique financée par un riche chasseur de trésor qui s’est mis en tête de trouver un passage vers un Fjord inconnu mais dont il aurait eu connaissance par l’intermédiaire de documents maritimes retrouvés et chèrement acquis. Le docteur Silas Coade est le médecin du bord et le narrateur, à la première personne, des aventures qui nous sont racontées dans le roman. Les choses ne se déroulent évidemment pas très bien et à la page 74 tout bascule. Et l’histoire reprend… Voilà, je ne peux vous en dire plus, car tout ce qui se déroule à partir de ce moment fait le sel du récit. Disons qu’Eversion possède un point d’entrée, qui se situe au 19e siècle quelque part au Nord de Bergen, et un point de sortie, qui lui se situe… loin dans le futur. La structure du livre est basée sur une récurrence et un certain nombre d’itérations qui nous emmènent de la première à la dernière page.  

 » I stared into the void inside the helmet. The void stared back. There was blackness there, and for an instant I thought it a complete absence of form, as if the helmet were entirely empty. But I needed only wait to the light to worm its way inside. By degrees, a face emerged. It was not really a face at all. It was a skull, garbed in only the thinnest mantle of withered flesh. To the dream of whispers, I added a scream. « 

Dans la forme, Eversion est un récit d’aventure, d’exploration au sens premier du terme, avec en son sein un mystère qui ne se dévoile que lentement, Reynolds disséminant habilement les indices jusqu’à une résolution grandiose dans laquelle tous les éléments s’assemblent et prennent sens. Cet aspect en fait un véritable page-turner ludique qui vous gardera éveillé jusqu’aux heures les plus sombres de la nuit. C’est un récit de science-fiction qui flirte avec l’horreur (on pourra faire un rapprochement avec la novella Diamond Dogs de l’auteur sur certains éléments bien précis), et cet aspect là vous gardera éveillé jusqu’aux heures les plus claires de l’aube. Mais le roman porte en plus une dimension metatextuelle et constitue un hommage appuyé, non seulement à l’écriture de fiction, mais aussi à l’histoire de la littérature de science-fiction depuis les romans de Jules Verne, ceux d’Edgar Rice Burroughs, et aussi de Lovecraft, jusqu’à 2001 l’Odyssée de l’espace et à l’œuvre de l’auteur lui-même. Enfin, ça n’a pas toujours été le cas, notamment pour ses premiers romans, mais Eversion est un livre que j’ai trouvé formidablement bien écrit avec un style qui s’adapte au récit et évolue au cours du roman.

Après quelques errances regrettables, comme avec Permafrost ou la série Vengeresse, Alastair Reynolds montre qu’il reste capable de surprendre son lectorat et d’écrire de très bons romans de SF. Eversion est de ceux-là. J’ai eu énormément de plaisir à le lire.


  • Titre : Eversion
  • Auteur : Alastair Reynolds
  • Langue : anglais
  • Publication : 26 mai 2022, chez Golancz
  • Nombre de pages : 320
  • Format : papier et numérique

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SOS Antarctica – Kim Stanley Robinson

20 avril 2022 à 13:07

Le 28 avril, soit dans une semaine, sortira le numéro 106 de la revue Bifrost. Il est consacré à l’écrivain de science-fiction Kim Stanley Robinson qui s’impose à la fois comme l’un des grands noms du courant hard-SF pour l’approche scientifique rigoureuse à l’extrême des phénomènes et techniques qu’il décrit dans ses romans – que ce soit dans le domaine de la physique, de la chimie, de la biologie ou de la géologie – mais aussi du courant dit de la fiction climatique puisqu’il s’agit là de la thématique qui structure quasiment l’ensemble de son œuvre – au point d’en être véritablement le chef de file – ainsi que, par inclinaison politique et humaniste, l’un des rares écrivains à encore penser l’utopie. J’ai, à ma mesure, participé à ce numéro de Bifrost en proposant un article sur la trilogie martienne pour laquelle l’auteur a acquis une renommée mondiale. Dans la foulée, Charlotte Volper qui dirige la collection « science-fiction » chez Pocket a eu la gentillesse et la bonne idée de m’envoyer la réédition du roman SOS Antarctica parue en janvier 2022, me donnant ainsi l’occasion de lire cet énorme pavé de 768 pages.

Le roman a été publié en langue originale sous le titre Antarctica, Inc en 1997, soit un an seulement après la parution de Mars la bleue, dernier volume de la trilogie martienne. Il est important de le souligner car les liens que l’on peut tirer entre la trilogie et SOS Antarctica sont si nombreux, et forts, que le lecteur qui aura parcouru les deux œuvres ne pourra s’empêcher de voir dans la seconde une transposition intégrale depuis la planète rouge vers le continent blanc de l’ensemble des thématiques déjà abordées par l’auteur. Dans la trilogie martienne, Kim Stanley Robinson (KSR) décrit la colonisation de Mars suivie de tous les problèmes techniques, économiques, politiques et humains qui vont apparaitre le temps de sa terraformation. Le récit est fait à travers un ensemble de personnages représentant différents intérêts et courants de pensée. Les trois livres comportent de très nombreuses descriptions des paysages martiens et de leur évolution, de très nombreuses descriptions scientifiques, ainsi que de très nombreuses discussions politiques, pour amener au terme de la trilogie à la constitution d’une utopie. Et c’est grandiose.

C’est très exactement la même partition que rejoue KSR dans SOS Antarctica, mais cette fois-ci sur Terre, au pôle Sud. Nous sommes au début du XXIe siècle, et la Terre commence à subir les effets du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources fossiles. Le traité international faisant de l’antarctique une zone protégée depuis 1961 – la mettant à l’abri de la convoitise des compagnies privées qu’elles œuvrent dans le domaine minier, énergétique ou touristique, pour en faire le territoire privilégié de la recherche scientifique – peine à être renouvelé devant l’insistance des lobbys. Déjà les foreuses des pays du sud entrent en action, tandis que les instances scientifiques décident d’organiser elles-mêmes l’activité touristique, à travers des excursions de type « sur les traces de…. » pour les amateurs d’expériences extrêmes, afin de couper l’herbe sous le pied des opérateurs moins scrupuleux et respectueux de l’environnement. Le roman débute alors qu’une mystérieuse organisation lance une série de sabotages écologiques, « écotages », sur le continent. C’est dans ce paysage que vont se croiser Val, une guide de haute montagne dopée à l’adrénaline, Wade, l’assistant d’un sénateur démocrate venu là de Washington contre son gré, X, un technicien paumé et amoureux malheureux, et Ta Shu, un poète chinois adepte de l’aphorisme obscur, ainsi que toute une panoplie de personnages secondaires. Comme dans la trilogie martienne, le parcours des uns et des autres forme le récit de l’évolution du continent face aux tensions auxquelles il se trouve soumis. Sur Mars, les « rouges » défendaient une vision radicale de la préservation de la planète face à sa terraformation. Ce rôle est joué par les « naturels » en Antarctique. L’enjeu est écologique et au long des pages se dessine une utopie antarctique à l’image de l’utopie martienne qui concluait la trilogie.

SOS Antarctica est un roman typiquement robinsonnien jusque dans ses excès. Il faudra aimer les longues descriptions, les considérations géologiques, et les palabres politiques. On y lit de très belles pages sur le continent antarctique et son histoire, ou l’histoire des hommes qui ont participé à sa découverte. Je ne doute pas que des lecteurs le trouveront long – il l’est – ennuyant par son manque d’action – ce n’est pas son fort – mais si l’on accepte le prix à payer, c’est aussi un formidable roman par son ambition de déclarer possible l’utopie sociale et écologique, mission dont l’auteur s’est investi, depuis ses premiers jusqu’à son tout dernier roman, l’indispensable The Ministry for the Future. Ce n’est sans doute pas le roman de KSR par lequel il faut commencer pour approcher l’auteur, on risquerait de ne pas y revenir. Mais déjà plongé dans son œuvre, le lecteur plus habitué sera en terrain connu et trouvera plaisir à saisir la pertinence de la pensée de l’auteur, qui encore ici se manifeste à travers un radicalisme empreint d’un incurable optimisme qui a de quoi surprendre au sein d’un genre qui bien souvent se contente de regarder passer les catastrophes.

Je me permets de finir sur une remarque concernant la traduction. Elle est malheureusement à plus d’une occasion défaillante et le roman bénéficierait grandement d’une sérieuse révision.


  • Titre : SOS Antarctica
  • Auteur : Kim Stanley Robinson
  • Traduction : Dominique Haas
  • Publication : 13 janvier 2022, coll. « science-fiction », Pocket
  • Nombre de pages : 768
  • Format : papier et numérique

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Le Courage de l’arbre – Léafar Izen

14 avril 2022 à 15:27

Le 20 avril, c’est-à-dire dans quelques jours, les éditions Albin Michel Imaginaire publient Le Courage de l’arbre, nouveau roman de Léafar Izen, deux ans après La Marche du Levant qui, il faut bien le reconnaitre, ne rencontra pas un grand succès ni critique, ni commercial. Ce dernier était un roman aux allures de pure fantasy qui, à travers maints détails parsemés dans le texte et un final renversant, révélait un ancrage science-fictif. Parmi les critiques les plus courantes, qu’on a pu lire ça et là sur la blogosphère, revenaient une facture classique et un manque d’originalité par rapport à des précédents littéraires clairement identifiables, et ce malgré quelques fortes idées. Le Courage de l’arbre, en première approche, éveillera sans doute les mêmes critiques. Il s’agit cette fois d’un roman de science-fiction aux allures de space opera, qui contient de nombreuses références au genre, souvent énoncées de manière humoristique. Mais Le Courage de l’arbre est avant tout et surtout un roman de Léafar Izen et qui commence un peu à cerner l’auteur y retrouvera le questionnement spirituel (et non religieux) qui dirige sa plume, sous-texte déjà très présent dans La Marche du Levant ou dans son premier roman, Grand Centre. J’ai, pour ma part, aimé ce roman. Mes raisons ne seront pas forcément les vôtres.

Le monde de l’Egrégor

Le Courage de l’arbre nous propulse dans un futur très lointain, plus de cent soixante mille ans. La Terre des origines a été perdue et l’humanité s’est répandue dans la galaxie. Elle y est seule et, mise à part d’occasionnelles formes de vie animales ou végétales, elle n’a croisé aucune vie « intelligente ». Son expansion sur d’autres planètes, ou lunes ou astéroïdes, a été rendue possible grâce à plusieurs découvertes scientifiques. Le lecteur féru de science-fiction y retrouvera un certain nombre de tropes. La science-fiction est un laboratoire d’idées qui, comme en science, se développent sur des acquis. À l’invitation de Nicolas Martin, j’ai écrit un article sur les origines littéraires de la saga Alien qui paraitra à la rentrée dans la monographie qui lui est dédiée. J’y cite Dan O’Bannon : « Je n’ai volé Alien à personne en particulier. Je l’ai volé à tout le monde ». Faire pousser des univers sur des terrains déjà labourés est le marqueur du genre. En science-fiction, on ne vole pas à l’un mais on vole à tous. Comme tout auteur de science-fiction qui se respecte, Léafar Izen va donc puiser dans la grande boîte à outils du genre, réutilise à loisir certains concepts déjà éprouvés et, comme on le verra plus loin, en développe d’autres sur une base qui, sans trop le dire car ce n’est pas son propos et il n’en fait pas grand cas, relève d’une hard-SF assez poussée.

La première de ces découvertes, et la plus importante, est celle du Phytoïde de Katz. Un phytoïde ressemble à s’y méprendre un arbre dont le tronc est une double hélice. De plus près, il n’a cependant rien de commun avec la vie végétale nous connaissons. Il relève plus de la chimie minérale que de la chimie organique. Rien ne dit d’ailleurs qu’il soit vivant, mais comment définir le vivant ? La particularité du phytoïde est de pouvoir s’implanter dans tout type de terrain et de n’avoir besoin d’aucun nutriment pour croitre. Au contraire, les phytoïdes semblent produire ex-nihilo tout ce dont l’humain a besoin pour transformer une roche stérile en un sol vivant : oxygène, carbone, etc. L’implantation de forêts de phytoïdes sur n’importe quel bout de rocher permet sa terraformation en quelques siècles et l’installation humaine en deux millénaires. Le Phytoïde de Kats apparait ainsi comme la corne d’abondance moderne à laquelle l’humanité doit entièrement et uniquement sa survie au sein des étoiles. Ce qui n’est jamais une bonne chose. À l’instar de l’épice dans Dune, ou du gaz russe en période de conflit, si jamais ça vient à manquer… la métaphore est transparente.

La deuxième est l’Egrégore, un réseau de communication global qui permet de relier instantanément les humains entre eux et de synchroniser les vies où qu’on se trouve dans la galaxie. Par nécessité, le space opera a toujours dû composer avec les distances et le temps. Il a fallu inventer des moyens de communication qui faisaient tomber les limites physiques. Ainsi est née l’Ultrawave chez E. E. Smith dans le cycle du Fulgur (à partir 1935) et dans Fondation d’Isaac Asimov (à partir de 1942), repris plus tard à l’identique par Vernor Vinge dans Un Feu sur l’Abîme (1992). Dans Les Quinconces du temps (1975), James Blish invente un communicateur de Dirac. Mais l’exemple le plus connu est sans doute l’ancible imaginé par Ursula K. Le Guin à partir de 1966. Elle en a détaillé le concept dans Les Dépossédés (1974). Un ansible est un dispositif permettant de communiquer à une vitesse supraluminique, et il a été utilisé par de nombreux auteurs de science-fiction comme Orson Scott Card ou Dan Simmons, Richard Morgan, ou encore plus récemment Becky Chambers. Neal Asher y rend hommage dans son cycle Human Polity et emploie le terme de runcible. L’Egrégor de Léafar Izen, par son amplitude et son importance pour le monde humain, est à comparer à l’infosphère qui relie les mondes de l’Hégémonie dans le cycle d’Hypérion de Dan Simmons. Comme chez ce dernier, le nom du réseau donne son nom à la partie de l’espace qu’il occupe. On parle du Retz chez Simmons. Ainsi, Egrégor est aussi le nom de la civilisation qui en dépend. Les humains se définissent eux-mêmes comme homo-egregorius. Léafar Izen pousse en effet le concept un petit peu plus loin vers le domaine du transhumanisme. Chacun est équipé d’un implant neuronal, relié à l’Egrégor. Celui-ci a permis l’invention de l’imago « ce jumeau psychique qui se déploie dans le vide inter-neuronal [et] permet d’échanger émotions et perceptions sur la trame du réseau égrégorien. Il transforme l’humanité communicante en humanité communiante. » L’imago est ainsi la version ultime de l’assistant personnel connecté à internet. Il permet de stocker des souvenirs, de communiquer avec autrui, et d’avoir accès à une version augmentée de la réalité. Mais cela va plus loin. La possibilité de créer des captures synaptiques complètes du cerveau et d’envoyer ces données à travers le réseau rend les individus pratiquement immortels. Il suffit pour cela de transférer sa dernière sauvegarde, au prix de la perte des souvenirs les plus récents, dans un corps d’emprunt ou un clone pour les plus fortunés, des émanations. L’auteur va d’ailleurs en faire une utilisation très intelligente et assez originale dans la deuxième partie du roman. Ici aussi, comme avec les phytoïdes, la dépendance de l’humanité est quasi-totale, ce qui n’est jamais une bonne chose… surtout quand votre imago commence à avoir des opinions différentes des vôtres et que vous ne savez jamais qui peut espionner vos pensées. Encore une fois, la métaphore est transparente.

La troisième découverte est celle d’une technologie basée sur la manipulation du champ gravitationnel local permettant le déplacement dans l’espace à des vitesses de l’ordre d’un tiers de la vitesse de la lumière. Il est possible de se déplacer plus rapidement, mais au-delà de cette vitesse on perd le contact avec l’Egrégor et on se dirige alors à l’ancienne, au sextant. Les appareils équipés de ce type de propulsion sont ainsi nommés des infléchisseurs. L’antigravité, elle aussi, est une vielle obsession de la science-fiction. On y trouve des matériaux exotiques comme la fameuse cavorite de H.G. Wells dans Les Premiers Hommes dans la Lune (1901), ludiquement reprise récemment par Laurent Genefort dans le roman Les Temps ultramodernes publié en janvier dans la collection Albin Michel Imaginaire. Plus tard d’autres auteurs ont imaginé des technologies permettant de manipuler la gravité sans avoir recours à des matériaux fantastiques. James Blish a inventé le gyrovortex dans le cycle des Villes Nomades, et Frank Herbert l’effet Holtzman dans Dune. Bien qu’il en dise peu, car encore une fois ce n’est pas son propos, Léafar Izen propose une solution beaucoup, mais alors beaucoup, plus subtile.

D’une manière qui n’est pas forcément évidente au premier regard, bien que Léafar Izen distille discrètement les indices, ces trois découvertes sont intimement liées. J’y reviendrai plus loin pour ceux que les théories physiques exotiques intéressent car cela mérite quelques explications.

Le cataclysme

L’histoire commence avec Thyra, ethnologue isolée sur une petite lune, étudiant les mœurs d’une population locale revenue à une forme de vie primitive. Comme je le disais, l’humanité est seule à bord de la galaxie. Il n’existe pas de peuplades autochtones. Il n’existe que des néo-endémiques. Des humains revenus à un stade de civilisation préindustriel suite à la colonisation. Soumise à des règles strictes de protection des populations locales, Thyra commet un crime. Elle triche en utilisant une technologie d’implants, à base de prions (ces petites molécules qui peuvent parfois faire de gros dégâts dans les cerveaux) pour espionner ses sujets. Pourtant, quelqu’un a fait bien pire. Les autorités de l’Egrégor vont la contacter pour exiger d’elle qu’elle élimine l’un des membres de la communauté qu’elle étudie. Devant l’idée de ce crime impensable, elle va se lancer dans une enquête qui la mènera au bord du précipice : une catastrophe globale qui menace l’existence même du réseau égrégorien et des phytoïdes, ce qui signifie l’extinction de l’espèce humaine.

Au cours des aventures qu’il va lui faire vivre, avec les compagnons qu’elle va rencontrer en route, Léafar Izen fait de nombreuses références à d’autres œuvres du genre. Parfois de manière tout à fait ludique ou humoristique. On trouve ainsi une référence directe au Jihad Butlérien de Dune, à Star Wars, on y croise même une référence à Hubert Félix Thiéfaine ! L’auteur s’amuse. Mais il prend aussi le contrepied de certaines références. Les lecteurs qui ont lu Dan Simmons, verront tous les liens qui unissent Le Courage de l’arbre aux Voyages d’Endymion, le second volet du cycle d’Hypérion après Les Cantos, jusque dans le déroulement du récit. Toutefois, Léafar Izen oppose son roman à celui de Dan Simmons sur des points bien précis, notamment tout le fatras religieux qui encombre la fin du cycle d’Hypérion. Si la démarche d’Izen est spirituelle, elle ne s’inscrit pas dans le creuset des religions révélées. Lorsque Thyra se rend auprès d’un oracle (passage que j’ai par ailleurs trouvé un poil long, mais je déteste les oracles), celui-ci déclare sans équivoque : « je ne connais aucun dieu ». Chez Dan Simmons, Enée endosse pleinement le rôle de messie. Elle sauvera le monde par la communion (de son sang). J’avais récemment critiqué un autre roman qui s’inspire (beaucoup trop) d’Hypérion, Cantique pour les étoiles de Simon Jimenez, pour son « mysticisme béat ». Thyra n’est pas un messie. Il n’y a pas de messie chez Izen. Dans une scène finale, Izen nous montre un personnage crucifié sur un arbre, obligé d’en descendre pour expliquer à la foule outrée par ce sacrifice qu’il est volontaire et que personne ne l’a forcé à être là. Une variante ironique de la descente de la croix.

Au-delà de la métaphore, politique et économique qu’on peut aisément décrypter à travers son récit, Léafar Izen s’intéresse avant tout à notre rapport au monde, à travers le ressenti et la conscience, et au frottement des réalités. Comme il le faisait déjà dans ses ouvrages précédents, l’auteur dénonce la vision purement matérialiste de l’existence et de l’univers. Je cite ci-dessous, un passage tiré de son essai La Révolte du ressentant (2021) :

« Bien qu’en apparence tout oppose le matérialisme et le spiritualisme, ils sont assez comparables. Car ces deux modèles de pensées opèrent une séparation entre esprit et matière, c’est-à-dire entre ressentant et phénomène. Pour le matérialisme, le premier est causé par le second et la matière est donc première, pour les spiritualismes, à l’inverse, l’esprit est premier. Mais l’un comme l’autre les considère comme des choses distinctes. »

Pour Léafar Izen, le cataclysme en cours est une crise existentielle portée par ces visions dualistes de l’existence. Elle est le produit d’un enfermement de l’humain dans un rapport faussé au monde. Deux facteurs y participent.  D’un côté, via l’Egrégor qui agit comme un carcan. De l’autre, par la fragile prodigalité des phytoïdes. Dans Le Courage de l’arbre, l’humanité connectée est coupée de l’expérience personnelle du monde dans lesquelles différentes réalités peuvent coexister. Cet aspect est présenté sous différentes formes : des mondes virtuels à travers les jeux en réseaux et la constitution d’une communauté qui va aider les personnages dans le monde réel, des divergences historiques qui vont donner lieu à des passages très humoristiques dans le roman et commencer à faire douter des protagonistes de l’existence d’une réalité unique, et des vécus multiples via les émanations. Petit à petit, la trame de la réalité se fissure et une fenêtre s’ouvre sur d’autres possibilités. C’est là une question fascinante qui se trouve au cœur du roman et des interrogations de son auteur.

Dans le monde extraordinaire de la gravitation quantique

[À réserver aux cœurs vaillants] Je le disais plus haut, de nombreux aspects du roman de Léafar Izen reposent sur des bases scientifiques qui ne sont pas directement expliquées mais qu’on peut entrevoir à travers les indices disséminés par l’auteur. À plusieurs reprises, il indique que la « signature phytoïque » se situe à une échelle de taille extrêmement petite, inférieure à la longueur de Planck, exactement à 10-57 m. Ce chiffre n’est pas lancé là au hasard. Il s’agit du rayon (dit de Schwarzschild) d’une entité physique hypothétique qu’on appelle un trou noir électronique, c’est-à-dire un trou noir qui posséderait la masse et la charge d’un électron. Ce qui est en apparence un détail, nous fait entrer dans le monde extraordinaire de la gravitation quantique. La longueur de Planck est une mesure en dessous de laquelle il n’est plus possible de traiter de la gravitation par la théorie de la relativité générale, mais il faut faire appel à une théorie quantique de la gravité, comme le sont la théorie des cordes ou la théorie de la gravitation à boucles. Peu d’auteurs de SF s’y frottent véritablement, parce que c’est tout simplement extraordinairement complexe. Greg Egan l’a fait, dans le roman Schild’s Ladder. Si Léafar Izen a décidé de ne pas en faire le sujet de son roman, il faut tout de même lui reconnaître un certain courage pour s’engager dans ces marécages (je laisse aux plus hardis d’entre vous le loisir d’apprécier ce jeu de mots. Signalez vous en commentaire !). Une fois qu’il a planté ce décor, beaucoup de choses en découlent. Quand on invoque la gravité quantique, on impose un monde dans lequel il existe beaucoup plus de dimensions que les quatre auxquelles nous sommes habitués. Nous entrons dans le domaine de la physique des branes. Hannu Rajaniemi y fait appel dans la série du Voleur Quantique, sans donner le moindre début d’explications. De la même manière, Yoon Ha Lee invoque la cosmologie branaire dans son roman Le Gambit du Renard, toujours sans livrer la moindre explication. Que voulez-vous, ces gens sont méchants.

Le mode de propulsion imaginé par Léafar Izen repose sur l’utilisation de micro-trous noirs embarqués à bord des vaisseaux. On parle d’Infléchisseurs chez Léafar Izen, et de géodésiques, ce qui fait référence à la théorie de la relativité générale d’Einstein. L’antigravité des débuts de la science-fiction est évidemment une vision naïve de la physique en jeu. Il n’existe pas de matériau capable de produire une antigravité car il faudrait qu’il possède une masse négative. Dans la théorie d’Einstein, le champ gravitationnel correspond à une courbure de l’espace-temps. Pour produire une « antigravité », il faut donc localement courber l’espace-temps. C’est ce que proposa par exemple le physicien mexicain Miguel Alcubierre qui imaginait qu’en créant une distorsion locale du champ de gravité, on pourrait créer une bulle enfermant le vaisseau et grâce à laquelle des vitesses supraluminiques pourraient être atteintes. Ce n’est pas le cas chez Izen (quoi que), mais le principe est le même. Les vaisseaux se déplacent ainsi le long des géodésiques de l’espace-temps. Reste à trouver comment produire cette distorsion. L’objet qui par définition produit une distorsion importante de l’espace-temps est une singularité, un trou noir. Un trou noir est habituellement un objet très massif qui ne se capture pas facilement et s’enferme encore moins dans la coque d’un vaisseau. Il faut donc le produire. C’est imaginable dans le cadre de la physique des branes où on lève les restrictions liées à l’échelle de Planck. Le CERN s’est penché sur la question et étudie sérieusement la possibilité de produire par collisions des micro-trous noirs. Le problème de ces trous noirs de faible masse est qu’ils s’évaporent (comme prédit par Stephen Hawking) très rapidement. Si on veut les maintenir, il faut donc les produire en continu. Il existe plusieurs moyens de produire des micro-trous noirs. Soit par collisions proton-proton, proton-deutérium, ou par collisions muon-muon. C’est pour cette dernière voie qu’a manifestement opté Léafar Izen en imaginant une forme stable de matière muonique, qu’il appelle muonite, et qui sert de carburant pour produire les trous noirs qui propulsent les infléchisseurs.

La gravité possède une particularité qui interroge les physiciens : elle est très faible comparée aux trois autres forces fondamentales. Comme on le raconte souvent, un tout petit aimant posé sur la porte d’un frigo permet de combattre la gravité. Ce qui fait penser à certains que la gravité « fuit » à travers d’autres dimensions. On entre là dans le domaine de la cosmologie branaire où l’univers existerait dans différentes dimensions qui s’empilent comme un mille feuilles. Dans son roman Diaspora, Greg Egan imaginait que l’écroulement d’une double étoile à neutrons révélait l’existence d’autres dimensions par l’intermédiaire d’une fuite de moment angulaire. C’est la même chose ici, mais avec la gravité. La détection de ces fuites, notamment par l’étude des ondes gravitationnelles lors de l’écroulement de double étoile à neutrons par exemple, serait un moyen de prouver l’existence ou non d’autres dimensions que seule la gravité semble traverser. Comme je le disais précédemment, le principe des phytoïde fonctionne au-dessous de la longueur de Planck, à l’échelle de la gravité quantique, là où les branes de dimensions supérieures se connectent. Léafar Izen ne lève pas complètement le mystère des Phytoïdes de Katz (car il faut que cela reste plus ou moins un mystère dans son roman), mais il donne suffisamment d’indices pour qu’on comprenne qu’ils ne créent pas ex-nihilo l’oxygène ou le carbone, mais agissent comme des connections entre dimensions, entre branes. Les phytoïdes sont des fuites entre univers. C’est en tout cas ce que je comprends.

Conclusion

Le Courage de l’arbre de Léafar Izen est un space opera métaphorique qui s’interroge sur notre rapport au réel, aux réels, et propose une réflexion spirituelle, voire métaphysique, très personnelle à son auteur. Il ne séduira pas tout le monde. Certains, c’est déjà le cas, lui trouveront d’incontournables défauts. D’autres peut-être, comme moi, profiterons du voyage à travers un univers à multiples facettes et bizarreries physiques, et des réalités divergentes. On regrettera certaines lenteurs, et une fin amenée beaucoup trop rapidement alors qu’elle aurait mérité un plus long développement. C’est aussi un roman qui repose, en arrière-plan, sur des théories physiques très avancées et parfois exotiques qui se laissent deviner et qui ne peuvent que séduire le lecteur de hard-SF que je suis. C’est pour moi de la belle science-fiction qui va défricher des territoires qui lui sont propres, tout en faisant de nombreux clins d’œil à de grandes grandes œuvres qui l’ont précédée.


D’autres avis : Apophis (qui lui a trouvé de trop nombreux défauts), Sometimes a book, Le Nocher des livres, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : Le Courage de l’arbre
  • Auteur : Léafar Izen
  • Publication : 20 avril 2022, Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 416
  • Format : papier et numérique

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