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Les Cartographes – Peng Shepherd

18 mars 2023 à 12:01

En 1930, Otto G. Lindberg, fondateur de la compagnie de cartographie routière General Drafting Corporation, et son assistant Ernest Alpers eurent l’idée d’ajouter un petit détail incongru à leur carte de l’état de New York afin de piéger leurs concurrents qui auraient cherché à plagier leur travail. Ils ajoutèrent à la carte un campement fantôme (ou phantom settlement, en anglais), c’est-à-dire un village qui n’existe pas. Ils lui donnèrent le nom d’Agloe, composé comme une anagramme des initiales de leurs noms, et le positionnèrent le long de la route 206 à quelques kilomètres au nord de la ville, elle bien réelle, de Rockland. Quelques années plus tard, le piège se referma et ils attaquèrent en justice une autre compagnie mais perdirent le procès parce qu’entre temps, un petit supermarché s’était installé là, prenant le nom d’Agloe General Store, inscrivant le lieu imaginaire dans la réalité tangible. L’histoire d’Agloe est devenu légende et fut reprise dans le roman Paper Towns de John Green et adapté au cinéma en 2015 par Jake Schreier.

De cette histoire saugrenue mais portant bien réelle, l’autrice américaine Peng Shepherd a tiré un roman qui prend la forme d’un thriller en bibliothèque mâtiné de réalisme magique. En d’autres termes, on entre là dans un territoire qu’une cartographie littéraire situerait quelque part entre les œuvres d’Umberto Eco et celles de Jorge Luis Borges1. Le lectorat français avait pu découvrir Peng Shepherd lors de la sortie de son roman, Le Livre de M., publié chez Albin Michel Imaginaire en 2020. Ce premier roman avait surpris, déstabilisé et séduit assez largement. De facture plus classique mais plus aboutie, Les Cartographes surprendra moins, ne déstabilisera pas, mais séduira peut-être plus encore.

L’histoire se déroule aujourd’hui, en 2022 plus exactement, aux Etats-Unis. Nell, de son vrai nom Helen Young, est la fille d’un célèbre cartographe, le Dr. David Young, conservateur général du département de cartographie de la bibliothèque municipale de la ville de New York (NYPL). Elle-même cartographe de formation, elle a été sèchement débarquée du département par son père à la suite d’un différend autour d’une carte routière sans valeur datant des années 30. Sept ans plus tard, le Dr. Young est retrouvé mort dans son bureau de la NYPL. Cet incident ouvre une série de meurtres et de cambriolages qui vont amener Nell à enquêter sur l’origine et les secrets d’une carte en apparence anodine mais qui est si unique qu’elle justifie qu’on tue pour sa possession. Cette enquête l’amènera à découvrir les nombreux secrets qui entourent la vie de son père, la disparition de sa mère lorsqu’elle était encore une enfant, et de sa propre existence. Toute cette histoire, Nell va la reconstituer grâce aux témoignages des anciens camarades et collègues de ses parents, retrouvés au fil des pages. Se faisant, elle se mettra en grave danger.

Le charme du roman se trouve dans l’exploration d’un univers mal connu, celui de la cartographie, et des anecdotes qui s’y rattachent. De ce point de vue, on aurait souhaité que Peng Shepherd pousse plus loin le travail d’érudition, ce qui se serait fait aux dépens de l’aspect thriller et du rythme du roman mais l’aurait rapprochée un peu plus des œuvres d’Umberto Eco. Mais, au nom de la digestibilité du récit, on s’en contentera.

Le piquant du roman se trouve dans l’exploration de la dichotomie korzybskienne entre la carte et le territoire, en détournant le célèbre aphorisme2, pour soutenir que la carte fait le territoire, à la manière de Robert Charles Wilson dans Les Perséides. C’est là aussi que son aspect réalisme magique se révèle et que se troublent les frontières entre l’imaginaire et le réel.

La dimension métaphorique du roman, s’il est besoin qu’une métaphore s’impose, se trouve dans les parallèles que Peng Shepard dresse entre la cartographie, l’action de dessiner une carte, et la manière dont nos actions déterminent nos vies et ce qu’on en fait. Les Cartographes est aussi un roman sur la famille, l’amitié, et la destinée, cette route parcourue dans l’existence, avec ses multiples embranchements possibles.

Après Le Livre de M., les qualités de l’écriture de Peng Shepherd n’étaient plus à démontrer. Elles se trouvent confirmées avec ce roman, d’autant que la traduction française est assurée une nouvelle fois par Anne-Sylvie Homassel qui est l’une des plumes les plus littéraires parmi nos traducteurs de l’imaginaire. Si les révélations successives ne surprennent pas outre mesure – on les attend pour la plupart – Les Cartographes est un véritable thriller et possède un rythme, une forme et un fond, qui en font un roman captivant, avec cette petite touche d’imaginaire en plus qui le fait passer dans une dimension supérieure pour l’esprit séduit par les étrangetés du monde. J’ai dévoré ses 480 pages en deux jours.


  1. Incidemment, La courte nouvelle De la rigueur de la science de Jorge Luis Borges (1946), qui s’amuse de l’idée qu’une carte puisse représenter fidèlement un territoire, fut pastichée par Umberto Eco dans le texte De l’impossibilité de construire la carte 1 : 1 de l’Empire (Comment voyager avec un saumon, 1992). La boucle est ainsi bouclée, et le territoire confirmé.
  2. Alfred Korzybski est le philosophe américano-polonais qui a introduit la sémantique générale dans un article de 1933, Science and Sanity, an Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics, dans lequel il résumait sa pensée par un aphorisme resté célèbre : « la carte n’est pas le territoire ». Ses travaux ont influencé de nombreux écrivains de science-fiction à commencer par A.E. van Vogt pour Le Monde des Ā.

  • Titre : Les cartographes
  • Autrice : Peng Shepherd
  • Traduction : Anne -Sylvie Homassel
  • Publication : 29 mars 2023, Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 480
  • Support : papier et numérique

L’Héritage de Molly Southbourne – Tade Thompson

2 mars 2023 à 13:23

Troisième et ultime volet de la trilogie Molly Southbourne, L’Héritage de Molly Southbourne a été publié le 10 novembre 2022 dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Tade Thompson, auteur de la trilogie et médecin psychiatre dans la vie civile, avait fait une entrée tonitruante dans la célèbre collection avec le premier volume, Les Meurtres de Molly Southbourne, publié en 2019 et avait été récompensé par le prix Julia-Verlanger en 2019 et le Grand Prix de l’imaginaire en 2020. Du point de vue littéraire, sa réussite reposait sur un récit oppressant et horrifique qui offrait plusieurs niveaux de lecture entre la psychologie du passage à l’âge adulte et le rapport à l’étrangeté du corps. Le deuxième volume, La Survie de Molly Southbourne (2020), tout en continuant le récit là où le premier l’avait laissé, proposait un retournement de situation qui, en orientant le récit dans une direction privilégiée, réduisait le champ des possibles dans l’interprétation que le lecteur pouvait faire du texte et, avec elle, les multiples niveaux de lecture qu’offrait Les Meurtres. Tade Thompson faisait ainsi le choix de simplifier un objet dont la complexité faisait à mon avis le charme.

Au moment où je publie cette chronique sur L’Héritage de Molly Southbourne, de nombreuses critiques ont déjà été publiées et les avis sont très partagés. Si certains l’ont trouvé parfait, d’autres expriment une déception. Pour être honnête, voilà un petit moment que je ne comprends pas ce que fait Tade Thompson. J’ai été déçu par Far from the Light of Heaven (2021), et plus encore par le récent Jackdaw (2022) qui avait découragé chez moi l’idée même d’en faire la chronique.

L’accumulation de retours contradictoires peut avoir un effet déformant et, très franchement, cet ultime volet ne mérite pas qu’on torture des pygargues à queue blanche. Il n’est pas si mal, cet héritage, quand bien même, effectivement, la déception s’impose au regard des promesses faites dans Les Meurtres. L’Héritage de Molly Southbourne poursuit l’histoire des mollys et maintenant celle des tamaras rencontrées dans le deuxième volet. Il boucle les boucles, lie les liens, comble les trous, révèle et explique, et n’est pas avare en surprises. L’écriture est nerveuse, le rythme envolé, et l’action déchainée. Le tout se lit en un seul envol.

Mais était-ce vraiment ce dont la trilogie avait besoin ? Si Les Meurtres était de nature à la fois ondulatoire et corpusculaire, riche de ses niveaux de lecture, L’Héritage est l’équivalent d’une réduction du paquet d’onde, cet inexorable moment où tout devient classique.  L’Héritage amplifie ainsi le défaut qu’on pouvait déjà relever dans  La Survie, à savoir qu’il réduit plus encore les possibilités. Est-ce la légendaire maladresse de l’albatros lorsqu’il doit enfin se poser au sol alors qu’on avait surpris l’élégance de son vol au milieu des brises thermiques et des vents synoptiques ? Trop d’attente de notre part ? On aurait souhaité retrouver la magie du premier volume. L’Héritage en manque, certainement, car d’une certaine manière, Tade Thompson emprisonne son récit. Qui plus est, il opte pour une résolution facile, classique, quand son point de départ ne l’était pas. Il invoque des expérimentations russes, des agences gouvernementales, toute une panoplie d’artifices un peu surannée dont il aurait très bien pu se passer. Mon sentiment est qu’il avait dit ce qu’il avait à dire au sujet de Molly Southbourne dans Les Meurtres, du point de vue psychologique, puis qu’il a changé d’angle pour explorer d’autres thématiques.

Pourtant, il apporte une conclusion et un épilogue à son récit. Il l’emmène vers un autre horizon et fournit, après l’amertume de l’expérience ratée, l’espoir d’un autre dénouement. D’un autre champ de possibilités. Quelque part plus science-fictif. C’est ce que je retiendrai de cet ultime envoi.


D’autres avis : Yuyine, Gromovar, Au Pays des Cave trolls, Ombre Bones, Le Maki, Chut Maman lit,


  • Titre : Les meurtres de Molly Southbourne
  • Auteur : Tade Thompson
  • Publication originale : The Legacy of Molly Southbourne, Tor.com, 17 mai 2022
  • Publication française : Une Heure Lumière, Le Bélial’, 10 novembre 2022
  • Traduction : Jean-Daniel Brèque
  • Nombre de pages : 144
  • Support : papier et ebook

Le Maître – Claire North

14 janvier 2023 à 11:27

Accompagnés de la voix d’un mystérieux narrateur, nous étions à Venise en 1610 et nous suivions Thene dans Le Serpent. Puis nous fumes à Bangkok en 1938 et nous suivions Burke dans Le Voleur. À la fin de ce deuxième tome de la trilogie de La Maison des jeux, Claire North nous dévoilait le Grand Jeu qui se jouerait, celui où La Maîtresse des Jeux se verrait devoir défendre son titre. Nous sommes désormais ici et maintenant, et l’échiquier est le monde. Le Maître conclut la trilogie. Il sort le 19 janvier dans la collection Une Heure Lumière chez Le Bélial’.

Une ville, un pays, la planète, à chaque tour l’enjeu croit. Les volumes précédents ont fait monter les enchères, révélant qu’une partie toujours plus vaste se jouait en arrière-plan et Claire North disséminait discrètement des indices qui s’assemblent dans Le Maître. La partie d’échec finale se devait donc d’être à la hauteur. Il y a toutefois un danger à faire se reposer une série sur la promesse d’un toujours plus grand, toujours plus fort. C’est celui de la surenchère absurde au point d’y perdre la crédibilité du récit. Et dans Le Maître, surenchère il y a. Inévitablement. Claire North ne pouvait faire autrement dans une trilogie où, depuis les premières pages, elle nous dit que des royaumes se jouent aux tables de sa mystérieuse Maison des jeux.

« Des gouvernements chutent et des économies déclinent. Des banques s’effondrent, des ordinateurs tombent en panne, des militaires se rebellent, des frontières se ferment, des contrats partent à vau-l’eau, des oléoducs s’assèchent, des satellites brûlent, des hommes meurent, le monde tourne et la partie continue. »

La crainte du dérapage dans la folie des grandeurs a habité les premiers instants de ma lecture de ce troisième tome tant attendu, je dois bien l’avouer. Mais Claire North sait ce qu’elle fait et elle assume son récit, en se montrant subtile dans la démesure. Elle joue complètement de la surenchère promise et ne montre aucune retenue dans la débauche de moyens qu’elle jette dans le Grand Jeu. Les sommes dépensées de part et d’autre par les deux adversaires sont sidérantes. Le nombre d’hommes sacrifiés l’est encore plus. Des armées s’affrontent aussi bien sur terre que dans les airs. Des ministres tombent, des généraux meurent, les mafias et les assassins s’écharpent, et les services secrets ou de police s’enflamment. À ce point d’absurde que rapidement on le dépasse, comprenant que ni l’enjeu de la partie qui se joue ni celui du roman n’est véritablement là. Le Grand jeu ne connait pas de raison autre que la sienne propre.

Ainsi, Argent, ce personnage qu’on devinait être le narrateur depuis le début se dévoile et affronte La Maîtresse des Jeux pour gagner La Maison, et à travers elle les rênes de la destinée du monde. Pour gagner, il faut abattre l’autre, tout simplement. Les adversaires n’ont que deux choix pour mener cette partie. Se cacher ou courir. La Maîtresse, dont les moyens sont infiniment supérieurs choisit la première option, tandis qu’Argent n’en a d’autre que courir. Narrateur jusqu’au bout, c’est le récit d’Argent à la première personne que l’on suit alors qu’il s’échappe et parcourt le monde dans une fuite sans fin, évitant de près la mort à chaque étape. Préparé depuis des siècles, le Grand Jeu va durer une dizaine d’années. Autant de destructions, de pertes de vie car l’histoire du monde ne saurait s’écrire autrement que dans la violence jusqu’à ce que sur l’échiquier, où tout et tout le monde est un pion à jouer, le roi tombe.

Le Maître est une conclusion pour le moins explosive et grandiose à la trilogie. On y retrouve les personnages croisés précédemment, chacun à un rôle à jouer, et toutes les pièces s’assemblent. Tel un joueur d’échec stratège et patient, Claire North a savamment construit son récit depuis Le Serpent. La partie mise en scène est un prétexte à dénuder l’humanité et le fonctionnement du monde pris dans la dynamique brutale des contraires qu’ils soient politiques, philosophiques, économiques ou simplement humains. La logique affronte les émotions et l’intellect les sentiments. Qui écrira l’Histoire est affaire de choix personnel,… ou de hasard. On ne pouvait écrire mieux pour terminer là une trilogie enthousiasmante tant par sa construction que dans son écriture. Avec La Maison des jeux, Claire North nous offre une grande histoire nourrie par un regard acerbe et cruel sur le monde et l’humanité. Une très belle réussite.


D’autres avis : Yuyine, Au Pays des Cave Trolls, l’Albédo,


  • Titre : Le Maître
  • Autrice : Claire North
  • Série : La Maison des Jeux
  • Traduction : Michel Pagel
  • Illustration : Aurélien Police
  • Publication : 19 janvier 2023, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 160
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Or not to be – Fabrice Colin

30 septembre 2022 à 13:18

À la suite de Sayonara Baby de Fabrice Colin, et toujours en préparation de la lecture de son nouveau roman à paraitre dans la collection Le Rayon Imaginaire début octobre sous le titre Golden Age, j’ai lu Or not to be de l’auteur. Robert Louit, traducteur de J.G. Balard et de Philip K. Dick, disait de la spéculative-fiction de ces deux auteurs qu’elle « penchait plutôt du côté de Freud que d’Einstein ».  C’est dans cet élan, devenu mouvement littéraire avec la New Wave des années 60 et 70, que s’inscrit Fabrice Colin. C’était le cas de Sayonara Baby, ça l’est encore de Or not to be.

Nous sommes en 1923, et Vitus Amleth de Saint-Ange, pensionnaire depuis sept ans de l’institution d’Elisnear Manor suite à une tentative de suicide, apprend le décès de sa mère. Il s’enfuit pour rejoindre Londres. Vitus est décrit par son psychiatre, jeune docteur américain intéressé par des nouvelles approches dans le traitement des malades, comme un cas pathologique n’offrant que peu de chance de rémission. Il souffre d’amnésie, ayant occulté tout souvenir après l’âge de sept ans, d’un fort complexe œdipien, et d’une obsession délirante pour les œuvres de Shakespeare depuis l’enfance. Plus encore, il est persuadé que le dramaturge, qu’il appelle le barde, communique avec lui par visions et rêves. Son retour à Londres, dans la maison de sa mère, sa rencontre avec son oncle, ne va faire que raviver des souvenirs dont il ne veut pas, qu’il ne peut assumer, et rejette. Face à une quête d’identité impossible car insurmontable, c’est donc naturellement qu’il va se tourner vers Shakespeare et partir sur les traces du barde, jusqu’au village de Fayrwood dans le nord de l’Angleterre, où le dieu Pan habite encore les forêts. Il va tenter de comprendre, selon ses termes, comment Shakespeare était devenu l’égal des Dieux. Là, la trame du réel va rapidement se disloquer pour laisser la place au fantastique.

Vitus étant le narrateur de son propre récit, Or not to be est un objet littéraire expérimental. Le point de vue autodiégétique d’un esprit fortement perturbé par ses obsessions et ses biais cognitifs poussant à la fuite en avant donne lieu à une déconstruction du récit classique. En plus de briser la structure et la chronologie, Fabrice Colin multiplie les formes narratives autant que les registres, passant du récit au journal, de la poésie lyrique à la pièce de théâtre en actes au moment où le théâtre cartésien (concept que j’emprunte à Daniel Dennett) du narrateur s’écroule sous son propre poids. Il joue des ambiances, sautant de la mélancholie à l’horreur fantastique en quelques pages, offrant au passage au lecteur l’épisode d’un repas de famille qui n’a rien à envier au Festen de Thomas Vinterberg, ou celui de la confession d’un prêtre qu’un certain marquis n’aurait pas reniée. C’est ainsi toute une discussion sur les liens entre les tourments de l’âme et l’art qui s’engage dans ces pages, entretenue par la plume aussi sauvage qu’experte de Fabrice Colin.

Or not to be est une expérience littéraire vertigineuse où rien n’est jamais acquis. C’est un roman qui bouscule les frontières du réel et de l’imaginaire et jette le lecteur dans un labyrinthe halluciné et hallucinogène. Je peux reprendre ici à l’identique les derniers mots que j’avais écrits au sujet de Sayonara baby : Fabrice Colin déroule une ligne débridée et il le fait sans se retourner pour voir si vous suivez. Au lecteur de la saisir, ou de la laisser filer, et de cliver les couches de surréalité.


  • Titre : or not to be
  • Auteur : Fabrice Colin
  • Publication : janvier 2002, L’Atalante
  • Nombre de pages : 365
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Le Voleur – Claire North

16 septembre 2022 à 10:16

Nous étions à Venise en 1610, nous sommes désormais à Bangkok en 1938. Deuxième tome de la trilogie La Maison des Jeux de Claire North, Le Voleur fait suite au Serpent. La collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’ nous avait fait un joli cadeau en publiant cette enthousiasmante novella au premier semestre, et nous l’avions fort appréciée. Elle nous avait transportés dans la Sérénissime et fait découvrir la mystérieuse Maison des jeux où se jouent des couronnes et des empires à ses tables de la Haute Loge. Un narrateur resté anonyme, mais bien informé, nous avait proposé de rencontrer Thene et de suivre sa première partie d’envergure. C’est très certainement ce même troublant narrateur, dont on se demande décidément quel rôle il joue au sein de cette histoire, qui nous guide cette fois-ci à travers la Thaïlande à la veille de la seconde guerre mondiale.

Remy Burke est un habitué de la Haute Loge. Voilà une cinquantaine d’années qu’il y joue gros, et qu’il y gagne. S’il n’est pas l’un des plus anciens, il est toutefois considéré comme un vétéran et surtout un joueur doué. Mais lors d’une nuit d’ivresse, il parie et perd. Son opposant, Abhik Lee, le piège et l’amène à accepter une partie dans laquelle les enjeux sont personnels. L’enjeu ? La mémoire de Burke contre quelques années de vie. Le jeu ? Une partie de cache-cache. Le terrain de jeu ? La Thaïlande. Les règles sont simples.

« - À quel genre de jeu ?
- Cache-cache.
- Comme les enfants ?
- Exactement comme les enfants. Je me cache. Quelqu’un d’autre me cherche. Quand il m’attrapera, on échangera les rôles et je le chercherai. Le vainqueur est celui qui reste caché le plus longtemps.
- Vous jouez à un jeu très étrange.
- J’étais ivre quand j’ai dit oui.
- Et ce jeu, vous dites que c’est aussi un pèlerinage ?
- Un bon jeu ne fait pas seulement sourire. »

Remy Burke est le chassé et il dispose de trente jours pour échapper, sans aucune aide extérieure, au chasseur Abhik Lee. Mais rapidement il se rend compte que le jeu est très déséquilibré en sa défaveur. Abhik Lee dispose de cartes qui n’ont rien à voir avec une simple partie de cache-cache entre deux joueurs.

Comme dans Le serpent, la reconstitution historique documentée du cadre du récit en fait l’un des intérêts principaux. À la veille de la seconde guerre mondiale, le monde et les relations entre pays colonisés et pays colonisateurs sont sur le point de basculer. En Asie du Sud-Est, c’est l’ombre de l’invasion japonaise qui plane. Plus que les actions du personnage principal, se sont ses rencontres avec les personnages secondaires au cours de la partie qui se joue qui font le sel du récit. Comme précédemment, et notamment par l’entremise du narrateur omniscient qui s’adresse au lecteur, parfois pour lui raconter l’avenir des personnages croisés en chemin, ce n’est pas la partie en cours qui est la plus importante, c’est celle qui se joue en arrière-plan. Et si nous sommes en apparence loin des enjeux politiques qui sous-tendaient le jeu dans Le Serpent, nous en sommes en fait en plein cœur. Tout n’est toujours question que de perspective, de tour de main et d’illusions. Dans la Haute Loge de la maison des jeux, une partie en cache toujours une autre et il n’y a jamais de hasard. Le hasard est une construction et des forces s’affrontent à travers l’Histoire, mettent en place des pions, et jouent les parties sur des siècles. C’est un Grand Jeu dans lequel les joueurs sont eux-mêmes des pions. Et c’est cette histoire là qui se trame en filigrane dans la série La Maison des Jeux de Claire North. Il faut ici encore souligner l’importance du narrateur, et la riche utilisation qui en est faite par l’autrice, qui apporte à la série cette dimension sortant le récit des strictes limites du scénario.

Derrière un récit en apparence plus simple, une partie de cache-cache plutôt qu’un échiquier politique, Le Voleur dévoile un univers plus complexe que le premier volume de la série. On y retrouve l’écriture savoureuse de l’autrice qui dresse les portraits vivants de personnages croisés parfois très brièvement mais qui, par leur destin, habitent totalement le roman. Comme son prédécesseur, Le Serpent, c’est une nouvelle fois une très belle réussite. Ne reste plus qu’à attendre le troisième volet, et je me prends à rêver qu’il ne soit pas le dernier tant cet univers est riche de récits.


D’autres avis : Outrelivres, Gromovar,


  • Titre : Le Voleur
  • Autrice : Claire North
  • Série : La Maison des Jeux
  • Traduction : Michel Pagel
  • Illustration : Aurélien Police
  • Publication : 22 septembre 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 160
  • Support : papier et numérique

renaudorion

Cinq livres de science-fiction ou de fantasy à lire à la plage cet été

21 juin 2022 à 16:37

Nous sommes enfin en été ! Alors qu’on se remet à peine des canicules précoces ou des violents orages qui leur font suite, il est temps de penser aux vacances et avec elles à l’incontournable question : que lire cette année sur la plage ou à l’ombre des pins, au bord de la piscine en sirotant un mojito ou dans la cave en regardant pousser son blob ? Comme tous les ans, je vous propose une liste de cinq (six en fait) ouvrages de science-fiction ou fantasy publiés cette année, qui me semblent parfaitement convenir comme lectures estivales, afin de s’agiter mais pas trop les neurones. Il y en a pour tous les goûts.


Le Serpent de Claire North et Opexx de Laurent Genefort

Pourquoi ne prendre qu’un livre lorsqu’on peut en emporter deux ? Surtout si ce sont des romans courts. Je vous propose pour commencer la lecture de deux novellas, d’un peu plus de cent pages chacune, d’autant qu’en ce mois de juin court l’opération promotionnelle Une Heure Lumière qui vous permettra pour l’achat de ces deux titres de vous voir offrir le hors-série Des Bêtes fabuleuses de Priya Sharma.

Le Serpent de Claire North : nous sommes à Venise en 1610 et Thene est invitée à rejoindre la Haute Loge de la Maison des jeux, là où les échiquiers sont politiques et où tombent les empires. Cette novella a toutes les qualités d’un grand roman de fantasy. Il s’agit d’une lecture délicieuse pour l’été. Voir la chronique complète.

Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière, trad. Michel Pagel, 160 pages, 10,90€

Opexx de Laurent Genefort. Changement radical de décor avec cette novella qui nous propulse vers des mondes étrangers à travers la galaxie pour suivre un soldat un peu spécial pour des opérations extérieures. La grande réussite du texte de Genefort est qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de premier abord et propose une jolie réflexion sur l’altérité. Voir la chronique complète.

Le Bélial’, coll. Une heure Lumière, 120 pages, 8,90€


Widjigo – Estelle Faye

Quoi de plus indiqué lors des grandes chaleurs que de s’offrir une petite promenade rafraîchissante. Mais attention au Widjigo. Estelle Faye nous promène dans un récit historique qui sombre rapidement dans l’horreur glaciaire. Parfait pour les longues soirées estivales. Voir la chronique complète.

Albin Michel Imaginaire, 256 pages, 18,90€


Mary Toft ou la reine des lapins – Dexter Palmer

Un autre roman historique qui dérape rapidement vers le bizarre. Mary Toft ou la reine des lapins est un superbe roman, à l’intelligence remarquable, qui, sous le couvert du récit d’un étrange fait divers, propose une réflexion fine sur notre époque et ses travers cognitifs. Voir la chronique complète.

Table ronde, trad. Anne-Sylvie Homassel, 448 pages, 24€


La Nuit du Faune – Romain Lucazeau

Dans ce conte philosophique, c’est une balade à travers l’univers à la rencontre de multiples formes de vies à laquelle nous convie Romain Lucazeau. C’est un roman brillant, qui fait réfléchir. Histoire de ne pas revenir bête de ses vacances. Voir la chronique complète.

Albin Michel Imaginaire, 256 pages, 17,90€


Projet Dernière chance – Andy Weir

Terminons par le plus fun, le dernier roman d’Andy Weir (l’auteur de seul sur Mars) qui revient avec un récit spatial drôle, malin, et fun de bout en bout. C’est l’option mojito de cette liste : Voir la chronique complète.

Bragelonne, trad. Nenad Savic, 480 pages, 22€.


En bonus : je signale aussi la sortie cette année en format poche d’Anatèm de Neal Stephenson. Il s’agit de l’un des romans de science-fiction les plus ambitieux de ces 20 dernières années. Voir la chronique complète.

Le livre de Poche, trad. Jacques Collin, tome 1, 800 pages, 9,40€; Le livre de poche, trad. Jacques Collin, tome 2, 672 pages, 8,90€

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Des bêtes fabuleuses – Priya Sharma

16 juin 2022 à 10:05

En 2016, les éditions Le Bélial’ lançaient la collection Une Heure-Lumière dédié aux romans courts d’une centaine de pages, format intermédiaire entre la nouvelle et le roman. L’idée rencontrait rapidement l’enthousiasme des lecteurs et, en 2018, l’éditeur accompagnait la rentrée littéraire d’une opération promotionnelle en proposant début septembre un hors-série gratuit pour l’achat de deux titres de la collection. À la demande des librairies partenaires, l’opération UHL a depuis 2021 été décalée à la fin du mois de mai, sauf à la FNAC qui préfère maintenir dans ses magasins l’opération en septembre.  Tout cela pour dire qu’en ce mois de juin 2022, l’opération UHL fait rage et un cinquième hors-série accompagne les sorties d’Opexx de Laurent Genefort et Un an dans la ville-Rue de Paul Di Filippo. Affirmer que cette opération est un succès est en deçà de la réalité. Rendez-vous compte : à peine trois semaines après la publication d’Opexx de Laurent Genefort, l’éditeur se voit obligé de lancer la première réimpression. Trois semaines ! C’est le temps désormais qu’il faut pour épuiser un titre de la collection UHL. Je ne saurai donc que vous conseiller de ne pas trop trainer si vous ne voulez pas passer à côté, d’autant que les hors-séries offerts durant l’opération ne sont pas réimprimés, une fois épuisés, ils sont collectors.

Ces hors-séries sont l’occasion d’offrir une existence à des textes trop courts pour être publiés dans la collection, mais trop longs pour apparaitre comme une nouvelle dans les pages de la revue Bifrost. Un format intermédiaire au format intermédiaire dont il serait pourtant dommage de se passer considérant la qualité des textes en question. Les cinq titres publiés à ce jour sont :

Afin de prévenir toute accusation de parti pris, il me faut préciser que je suis indirectement impliqué puisque j’ai traduit le titre Un château sous la mer de Greg Egan, mais que j’esquive habilement toute accusation de conflit d’intérêt puisque le titre étant distribué gratuitement, les revenus générés par le généreux pourcentage sur les ventes garanti par mon contrat de traducteur s’élèvent à exactement 0 €. (C’est toute l’histoire de ma vie résumée là, en une seule phrase.)

On admirera au passage les couvertures d’Aurélien Police qui habillent la collection.

Des bêtes fabuleuses – Priya Sharma

Le cinquième hors-série est donc un texte de l’autrice britannique Priya Sharma que l’on retrouve dans la collection après Ormeshadow (UHL n°29) publié en 2019 sous une traduction d’Anne-Sylvie Homassel. J’avais déjà eu l’occasion d’affirmer que tout texte traduit par madame Homassel méritait d’être lu, et ce hors-série le prouve encore. On retrouve dans ce texte l’univers particulier de l’autrice dans lequel l’horreur de la réalité entre en collision avec la puissance cathartique de l’irrationnel en une sorte d’inversion des mécanismes habituels de la littérature fantastique. Nous sommes dans un genre qu’on appelle parfois le réalisme magique. L’histoire est celle d’Eliza/Lola, une jeune femme mal-née dans une famille dont les secrets enfuis ne se dévoilent que très progressivement dans le texte à travers une série de flashbacks. Le mystère au cœur du récit n’est donc pas le devenir d’Eliza mais la révélation de ses origines. La réalité est sordide, sombre, violente, traumatisante. Mais dans la droite ligne d’Ormeshadow, l’autrice taille le monde au couteau et fournit une échappatoire. La plume est sans concession, rendue par une traduction de toute beauté.

« Je devrais savoir qu’il est inutile d’essayer de mesurer la masse et la profondeur de l’amour par ses tourments et ses drames, mais il a des moments où j’en ai le plus vif désir, comme si cela démontrait qu’il est bel et bien vivant. »

Je n’en dévoilerai pas plus, tout le plaisir de cette lecture reposant sur la découverte des secrets qui entourent Eliza, de ses forces et de ses blessures. Il s’agit là d’un excellent texte.

Notons que ce hors-série se referme sur un guide de lecture très original, créé à l’initiative de Camille « Vanille » Vinau, collaboratrice de la revue Bifrost et blogueuse sur La Bibliothèque derrière le fauteuil. Camille propose une série de « menus dégustation», comme au restaurant, pour aborder la collection UHL en fonction de thématiques communes, tels que Le menu qui va mal tourner, ou Un tour dans le système solaire. C’est fort bien imaginé, et fort bien rédigé.


D’autres avis : Apophis, Yozone, 233°C, Xapur, Le nocher des livres, Ombre Bones,

renaudorion

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